contribution auteur | Alain Kervella

Mini bio et liens à compléter.
Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10
proposition n° 6 Cherchant ce qu’il pourrait tirer de cette image mentale, les tombes qui brillent dehors après l’averse, il avait hésité, tâtonné, mais il savait que de toute façon il lui faudrait revenir à l’intérieur de la pièce et ne plus laisser sa pensée chercher une issue au-delà des fenêtres ; opérant bon gré mal gré ce repli vers les siens, une partie des siens (les deux filles de sa grand-mère ; sa mère, sa tante), (...)

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Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 6

Cherchant ce qu’il pourrait tirer de cette image mentale, les tombes qui brillent dehors après l’averse, il avait hésité, tâtonné, mais il savait que de toute façon il lui faudrait revenir à l’intérieur de la pièce et ne plus laisser sa pensée chercher une issue au-delà des fenêtres ; opérant bon gré mal gré ce repli vers les siens, une partie des siens (les deux filles de sa grand-mère ; sa mère, sa tante), il s’était retourné vers l’intérieur du studio où l’on buvait le jus et il avait imaginé que l’image brillante des tombes après la pluie, alors qu’elle n’était qu’une perception et pas encore une image mentale, du moins pas encore une image développée, il venait à l’instant, cette image, de la partager avec elles et il avait raconté l’effet produit par sa remarque sur leur petite réunion. Plutôt content de ce qui s’était alors passé, mais espérant tout de même que ni la mère ni la sœur n’en entendraient parler (éventualité d’ailleurs plus qu’improbable), voici qu’à présent on lui proposait de vérifier s’il n’avait pas oublié quelque chose, un détail, un rien, juste pour voir. Désireux de pousser plus loin la petite aventure, il a donc de nouveau cherché et, relisant ce qu’il avait écrit, ainsi qu’on le lui avait conseillé, il a trouvé qu’il avait qualifié le studio de « malodorant » ; il s’est rappelé que quand on lui avait proposé de développer une de ses images mentales, en s’inspirant d’une vieille dame de la littérature, une sorte de grand-mère pour lui, de vieille fée tutélaire, et qu’il avait finalement choisi les tombes brillant dehors sous l’averse de lumière, il avait d’abord songé parler de cela, l’odeur déplaisante dans le studio, mais qu’alors il avait craint de céder à une facilité aussi grossière qu’absurde. Pourquoi aurait-il écrit un texte dans lequel, entre autres choses, il publierait que lorsqu’on pénétrait dans le studio qu’occupait sa grand-mère, à la maison de retraite, on était assailli par une odeur piquante où se mêlaient, sans qu’on puisse distinguer avec certitude ni leur nature ni leur proportion, les effluves de l’urine, des produits détergents et peut-être aussi celles qui s’échappaient des plaies à ses tibias, pourtant enveloppées dans d’épais bandages. Il savait que cette atmosphère rebutante était connue de tous ceux qui rendaient visite à la grand-mère et il avait aussi à l’esprit qu’autant que possible, les deux sœurs, soucieuses de la dignité de leur mère et du confort de ses hôtes, prévenaient au préalable les visiteurs et qu’elles s’y rendaient toujours un peu avant afin d’ouvrir la fenêtre, été comme hiver, pour aérer mais aussi prévenir de mauvaises surprises (le petit corps diminué tombé à terre, depuis des heures, ou bien encore assis, depuis des heures, au-dessus d’une large flaque, presque transparente sur le linoléum d’un jaune délavé), incidents dont elles regrettaient d’ailleurs qu’ils fussent monnaie courante dans la maison de retraite. Il se souvenait qu’à sa première visite il s’était préparé et, bien que saisi par l’odeur, il avait jugé qu’elle n’était pas aussi repoussante que ce à quoi il s’attendait puis, au bout d’un moment à l’intérieur, sans toutefois l’oublier – c’était impossible – il s’était habitué et même, d’une certaine manière, au gré de ses visites ultérieures, il s’y était attaché, tout comme, après un bref réflexe de répulsion, il ne détestait pas humer le parfum du lisier qui envahissait parfois l’habitacle de la voiture quand il traversait quelque campagne ou quand le vent d’ouest en poussaient les vagues de senteurs vers la ville. Finalement, assez vite, il avait abandonné l’idée d’écrire à ce sujet peu agréable, non pas parce qu’il craignait d’incommoder mais parce qu’au fond il s’était rendu à l’évidence que l’odeur de ces fuites urinaires n’était nullement un problème, c’était la vie, encore elle, et tout le monde s’en était sagement et affectueusement accommodé, sans doute pour la raison principale que chacun aimait par-dessus tout passer encore un moment avec cette charmante et aimable petite vieille qu’était sa grand-mère, et que pour rien au monde, il n’aurait voulu trahir cette vérité du cœur qu’était pour lui, quand il entrait chez elle, le doux regard s’illuminant toujours dans le visage pourtant usé de cette femme, ce regard qui depuis son enfance s’emplissait chaque fois d’une tendre douceur quand elle le voyait paraître, souriant dans l’encadrement de la porte, et qui toujours, quand il prenait le temps d’y songer, était pour lui comme une veilleuse dans une nuit peu rassurante. Pourtant, alors qu’il avait assez vite écarté le sujet pour raconter l’effet qu’aurait eu sur les deux filles sa remarque à propos des tombes, quand on lui a proposé de revenir sur ses pas et de retrouver sur le chemin parcouru, entre les allées du cimetière, ou dans un coin du studio, une trace infime qu’il pourrait prélever puis développer à son tour, son attention s’était de nouveau portée vers ce détail déplaisant, comme s’il n’en avait pas fini avec lui, malgré toutes les raisons qu’il s’était données de ne pas en parler. Ne sachant quoi en faire, ni ne se résignant toutefois à l’abandonner pour un autre, il a décidé, au moins, dans un premier temps, de raconter pourquoi il n’avait d’abord pas voulu aborder ce point, et cela fait, sans être plus avancé, il est revenu vers l’instant où, renonçant à fuir la petite réunion de famille, à s’en évader dans une contemplation atmosphérique et funèbre, il s’était imaginé se tourner vers l’intérieur du studio et avoir eu la candeur extravagante de prétendre rejoindre les siens en leur offrant le présent incongru des tombes brillantes dans l’éclaircie puis, ne comprenant toujours pas pourquoi il est revenu vers cette odeur d’urine, lassé de cette opiniâtreté involontaire et sur le point d’abandonner cet effort désagréable (tout cela pour une prose à propos d’un rien), l’esprit soudain fouetté de vent et de lumière, il a trouvé que cette remarque, la réverbération des tombes dans l’éclaircie, il la leur avait donnée comme s’il avait fait sous lui en même temps qu’il les appelait à se lever et le rejoindre, laissant sous leurs yeux effarés et leur bouche muette l’urine tremper d’un coup son pantalon contre ses jambes et former autour de ses chaussures une petite flaque brillante sur le linoléum, réverbérant la lumière du plafonnier, non pas en fait pour qu’elles le rejoignent et s’inquiètent de lui, ou qu’ensuite ils reviennent boire le jus ensemble autour de la table, mais pour qu’un moment, chacune divertie des basses sourdes de leur sang, arrachée à sa rumeur charriant bontés et rancœurs, elles puissent entendre un peu, comme un contrepoint anxieux et joyeux, la voix de l’amour funéraire, le seul qu’il s’éprouvât capable et désireux d’interpréter, même si souvent, comme un encouragement à bien placer sa voix, sur son épaule il sentait se poser les ailes affectueuses du regard de la grand-mère et que, même les deux sœurs, quoique leur affection pour lui fût complexe, à la fois timide et avide, même la mère et la tante donc, qui peinent tant à s’aimer tout en s’y efforçant, mêmes les deux filles de la grand-mère l’incitaient mine de rien, par la distance honnête qu’elles observent à son égard, à poursuivre avec elles et les siens, à rester dans le chœur discordant, et il ne refuse pas.

proposition n° 5

Qu’est-ce qu’il lui a pris de se lever… ils étaient tous à table, buvant le café, et lui il se lève…tout à coup, sans rien dire, il se lève…comme s’il s’embêtait, comme si elles l’ennuyaient, il quitte la table…il va vers la fenêtre et, après un temps d’arrêt, il fait remarquer « Ça y est il ne pleut plus, regardez, c’est incroyable la lumière sur les tombes » et puis il se tait…absorbé par les tombes qui brillent dehors, il ne bouge plus… il aurait dû se rendre compte, elle était en train de parler avant qu’il ne se lève…elle ne s’arrêtait plus…comme si sa vie en dépendait…même à présent, bien que sonnée par cette interruption, plutôt que de se taire, tournant la tête vers lui elle répond « ah oui ? »…sa réplique lui laissera le temps d’absorber le choc, de rebondir et de se saisir d’un nouveau sujet…peu importe lequel, ce qui compte c’est pouvoir de nouveau dévider sans fin la pelote grise...faire tourner sans fin la bestiole dans sa gueule, en exposer et en ronger toutes les petites entrailles, jusqu’à lâcher la dépouille exsangue et décharnée, pour une nouvelle proie…en attendant de trouver elle a besoin d’un peu de temps...qu’on la laisse descendre et fouiller dans la réserve…mais malgré l’angoisse du silence qui s’installe à table…l’intrus venu ronger leurs os sans qu’elles n’y puissent rien…elle, comme sa sœur, ne s’est pas levée pour le rejoindre et regarder briller les tombes…elles ont regardé un temps vers lui…pour ne pas qu’il se vexe, qu’il prenne la mouche et quitte la pièce en claquant la porte…proférant d’horribles injures et menaces…il est si susceptible...il peut être violent…on sent une telle colère chez lui...elles ne se sont pas levées car même si elles se détestent depuis toujours, même si elles supportent mal dans leur chair la rumeur de ce même sang qui pousse ses ramifications sous leur peau, elles savent que le plus important c’est de se tenir là, ensemble autour de la table…écouter, entendre, qu’elles le veuillent ou non, ce sang pulser dans leur corps respectif…si bien que même sa mère ne répond rien…elle a beau en avoir plus qu’assez d’écouter l’autre, sa sœur, assez de supporter, propulsé par la rancœur et l’angoisse, son flot de paroles qui vous tombe dessus comme un déversement d’eaux usées...elle se tient la tête droite, fièrement, farouchement concentrée sur sa propre colère, cette colère ou cette angoisse qui lui contractent le regard et le corps depuis tant d’années…elle s’abstient de répondre quoi que ce soit à cette remarque idiote de son fils…décidément il ne comprend rien…même s’il voulait, il ne pourrait pas…le sang de l’autre coule dans ses veines et l’a rendu à jamais différent…d’ailleurs il est intéressant, c’est certain…elle en est même plutôt fière au fond…mais il ne comprend pas…et quoi qu’il en soit de ce fils lointain et distant...il ne se prend pas pour n’importe qui...elle sait, comme sa sœur, que son devoir à elle consiste à rester le plus longtemps possible, à tenir coûte que coûte autour de la table étroite…cette petite table de cuisine en sapin bon marché qu’elle a gardée de son ancien mariage, qui servait ensuite à la cave chez leur mère, avant la maison de retraite, avant ce studio médiocre et malodorant…autour de cette pauvre table qui leur tient lieu d’amour…elle sait qu’il faut tenir ensemble…penchées sur le corps ratatiné de leur mère, scrutant son regard lointain et souriant, hélant à répétition cette conscience flottant au loin...défaite comme les nuées après la pluie...il faut toujours venir et tenir assez longtemps dans ce studio où elle et sa sœur, chaque jour, à tour de rôle, qu’elles n’aient que cela à faire ou pas que cela à faire, viennent changer leur mère, la faire goûter, la nourrir de paroles, maintenir ouverte cette source de leur sang, de leur amour et de leur haine, afin qu’elle vive le plus longtemps possible…elle ne peut pas concevoir autre chose alors elle fait comme si elle n’avait pas entendu son fils…elle ne se lève pas pour regarder briller ses tombes, elle reste à table…neutralisé par leur réponse polie, désormais lointain...elles ont l’habitude qu’il tente de s’échapper ainsi...figé dans la lumière des tombes réfléchissantes, médusé par la rumeur anxieuse de son propre sang, son fils patientera…quant à l’autre, sa sœur, elle se prépare...elle ne tardera pas à reprendre la parole… répandre encore et encore des torrents de paroles…couvrir la rumeur de leur sang dans leur corps étroits…leur amour étroit autour de cette table…jusqu’à ce que leur mère, ils viennent et la descendent pour le repas.

proposition n° 1

1

Je l’ai d’abord deviné, affleurant au sommet de la houle, juste un trait sombre altérant à peine la courbe brillante du flot, puis soudain soulevé, propulsé par une vague plus puissante il a pris corps : un gros tronc noir, une longue et lourde bille de bois, peut-être échappée d’une cargaison au large, et je ne peux plus détacher mes yeux de ce cylindre lourd et noir qui approche, bousculé par la poussée des rouleaux, roulé comme un corps inerte dans l’effondrement successif des vagues écumantes, toujours plus nombreuses mais plus courtes et plus faibles, trop faibles pour le porter, si bien que peu à peu son poids s’oppose à leur poussée et que chaque vague s’y brise et pulvérise, le couvre d’une gerbe de bave mousseuse, parfois le remue un peu en biais mais sans plus du tout le faire avancer vers la plage où moi, planté dans le sable cédant doucement sous mon poids, je contemple le corps écorcé noir, luisant, gisant dans les frémissements de l’écume.

2

C’était décembre, il pleuvait sur l’ouest depuis des jours – je m’étais habitué –, et tandis qu’à Quimper nous prenions le café en silence à la maison de retraite, dans le studio de ma grand-mère où les fenêtres donnent au loin sur les collines de Pluguffan et, en contrebas, sur la pente du cimetière de Penhars, je me suis levé pour secouer l’ennui, j’ai redressé la tête et par la fenêtre j’ai vu que dans une brusque éclaircie où les nuages s’ébrouaient de leurs ultimes gouttes, parmi les plantes et les arbres mouillés, les tombes brillaient à l’unisson, chacune réverbérant de tout son marbre le ciel révolté.

3

Qu’est-ce que tu fais ? j’ai demandé alors qu’il m’avait réveillé et que je le distinguais de dos qui fouillait dans l’armoire, ses cuisses nues entre la chemise et les chaussettes, la peau vaguement éclairée par la lumière du couloir ; il s’est retourné après être resté un instant immobile et Rien il a répondu puis Tu veux venir ? Et j’ai dit Oui sans réfléchir. Dehors il a reculé la voiture jusqu’au hangar et, une fois roulé dans son rail le grand panneau de tôle vibrante et résonnante – il poussait les deux mains projetées à plat sur la tranche – il s’est redressé relâchant ses bras et, me tournant le dos, il a dit Attends-moi là. Si tu as froid monte dans la voiture, ça va chauffer, puis il a disparu dans l’obscurité du hangar, plus noir que la nuit ; je n’ai pas bougé. Plutôt vite il est réapparu mais arc-bouté, penché en avant et progressant de biais – je ne voyais pas son visage, que son épais bonnet – il tractait la grande remorque où les feux arrières de la voiture, à mesure qu’il approchait, étalaient des lueurs rouges de plus en plus foncées puis, les jambes emmêlées dans les fumées d’échappement, après l’avoir accrochée en finissant par donner un gros coup de pied sur l’attache et fait les branchements dessous, il s’est de nouveau enfoncé dans la nuit du hangar. A partir de ce moment-là il a fait des aller-retours. Couvrant par intervalles irréguliers le ronron grave et saccadé du moteur, j’entendais, amorti par la distance et peut-être l’obscurité, le fracas des planches et des barres de fer qu’il tirait à lui pour les extraire de leur entassement au fond et tandis que je le voyais aller et venir, toujours finissant par projeter sans ménagement dans la remorque ce qu’il avait trouvé, tandis que dans la vague distraction qui me gagnait persistait en moi la conscience qu’il disparaissait et revenait vers moi dans le fracas intermittent et inégal des planches et du fer mêlé au toussotement rauque du moteur, j’ai ressenti le besoin impatient de me déplacer pour secouer la torpeur qui m’avait gagné, pour lutter contre l’engourdissement de l’immobilité et du froid ; j’ai fait deux ou trois pas et me suis arrêté : mains dans les poches, le menton enfoncé dans le col de ma parka, tout en absorbant la chaleur de mon souffle contenu devant ma bouche par le tissu humide, j’ai remarqué que de rares particules de neige voletaient dans les faisceaux jaunes des phares, si petits qu’on pouvait croire qu’elles ne dansaient qu’à cet endroit précis, comme des insectes, car quand je suivais les cônes de lumières qui s’élargissaient en pâlissant vers la masse noire de la maison, sur laquelle, du sol jusqu’au linteau des fenêtres de la salle, ils s’appliquaient sans vigueur, je ne distinguais plus rien sauf au sol qui brillait par endroit l’eau glacée dans les trous de la cour. Entrant à mi-cuisse dans les deux faisceaux lumineux, comme si je franchissais un gué, je suis passé devant la voiture, me suis éloigné puis arrêté à la limite où le bitume de la cour s’interrompt grossièrement, cédant la place à l’herbe et la terré abîmées par les roues ; j’ai avancé jusqu’à la butte que j’ai grimpée, me tordant les pieds dans les trous et les mottes durcies par le froid et, parvenu en haut, des bouffées de buée sortant de ma bouche, j’ai regardé le paysage dans la nuit : aux vagues lueurs que réverbérait un peu le givre des prairies et ma vue secourue par ma mémoire, je devinais l’étendue du plateau étalée devant moi, s’inclinant en plans successifs et de pentes inégales jusqu’à l’extrémité confuse où elle disparaissait, s’interrompant je le savais au-dessus des pentes abruptes et rocheuses sur lesquelles nous empruntions parfois les courbes serrées de la route qui conduisait à la ville, cette ville au fond de sa cuvette où j’allais une fois par mois et que m’indiquait maintenant dans le ciel nocturne la phosphorescence roussâtre de ses lumières formant une nappe épaisse en suspension, stagnante mais vibrante, une vibration chaude qui aimantait mon regard et je me disais que c’était comme les vapeurs lourdes émanant d’une marmite où des gens là-bas mijotaient dans leur sommeil jusqu’au matin puis, déplaçant mon regard beaucoup plus loin vers l’horizon à gauche j’ai cherché comme mécaniquement les volutes massives et lentes des cheminées de la centrale ; quand nous revenions du nord par la route du fleuve j’aimais bien le moment où commençaient à sortir du sol à l’horizon les deux cylindres colossaux dont la masse croissait à mesure que nous approchions du site et que sur le flanc du premier, jusqu’à ce que notre avancée sur la route m’en sépare, je pouvais contempler l’enfant gigantesque qui était dessiné, accroupi, jouant avec des billes pour toujours, levant curieusement la tête (comme si quelqu’un lui avait parlé, comme s’il avait entendu quelque chose), collé à la paroi galbée de l’édifice comme à la cuisse d’un titan parti en fumée sans lui avoir donné la possibilité de grandir sous ses yeux, se détacher de lui, et j’imaginais le dessin se décoller, prendre corps au-dessus des eaux lisses et boueuses du fleuve quand derrière moi un fracas brutal, comme une forte lame ébréchée et rouillée tranchant l’étoffe où mes pensées se dessinaient, m’a fait sursauter et me retournant aussitôt j’ai vu mon père, sa silhouette noire dans la nuit à peine éclaircie, son dos emmitouflé remuant nerveusement contre la porte du hangar et en même temps qu’il a laissé retomber cognant sur la tôle la chaîne verrouillée il s’est retourné puis, contournant la remorque d’où dépassait la masse hérissée d’un entassement bizarre et la longeant les jambes dans les fumées de l’échappement, il a rejoint la voiture, s’est arrêté pour crier vers moi On y va ! juste avant de monter. Où ça ? j’ai demandé quand je me suis glissé à l’arrière. Rejoindre les autres, il a dit d’une voix étouffée quand il était penché vers la droite fouillant dans le vide-poche puis quand il l’a refermé d’un claquement sec il s’est redressé en soufflant et retourné vers moi, il m’a regardé et il a ajouté : Ce sera long. Tu peux dormir.



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1ère mise en ligne 19 janvier 2019 et dernière modification le 22 février 2019.
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