contribution auteur | Éric Abbel

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Eric Abbel est un écrivain français d’origine oukravienne.

Obsédé textuel, papivore compulsif, brachycérophile, mythomane les jours impairs, il cultive ses folies douces dont il tire des livres corrosifs et hallucinatoires.

Son combat pour la sauvegarde du point-virgule et sa prise de position religieuse sur l’Absenthéisme en ont fait le principal représentant du mouvement épistémillogique.

Prix de la Nouvelle Érotique 2018 (organisé par Les Avocats du Diable)

Son site : www.espacesinsecables.com.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

C’est une histoire en chute libre. Elle pourrait s’appeler le journal d’un homme qui tombe. C’est le récit d’une vie. Ça ressemblerait à un journal de voyage. Du moins, une tentative de trajectoire. Des points numérotés qu’on relie pour qu’une figure se révèle. L’un de ces points se situe en Savoie, à Aix-les-Bains. C’est une ville thermale environnée de montagnes. Le lac du Bourget est vert, à cause des algues. Les curistes boivent de cette eau verte, se baignent dans de vastes piscines vertes, se font masser, enduire de boue verte. Ça se passe pendant l’été, pleine saison des touristes et des malades. Le Grand Hôtel Palacio, édifice de grès rose dont le fronton annonce la date de construction – 1870 –, comporte 5 étages, 320 chambres, un complexe thermal, un restaurant, un petit casino et une boutique souvenirs. C’est là qu’il travaille, il est réceptionniste. Il porte un uniforme bleu marine à boutons dorés. On l’a embauché le jour de ses trente ans. On lui a appris les règles de l’accueil, le S.B.A.M. : Sourire, dire Bonjour, Au revoir, et Merci.
Au cinquième étage, il y a une chambre sans numéro. Une toute petite chambre, un lit une place, une table. Le papier peint floral date des années cinquante, comme les cartes postales épinglées au mur, photos en noir et blanc et reproductions de tableaux. Le personnel la surnomme la chambre du comte. On ne sait plus pourquoi. C’est un espace oublié, une porte au bout d’un couloir. Personne ne s’y rend à part lui. Il a récupéré la clé, s’est fait un double. Il y monte de temps en temps. Il y mange. Il y fume. Il y a passé quelques nuits, même s’il possède son appartement en centre-ville. Cette chambre, c’est le lieu, le point de départ de l’histoire. Plus précisément, c’est un trou dans la cloison, un petit trou en forme de fente, à hauteur de tête. Un trou qui donne à côté, dans la chambre 526. D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait une cloison à cet endroit. C’est une porte condamnée. Le papier peint la recouvre avec le mur mais on en discerne les reliefs. Le trou se situe sous l’une des cartes postales épinglées au mur. Une reproduction d’un dessin de Michel-Ange, Ganymède enlevé par Zeus. En décrochant la carte postale pour l’examiner à la lumière, il s’est rendu compte de la présence du trou. Il n’a pas compris tout de suite que la carte avait été placée là pour en masquer l’existence. Il n’a pas pensé à y jeter un œil, dans ce trou, c’est venu plus tard. Sur le moment, il a juste observé la carte. Un jeune homme enlevé par un aigle. Il ne connaissait pas l’histoire de Ganymède. Il n’a pas deviné que, dans cette posture d’envol, Michel-Ange suggérait que l’aigle divin puisse pénétrer le jeune homme.

Quand il pensa à y regarder, par ce trou, il y vit le lit, dans la chambre d’à côté. Une perspective parfaite, comme si, à cet angle de la pièce, on avait positionné le meuble exprès. D’ailleurs, c’était peut-être le cas. Il interrogea Clémence, la plus ancienne employée, cinquante ans de maison.
— Tu sais quoi sur la chambre du comte, celle avec les cartes au mur ?

Elle lui jeta un regard méfiant, comme s’il s’apprêtait à secouer, dans sa mémoire, un tapis poussiéreux.
— Pas bien grand-chose.

Elle tenta tout de même d’extirper ce pas bien grand-chose de son oubli. Cela tenait, effectivement, en quelques phrases : le comte n’en était pas un. On le surnommait ainsi à cause de son attitude un peu hautaine, alors qu’il ne disposait d’aucune fortune. Il avait résidé des années dans la chambre en question, sans bourse délier. Une faveur du directeur de l’époque. Car ensemble ils avaient traversé la guerre, les bombes de Dunkerque. L’horreur, aussi, créait des liens. Un été pourtant, une dispute avait opposé les deux hommes. Il semblait bien à Clémence, sans pouvoir donner d’autre détail, qu’une femme en était l’objet. Le comte parti, le directeur avait interdit qu’on n’entre désormais dans la chambre. A sa mort, quinze ans après, les héritiers avaient cédé l’hôtel à la famille Scalvenzi, qui en possédait déjà cinq. Ils n’avaient procédé à aucune rénovation, laissant l’hôtel dans son jus, et la petite chambre oubliée sous les toits.

Cette histoire l’obséda plus que de raison, sans qu’il puisse, au juste, en déterminer la cause. Il s’imagina le comte creuser le trou délicatement, à la pointe d’un couteau, puis aller vérifier, dans la chambre 526, que rien n’en trahissait la présence, un trou qui passerait pour le reste d’un clou arraché, qui aurait autrefois tenu un tableau.
Il se le représenta en train de se masturber, dans le noir de la chambre, l’œil rivé au rond de lumière, observant les ébats d’un couple. Cette image vint l’assaillir plusieurs fois, au détour d’une pensée. Il en éprouvait alors une sorte de dégoût. Dans ces visions, le comte portait sa redingote de militaire. Œil posé au trou, dans l’appui de sa tête, il crispait son corps en diagonale pour laisser la place, contre le mur, à son sexe dressé. Dans la main du comte, le sexe extirpé du pantalon s’agitait avec violence, comme une protubérance animale, tordue, gonflée au centre, palpitante de veines bleues. Il l’imaginait éjaculer du sang.
Rares étaient les occupants de la chambre 526. On préférait d’abord remplir les étages inférieurs et réserver en priorité les chambres près de l’ascenseur. Il fallait donc que l’hôtel soit complet. Lorsque cela advint et qu’un couple y prit place, il se retint de les observer à travers le mur, hanté par les visions du comte. Celles-ci devenaient de plus en plus nettes, se précisaient de détails. Un jour, il donna à l’homme un visage, un regard fou, une mâchoire angulaire, le visage, précis, de son père. Il n’en avait plus de nouvelles depuis dix ans. Mort peut-être. Ou encore sur les routes. Un clochard magnifique. Un mois de novembre, il était passé, avait dormi quelques semaines sur un matelas posé dans la cuisine. Des manières de comte, lui aussi, de petits caprices auxquels on cédait, non par pitié, mais parce qu’il se montrait charmeur. Reste, sans doute, de son éducation bourgeoise, ses mots appliqués sortaient comme tirés à la ligne, d’une élégance trop appuyée. Pourtant toujours le masque finissait par tomber. Il avait demandé de l’argent que le fils lui avait refusé. La colère avait surgi avec son lot d’insultes. C’était la dernière fois, il y a dix ans, le père avait crié comme un animal, l’avait frappé d’un coup de poing, était parti en laissant son sac. Depuis, ce souvenir s’est éloigné, a trouvé refuge quelque part, très loin, comme dans l’histoire d’un autre.

Cette chambre, un été, sera le point de départ. C’est vraiment ici que tout commence. Comme si sa vie d’avant n’avait servi qu’à affirmer le personnage, à le dégrossir, le dégager de sa gangue. On ne décrira donc pas les tentatives, les épreuves, les coups reçus pour que se sculpte le caractère. De cette vie d’avant, on ne dira pas la crasse informe, les épaisseurs, ce qu’il a fallu ôter de peurs, d’attentes illusoires, de choix, pour qu’il puisse enfin se tenir droit. On se contentera de commencer le journal ici, maintenant, lui dans cette chambre. Il a trente-cinq ans. Des sortes d’ailes ont poussé dans son dos. C’est le début d’un voyage en chute libre. Ou peut-être un envol, suivant la perspective du regard de l’observateur.

proposition n° 3

On sait qu’à l’aube des temps, Lucifer conduisit la révolte des anges contre Dieu, et qu’Il le précipita sur terre pour le punir de son orgueil.

Sa chute nous est rapportée par quatre légendes.

Selon la première, il tomba tel un astre de feu. Ses ailes se consumèrent durant la descente, lui laissant un dos noir marqué par la foudre. Dans sa main, souvenir du temps où il était capable de voler, une plume de fer.

Selon la seconde, sa chute s’acheva au fond d’un volcan, qui métamorphosa ses ailes en celles d’une chauve-souris et ses cheveux en serpents.

Selon la troisième, foudroyé au front, il perdit l’émeraude qui y était fixée et le souvenir de toutes ses connaissances divines.

Selon la quatrième, il fut précipité à l’Est, dans un lac de phosphore blanc, sous lequel il demeura pour régner sur les enfers. Cette dernière légende rapporte que, depuis, le lac s’illumine à l’aube, comme pour devancer les premières lueurs du soleil.

proposition n° 2

Michelangelo, il faut imaginer son corps. Commencer par les mains, par leur pesanteur, la musculature des doigts, des paumes, les cicatrices. Les deux poings ont tant serré marteau et burin, ont tant frappé. La chair contre le marbre. Les mains de poussière. Il les trempe dans une eau grise, les essuie dans un chiffon. Il regarde le bloc de pierre. Il y voit la forme de l’homme à sculpter, une épaule à en sortir.

Il se remet à l’œuvre, n’essuie pas la sueur de son front. Dans le creux noir de ses yeux, le feu des prunelles, l’agitation des formes. Il dit que son visage inspire la peur. Ses joues sont mal taillées, son nez cassé – du temps de son apprentissage de tailleur de pierre où un autre enfant l’a battu à mort. Son père aussi n’épargnait pas les coups, voulait faire de lui un juriste, le frappait dès qu’il le surprenait à dessiner. Il a tenu tête, est entré dans le dur, le secret des pierres. Il dit que dans le marbre réside un enchantement. Que le plus grand artiste ne peut trouver que ce qui existe déjà dans le marbre. Dans ce bloc abimé, tortueux, qu’on lui a livré, il voit les proportions parfaites de la sculpture déjà présente. Il dit qu’il a vu un ange dans le marbre et qu’il a seulement ciselé jusqu’à l’en libérer. Ses coups redoublent. Le marteau bat le burin. Il veut trouver le rythme de Dieu. Sous les éclats, les courbes d’un géant.

Sur un échafaudage, debout, il peint le plafond de la chapelle Sixtine. Son corps là-haut, sur des planches à vingt mètres du sol, tête renversée, nuque à angle droit, il écartèle son dos à l’envers, en voûte, écrase les muscles de ses épaules, ses reins. Son corps arcbouté pour le pinceau, au bout du bras, terminaison nerveuse.

Il en fera une poésie.
I’ ho già fatto un gozzo in questo stento, come fa l’acqua a’ gatti in Lombardia.
À travailler tordu j’ai attrapé un goitre, comme l’eau en procure aux chats de Lombardie.
Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque sur mon dos, j’ai une poitrine de harpie,
Et la peinture qui dégouline sans cesse sur mon visage en fait un riche pavement.
Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse, faisant par contrepoids, de mon cul, une croupe chevaline et je déambule à l’aveuglette.

Il se moque de lui-même, peintre des perfections divines du corps, et pourtant devenu monstre.
Il ne parle pas de la douleur. Jamais.
Il dit : « Je me nourris seulement de ce qui est incandescent et brûle. Et je vis de ce dont les autres meurent. »

proposition n° 1

1

Chaque nuit, il tombe. Dans le noir du vide. Dès ses yeux fermés, il tombe.
Il a le vertige de l’obscurité.

Il ne dort pas, ce n’est pas un cauchemar. Ce serait simple, un cauchemar, il suffirait de se réveiller. Non, dès l’obscurité de ses yeux fermés, son corps se précipite.
Il n’y a pas de direction. Il habite au cinquième étage, se demande si cela changerait quelque chose s’il avait choisi de vivre au rez-de-chaussée. Sans doute rien.

Il garde les yeux fermés pour tenter d’aller au bout de la chute, d’y mettre un terme. S’écraser quelque part. Mais cela n’a pas de fin. Chaque nuit, il tombe. De tout son poids, trop vite, il vit cette seconde juste avant la mort, encore.

Il éclaire la chambre de toutes ses lumières, accroche ses yeux aux mots d’un livre. Rien à faire. Les paupières se ferment. A la frontière du sommeil, pourtant sans pouvoir dormir, il faudra y passer.

2

Les douleurs dans le dos, entre les omoplates, ont repris. Le docteur les lui fait décrire : comme un coup de couteau ? Non. C’est comme serré, dur, un dos en pierre.
Vous avez mal comment, sur une échelle de 1 à 10 ?

Le docteur prescrit un antalgique, conseille une activité sportive.

Les années passent. Un jour la douleur le prend dans la rue. Elle s’étend dans tous ses muscles, jusqu’aux bras, aux jambes. Ça l’immobilise. Il est statue pliée contre un mur. Une dame sort de chez elle, demande si tout va bien. Elle revient avec une tasse de thé. Il boit. Il remercie. Il ne l’oubliera jamais.

Cinq jours de fièvre. Les draps en sueur. Quelque chose perce, crève la peau du dos. Quelque chose se déplie, des tiges pointues.

Cela continue de se déployer. Des semaines, il lui faudra, pour comprendre qu’il s’agit d’ailes. Il n’a plus mal. D’un mouvement sec des épaules, il peut les déployer. Elles sont lourdes. Elles ne volent pas.

Il se demande si ces ailes existent vraiment. Ou si elles sont le reste de quelque chose de parti, il y a longtemps déjà, une sorte de souvenir, comme un membre fantôme.

3

Et la nuit.

Quand il trouve le sommeil.

La nuit, il rêve qu’il vole.



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1ère mise en ligne 7 janvier 2019 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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