contribution auteur | Gaelle Lainé

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Elle enseigne les lettres dans un lycée et à la maison d’arrêt de Caen. Son blog : Ethique du contretemps.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

Il n’y a pas de rituel, pas de place pour. Il n’y a pas d’heure et de lieu dédiés. Rien qu’un carnet 11X17 glissé dans le sac à main. C’est du temps volé qu’on prend à bras le corps amarres larguées, impératifs ajournés, en équilibre sur les lignes de fuite. Chez moi, la table de travail est changeante, le corian du bureau dans la bibliothèque ouverte sur le parc du monastère où passent quelques fois des silhouettes silencieuses, le billot épicé au centre de la cuisine, le teck de la table de jardin sur la terrasse où les rosiers fleurissent en été, l’orme de la table du salon ronde et épaisse comme le plateau d’un menuisier. Le temps qu’on y met dépend du corps, de son ardeur, de son inclination. Le papier est invariablement une feuille de papier machine, le stylo, plume de préférence, écrit en noir. Ce sont les lunettes qui ont leur importance, trop près c’est flou, trop loin aussi. Il faut dompter les ombres. Ce qui compte, ce n’est ni l’heure ni le lieu, ni la lumière ni le temps qu’il fait dehors — bien que le froid gris soit favorable au repli —. C’est la fenêtre de désir. Il faut cerner son degré d’ouverture avant qu’elle ne se referme sur le quotidien. Il faut s’écarter des urgences, de toutes les nécessités pour créer l’espace de bonne entente avec soi, la mise à disposition du corps au travail, solitaire et silencieux, à l’écoute des terres enfouies. Il y a là comme une revendication, une résistance au monde, un acte de rébellion sans quoi rien ne vient, ni les images ni les mots. Îlot d’écriture, ô continent vierge sans cesse à peupler. C’est cela qui me manque souvent : la volonté d’imposer un autre espace-temps à ceux qu’on m’impose.

proposition n° 6

Tu as ouvert la portière et quitté la voiture sans un regard sur ce que tu y laissais de toi et des échos d’une vie qu’on pouvait amasser. Sans doute le sais-tu ? C’est un foulard que tu as abandonné ce soir-là, un foulard de soie. Il y avait aussi une paire de gants de cuir noir et un briquet, que j’ai laissés. Ton foulard porte l’empreinte de ton parfum, poivré, devenant fleuri, s’étiolant jusqu’au souvenir. Je l’ai déplié sur la banquette avant où je l’ai trouvé. Un carré soixante par soixante ocre et jaune d’or en flammes juxtaposées, derrière les ombres de princesses sévillanes en robes à cerceaux, de toreros alignés portant haut leurs banderilles, et de couronnes de jasmin. Dans chaque angle, au cœur d’un médaillon festonné d’un liseré ébène et de pétales bleus cyan, une guitare posée sur le grenat d’un large éventail. Au centre du carré, enserrée d’une frise de croisillons s’ouvre une large fenêtre magenta. Un ruban d’un orange irrégulier se déplie, des majuscules encadrent une tête formidable surlignée d’éclats bruns, ornée de fleurs d’amandiers. C’est une tête que tu as abandonnée là, et confiée aux mains blanches de ne pas savoir qui tu es. Il me faudrait tisser les fils un à un pour remonter le cours de ton histoire jusqu’à la bête qui jamais n’a été épargnée après avoir éblouie l’arène de son sang éclatant. Il me faudrait les heures qui manquent pour remonter jusqu’à toi. Alors que la pluie a cessé, un silence feutré traverse la nuit. La tête de taureau me regarde fixement, sans ciller, et dans ses yeux mélancoliques où résonne encore le chant interminable de ses sabots dans les marais, c’est ton regard que je crois voir, ton regard sombre sans fin, brûlé.

proposition n° 5

Pluie battante, vertical, à pic. Poubelles métalliques à la renverse, pavés mouillés, trottoirs gondolés ruisselants, pas de lune, nuit à double tour fermée. Sous le cône rayé d’un lampadaire gris, l’homme remonte d’un geste lent le col de son pardessus puis enfonce ses mains dans les poches. Son chapeau à larges bords gomme les lignes de son visage et ses yeux disparaissent dans l’obscurité. Le ciel n’en finit pas de déverser des torrents sur la ville et ses pleurs sinistres dévalent en ruisseaux les trottoirs. Je m’abrite sous une porte cochère. Un vent glacial me fend les os et je songe à me souvenir des derniers jours de lumière, les souvenirs de soleil et d’étés alanguis. L’homme est immobile, de l’autre côté de la rue, en face. Il n’y a personne ici, seulement lui et moi. Soudain, des phares lèchent les façades grises qui alignées en cubes puis rasent les pavés disjoints de la chaussée, une voiture s’approche en roulant au pas, une traction noire qui écarte le rideau des ténèbres. Lorsqu’elle arrive à notre hauteur, l’homme s’agite, lance ses bras devant lui, s’élance devant l’automobile qui s’arrête net. Un long silence puis une voix nasillarde sort du haut-parleur. Les engins de chantier sont interdits de circulation, arrêté numéro douze du code de vie générale. Plus d’enfants à perte de vue, les cacher jusqu’à nouvel ordre. Prévoir dans les jours qui viennent une accélération de la production des objets non nécessaires, se tenir disponible pour leur fabrication et leur stockage. Aucune absence tolérée, radiation des listes de bonheur prioritaire le cas échéant. Au loin, on entend une foule hurlante sur les grands boulevards. L’homme se fige, se raidit. Bonsoir ! Ma voix le sort de sa torpeur. Il vient vers moi d’un pas hésitant. Alors qu’il s’approche, la voiture coupe son moteur. Je commence à distinguer ses yeux, noirs de jais, et sa moustache, raide et droite sous le nez fin. Bonsoir, il est tard n’est-ce pas ? …Oui minuit passé d’un quart déjà. Je vous observe et depuis que vous êtes devant moi je me figure que votre présence ici est un pur hasard. La clameur qui monte résonne au-delà des murs, les mots se percutent confusément mais l’écho rassemble les colères qu’ils charrient, grondantes, nerveuses, venues de loin. L’homme blêmit, enroule ses épaules légèrement et joignant les mains contre son torse, il gémit. J’ai peur des chœurs, j’ai peur des ombres des chœurs, j’ai peur de chavirer dans les ornières insalubres du monde. C’est alors que deux détonations brisent l’immobilité du décor, deux coups de feu, l’homme fait un pas de côté, comme touché par une balle invisible puis un hurlement déchire la nuit, le cri d’une bête traquée, ma main, ils ont pris ma main, une silhouette juvénile traverse la rue en courant, disparaît, la portière de la voiture s’ouvre, une femme enroulée dans un long manteau de zibeline descend avec l’élégance d’une vedette et sans s’abriter des fureurs du ciel s’éloigne avec grâce tandis que le haut-parleur diffuse le chagrin de la Reine de la nuit J’ai été condamnée à souffrir quand ma fille me fut ravie, avec elle tout mon bonheur est perdu, un scélérat l’a enlevée, je la vois encore trembler. Mozart s’épanche sur la ville qui accueille en son sein le chant désespéré d’une mère. Maintenant la foule s’est retirée au-delà de la plage, puis la mer, au loin, derrière la digue, et nous écoutons le fleuve de nos peurs. Nous nous regardons longuement, abattus par le calme tenace qui reprend ses quartiers à pas comptés. Qu’allez-vous faire ? c’est ce que je lui demande, c’est la seule idée qui me vient. Continuer , il dit, continuer. Et il bouge sa tête de droite à gauche comme une marionnette désarticulée. Ses bras tombent d’un coup le long de son corps, il prend mes mains dans les siennes. La voix douloureuse qui descend du ciel envahit la nuit. Ah ! Aidez-moi ! fut tout ce qu’elle put dire, mais ses plaintes étaient vaines car j’étais impuissante à l’aider. Je sens la pression dure et froide d’un mécanisme qui me serre les doigts jusqu’aux poignets. Je crie légèrement. Ses mains sont en fer. Tu iras la délivrer, tu sauveras ma fille. Le lampadaire clignote et la foudre tombe. L’éclair formé au-dessus des toits luisants s’étiole en feux follets. Je veux partir, rentrer chez moi mais je ne parviens pas à me mettre en mouvement, je suis sans forces, comme pétrifiée. Il articule mécaniquement, j’ai aboli l’espace des vies jusqu’aux entrailles et demain il faudra laver les hontes, lessiver les convoitises, tuer les dernières gouttes du ressentiment, il faudra vous murer, tous ! Tous ! Alors l’homme éclate de rire, un rire neuf et puissant, et levant les bras, il soulève son chapeau qu’il laisse tomber dans l’eau montante. Je reste sans voix. Pas de tête, l’homme n’a pas de tête. Aucun visage. Ne tremble pas, mon cher fils ! Tu es pur, sage et pieux. Ma poitrine se serre autour de mon cœur. Au moment où je m’apprête à partir, le pardessus s’affaisse à mes pieds, vide. Un chat jaune frôle le silence et s’efface dans la nuit au bout de la rue, avant le dernier murmure de l’orchestre qui s’éteint.

proposition n° 4

La cité est loin de la ville, derrière le canal qui clôt les espaces et enferme les corps dans leur condition. En difractant le paysage, l’eau sépare les vies. Ce qui relie, c’est le ruban anthracite de l’avenue qui enjambe l’Ourcq et dessert en ligne droite les quartiers adjacents définis par l’alphabet. Ecole Aldébaran, allée des Allobroges, bâtiment Alain. La tour à laquelle je pense s’appelle Aquitaine. Quinze étages empilés au-dessus d’un parking où les gamins jouent au foot. A côté du local à poubelles, les caddies s’entassent avant de finir dans des caves incendiées, ou inondées. Je vois cela de la fenêtre de ma chambre, les enfants, les ballons, les pompiers. Une fois, je suis montée au septième. En bas, tout était minuscule et prêt de s’évanouir, même en plein jour. Je n’entendais plus rien des bruits de la rue, uniquement l’air qui circule en rond, comme si le ciel tournait autour, des chambres, des salons avec télés, des cuisines allumées à quatre heure le matin. Pour aller en centre-ville, parce qu’au final il n’y en a qu’un, il faut marcher longtemps ou monter dans un bus puis un autre puis encore un autre. On y va rarement. La cité est loin de la ville.

Cette histoire, c’est l’histoire du chien loup. Je ne l’ai pas vu, je l’ai juste entendu. Tant qu’il a été en vie, l’acier bleu de ses yeux, le cuivre de sa fourrure épaisse, les flancs blancs comme les monts Oural, j’ai entendu le souffle héroïque de sa respiration. Après, je n’ai rien entendu d’autre que le silence ouvert au-dessus de la tombe et le bruissement de mes tempes. Les archives du chien loup sont vides. Il n’y a rien d’autre que son dernier cri imprimé sur le linceul de mes paupières fermées, dans ma chambre d’enfant. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de savoir qui a tué le chien loup. Ce que je cherche, c’est ce qu’il y a eu dans ses yeux, juste avant le feu, juste avant que la balle traverse sa nuque. Est-ce qu’il a vu sa mort éclair dans le regard de celui qui l’a mis en joue un quart de seconde, juste le temps d’en finir. C’est l’histoire de la mort du chien loup et de l’enfant qui écoutait les rumeurs de la cité, l’histoire de la cité loin de la ville.
Ce sont mes peurs d’enfant que j’ai entendues ce soir-là résonner en dehors. Elles ont recouvert d’un voile cendré la vie rêvée que j’avais brodée dans le ciel fleuri de l’enfance. J’ai dû me réveiller, quelques secondes plus tard, la joie ravinée par une angoisse dont on sait qu’elle ne se lèvera pas. De fait, la blessure est restée et le chien loup ne m’a jamais quittée.

La vie qui cesse est image en elle-même et au-delà d’elle-même. C’est pour cela qu’il n’y a que le langage pour capter au plus près la tragédie de la fin. Ou alors, une concession, la photographie noir et blanc de mon chien loup étendu sur le trottoir brun au pied de la tour aveugle encerclée de ciels, le ventre vide sur le béton froid, mon chien loup tué d’un coup. Ou ultime concession, la photographie noir et blanc du trottoir au pied de la tour, derrière le canal, loin de la ville et loin de l’Aquitaine. Il y a, au fond, beaucoup à dire. La mort d’un chien concerne tout le monde, même ceux qui n’en ont pas eu, même ceux qui n’aiment pas les chiens. La mort. Plus tard, j’ai eu un chien, pas un chien loup, un chien noir. Lui non plus je n’ai pas vu ses yeux juste avant. Parce que je n’ai pas su qu’il mourait. J’étais loin. Peut-être que mon histoire n’est pas une histoire de mort, tout au contraire. La vie passe et soudain elle est passée, le passage on ne le sent pas, on ne le touche pas. On l’écoute en soi, glaçant, effrayant. Alors il ne reste plus rien que la langue et l’écrire à tout jamais. Mon chien loup, je l’ai exhumé du trottoir sale et désert où il est resté trente ans oublié.

proposition n° 3

D’Antigone la rebelle, l’inexpiable, il reste quatre légendes.

Selon la première, elle s’assit au pied des murailles et n’attendit pas que le jour se lève pour enfouir son frère sous la terre et la terre comme un linceul en célébra la mémoire. Ensuite, elle offrit son front, son sein, son ventre à la tyrannie. Alors, piétinée, dévorée, elle ne fut plus qu’un cri.

Selon la deuxième, elle aimait l’eau qui chante et la vie. Pour les aubes roses, elle courut pieds nus dans l’herbe qui ploie dans la brume. Drapée de l’orgueil immémoriale des Labdacides, elle mourut d’amour et partagea avec eux les lumières des peuples.

Selon la troisième, définitivement et irrémédiablement hors la loi, elle ancre sa volonté entêtée à la proue d’une cause interdite et en sera justement punie.

Selon la quatrième, lassée de vivre, elle voulait mourir.
Et que dirent les pierres luisantes du tombeau qui recueillirent son râle et l’éclat désolé de sa jeunesse ?

proposition n° 2

C’est le torrent qui impressionne au premier abord, qui coule à flot venant des chairs, s’aventure au bout des doigts taillés, pour s’asseoir en cascade, en équilibre sur les lignes tracées au cordeau. Il tire derrière lui à pas comptés une herse mal dégrossie, les crocs plaintifs s’abîment dans le vernis nacré, sarclant le sable vierge d’un phrasé lent et précautionneux. Il dessine des cercles. L’histoire qu’il raconte ressemble au cycle des saisons, chaque jour le corps dompté recommence et revenir au labeur élargit son souffle. La poussière flotte en étoiles au-dessus du labour. Ses respirations circulent entre les sillons bleutés. L’aube est silencieuse, habitée du sommeil de ceux que le chant n’appelle pas dans la nuit, bien avant le jour. Alors que la fraîcheur du ciel s’éloigne des jardins et retourne dans les sous-bois posés à même le gré, il n’a pas fini de tirer l’affaire au clair. Ce qu’il met d’application dans ces heures de peine, il le doit aux autres, à ceux qu’il veille depuis le matin, qui l’ont précédé, et dont il prend la suite malgré lui, bien avant de connaître l’explication qui apaise des fatigues que cela donne de devoir porter par soi-même ce qui a été avant soi. Ce qu’il lui en coûte, je le sais, il me l’a dit. Maintenant le jour se lève sur le plateau. Il n’aura jamais fini. Ce que ceux d’avant ont réalisé jusqu’au terme de leur vie, sur la terre gorgée d’ombres et de patiences souveraines, il le sort de l’obscurité, il l’écorche, le met à nu et lorsque l’œuvre des jours solitaires et immobiles se meut en images sonores, il se couche comme un cheval fourbu. La poursuite tache d’un rond blanc l’écran noir des châtaigniers et on entend au loin le long hennissement de la bête fantastique.

proposition n° 1

Entre les blés durs et gonflés, le chemin de terre creusé d’ornières assoiffées s’éloigne en ligne droite vers l’ouest. Au bout, à la lisière du ciel, la crête des feuillus tire un trait sur le soleil qui glisse doucement derrière l’horizon. La chaleur poussiéreuse danse encore entre les lames des persiennes mais c’est bientôt la fin. L’ombre s’accapare lentement des vapeurs rougies du crépuscule.

La main est sèche, rêche comme un abrasif. Sur le dessus, sillonnée de rides et de rigoles qui contournent les jointures en demi-cercles disjoints, tachée d’éclats bruns qui étoilent sa peau en transparence, elle a le relief des terres arides qu’on observe au microscope. Une veine bleutée dessine sous le cuir un delta qui s’élargit entre deux phalanges. A l’intérieur, parcheminée, traversée de lignes de failles sans fin qui se coupent en destins contrariés selon le mouvement et l’usage de la paume, repliée en conque ou dépliée en éventail, elle s’ouvre au cœur comme un livre. Elle parle de sécheresse et d’abandon.

Entre les tours, quinze étages chacune troués de vitres blanches, les plaintes funestes du chien loup, il gémit à la mort. Un coup de feu cingle l’air. Et puis le silence, figé, total.

Empreinte d’une clé sur la pierre d’albâtre lavée par les pluies froides d’automne. De sa bouche torve emplie de mousses qu’elle vomit par jets, elle parle aux âmes qui se noient dans les bruyères de la lande. Meurs avant le jour, meurs avant le jour, c’est l’écho funeste qu’on entend jusqu’aux portes des villes.

Pluie battante, verticale, à pic. Poubelles métalliques à la renverse pavés rouillés trottoirs gondolés ruisselants sans lune nuit à double tour fermée. Sous le cône rayé d’un lampadaire gris, un homme, avec un pardessus, et un chapeau. Soudain, l’homme éclate de rire, un rire neuf et puissant, un chat jaune frôle le silence, le chapeau s’envole. Pas de tête, l’homme n’a pas de tête. Il est sans visage.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 février 2019.
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