contribution auteur | Antoine Bobeica

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
J’ai lu que si la poésie est si présente dans l’œuvre de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, c’est selon ses propres mots parce qu’il s’est attaché à écrire « sur ce qu’il connait le mieux, sur ce qui l’a le plus déçu et aussi sur ce qu’il admire le plus : le domaine de la poésie, le seul domaine avec celui de la douleur où il est encore possible de se perdre, de trouver des formules merveilleuses (ou plus exactement : la moitié d’une formule) et où l’on peut consciemment ou pas mettre sa propre vie en jeu ». Je l’ai lu dans une revue littéraire qu’ils ont « arrêté » dans la bibliothèque municipale de la ville où j’habite. Il fallait changer et puis personne ne la lisait. Oui vous peut-être, mais on nous réclamait d’autres magazines plus faciles d’accès. Alors, ils l’ont remplacé par une revue de cinéma spécieuse où il est plus question du statut des stars de cinéma que de cinéma ; de ce qu’ils aiment manger au petit-déjeuner et de ce qui fait, selon eux, qu’ils ont droit à gloire, mets fins et habits-sur-mesure, quand d’autres se contentent de moins, pour ne pas dire de peu. Je me demande parfois si les cinéphiles d’aujourd’hui n’ont pas un peu perdu le fil ou c’est peut-être mon goût pour les mauvais jeux de mots. Enfin, ce n’est pas si grave, il me faut juste me rendre à une autre bibliothèque, celle de la ville d’à côté, où l’abonnement n’a jamais cessé. C’est l’occasion de faire du vélo. J’aime autant. Le vélo c’est une respiration et j’apprécie encore plus d’en faire quand une sorte de nécessité s’y impose ; comme par exemple d’aller à la bibliothèque de la ville à côté car y aller à pied prendrait trop de temps. C’est donc là-bas que je l’ai lu. Et je ne sais trop pourquoi mais ça m’a fait penser à Marcel, mon ancien voisin si poétique, lui qui dans ses jeunes années avait été professeur et qu’on disait avoir des habitudes de vieille fille ; avec ses livres, ses tisanes et ses chats. En repensant à lui, je me suis dit qu’il était sûrement mort depuis. Comme souvent, je me suis alors mis à réfléchir à la vie, mais cette fois-ci, pas tant au sens qu’elle pouvait avoir qu’à l’esthétique qu’on pouvait lui prêter : j’ai pensé aux trajectoires qu’elle était capable de dessiner et à ces formes qu’il restait à observer, à ceux qui étaient toujours là, quand elle était partie. Je me suis alors demandé si la vie des poètes n’avait pas une forme similaire à celle de la prose dont parle Roberto Bolaño, cette prose dans laquelle un ressort poétique semble, dès le départ, s’être coincé et dont les va-et-vient empêchent inexorablement d’aller tout droit.

source de l’apocryphe
De mes années d’étudiant en philosophie, il ne me reste aujourd’hui pas grand-chose si ce n’est quelques souvenirs de lectures heureuses, un chagrin d’amour -qui s’étiola pour me laisser cette humeur mélancolique que je traîne depuis- et la rencontre avec trois professeurs qui me firent changer mes vues sur le monde et la réalité des choses. Je ne parlerai pas du premier, spécialiste du philosophe allemand Hegel, qui peinait à intervenir en public sans être pris de rougissements, de hoquets et de tics étranges ; ce qui rendait son exercice professoral parfois délicat, mais ce qui aussi, comme je le compris plus tard, était indétachable de sa pensée, dont ce n’était que le prolongement naturel et certainement même le contre-pouvoir le plus adapté que la nature eusse pût lui octroyer. Je ne parlerai pas non plus du second, qui était un jeune professeur, dont tout le monde redoutait la vivacité d’esprit et dont on murmurait souvent dans les couloirs les histoires les plus folles. Je m’attarderai, en revanche, sur le troisième qui était un professeur d’origine hongroise, polyglotte comme ne peuvent l’être que les émigrants d’Europe centrale : il parlait huit langues couramment et avait des notions dans quelques autres. Il était aussi musicien, composait des livrets d’opéra et avait réalisé en plus d’une thèse de métaphysique -qui en son temps avait été très commentée- une thèse de musicologie, qui, elle aussi avait suscité un vif intérêt chez les plus grands spécialistes. Malgré tout ce savoir qu’il dissimulait tant bien que mal, ce n’était pas un homme prompt à donner son avis sur les choses de la vie et il semblait tirer de son érudition une grande douceur d’existence, ce que je ne tardai pas à lui envier. Jusqu’à aujourd’hui, je dois dire n’avoir pas connu homme plus à même d’écouter ce que de jeunes étudiants avaient à dire, et ce, même quand l’intellectuel rôdé aux jeux de l’esprit devait parfois rire doucement en son for intérieur de l’ingénuité de nos remarques pleines d’entrain. Mais ce qui me surprenait le plus chez cet homme, qui était autant capable de citer Sénèque que ses présocratiques préférés dans leurs langues d’écriture, c’était qu’il ne trouvait pas refuge au tumulte de la modernité chez les Anciens -comme j’ai pu le constater chez moult intellectuels de sa génération- ou alors s’il le fît ce fût à notre insu, comme pour nous préserver d’une voie indésirable qu’il savait sombre et sans salut. Il n’avait, ainsi, pas honte de travailler au grand jour sur des problèmes philosophiques des plus actuels. Et il faisait d’ailleurs dans nombre de domaines nouveaux de la pensée, figure de pionnier, comme dans l’anthropologie, qui, à l’époque, n’était pas développée comme elle l’est aujourd’hui et que beaucoup voyaient d’un œil railleur, lui préférant encore la grande histoire, qui elle, utilisait le prisme du temps pour analyser le sort des sociétés, considéré comme plus noble que l’espace auxquels avaient recours ces nouveaux anthropologues – qui faisaient pour beaucoup figure de délurés. Bien sûr aujourd’hui, l’anthropologie a gagné en notoriété, à tel point qu’il est difficile d’imaginer le climat intellectuel qui pût régner dans les milieux universitaires européens, où souvent atavisme et racisme faisaient le meilleur des ménages ; mais si je rappelle ces évènements, ce n’est pas tant pour jeter un voile sombre sur une page de l’histoire de la pensée occidentale, que pour faire sentir au lecteur, ce que je ressentis, en mon temps, au contact de ce professeur, ce sentiment, qui émanait de toute sa personne et qui ne m’a depuis jamais quitté, de douce insurrection face aux malheurs du monde. Et si ce souvenir est toujours aussi vif aujourd’hui, c’est parce que deux évènements aussi différents qu’indépendants sont restés gravés en moi, sans que le poids des décennies et son jeu d’érosion habituel ne les atteigne. Le premier de ces éléments a à voir avec la grande solitude dans laquelle, le provincial exilé à Paris que j’étais, se trouvait à l’époque. Peut-être, certains prendront-ils cette évocation pour une sensiblerie, mais étant tout juste arrivé dans la capitale, je me trouvais vite désarçonné et noyé dans un flot de personnes n’ayant ni les mêmes intérêts ni les mêmes manières de vivre au quotidien. Certains de mes professeurs, à commencer par ce professeur, me firent, dans ce contexte particulier, l’effet d’une bouée de sauvetage jetée par-dessus le bastingage d’un navire, où l’on ne se serait guère soucier des membres les plus inadaptés et que la mer, dans sa cruauté aveugle, n’aurait pas hésiter à rappeler à elle. Je me souviens donc parfaitement bien de ce jour, où il faisait passer des examens oraux, l’avoir surpris sur l’escalier de secours, où nous avions l’habitude de fumer entre les classes. Il était aussi en train de fumer une cigarette et semblait complètement absorbé par le ciel qui se dégageait devant lui. Il ne réalisa pas tout de suite ma présence et je m’en voulus presque de le déranger, alors qu’il semblait si vulnérable. Pourtant à un moment, il tourna un peu plus la tête vers l’arrière et dut apercevoir ce qui était mon ombre ; il se retourna alors vers moi et sans sursauter comme je supposais qu’il le ferait, il me regarda de ce même regard qu’il tendait à l’horizon, avec ce même petit sourire, qui, ne quittait jamais son visage ; j’eus alors l’impression d’être une partie de ce paysage qu’il contemplait. Ce regard mêlant curiosité et absence de jugement, a, comme je le pense aujourd’hui, été la porte de sortie qu’entraperçu pour la première fois cet homme, pas encore tout à fait sorti de l’enfance, aux gestes gauches et à la coupe en brosse démodée, assigné inlassablement aux yeux de tous à un ailleurs risible. Cet homme, que j’étais alors, prit sans hésiter cette porte qui ouvrait sur un savoir qui certes l’effrayait, mais dont les possibilités émancipatrices le faisaient on ne peut plus rêver. Maintenant que je me suis délesté de ce souvenir -évoqué ici pour la première fois- il me faut vous parler du second dont le temps n’a pas su non plus me départir, puisque comme je vous l’ai dit, à ce premier souvenir plus personnel s’y superpose un autre, non moins important. Cet autre souvenir concerne un cours qu’il nous donna durant un hiver, que, je me souviens avoir été particulièrement rigoureux. Comme je l’ai déjà mentionné, il avait pour habitude de nous faire lire des choses, qui ne suivaient pas la ligne exacte de l’enseignement universitaire -ou du moins tel que pouvaient se la représenter la plupart de nos contemporains de l’époque. C’est ainsi que durant un séminaire, il nous mit au fait de textes fort intéressants qui provenaient d’Australie. Il nous expliqua que sur le continent le plus éloigné de notre vieille Europe, se jouait une véritable révolution philosophique, qui selon lui, trouvait naissance dans la rencontre entre la philosophie anglo-saxonne et la pensée développée par les habitants millénaires de ces terres, qu’aujourd’hui tout le monde connaît sous le nom d’Aborigènes ; rencontre, que les anthropologues, en qualité d’entremetteurs, avaient rendu possible. Si je rappelle tout ça, c’est parce qu’un texte qu’il nous présenta et la mise en scène qu’il en fit frappèrent particulièrement mon imagination et aujourd’hui encore ce texte et la manière avec laquelle il nous le présenta, me hantent de la même manière que certains souvenirs terribles sont capables d’hanter les âmes esseulées. Nous avions cours en fin de journée et ce créneau bâtard était aussi traître pour le professeur que pour les élèves, qui eux aussi n’étaient pas toujours à l’heure, tant et si bien qu’une longue suite d’entrées en catimini ponctuait chacun de ces cours ; ce qui donnait à la parole du professeur une sorte de répondant, comme dans un orchestre, où les pizzicati d’un violon se seraient mis à répondre aux sons lourds d’un pianiste avisé. Je mentionne ça parce que ce j’ai conscience que ce qui pour un autre aurait été source de confusion et d’énervement était chez lui instinctivement ressaisi comme élément d’un tout, dépassant sa propre œuvre ; il ressemblait un peu à ces artistes de jazz, capables de redéfinir à chaque nouvelle note jouée ou entendue le rapport qu’ils avaient jusque-là à la musique. Pour moi, il était indiscutable, que ses cours avaient une structure organique, qui dépassaient de loin tous les tours de passe-passe de ces autres cours qui ne se souciaient que, de nous transmettre des compétences ternes destinées à valider des acquis, dont nous serions amenés à rendre compte dans nos vies à venir. Lui parlait à nos consciences endormies par des voies détournées, qu’il semblait seul à connaître. Et en ne nous laissant aucune possible échappatoire vers la facilité, il nous arrachait à l’état de veille dans lequel nous réalisions alors, passer le plus clair de notre temps. Ce jour-là, nous étions presque tous déjà installés, lorsqu’il arriva. Il semblait avoir des difficultés à marcher. Le voyant ainsi claudiquant, je pris peur qu’il ne nous ait caché une maladie dont il souffrait dans l’ombre. Quel ne fût pas mon réconfort, quand je vis, qu’en réalité, s’il avait des difficultés à marcher, c’était parce qu’il marchait avec des chaussures sans lacets. Les lacets semblaient avoir été retirés de ses chaussures, qui n’avaient rien de ces chaussures dont le maintien était assuré par un élastique ou de ces chaussures à scratch qu’on donne de nos jours à nos vieillards gâteux. Non c’était des chaussures à lacets parfaitement normales dont les lacets avaient simplement été retirés. Il s’assit sur l’estrade devant nous, comme à son habitude et nous dit en souriant « Alors qu’en pensez-vous ? »

proposition n° 8

1)

Vie et mort de l’air du temps en tant que personnage.

Le matin, la nuit a fait son travail et il a disparu, happé sous le lit et une nuée de rêves-cauchemars ; mais il est toujours là, terré dans l’ombre. Pourquoi est-il devenu mon ennemi ? L’est-il vraiment devenu ? Je fixe le bol de céréales, en repoussant de toutes mes forces notre rencontre, comme un alcoolique transi de sueurs-froides repousse le verre sur le bar. La radio n’est pas loin ; elle me guette de ses yeux doux pleins de suaves promesses. Pour contrecarrer mon envie, que je sens grandir en moi, je prends une grande cuillérée de miel. Je la savoure autant que je peux. Je ne veux plus de toute cette perfidie, de ces rythmes débilisant, de ces méchancetés recouvertes de tous ces masques ridicules. Me ferais-je enfin l’ermite de ma destinée ? Mais n’est-ce pas là encore un de ces solipsismes adolescents que la colère aveugle génère chez ses brebis les plus farouches ? Qu’importe ! Il vaut mieux vivre debout qu’à genoux ; ne pas porter insulte à l’insignifiance de nos existences. Je cours donc jusqu’au débarras qui jouxte ma chambre. En survivaliste préparé, j’y ai entassé des centaines de serviettes et de chiffons, achetés dans un supermarché pour grossiste. Huit heures et demie passées, je me mets à l’œuvre. Je commence par les fentes les plus évidentes ; je les colmate avec de grandes serviettes blanches, que j’ai préalablement imbibées d’eau. A midi, j’ai réalisé le plus gros du travail : les lieux où le risque était le plus grand ont été sécurisés. Il me faut maintenant m’attaquer à ces trous plus insidieux qui parsèment mon appartement. Confiant ; mû par la haute estime de la tâche que je réalise, je porte les premiers coups à ces points d’attaques sournois de l’ennemi. Il faut dire que j’ai passé ces deniers mois à lire des ouvrages de poliorcétique et des récits d’hommes perdus dans les bois ne gagnant leur survie qu’à la force de leur imagination ; je n’ignore donc plus rien des manières d’assiéger, tout comme des manières de survivre à une situation de siège. J’ai suivi cette maxime des artistes de la guerre, qui veut que, pour combattre un ennemi puissant, il faut le connaitre aussi bien qu’on ne se connait soi-même. Lorsque le ciel tombe sur la ville, je sens l’ennemi vivre ses derniers instants ; il pousse de longs râles d’agonie et je le vois mourir au loin.

2)

Le jour où je l’ai rencontré, j’étais allé acheter avec ma femme de la viande à la boucherie du coin. Je laissais ma femme aller acheter la viande, prétextant une envie soudaine de prendre des photos de cette rue qui était tout à fait pittoresque. Je pris quelques photos de la vieille boucherie aux couleurs dégarnies, qui jouxtait la nouvelle, où ma femme était entrée. Puis je pris une photo de plusieurs toits qui dessinaient comme une ligne de crête jusqu’au clocher de l’Eglise, surplombant ce bourg d’un autre temps. Le soleil de midi étant traître, il me fallut m’y reprendre à deux fois, pour régler luminosité et ouverture et prendre la photo escomptée. Tandis que je réglais l’appareil, je m’aperçus que deux personnes m’observaient du coin de l’œil. Ils faisaient mine de ne pas m’observer, mais je sentais leurs yeux lourds posés sur moi et je me résolus à regagner la voiture. Je ne savais pas trop si c’était un couple ou une mère et son fils. Ils avaient tous deux des traits qui auraient pu autant relever de la jeunesse que de la vieillesse, de sorte qu’il était difficile de les différencier par l’âge. La femme qui avait, elle aussi rejoint l’habitacle de sa voiture s’était installée côté conducteur et avait posé les mains sur le volant. Lui finissait sa cigarette roulée. Une casquette était enfoncée sur ses cheveux crépus et son manteau grand ouvert dans le froid de l’hiver lui donnait une désinvolture peu naturelle. Elle ne me regardait plus ; sa gêne était palpable. L’homme qui fumait déjà depuis de longues minutes ne semblait pas se soucier de la femme dans la voiture et il continuait à me lancer quelques regards toiseurs entre deux bouffées de tabac. Les mains de la femme étaient toujours posées sur le volant mais ses yeux faisaient désormais des aller-retour étranges ; ses pupilles semblaient heurter çà et là de minuscules objets obligeant son œil à repartir dans l’autre sens, jusqu’à toucher à nouveau un autre objet et à être forcé de repartir encore, un peu à la manière d’une bille ricochant sur les parois d’un flipper.

3)

Il est né en 1945. A Neustadt, une petite ville perdue dans les montagnes. Il n’est toujours pas mort, mais certains attendent encore.

4)

Dans le dictionnaire Larousse, à chat, il est écrit :
- Mammifère carnivore (félidé), sauvage ou domestique, au museau court et arrondi.
- Familier. Terme d’affection, de tendresse adressé à quelqu’un.
- Jeu d’enfants dans lequel un des joueurs, le chat, poursuit les autres et tente de les toucher.
- Zoologie : Nom commun à divers poissons, dits aussi poissons-chats.

Je le regarde et me demande laquelle de ces définitions lui sied le mieux, d’autant plus qu’on me dit qu’il faut appeler un chat un chat.

proposition n° 7

Cela ne faisait que vingt minutes que j’écrivais. Les gens qui n’écrivent pas n’ont pas idée d’à quel point il est difficile de se mettre à écrire. Ils pensent que le plus difficile c’est d’écrire, de choisir les bons mots et de les organiser tant et si bien qu’on en obtienne après-coup des phrases belles et pleines de sens. Mais ils sous-estiment la phase préliminaire, qui comme en amour, est -si ce n’est plus- tout aussi importante. Les gens ont toujours des visions bien simplifiées de ce qui ne les concerne pas au premier chef. Par exemple, quand on va restaurant, on aime avoir son plat dans son assiette et le déguster tranquillement, sans s’embarrasser de considérations sur ce qui fait qu’on a quelque chose dans son assiette. Cela nous est bien égal de savoir que ce matin le cuisinier a pris à l’aube un petit train de banlieue, où il laissait son regard défiler au rythme des arbres émondés, au bord de la voie. Et de savoir qu’à son arrivée, il s’est disputé une énième fois avec le propriétaire de l’établissement à propos du menu du jour. Si vous voulez des frites allez-vous en trouver au coin de la rue, ça ne manque pas ici. Si j’ai accepté de travailler pour vous, c’est pas pour faire du fast-food. Ce n’est pas mon problème si les clients n’ont pas de palais. Mais pour nous, tout cela et toutes les gouttes de sueur qui dégoulinent dans les cuisines où chaleur et feu règnent en maître, ne nous importent pas. Nous voulons déguster notre plat sans tout ce fracas, car nous le savons bien : toute dégustation se fait dans le calme -sous peine de tout gâcher. De même que les sportifs passent tout leur temps à préparer leur prochaine séance de sport, en organisant au mieux leur repos, leur alimentation et en absorbant toutes sortes de cataplasmes sensés les rendre meilleurs sportifs qu’ils ne le sont déjà, les écrivains passent leur temps à se préparer à écrire. Non pas à regarder les mouches siffler comme le pensent une grande partie de ma famille, qui me voue une haine secrète, sûrement en raison de la méfiance profonde qu’ils ont pour tous les métiers intellectuels, dont ils semblent se prémunir comme de la peste, un peu comme s’ils avaient peur, qu’au contact de quelqu’un qui n’ait pas honte de faire usage de son intellect, ils ne risquent de perdre le leur, mais à se mettre en condition pour écrire. Moi si je fais du sport, ce n’est pas simplement pour me sentir bien dans mon corps, ce qui, il est inutile de le nier, est un avantage certain (quand on se met tous les jours à une table d’écriture, il vaut mieux avoir un dos solide et un maintien correct). En réalité, c’est plus pour noyer le poisson. Ce que je veux dire, c’est qu’en faisant du sport, je fais quelque chose auquel personne ne s’attend. Navré d’accabler encore tout ce petit monde, mais tout le monde a des idées reçues sur ceux qui écrivent. Tout le monde a en tête cette vision tourmentée de l’écrivain que les Romantiques ont réussi à colporter à travers les siècles. Regard perdu au loin, cigarette à la bouche, verre de whisky à la main, chapeau ou accessoire appartenant déjà à un autre temps, coupe de cheveux décalée. Faire du sport, gonfler mon torse avec des exercices, reprendre le dessus sur mon afflux sanguin, soumettre mon corps à des rythmes choisis, ça a été une manière de m’arracher à cette place bancale de grand nerveux, soumis à des neurasthénies, dont on m’accusait -en vil stratège que j’étais- de tirer profit. Cette place était beaucoup trop dangereuse. J’ai donc abandonné les cheveux longs pour une coupe mitoyenne et me suis mis à faire du sport. Ainsi, je peux le dire aujourd’hui, me suis-je offert un sursis.

proposition n° 6

La carte est recouverte d’une large couche de poussière. Si je dis à ma sœur que la carte est recouverte de toute cette poussière elle va s’en prendre à l’aide-soignante à domicile, lui dire qu’il faut qu’elle fasse son travail correctement, que c’est pour ça qu’on la paye et qu’il faut qu’elle soit à la hauteur des promesses qu’elle nous a faites. Peut-être est-ce parce qu’avec le temps je suis devenu de plus en plus effacé que ma sœur m’inclut presque toujours dans ses argumentaires, comme si je n’étais pas capable de dire un mot par moi-même, de dire si moi ça me dérangeait ou non, que la carte dans la cuisine soit recouverte de poussière. Elle ne se pose pas ce genre de questions. Elle m’inclut directement dans ses raisonnements, comme si de facto j’étais d’accord avec elle. Après tout, pourquoi diable ne serais-je pas d’accord avec elle sur le fait que cette carte aurait dû être nettoyée ? La poussière personne n’aime ça, ça donne des maladies. Ça empêche de respirer convenablement, c’est source d’allergies, de migraines et de pleins d’autres choses tristes. Mais quand je regarde cette carte recouverte de poussière, moi je ne vois pas tout ça. A vrai dire, je crois même que je préfère que cette carte soit recouverte de poussière, quand je la regarde. Cette carte je l’ai tellement regardée, scrutée dans ses moindres coins et recoins, ma mère qui me lançait toujours, arrête donc cinq minutes de regarder cette carte, mange ta soupe, tu vas t’abimer les yeux à ce rythme-là, mais je n’en étais jamais rassasié. C’était notre oncle qui revenait d’Afrique qui avait rapporté cette carte du monde principalement pour nous montrer où il avait été mais j’avais convaincu ma mère, que j’obtiendrais à coup-sûr des meilleures notes en géographie -qui à l’époque était une matière importante- si on l’accrochait quelque part où je pourrais la regarder suffisamment pour retenir les noms des pays et de leurs capitales. Pensant que c’était le maître d’école qui nous avait incité à le faire, elle l’accrocha au milieu du mur de la cuisine à l’aide de punaises métalliques. Ma sœur aimait bien aussi cette carte, qu’on pouvait regarder en étant sûr de ne pas s’ennuyer durant nos longs repas silencieux. Mais je l’aimais encore plus. Je crois que c’est à force de la regarder autant et de voir qu’à chaque fois que je pensais en avoir une image plutôt convenable dans ma tête, je m’apercevais aussitôt du même coup, que quelque chose m’avait échappé -une ville n’était pas exactement où je le pensais, les frontières de tel pays n’étaient pas celles que j’avais imaginées, tel autre pays était aussi parcouru par une chaîne de montagne que je pensais ne parcourir que certains autres pays…- que je mis à l’aimer autant. J’aimais que la carte soit toujours en mesure de me surprendre. J’aimais cette défaite de ma pensée qui n’en était pas vraiment une, puisque le constat de mon ignorance était immédiatement racheté par la joie d’apprendre quelque chose que je ne savais pas déjà et de réaliser ainsi, qu’il y avait encore tant de choses à apprendre, à découvrir, à explorer et que peut-être tout une vie ne me suffirait même pas. Maintenant que j’ai voyagé de par le monde, visité nombre de ces lieux dessinés sur cette carte, qui à l’époque étaient source de tous les plus grands fantasmes, j’ai abandonné quelque peu l’idée que voyager loin soit la plus aventureuse des choses que l’on puisse faire pour se confronter au monde et à son pouls toujours instable. Mais j’ai gardé pour cette carte une affection toute particulière. Elle me rappelle à quel point j’ai pu rêver d’ailleurs et dans l’amertume d’une enfance remplie d’ennui nourrir des envies démentes, une faim du monde et de ses choses qui me paraissaient si exotiques et chargées de surprises, et que je supposais sources de lendemains heureux. Vous me direz alors que si cette carte avait été dépoussiérée par l’aide-soignante à domicile, cela ne m’aurait pas retiré tous ces souvenirs. Que ce n’est pas comme si elle avait jeté la carte, s’en était débarrassée, ce qui dans ce cas aurait pu, en supprimant l’objet qui appelait à ces souvenirs, m’empêcher de telles réminiscences. Mais de simplement la nettoyer avec ce produit à vitres translucide qu’elle utilise, qui, certes sent mauvais, n’aurait pas effacé pour autant ces souvenirs, qui n’ont que peu à voir avec la poussière de la carte. Mais c’est précisément de telles réflexions que manie ma sœur à chaque fois qu’elle veut s’en prendre à moi. Elle utilise le sens commun, le bon sens. Cette chose que tout le monde accepte nécessairement et qui retire toute crédibilité à ce que - bien qu’elle ne les nomme jamais ainsi- considère être mes lubies de grand enfant peu en prise avec la réalité. Oui car depuis qu’on est enfant, elle a trouvé ce truc imparable, que je pense toutes les sœurs qui ont des frères un peu rêveurs découvrent un jour ou l’autre et qui permet d’annihiler quasi instantanément toute la pertinence de leurs propos. Vous me direz que c’est une stratégie des plus naturelles, étant donné que les rêveurs ont, eux, recours à des méthodes tout aussi destructrices pour annihiler les raisonnements plus terre-à-terre de leurs sœurs, car il ne leur faut jamais longtemps pour repérer les failles dans les propos de leurs sœurs, qui ne reposent jamais sur tant de réalité qu’elles ne le déclament. Quand on était petits, nos parents nous disaient d’arrêter de nous chamailler, alors comme ils nous disaient d’arrêter, on pensait qu’un jour on s’entendrait mieux. Je veux dire que s’ils nous disaient d’arrêter c’est que c’était possible. Ce jour où l’on cesserait les hostilités, je pense que nous l’avons tous les deux attendus -car il nous aurait bien arrangé- mais il n’est jamais advenu. Un gouffre nous a toujours séparé. Je crois m’être fait à l’idée aujourd’hui que ce gouffre ne puisse pas se résorber comme Moïse résorba les eaux de la Mer Rouge après la fuite d’Egypte. Alors nous nous contentons d’une politesse outrancière, qui dissimule tant bien que mal des années de haine viscérale, de ma part en tout cas c’est la cas, de la sienne, je suppose que ça l’est aussi. De cette manière, on maintient cette chose délicate que, depuis que je suis marié et que ma femme lit pour deux des ouvrages de psychologie de couple, j’ai découvert sous le nom de « communication ». La communication je ne sais pas trop ce que c’est. J’ai l’impression que plus on essaye de parler à quelqu’un, plus il se dérobe. Et cette pellicule de poussière sur la carte me semblait tout à fait en accord avec l’état des choses. Je sais que tout cela est très personnel, mais cette poussière qui recouvre la carte est mon royaume, là où ma sœur ne va pas, car ça ne fait pas sens pour elle de donner tant d’importance à des souvenirs et qui plus est à des symboles, à des espèces d’allégories renvoyant à des états de choses. Il est bien plus important de se préoccuper de sa santé et du bon ordre d’une maison. Je repense à ce cours de collège, qui, pour la première fois me mit aux prises avec le colonialisme, que par la suite je viendrai à étudier plus en profondeur et avec le plus vif intérêt. Ou plutôt je me souviens de cette carte de mon manuel d’histoire, où notre professeur nous montra le partage du monde entre l’Espagne et le Portugal, selon un méridien au beau milieu de l’océan atlantique ; ce qui porte le nom de traité de Tordesillas. Je devais avoir autour de 14-15ans et la vision de cette carte vint se superposer à la vision amoureuse que je portais à la carte située dans la cuisine. Elle l’avait recouverte d’un voile sombre et obscur, avec lequel je crois ne m’être jamais vraiment réconcilié : celui des bassesses et des ignominies auxquelles l’espèce humaine peut être identifiable. Et c’est aussi à peu près à la même période que les relations avec ma sœur connurent ce tour tragique, que jamais les années, comme je l’espérais, ne furent en mesure d’effacer. Je crois que de la même manière que l’Espagne et le Portugal s’étaient partagés le monde avec toute la vulgarité de leurs appétits impériaux, ma sœur et moi nous partagèrent le monde par un contrat implicite : je devais régner sur un monde d’idées, de rêves assumés, quand elle devait régner sur un monde solide fait de réalités aussi dures que concrètes. Je me demande parfois, ce qui serait advenu si nous avions choisi un autre méridien pour nous départager.

proposition n° 5

J’aimerais qu’il me parle de tas de choses. Je veux dire de tas d’autres choses. Enfin pas de ça. Pas de ce minuscule encadré du journal. Je me fous de New-York, de cette métropole si minuscule vue d’ici, réduite à ce petit point décoloré et arbitraire sur la carte pleine de poussière de la cuisine. Mais il semble qu’il ne veuille pas en parler, pas du reste, pas de tout ça. Il préfère regarder au loin, perdre son regard là-bas. Tout sauf ici. Ça l’essouffle trop. D’ailleurs, il est déjà à bout de souffle. Je le vois s’étouffer et je ne dis rien. Je le laisse mourir dans sa merde ingrate. Il éructe, il ne retient même plus ses pets ou ses rots. Il en tire même une certaine fierté, cette fierté que brandissent les désespérés juste avant le dernier hic, ce petit bout de vie qui luit encore dans l’œil de celui qui est à bout depuis bien trop longtemps, encastré dans un corps qui ne veut plus de lui, qui ne lui parle plus, ne le comprend plus, qui lui en veut de l’avoir souillé de tous ces trop-plein, de tous ces ras-le-bol, de tous ces jours de trop, parce qu’après tout tout ça n’a jamais été son problème à lui, lui, qui n’en demandait pas tant, lui, qui aurait voulu juste un peu de douceur, de compréhension, de respect. Alors il parle de là-bas, je crois même qu’il y part parfois, mais avec ce corps qui ne veut plus de lui, il n’irait pas loin et puis d’abord pour y faire quoi ? Comme si on pouvait rebattre les cartes. On ne joue plus au Monopoly ici, les cartes sont tombées il y a bien longtemps, on peut encore entendre le fracas qu’elles ont fait, le mur lézardé en garde les stigmates, les preuves formelles. Mais lui c’est de là-bas qu’il veut parler, là-bas où ils ne l’entendent que par intermittence, où le bruit s’est fait sourd, où ce n’est plus qu’une rumeur. Une petite histoire qu’on raconte, comme ça entre deux bières de trop, cette histoire qu’on se raconte même ici maintenant. Mais comme toutes les histoires, qui en vérité servent à faire dormir les enfants, on nous fait croire le contraire mais c’est un grand mensonge, elles endorment l’enfant, celui-là qui avait entendu le bruit au premier jour, mais on l’a tué lui, sans sommation, sans crier gare, tu vas pas rester un petit garçon toute ta vie non de non, tu vas devenir un homme, mon fils, il me regarde de ses yeux noirs, que personne ne regarde plus depuis longtemps, ces yeux que moi je trouve beaux, il veut parler je crois, ça y’est, c’est fou ce qu’ils font là-bas quand même ces Américains, encore une fois il s’effondre, ce silence assommant, l’espace d’un instant j’ai eu l’impression qu’il m’implorait de le prendre dans ses bras, de le laisser sangloter comme un enfant, lui dire que ce n’était qu’un mauvais rêve, que ça allait passer.

proposition n° 4

L’Axolotl. Voilà le titre de la nouvelle de Julio Cortázar. Je ne connaissais pas vraiment cet auteur, mais j’aime bien les sonorités de son nom : le début chatoyant et enlevé de son prénom « Julio » et la fin grave, presque lugubre de « Cortázar ». La bibliothèque ferme tôt le week-end, mais fort heureusement la nouvelle est sur internet. Elle n’est pas longue et je la lis d’une traite. Tout de suite, un détail me saisit : le gardien. Il y a toujours ce gardien dans l’ombre du Jardin des Plantes, où le narrateur va observer les axolotls. Bien sûr, il n’est pas vraiment question de gardien dans ce court récit, il est plutôt question d’axolotl, comme le titre l’indique très bien. D’ailleurs, si l’on devait résumer cette nouvelle à quelqu’un qui ne l’aurait pas lue (même s’il est toujours impossible de résumer correctement l’histoire d’un autre avec ses propres mots), on pourrait dire que le narrateur en se rendant au Jardin des Plantes tombe un peu par hasard sur cette espèce aquatique rare, pour laquelle il va développer une passion singulière ; et que par un percutant renversement à la fin de la nouvelle, c’est l’axolotl qui se met à nous parler du narrateur. Autrement dit, il parait plus qu’avéré que le gardien ne soit qu’un personnage secondaire, sans réel intérêt pour la trame de ce récit fantastique aux enjeux métaphysiques manifestes ; si une institutrice ou un pompier avaient été mis à la place du gardien, le récit n’en tiendrait pas moins debout pour autant. A ce propos, l’écrivain, grâce à qui j’ai découvert la nouvelle a écrit quelque part que le renversement final (qui se joue entre le narrateur et l’axolotl) permet avant tout une réflexion sur l’autonomie de la pensée et du langage, lesquels nous séparent, nous humains, du monde extérieur ; mais moi je n’arrive pas à me défaire du gardien, de sa moustache tombante et de ses allées et venues silencieuses sur le sol de l’aquarium du Jardin des Plantes.

Je m’efforce d’y voir un peu plus clair et tente de déchiffrer ce que figure ce gardien, laissé là au beau milieu de la nouvelle de Cortázar. Comme toute personne habituée au doute, je me demande si cette omniprésence du gardien dans la nouvelle n’est pas le fruit d’un pur délire de ma part. Il n’est en effet pas impossible, que je passe à côté du sens du récit, en arrimant ce récit à un sens que me dicterait, par exemple, une névrose quelconque terrée dans l’ombre de mon inconscient. Je me lance donc dans un examen de conscience aussi détaillé que possible. Et pour ce faire, je me mets à sonder mes souvenirs, qui constituent -j’en suis persuadé- une part fondamentale du tissu de ma pensée. C’est ainsi que je ne tarde pas à me rappeler le gardien de l’immeuble où habitait ma grand-mère, son visage méditerranéen qu’achevait un large bouc brun, ses vestes de pêche sans manches beiges et kaki et ses trousseaux de clés gigantesques, qui clinquaient immanquablement à son passage en lui donnant un air toujours extrêmement affairé. Je me souviens aussi du gardien du parc en bas de chez moi, de son uniforme bleu, de son képi, de son sifflet métallique, de son regard morne, de ses bras squelettiques. Seules ces deux images mentales viennent à ma rencontre. C’est peu ou du moins ça ne m’avance pas beaucoup. Autrement, dans mes souvenirs plus proches, il y a bien ces hommes pas encore vieux aux visages déjà emportés par l’alcool, qui gardent en survêtement les stades de foot et les installations sportives de ma ville et que je croise brièvement quand je me décide à faire un peu d’exercice. Ça ne me dit pas grand-chose non plus. C’est presque triste à dire mais je m’aperçois qu’à part ces quelques clichés qui ne m’avancent guère et que j’ai pourtant amassés au cours d’une existence déjà bien entamée, je n’ai aucune idée de ce qu’est un gardien. Ce qui, vous en conviendrez, ne peut guère m’aider à comprendre la présence de ce gardien dans la nouvelle. Ce n’est qu’en relisant la nouvelle une énième fois, que me vient une idée. Je m’aperçois que, comme le narrateur de Cortázar qui s’efforce de percer le secret des axolotls sans succès véritable, je me heurte à un mur qui me sépare du gardien. De même, qu’il arrive au narrateur de se sentir si proche des axolotls qu’il en oublie le plexiglas qui les sépare, je réalise que peut-être cette proximité que je ressens pour le gardien est illusoire ; peut-être qu’un plexiglas bien plus transparent nous sépare. Par un renversement similaire à celui de l’auteur, j’en déduis que les gardiens pourraient être aussi des sortes d’axolotls, prisonniers d’aquariums au verre invisible. Cela permettrait d’expliquer leur présence fantomatique, leurs manies bizarres et le fait que comme les axolotls (qui ne ferment jamais les yeux), les gardiens passent leurs temps à regarder les choses passer, à les « bouffer des yeux » comme disait Cortázar du narrateur de la nouvelle - qui en fait se révèle in fine être un axolotl. Je note cette idée sur un bout de papier, en me demandant si je ne suis pas devenu fou.

Les jours passent et je ne sais toujours pas ce que signifie pour moi la présence de ce gardien. Ma table est jonchée de notes, dont le sens m’échappe toujours autant. Je les change de place, les sors du bureau où je travaille, les mets dans le couloir d’entrée, les cache sous une pile d’autres feuilles qui n’ont rien à voir avec tout ça, j’envisage même de les brûler. Sans succès. Bien qu’éloignés de mon regard, ces amas de notations chaotiques envahissent chaque jour un peu plus mon esprit, sans qu’aucune échappatoire ne se dessine à l’horizon. Bien sûr, je pourrais abandonner mes recherches. Passer à autre chose. Mais ces réflexions m’ont déjà pris tant de temps et d’énergie ! Il y va du peu d’orgueil qu’il me reste à penser. Et j’ai conscience que renoncer me plongerait certainement dans un état d’abattement encore plus profond, que celui dans lequel je me trouve maintenant. C’est à peu de choses près animé de pareilles réflexions mortifères, au cours d’une promenade -comme j’ai pris l’habitude d’en faire quotidiennement- que je croise le gardien du parc de mon enfance. Une capuche recouvre sa tête mais c’est bien lui ; je reconnais son corps gracile et sa démarche chaloupée si caractéristique. Cela me prouve encore une fois, que c’est toujours quand où on oublie le plus l’existence de coïncidences qu’elles se décident à faire surface dans nos existences. Dans un état proche de la fièvre, je me mets à le suivre. Je n’ai rien d’un détective privé, si ce n’est quelques souvenirs de lectures enthousiastes de Raymond Chandler, mais après tout pourquoi est-ce toujours aux personnages de fiction de vivre des aventures passionnantes ? Il pleut abondamment et la route du parc est boueuse. Même s’il n’a plus grand-chose d’un jeune homme, son allure est cadencée et je peine à le suivre. Nous ne tardons pas à quitter le parc par une sortie latérale, que je n’emprunte d’habitude jamais. Je sens la pluie perler sur mon front et l’odeur de mon propre cuir chevelu mouillé me galvanise : tout cela est très excitant. Il se met à suivre un réseau de ruelles qui me sont inconnues, bien que j’aie grandi non loin d’ici. Puis, il arrive devant un bâtiment à l’architecture moderne qui contraste fortement avec celles des rues que nous avons traversées. Il y rentre précipitamment en poussant avec énergie une porte battante. C’est la nouvelle piscine municipale, où je ne suis encore jamais allé. Je réalise que ce sac en bandoulière auquel je n’avais pas vraiment porté attention devait contenir ses affaires de piscine. Accoudé à la vitre, je le vois pousser le portique menant au vestiaire. Je n’hésite pas un seul instant, rentre et achète un ticket. De toute façon, je suis déjà trempé jusqu’aux os et mon caleçon saura faire office de maillot de bain. Le temps que je paye, je le perds de vue. Je ne sais pas dans quelle cabine il est entré, j’en choisi une au hasard et retire mes habits, que j’empile dans un casier à proximité. Je traverse les douches, où je le cherche des yeux sans le trouver. Ce n’est qu’en arrivant à proximité du grand bassin, que je le réaperçois. Il est en maillot de bain noir et un bonnet de la même couleur recouvre sa tête. Je le vois entrer dans le bassin, puis, il disparait sous l’eau.

Je rentre chez moi. Il ne me reste que quelques jours avant de dépasser le délai qui m’a été donné pour écrire la nouvelle. Je branche la radio, car j’ai choisi de ne pas avoir la télévision chez moi. Les gilets jaunes continuent de manifester. Bien que je n’aie pas le permis de conduire et que je ne sache pas trop ce à quoi ressemble un gilet de haute visibilité, je me sens proche de ces femmes et de ces hommes. Je crois que j’aimerais être aussi fluorescent, ne serait-ce qu’un jour. Revenir de chez les morts-vivants. Je relis le début de ce que j’ai déjà écrit. Au troisième paragraphe, lorsque je revois le gardien de mon enfance, je bloque. J’ai d’ailleurs écrit deux phrases séparées d’un slash comme deux poursuites possibles à mon histoire. J’ai écrit : « Dans un état proche de la fièvre, je me mets à le suivre/ Dans un état proche de la fièvre, je saisis machinalement quelques notes sur mon téléphone. » Comme je ne sais pas laquelle de ces deux suites à mon histoire choisir, je décide de relire la note écrite sur mon téléphone portable. Il est écrit : « Gardien de parc seul personnage que je croise au cours de mes marches boueuses. Lui qui m’inspirait gloire et succès avec ses casquettes couvertes d’insignes honorifiques. On a beau rêver quand la boue reprend ses droits… »

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Jean-Claude Romand. Selon la première, il était médecin et vivait auprès d’une famille heureuse. Selon la seconde, il était un effroyable imposteur, qui stationnait des heures durant dans des parkings désaffectés. Selon la troisième, il était un personnage de roman. Selon la quatrième, il n’était que Romand.

proposition n° 2

Quand j’arrive chez moi, il fait déjà sombre. Le ciel d’hiver a eu raison de ma journée qui me semble m’avoir été volée. Comme tiraillé par un énième doute, comme si je voulais vérifier un dernier détail qui m’aurait échappé, je me dirige vers le salon, où sont conservés quelques livres ayant appartenu à mon père. Principalement des ouvrages d’histoire de l’art massifs, ces grands livres, qu’on appelle aussi « beaux livres », souvent consacrés à l’art et qu’on a chez soi il faut l’avouer, plus par souci décoratif que par réel intérêt esthétique. J’ouvre au hasard un de ces livres, qui pèse son poids et je tombe sur le tableau de Bruegel, Le retour des chasseurs. Je suis tout de suite saisi. Comme happé par des forces mystérieuses qui s’emparent de moi et renonçant à lutter, je me retrouve immédiatement plongé dans un souvenir d’enfance. La vision du retour à la ville de ces hommes après les efforts de la chasse a pour effet de me ramener aux années auxquelles je jouais au basket et à ce match, dont un seul et unique moment est resté gravé en moi. Je devais avoir autour de dix ans et on ne jouait pas à domicile ; c’était dans une ville dont je ne me souviens plus du nom. Mes souvenirs sont flous. La seule chose dont je me souvienne précisément c’est de la fin du match, quand l’arbitre émit le coup de sifflet final et que l’on rejoignit le banc de notre équipe. C’est alors que la mère du meneur de notre équipe vint envelopper son corps trempé de sueur dans une large serviette, tout en lui tendant un tupperware qui contenait une orange coupée en petits morceaux. Je me souviens de ces morceaux d’oranges et de cette serviette blanche aux quadrillages bleu-vert. Il avait le numéro 7. J’avais le numéro 4. Je me souviens l’avoir regardé manger sans dire un mot. C’est un souvenir merveilleux.

proposition n° 1

Acculé à la cuvette, il vomit. Ça fait longtemps qu’il vomit et déjà la bile a fait son travail et sa gorge lui fait horriblement mal. Mais il continue de vomir. Il en reste au fond : oui, il y a quelque chose au fond qui reste et lui veut que tout parte. Il ne veut plus de ce ventre, qui est si vulgaire.

Des visages tuméfiés par l’interrogatoire. La lumière du flash aveuglante et obscène. On leur demande gentiment ; parfois on crie. Mais c’est pareil parce que la lumière, elle, ne change pas. Il y a des aboiements de chiens pas loin. On s’adresse à eux, mais on peut lire dans leurs yeux, qu’eux ne savent pas à qui s’adresser. Leurs yeux semblent épuisés par le voyage.

Des poignets fins mais musclés capables d’arracher des poireaux dans le sol gelé de l’hiver, de fendre sans tressaillir des bûches pour les longues nuits d’automne, d’embrayer les vitesses esquintées d’un vieux Massey-Ferguson au printemps, comme de faire sauter des petits-enfants sur les genoux les beaux-jours d’été.



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1ère mise en ligne 23 janvier 2019 et dernière modification le 8 mars 2019.
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