contribution auteur | Eva Carpentey

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 3

Selon la première version, Médée s’abime dans la vengeance jusqu’à immoler ses propres enfants.

Dans la deuxième version, quelque chose se prépare dans le dessous de la peau, en-deçà du monde visible. Médée mord sa langue jusqu’au sang, jusqu’à l’étranglement : ne plus parler, ne plus prononcer le nom de l’autre. Oter de sa langue propre son nom à lui.

Dans la troisième version, le monde autour effondré. Aphasie contemporaine, le désir s’amenuise jusqu’au détachement ultime.

proposition n° 2

la moiteur de juillet. Passées les grilles métalliques je m’enfonce dans la fraicheur. Ici, le végétal absorbe les conversations, engloutit les corps, délasse du brouhaha permanent. La terre ne rend rien de la fournaise du jour. Une longue table à nappe blanche en bord de cour attend les soifs inextinguibles de celles et ceux qui font foule. Je saisis au passage un verre d’eau pétillante et me dirige vers la pelouse rase, délace mes sandales de cuir souple, et retrouve de la plante au talon le contact du gazon ras. Sensation fugace de l’enfance, d’autres jardins se superposent à celui-ci. Ma peau se défroisse de la clameur de la ville. Une femme près du tilleul se tient là. Chez elle quelque chose du dépouillement, de l’ascétisme. Cheveux tirés en arrière. Robe de batiste brute retenue à la taille par un cordon de cuir tressé. Sandales plates. Tout chez elle fait contraste. Les autres habillés de couleurs fraiches et fluides laissent leur peau respirer après le trop long contact aux mots des autres, à la sueur de la ville. Elle debout, ombre contre ombre, une toile rugueuse à même la peau. Quelque chose de la silice, du supplice ; une toile de bure brune qui desquame, sape en sous-main le derme, l’épiderme, l’hypoderme. Et l’organe qui fait frontière entre soi et le monde s’évanouit. Et la peau devient poreuse tout à fait, perméable à la tragédie contemporaine. Cette femme c’est Angelica. La bête de scène qui plus tôt, dans sa robe de tulle bleu électrique, crachait haine et violence, hurlait l’urgence et l’amour jusqu’à la transe. C’est elle. Je n’ose pas m’approcher, je la regarde d’où je suis. Presque fondue dans le sombre du tilleul, elle se tient en retrait, au bord du monde. Je regarde ses mains qui ne cessent de

proposition n° 1

Inauguration d’une librairie en centre-ville. L’hydre aux mille têtes. Egarée dans les rues et ruelles inconnues de ce quartier. Vingt-sept minutes encore. Pour se rendre aux mille têtes, prendre la rue des trois mages sur trois cents mètres. Prendre les trois mages puis la rue Saint-Michel. Se rendre à l’hydre. Mille routes. Milles têtes. Mille chemins montés à rebours. Tu es à pied. C’est une liberté que seuls les piétons peuvent s’offrir, remonter les voies, les arpenter à contre sens. Sortir du flot commun. Mille six cent vingt secondes entre l’hydre et toi. Suivre le fil de voix métallique. Siri au creux de l’oreille. Siri n’est pas une femme, pas un homme. Siri est un programme de navigation embarqué, une voix glissée à ton oreille, avec quelque chose d’une tessiture masculine à l’articulation métallique, anti-personnelle, implacable. Prendre rue Saint-Michel puis longer la place. Chemin de voix. Tenue à ce filet, tu marches au contact. L’hydre aux mille têtes, là où tu te rends. Tu longes la place, la plaine murée, le métal de la voix te guide. Des images remontent de dessous les murs. Longer la place et prendre la première à droite. Tu ralentis. Ecoute ce qui vibre. Des voix humaines mêlées au crépitement des yeux. Siri rappelle longer la plaine, prendre la première à droite. Vous êtes arrivé à destination. Petite contraction intérieure. La destination se trouve à votre gauche. Tu cherches l’antre. L’hydre ouverte en deux.

Décembre. Décombres. Lundi matin. De la buée aux lèvres sur le trajet, ici aux fenêtres. Pour entrer, tirez fort. Une volée de marches plus loin le manteau sombre adossé à la chaise tombe. Chaleur douce, plongée comme en un bain. Les nœuds coulent lentement, se détissent, se relâchent. La nuque retrouve l’espace nécessaire au déploiement du mouvement circulaire de la tête, deux cervicales claquent d’aise, les muscles se lissent, les épaules s‘abaissent. Le cadavre déposé au sol. Laissé derrière ce qui pèse au milieu des gravats, du bitume fondu sous le feu de la nuit. Tu reprends le travail. Une table de simili chêne clair sur laquelle s’accouder le temps de trouver les mots. Ceux qui viennent : ceux que tu préfèrerais garder serrés ailleurs, ceux que tu ne veux pas voir s’inviter. Le poids sur tes épaules se traine au-dehors.

Le battant droit de la porte de verre se referme. Couloir lumineux. Carrelage serré de couleur neutre. Pas mieux sur les murs. Des portes ouvertes sur des tables collées en L le long des cloisons, surplombées d’une rangée d’ampoules et entre, un miroir paysage. Une enfilade de chaises. Sur le portant tu glisses les épaules de ton manteau de laine, tes omoplates au contact du dossier mi-fer mi-bois. Une grande inspiration, une autre, une suivante. Chaleur enveloppante des ampoules, une de grillée, huit d’éclairées. A mesure que l’air se renouvelle, tu descends en toi. Le regard à l’horizontale, planté dans celui qui te fait face. Trajectoire abyssale. Tu ne reconnais pas ce reflet, ne te connais pas cet air-là. Tu surprends au détour du miroir la mitraille, la faillite de toutes tes tentatives de colmatage. A trop vouloir tenir ensemble les morceaux épars forcément ça se disperse. Une tête rousse sourire passe le chambranle de la porte. Ah t’es là ! Tu te retournes. Prends-toi un café au passage. Il y a des biscuits sur la table si ça te dit. Tu suis le couloir jusqu’à pousser la porte peinte en noir. Une affichette à hauteur d’yeux : salle de répétition.

Novembre. Lundi matin. RDV aux Danaïdes. Ambiance nicotine et café serré. S’étourdir dans le brouhaha lointain feutré d’une salle de bar plutôt que dans le silence de l’appartement vide. Je t’envoie quatre cafés s’il te plait ! Le plat de la main du cafetier s’écrase au comptoir en un ploc sec et sourd. Derrière, gestes précis quasi automatiques, une deux trois quatre, les sous-tasses blanches s’alignent, porcelaine bon marché, incassable ou presque, l’eau sous pression, le jus noir, les tasses tintent, les cuillers métalliques, les sachets longilignes de sucre blanc. Sonnerie aigüe. Café Les Danaïdes bonjour ! Ça claque sur le zinc. A peine coulé, déjà servi. Une noisette, s’il te plait ! Va et vient des mains qui saisissent les porcelaines épaisses Henri Brûle. A peine bu, déjà desservi. Merci bonne journée ! Les tasses passent de mains en lèvres en lave-vaisselle. Dans la salle, mouvement incessant des langues, des petites cuillers, des jambes qui entrent et sortent, s’assoient, se lèvent, Le pastis c’est pour Ahmed ! se retrouvent, se quittent. Continuum rassurant. Ça va toi ? Oui ? Ça va alors. Assise à une table, à l’arrière, près de la cuisine, Fais-moi un café Tess s’il te plait ! serré dans un verre !



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1ère mise en ligne 16 janvier 2019 et dernière modification le 28 janvier 2019.
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