le roman de Catherine Serre

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9. Faire le tour du propriétaire en guise de décor


proposition de départ
coudre les rives en guise de décor

Se jeter, traverser le fleuve, plusieurs fois, une fois la rive atteinte se retourner et à nouveau traverser, la passerelle à l’amble, dans un balancement régulier, aucune lassitude dans le pas, l’effet de balancement à nouveau et des pieds à la tête ça vibre, voir l’eau encore et encore, ne plus penser voir l’eau, se sentir être l’eau, légère, autre chose que se jeter, se lancer en avant, enchaîner les pas, un pied, un pied et traverser, joindre une rive à l’autre, rive gauche, rive droite, amont, aval, l’eau comme seule perspective, serpent presque endormi, sous les pieds le fleuve lourd et beau, la masse d’eau sous le corps, verte et solide, verte et lourde, verte et infiniment présente.

La passerelle, un défi d’équilibre, posée légère et massive pourtant, avec devant lui, le pylône unique qui semble un Y renversé sous lequel il passe, qui lui fait une arche protectrice, mais pour l’heure il se concentre à sentir vibrer le tablier, les filins larges tenant en place l’ouvrage dans un déploiement de fibres torsadées, arrimées avec solidité, il imagine le corps jeune d’un acrobate qui ferait –- ironie de l’image –- un pont arrière avec dans les mains une poignée de cordes ouvertes en bouquet qui le stabiliserait dans l’équilibre et dans la position, le retenant de tomber. L’idée de la cambrure du jeune acrobate est de celle qu’il oublie sans tarder, le regard dans le vide il se concentre à nouveau seulement sur les câbles, en face de lui deux jeunes hommes rieurs donnent une tape aux filins d’acier, une de ces bourrades qu’on donne aux vieux amis, ils se penchent et regardent les écrous, les systèmes de blocages, ils rient de plus belle devant la taille de ces accessoires, sont-ils ouvriers bijoutiers ? habitués aux miniatures ? Là il y aurait de quoi rire.

Une seule visée suffit et d’un coup d’aile l’obstacle est franchi, parfois il s’y arrête mais ce matin le vent frais et les vaguelettes qui se dessinent sur l’eau lui offrent l’élan d’une glissade, sur une aile planer et rejoindre les autres un peu en aval, et aussi surveiller la surface, un signe infime de la chose qui se mange : le goujon téméraire, la libellule insouciante, le déchet à la dérive, alors plonger en avant et tenter la pêche, voir trop tard l’ombre sur la passerelle, le sillage d’une robe, le vent soulevant l’étoffe, trop tard mesurer le danger de collision, l’œil aux aguets pas été assez rapide, le corps léger lancé dans la trajectoire, l’ombre simple sur la passerelle, toute à une marche cadencée, rapide, volontaire qui ne s’écarte pas, il est trop tard quand s’avère vivante la ligne blanche devant l’ombre, apparue, et à l’instant du contact, bref et violent, impossible à décrire, l’ombre obstinée dans ses traversées, dira c’est la première fois, la bête sonnée se contente d’un cri de gorge, un appel à ses congénères sans doute, qu’il a perdus de vue à se lancer ainsi dans une pêche instinctive et leste, pas assez cependant pour éviter ce déboire, ce brusque choc d’un corps contre un autre sans qu’aucun ne le souhaite, n’y consente.

faire le tour du propriétaire en guise de décor

La cuisine, la couleur des murs, le cellier et l’étagère qui bascule d’arrière en avant, le buffet aux portes vitrées, fêlées pour certaines, comme moi ! dira Jane. Les murs, leur couleur, le pastel loin de son éclat d’origine, il faudrait un pinceau et vite, il y en avait autrefois, mais où ? et les pinceaux remis à neuf ne valent rien, ils laisseraient des traces et c’est la dernière chose dont les murs ont besoin, la dernière, il y a tant à faire pour garder en état l’appartement, la cuisine : plusieurs amis lui ont proposé de la refaire, mais elle ne veut rien devoir à quiconque et de toute façon la cuisine ne sera pas touchée, elle est comme elle est, comme elle doit être, comme choisie et en harmonie avec tous les choix du lieu, la couleur des murs a tourné ? mais c’est la couleur, une manière de paradis.

La nuit sera chaude, de celle qui n’en finisse pas d’être si chaude, il entendra l’appel à la prière du matin levant comme une délivrance, la nuit sera calme et sans personne à qui ouvrir ou alors ce sera une nuit de somnolence, interrompue pour le salut au locataire revenu de sa virée nocturne sur l’île à la mode, ou par le départ matinal d’un invité, hier soir il lui a ouvert l’ascenseur espérant un pourboire, l’autre remerciant dieux et saints de cette aide n’a pas fait mine de seulement sortir un billet mais il a l’habitude. Son lit est tiré en travers de la porte comme toutes les nuits et le rassure. Il surveille en chien de garde, enroulé dans une couverture rêche et piquante, il garde l’immeuble dont son père racontait la construction, ou son grand-père, deux hommes pieux qui avaient fait quelques pèlerinages pour s’ouvrir les voies du paradis, une place là-haut, un privilège que lui construit avec patience et efforts, tout comme cet immeuble l’a été, qui peut sembler délabré et porte à présent le signe des ans – mais il y a mille façons de traverser le temps –, et les erreurs commises envers quiconque peuvent être sinon effacées, au moins oubliées. Quant aux mauvaises langues qui continuent de salir sa réputation, de compromettre son paradis y compris parmi les habitants de l’immeuble, celui que son grand-père a vu construire, mais s’il réfléchissait il saurait que c’est la rue entière que l’homme a vu construire à la façon des Champs -Élysées un long boulevard longé de bâtisses à la parisienne, hautes et ornées de corniches –-. Il délègue à l’eau froide sur son visage et ses mains, la responsabilité de lui offrir une enveloppe transparente et imperméable aux insinuations.

L’odeur si puissante du millet, du mouron et du blé, le pousse, le tire, l’attire, la circulation de la rue est gênante, elle perturbe le plan de vol initial, les décibels des klaxons interférant avec la boussole intérieure, la façade est à présent derrière lui, agile il remet le gyroscope en bonne marche et reprend la direction vers la fenêtre – ce n’est pas ainsi qu’il la désigne, il ne s’agit pas de mots mais d’une image mentale mêlant désir de manger et certitude de manger à satiété –-. À la façon dont les peuples anciens ne sachant des choses que leur usage et les conséquences de cet usage, créent l’articulé et en transmettent le sens à le prononcer souvent. Il n’y a pas d’articulé dans l’instant, l’image est puissante mais en deçà du langage, cris de gorge, roucoulades : c’est tout. A la conjonction des odeurs et du désir/certitude de manger au nom de fenêtre, cinq ou six oiseaux sont déjà posés, à la tâche, actifs et désireux de remplir leur jabot, d’en tirer un peu de tranquillité, de calme musculaire et nerveux, puis de repartir planer sans effort, de reprendre la surveillance naturelle du territoire, l’œil ajusté précisément, mus par ce besoin inextinguible de nourriture. Là, en hauteur, au sommet de l’immeuble, le nourrissage est parfait, un paradis. Mais l’endroit reste parfois lourdement vide plusieurs jours, une sorte de disparition, un manque et un vide combinés, la fenêtre dans son étrange transparence où plusieurs se sont cognés lourdement, sans rien à offrir, alors ne plus y voler, l’oublier un peu, et quand deux ou trois jours plus tard l’entremêlement des odeurs et l’attirance pour elles dans un sentiment de sécurité provoquent le vol, y retourner, retrouver la congénère étrange et douce qui jamais ne les suit pas dans les airs, joie du lieu où elle roucoule avec eux, et leur offre le meilleur : des graines fines et faciles à ouvrir, un délice pour qui n’a qu’un bec.

Codicille : Écriture en heure tardive et d’une traite : nuit blanche donc. Les lieux et les intentions de celles et ceux qui les longent, traversent, parcourent, y logent, me semblent réclamer leur chance… un peu malgré moi. Ce ne sont pas des inconnus, on retrouve Jane, le gardien et l’oiseau déjà maintes fois présents –- qui à la fin de leur présence au fleuve me réclament autre chose, je tente de les remettre à l’intérieur de chez Jane, en gardant leurs particularités cachées. Il me semble que poser ainsi un personnage aux motivations non révélées, crée un effet d’instantané et d’énergie interne, leur problème est sous-jacent mais structurant, quant à l’oiseau, visiter son petit cerveau au service de sa relation avec Jane, lui a donné de l’étoffe. Très instructif et presque drôle d’inventer une pensée pour qui est principalement réflexe et instinct. Avant envoi, dernière relecture : il y a dans chaque paragraphe la reprise d’un mot entre deux et six fois, idem dans chacun des ensembles, comme un (r)appel supplémentaire : rive, équilibre et ombre dans la traversée de la passerelle (paragraphe 1 à 3), puis couleur, nuit, fenêtre et immeuble dans la visite du paradis (paragraphe 4 à 6). Effet du protocole ou de nouvelles libertés à se laisser écrire ?

8. appartement de Jane


proposition de départ

Le pays de Jane ne monte ni de descend, le fleuve le dessine, le traverse et le borde, elle le parcourt et le longe. Chaque matin, elle s’assied au ras de l’eau, le regarde couler lentement, emplir l’espace, glisser le long de l’île dominée par la tour en fleur de Lotus. Le fleuve, sa surface, sa profondeur, un pays, un pays où l’eau, son flot, l’emprise de son flot, les élans, la longue histoire de ses crues, de la vitalité de ses crues, raconte infiniment une géographie de terre fertile, d’hommes et de femmes mythiques, une géographie marquée par les rites et l’invention de cultes inouïs. Elle marche sur le quai, un vol de pigeons au-dessus d’elle dessine des courbes grises et bleues qui relient les rives, les rapproche, installe le calme dans le pays souple et frais, Jane y respire sans peine, loin du bruit des circulations, l’eau éclaircit l’atmosphère comme elle éclaircit son esprit, les idées à leur tour coulent, se languissent, s’évasent. Une risée renvoie aux nuages le reflet de vaguelettes régulièrement rythmées, cartographie d’un pays-oasis.

La petite cuisine est parfaitement agencée, pas de place perdue et un rangement pratique dans le cellier, la fenêtre est trop haute pour offrir une vue mais donne à la pièce un peu de lumière et évite trop d’électricité pourvu qu’on apprécie la pénombre tamisée. Elle s’ouvre au-dessus de l’évier et éclaire le coin vaisselle. Rien n’a changé, tout est pareil, les meubles commencent un peu à dater, et les couleurs auraient besoin d’un bon coup mais la cuisine qui avait été choisie et aménagée est telle qu’elle était. Le dessus du buffet abrite une boite de gâteaux, et le paquet de café, le thé est juste au-dessus, sur une étagère, car Jane infuse un thé ou cuit café à toute heure : un peu de fatigue, une soif soudaine, et voilà le besoin d’une pause, l’eau du thé sera aussitôt mise à chauffer ; aux étapes de la journée, fin de matinée ou retour d’une course, le café est lancé dans la casserole de cuivre, eau et poudre ensemble jusqu’à ébullition, quelques instant de repos et la boisson bien chaude fume dans la tasse. La cuisine n’est pas grande mais elle est commode, la lumière du jour et celle de l’éclairage se mêlent dans une douceur reposante.

Le jardin est le plus grand de la ville, il est de ces jardins mille fois beaux, une allée majestueuse, un coin bucolique, un petit étang sur lequel donne le café-restaurant, avec juste avant un bassin pour les tortues, les tables vont au plus près de l’eau, quelques larges carpes y tournoient dans le vert de l’étang, et un jet de fontaine envoie ses gouttelettes sur les promeneurs. Plus haut, les terrasses de deux guignettes se font face, on y sert des plats différents, mais toutes deux partagent une scène où se donnent des concerts de musique traditionnelle. Dans ce décor de paysagiste, un plateau de télévision est parfois installé pour quelques heures : deux grands fauteuils à haut dossier, une table portant un bouquet de fleurs blanches et roses, un tapis, des poufs, des candélabres. La scène est pittoresque, son côté artificiel est encore renforcé par le vrai décor du parc tout autour, mais aussi par le fait que ce parc, construit sur les restes d’une favéla et d’un énorme dépôt d’ordure, malgré son harmonie et sa beauté, convoque des images contradictoires. Le plateau télé prévu pour une émission d’interview qui sera diffusée plusieurs fois, renforce la sensation ressentie pendant la déambulation dans le parc : la question étant de savoir où l’on se trouve vraiment.

Pas toujours simple d’entretenir des pièces de plomberie qui datent un peu – un tuyau, un robinet, cela peut prendre des semaines avant de trouver le joint à la bonne dimension pour arrêter une fuite, adoucir un point d’arrêt durci, cependant la salle de bain reste la pièce accueillante où Jane se détend et oublie les bruits de la ville. Comme la cuisine, la fenêtre donne sur la cour et la lumière blanche à travers le verre dépoli, y peint des scènes variées de lumière et d’ombre depuis la pâleur de l’aube jusqu’aux lueurs orangées du lampadaire qui s’allume en début de nuit.

Attendre un autobus est une chose que Jane évite, disons même qu’elle ne le fait jamais, elle préfère attendre un taxi, quitte à faire un détour pour récupérer la bonne voiture, attendre un bus est une chose qu’elle ne fait sous aucun prétexte, les chauffeurs UBER sont là pour ça non ? L’idée même de d’attendre pour monter dans un ces petits bus, pourtant astucieux dans la circulation, ne lui vient pas, il y a dans les rues une telle quantité de voitures qui sans cesse proposent leurs services, pourquoi monterait-elle dans un de ces engins qui toute la journée sillonnent le boulevard, elle a beau tourner la question de plusieurs façons, elle se dit en dépassant la petite file de femmes chargées de sacs et d’hommes qui se donnent l’air affairé, le nez dans leur téléphone attendant le prochain passage, qu’elle n’a pas l’utilité d’un service de transport en commun.

Le couloir qui va de la cuisine à la salle de séjour n’y va pas en ligne droite, il chasse un peu en sortant de la cuisine pour contourner le cellier, puis s’élargit au niveau de la porte d’entrée, là où la troisième fenêtre sur la cour propose sa lumière de verre brossé, il retrouve son étroitesse pour rapidement se perdre dans l’espace repas, sans démarcation il devient pièce à proprement parler, la chambre et la salle de bains y ouvrent en angle droit, puis la salle de séjour offre un espace confortable, un vrai lieu de repos limité par une voute dans une cloison sans porte, les canapés se font face, la table basse où un livre d’architecture est posée, reçoit le plateau de café avec les trois tasses de breuvage sombre et opaque, à l’odeur de fleurs.

Le boulevard s’ouvre sur les deux charrettes d’oranges, deux énormes pyramides de fruits de part et d’autre de la circulation à sens unique dans laquelle entrent mille et mille voitures, elles peuvent d’un coup de klaxon attirer l’attention de Youssef ou de sa femme et se faire passer moyennant quelques sous, un bon kilo d’oranges dans un épais sac en plastique, c’est le début de la saison, elles sont encore teintées de vert mais elles atteindront d’ici quelques jours leur maturité sucrée. La circulation est intense, le boulevard ne dort quasiment pas, les klaxons y jouent une fantaisie folle et permanente, les files de voitures se meuvent telles des serpents, elles se déportent selon l’opportunité d’un espace libre devant elles, ou se déportent sur le côté, elles glissent d’une voie à l’autre sans se soucier d’autre chose que d’en informer celles qui les suivent, d’un coup de klaxon expressif : la base des déplacements est la confiance en soi et dans les autres, il faut du temps pour acquérir la connaissance de la langue bruyante d’avertissements que tous ici semblent pratiquer sans peine.

La terrasse est accessible depuis la chambre aux rideaux tirés et la salle de séjour dans le prolongement de la fenêtre qui domine le carrefour entre le boulevard et la voie rapide, à angle droit. Le bâtiment à ce niveau est si étroit qu’il se termine par un fronton quasiment en pointe, de la largeur de la fenêtre, les murs du salon se rapprochent depuis la cloison ouverte en demi-lune, les deux canapés sont posés sur les côtés d’un angle légèrement fermé, le dernier des canapés, sous la fenêtre, est le plus grand des trois, recouvert d’une grande tenture rouge et de coussins or et grenat, ce n’est pas le plus confortable mais depuis l’assise il offre l’ouverture sur l’ensemble de l’appartement, jusqu’au coude du couloir.

Codicille : écrire et se déplacer d’un lieu de vacances à l’autre n’est pas si simple, mais cela aide à regarder les décors. Même si ce ne sont pas ces déplacements ou ces lieux qui m’ont inspiré les textes, mais à nouveau les alentours de la grande ville où vit Jane, et où se situe son appartement. Dans ce contexte biographique, tenter d’explorer une consigne supplémentaire : se laisser aller aux inspirations avec une écriture impressionniste qui efface quand on s’approche trop de ce qui est raconté. Bonne et longue maturation sur le pays-oasis, puis écriture assez rapide.

7. parures de soie


proposition de départ

Le départ, celui qui annonce le voyage, devint une matière d’oubli, oubli brumeux comme la brume cache l’horizon, y pose une opacité palpable, comme la forêt ou le creux de la vallée sont masqués d’écharpes grises d’eau nuageuse, seules échappées de réel, et semblent n’avoir jamais existé -– n’ont jamais existé pour celle qui arriverait à cet instant et s’avancerait au bord du promontoire. Sans le décider, elle roula le souvenir des départs dans un coton fragile de vapeur grise, toujours prêt à se déchirer, elle les maintint emmaillotés puis par diffusion, propagation, absorption de l’eau ambiante, la brume se leva et emplit tout ce qui avait trait à un possible départ. La première valise, on l’oublie, on ne sait plus qui la descend du placard et l’ouvre en disant Tiens. On a toujours vu ses affaires bien pliées, disposées dans un coin de la valise des enfants, puis un matin vous voilà à remplir votre propre valise. Jane y dépose les trois parures qu’elle a reçues il y a quelques mois, peu après avoir découvert sur son linge, une petite pâte ocre rouge, épaisse, sèche déjà et que l’ayant montré à sa mère qui l’aida à se changer, elle comprit que le premier temps de sa vie prenait fin. Sans un mot, juste un baiser sur le front, sa mère l’envoie se laver et annule sa séance de piscine au Sporting Club, elle chuchote des mots courts qui ne disent rien –- Jane ne viendra pas– puis sa mère l’enjoint à s’allonger, elle lui prépare un thé léger, à peine laiteux. Jane n’a mal nulle part, elle sonde son ventre, essaie de savoir ce qui y fermente désormais, mis à part une suite d’idées fausses. Elle se projette avec ses amies du Sporting dans les vestiaires, entend leurs rires, la bousculade des fillettes lui manque. Elle est celle qui manque à l’appel. Les plus petites s’en inquiètent, on leur répond qu’avoir ses jours n’est pas une partie de plaisir, elles ne comprennent pas, demandent comment se décident les jours et les grandes se donnent des coups de coudes, incapables de la plus simple des explications, elles se perdent en raisons fumeuses, et se contentent, comme on a fait avec elle, de mettre en garde les petites contre des dangers qu’elles ne connaissent pas, avec des phrases comme s’ils ne viennent pas, inquiète-toi, mais s’ils viennent, manque l’entraînement et ne pose pas de question.. Depuis le matin rouge, Jane est étrangère à elle-même. Elle ne mange plus guère, ne rit pas, refuse de danser, on la console, mais rien n’y fait, ni les sorbets de fleurs ni le thé fort, elle pleure chaque nuit, et chaque matin, elle n’a de cesse que de rester couchée. Quand enfin l’inquiétude gagne, on décide qu’un voyage lui fera du bien et on descend la valise du placard. En automate, elle y range les parures, assortiment de pièces légères, lingerie de demoiselle aux motifs d’oiseaux et de fleurs, avec des nœuds de percale, faites de soie bordée de dentelles ajourées. Sa main caresse le tissu, la soie crisse et le dos de sa main remplit les formes en creux, la douceur du geste et la finesse du tissu sont une sensation pénétrante qui la comble, la caresse va du linge vers la main, les dentelles sont vivantes, leurs motifs animés dans les doigts de Jane. Le voyage commença le lendemain. Ce matin, elle prépare la même valise pour le même voyage et les choses lui reviennent quand, à nouveau, elle glisse son linge de corps dans la valise d’enfance. Elle va descendre le fleuve jusqu’au chantier de fouilles, comme quand elle eut cette grave crise, dont elle pense encore qu’on avait exagéré la gravité même si le voyage l’avait sorti de sa torpeur. Les billets en poche, la valise remplie de ses plus belles affaires, et le cœur à l’envers, elle marche d’un pas rapide vers le quai, le taxi l’a posé à l’entrée du port, elle est en retard, ses chaussures claquent sur le goudron, les roulettes de son bagage font un bruit d’averse –- celui de la pluie de décembre – la lumière de ce matin est la promesse des plus belles couleurs quand le bateau glissera sur la surface des eaux du fleuve encore gonflées, à cette période, des torrents venus des montagnes, elles se noieront de bleus irisés, de turquoise laiteux. Le bateau avance sans heurts, avec un rythme régulier, laissant comme un pinceau entre les rives, traçant une peinture mouvante, et l’eau offre les variations jaspées et damassées, palette de brillance et de sérénité. Quand sept ans auparavant, elle avait embarqué seule, on ne savait pas si elle reviendrait, son poids avait tellement baissé que son corps avait repris son gabarit d’enfant. Chaque repas était un combat entre la maîtrise de cette faim absurde qui la torturait et le désir de ne jamais plus manquer une séance de piscine avec ses amies du Sporting, d’être pour toujours celle qui saute allègrement dans l’eau bleu-carrelage, les cheveux roulés dans un bonnet de caoutchouc, légère et parfaite. Dès qu’elle put stimuler le peu de force qui lui restait, elle y retourna. Elle nagea des kilomètres, pour ne plus s’arrêter, mais vite l’entraîneur mit fin à la chose, il prononça à son tour, les mots courts. Ce fut un grand blanc jusqu’à la valise, jusqu’au bateau, jusqu’au fleuve bleu-vert de l’hiver, aux froids matins devant le miroir parfait de l’eau, la beauté de pierre de l’eau, l’injonction à vivre que cette eau millénaire, par son obstination à la beauté turquoise, lui suggérait. Le chantier, elle y resta plusieurs semaines, chaque matin sans qu’elle ait son mot à dire, on lui indiquait le carré où elle passerait la journée accroupie à trier le sable, la terre et les quelques débris qu’elle verrait à peine, vite retirés de son tamis par les fouilleurs expérimentés, ne disant mot à cette gamine maigre, mais ne la traitant ni plus mal ni mieux que n’importe lequel des travailleurs de son rang. La besogne du jour doit être faite, le temps de fouille est court, chaque minute compte, les erreurs ne sont pas permises, ses outils en main, elle se baisse, elle gratte le terrain, on déblaie les détritus, on récupère ce qui pourrait être un vestige. Ses bras, ses mains agissent, son cerveau ne pense pas à autre chose qu’à adapter le geste à la densité de la butée sur un obstacle, reconnaître la nature de ce qui achoppe : pierre, métal, forme reconnaissable ou fragment brut. Elle regarde ses mains travailler, elle ne donne pas d’ordre à ses bras, ils savent faire ce qu’on leur demande : gratter et préparer le tri, elle mange un peu chaque jour, comme elle fouille, sans autre intention que de déplacer sa main jusqu’à sa bouche, de déglutir, juste avant d’y enfourner la prochaine bouchée. Le travail lent de déplacer une montagne, dans la régularité du choc des pioches sur les pierres, le crissement des truelles contre le gravier, le roulé de la terre dans le tamis -– dans le silence des mots -– lentement, au fil de trois longues semaines, creusa en elle la possibilité de vivre.

Codicille : exploration par étape de ce que pourrait ouvrir comme possibilité, le frottement de vrais passés avec de vrais présents, et puis j’entends le mot parure, venu seul, assez vite, et sa sonorité de passé-simple caché dans un nom, je souris, termine le texte et lui donne son titre, en forme de double je(u).

6. jeu des sept familles


proposition de départ

Ghemma, Nora, Castel, Novare, Gumy, Mason et Bafon, les sept familles ont fait souche dans le village. Le facteur pose du courrier chez la mère Ghemma-Gumy, apporte un paquet au fils Bafon-Mason, encaisse un chèque auprès du père Nora-Castel, dit quelques mots à la fille Bafon, avant de lui tendre un magazine politique hebdomadaire, il laisse un avis de passage dans la boite de la grand-mère Novare-Ghemma, et salue le grand-père Nora-Nora qui ne reçoit jamais rien. Le fils Bafon-Mason et la fille Bafon ont pris un abonnement Rendre visite à mes parents et le facteur se rend une fois par semaine jusqu’à chez eux, la dernière maison avant le Roc du Pic, un bon quart d’heure à la sortie du village. Il remonte la route étroite dans la vallée, se gare et entre chez les parents Bafon. Ils ont quelqu’un : le rebouteux, le Novare du Haut, venu à leur demande exercer ses talents, sinon quoi ? Impossible de remettre la visite hebdomadaire d’un quart d’heure facturé 19,90 euros par mois aux enfants Bafon. Il suffirait qu’ils envoient à leurs parents, une lettre timbrée, cinq fois par semaine et ce seraient 19 visites par mois – ici, on ne passe plus le samedi. Le facteur est tenté de le leur dire, mais à l’idée de monter dans la vallée tous les jours pour éviter aux enfants Bafon de le faire, il s’agace. Alors pour 19,90 euros facturés, il ne passe qu’une fois par semaine. Les vieux Bafon ne reçoivent presque plus de courrier : les impôts et une facture de temps en temps, le receveur a ordonné à son facteur de tout monter seulement le jour prévu par Rendre visite à mes parents, il y gagne du temps et La Poste y gagne de l’argent, quant au receveur, il gagne des points d’optimisation des tournées, pour le facteur la différence est insensible, mais il ne dit rien, car le Roc du Pic, le voir tous les jours, non merci. Le père Novare du Haut va attendre dans l’ancienne chambre du fils. Le facteur s’interroge, est-il là pour faire passer sa douleur de dos à la Ginette Bafon ou pour désenvoûter la grange. On y a retrouvé Fido raide, mort dans la nuit, sans un cri, sans un aboiement, sans une plainte, de quoi se dire que c’est un sale coup de cette sorcière de Castel. Du haut de la falaise, au-dessus de chez Bafon, elle a pu lancer une de ces imprécations dont elle a le secret, qui partiront avec elle : elle n’a ni fille, ni bru, et depuis quelques semaines, plus de petite protégée. Les parents Ghemma-Gumy ont interdit à leur fille, Adélaïde Ghemma-Gumy, de se rendre chez la Castel, d’y écouter la vieille mêler recettes et conseils à propos de tout, et surtout des sorts, de la magie et des formules. Castel a tout perdu en perdant Adélaïde, perdu une aide pour ses vieux jours, perdu sa succession, perdu un temps précieux qu’elle n’a plus. La petite était une bonne recrue, elle retenait et apprenait vite. Castel est furieuse et une sorcière furieuse, ce n’est pas bon pour un village. Depuis, les chiens meurent de crises mystérieuses, la venue de Novare du Haut, toujours trop tard, rassure mais ne sert à rien. Ceux qui l’ont appelé par précaution, l’ont regretté : tous les chiens de ces maisons y sont passés, parfois dès le lendemain. Être propriétaires de chien : un point commun à toutes les familles, aucun chez Castel et ni chez le fils Gumy dans la maison après le grand tournant, qui a, dit-on, 15 chats qu’il différencie, parait-il, à leur couleur, à la forme de leur queue, à l’intensité de leur regard : une attraction quand il les appelle : Sac, Fine, Poussière, Vert d’eau, Recharge, Chope, Capsule, Olive, Rayon, Plume, Pile, Marquise, Lardon, Mariage, Rayure, on y offre la promenade aux cousins, quand ils viennent manger. La saison de chasse est perdue, les bêtes sont abandonnées aux loups et aux renards, les cours sont réduites au silence. Malgré leurs tentatives d’échapper au sort et les efforts de Novare à tracer autour de chez eux, autour des niches, sur la tête des chiens, des cercles de protections avec des feuilles incandescentes et des jets d’eau bénite ou d’alcool fort : rien n’y fait. Les chiens, les uns après les autres, se couchent hors de la vue de leurs maîtres, loin des maisons, ils ne se relèvent pas. On les trouve quand on leur apporte la soupe de riz, on accuse la Castel de la Falaise, et on fait pression sur les parents Ghemma-Gumy : ils doivent renvoyer à la Castel, leur Adélaïde Ghemma-Gumy. De toute façon, elle prendra la suite, quoiqu’ils fassent, alors autant qu’elle apprenne avec la Femme, sorcière par transmission. On raconte que Castel a succédé à sa mère, Castel la Petite, qui avait remplacé sa mère, Castel la Grande, elles descendaient toutes les trois de Castel la folle dont on n’a pas oublié comment elle était venue à bout du choléra en criant si fort dans les rues que personne n’avait bougé et que même aux bébés, on avait donné à boire du cidre et du vin en attendant de retourner aux fontaines. Plus en arrière dans la généalogie, ce n’était pas aussi simple, mais une chose était sûre : des Femmes, il y en avait depuis des siècles, et mieux valait les avoir avec vous que contre vous. Alors plutôt que de voir Adélaïde Ghemma-Gumy se volatiliser définitivement, hypnotisée par un appel des gens du Büchel, au risque qu’elle exerce contre eux – les imbéciles qui l’avaient séquestrée et empêchée d’apprendre alors que Castel, la Castel de la Falaise, l’avait désignée marquée de naissance : la mère l’avait dit au facteur – des sorts que ceux de là-bas ne manqueraient pas de lui faire prononcer : elle devait remonter là-haut au plus vite. Les parents ne voulaient toujours pas ouvrir la porte de sa chambre, encore moins la laisser courir à la falaise, jusqu’à chez Castel. Le plus triste est qu’Adélaïde Ghemma-Gumy est un nom parfait et il n’est pas toujours possible de donner un nom parfait au sein des sept familles. Son prénom d’Adélaïde – comme toutes les troisièmes filles, et son nom de Ghemma-Gumy, alliance des Ghemma du Grand Champ Plat et des Gumy de la Rivière – se verraient remplacés par le sobriquet de Castel la Rousse. Aucun des parents des sept familles ne souhaitait cela à aucune fille, seulement si les parents d’Adélaïde continuaient à ne rien entendre, à laisser les chiens mourir, Dieu seul (et Satan) savent ce que la terrible Castel de La Falaise allait inventer pour leur nuire. Les Ghemma-Gumy ne pouvaient pas accepter de renoncer à leur fille, la troisième, ils avaient perdu Radegonde, la première, tombée dans un puits, et Sylvestre, la deuxième, à l’esprit léger, avait suivi le cirque Migalou, venu se perdre au village. Sans l’oublier tout à fait, les parents l’avaient considérée comme morte elle aussi. Adélaïde, la plus jeune, facile de caractère jusqu’à présent, avait une perfection qu’elle ne cherchait pas et le chagrin d’avoir perdu deux filles la rendait unique. Sa rousseur, dont très vite les voisins avaient dit qu’elle était un sort jeté par Castel, et sa vivacité que le facteur lui-même avait remarquée quand elle lui récitait la liste des adresses – il avait mis plus d’un an à la connaître – par exemple différencier le 3 Impasse des Bourgeons, où vivait une branche Novare-Castel et le 4 Passage du Bourgeon, où un descendant Castel-Novare avait encore une maison, étaient des signes de sa naissance marquée – on y pouvait rien – . Elle était marquée d’un ultime signe, elle avait vu le jour à la fin du mois d’août, même si sa mère avait tout fait pour la mettre au monde plus vite : randonnées, tour à cheval, descente en barque, pêche et cueillette. Le village avait toujours désigné Adélaïde comme étant celle qui un jour serait la Femme, elle vivrait seule sur la falaise, là-haut, au-dessus de la vallée, juste au bord, et serait la prochaine de la lignée des Castel de Bellevent. Juste une question de temps.

Codicille : Attendre trop, se dire que les noms, les prénoms –- toute cette affaire –- je ne l’ai jamais résolue, pas même un peu. Attendre encore. Le lundi 13 juillet, à la manière de Sébastien Bailly, je laisse Wikipédia décider, me moquant de moi-même. Et je retrouve avec avidité les noms d’ici qui sont un monde à eux seuls (ceux des gens de Millau –- Aveyron). Je tente une fiction fictive qui serait une élucubration de Jane, sans nom de famille à ce jour -– cette fille du Caire au prénom francisé comment pourrait-elle s’appeler ? Jane aurait écrit, assise dans le bateau restaurant amarré sur la Corniche, on aurait su à la fin du texte qu’elle était à la tâche. Les personnages, une petite bande d’amis en croisière vers Louxor, auraient eu prénoms : Vladimir, Jean, Olivia, Toni, Reiner, Najwa, Lou, Malcom, Herman et Florence, une scène avec seulement Olivia, Najwa, Toni, Lou et Florence, puis une scène avec seulement Vladimir, Jean, Reiner, Malcom et Herman, et un malentendu entre eux. Jane mécontente aurait rayé son texte et décidé de le réécrire en changeant les prénoms par les noms de famille, ceux attribués à Olivia, Najwa, Toni, Lou et Florence étaient : Wang, Mora, Melvik, Müller et Castello. Le texte ne cessait de ralentir et ne présentait plus d’autre intérêt que les listes croisées. Jane, dans son texte, en abîme du mien, se serait appelé Jane Marsch. En fin de texte, on aurait appris que tout était sorti de la tête de Jane, que rien n’était vrai, elle aurait fermé son cahier après avoir donné, en les passant par la fenêtre, les restes de sa collation, aux mendiants lépreux vivant reclus sur le fleuve.

Ce matin de 14 juillet sans fanfare ni trompettes, je reprends une autre liste d’hier, révélée par le hasard, je constate que les mots se sont libérés de leur origine, je l’ai quasiment oubliée et j’attribue sans peine les sept mots à peine modifiés aux sept familles qui dans le village ont fait souche. La situation ensuite s’écrit d’elle-même, les noms affluent et organisent les tiraillements entre celles et ceux qui les portent. À la fin de ce court passage, ne lirait-on pas plus avant l’histoire des trois sœurs : Radegonde la noyée, Adélaïde la sorcière et Sylvestre, partie avec le cirque ? Et pourquoi le facteur n’a-t-il pas de nom ? J’aime aussi l’idée que par les noms pourraient se dessiner peu à peu la géographie du village, sa topographie entre un grand tournant, une vallée étroite et une falaise qui la surplombe, le grand champ plat et la rivière, l’impasse et le passage des Bourgeons et bien sûr la Poste…

5. Jane ouvre la porte...


proposition de départ

Jane ouvre la porte, à un livreur, à un livreur, à un livreur, à un livreur, à un livreur, à un livreur, à un livreur, à elle-même, à elle-même, à dix amis.

Un coup de fil, la voix du gardien, un vieil homme ralenti, mais solide encore, sur qui on bute après minuit, dormant sur le lit qu’il tire contre le porte cochère, quelques mots échangés avec Jane, il laisse un jeune livreur monter, coup de sonnette, elle lui montre où poser le gros sac, là dans le coin, elle lui donne un petit billet. Il est parti. Elle va nourrir les oiseaux.

La porte en bois verni, solide, cossue, plusieurs verrous et une chaine de sécurité : même au huitième étage de l’immeuble gardé, elle ne fait pas n’importe quoi. Le gardien, dans le hall filtre les entrées et l’appartement en hauteur est un lieu sûr, mais rien n’empêche – si l’idée leur venait – un des tailleurs travaillant dans les étages du bas, un des clients venus pour l’essayage, de tenter de forcer son entrée : il faudrait des heures avant quelqu’un s’en inquiète. Elle pose la main sur la poignée et attend le signal de la sonnette, ouvre, le corps caché derrière le battant, la tête passée au-dehors, récupère le sac de vrac, tend un billet d’une livre égyptienne, sourit et repousse la porte.

Le livreur est annoncé, elle écoute à travers la porte le lourd mécanisme de l’ascenseur, d’ici une ou deux minutes elle aura sa livraison, elle pourra ouvrir le sac, le transvaser dans des boites avant de verser sur le plateau une bonne ration de graines, elle s’est laissé surprendre par la fin du stock, les oiseaux ne s’approchent plus de la fenêtre. Elle tourne la clef dès l’arrêt de l’ascenseur, d’un geste de tête et de main, elle indique où poser le sac, donne une petite rétribution et souhaite la bonne journée. Le garçon tourne déjà les talons.

Les bouteilles d’eau, un des hommes de l’entourage du gardien qui profitent de l’ombre du porche, du réchaud, pour un thé dont ils gardent des feuilles roulées emballées au fond de leur poche et qu’ ils infusent dans des tasses sirotées avec lenteur, cigarette allumée, debout en travers de la porte cochère dont ils s’écartent pour vous laisser passer, les lui apportent, elle les attendait. Elle remercie, mais c’est à un autre livreur qu’elle souhaite ouvrir.

Au huitième étage, parmi les quatre portes, la sienne en face, un peu à gauche de l’ascenseur. La cabine arrive dans les hauteurs en hoquet et à des allures variables au fil des étages nettoyés sommairement, des paliers ouverts sur les ateliers où l’on coud des vestes et des chemises. Sur son seuil, un homme jeune encore, un enfant, tient dans ses bras un gros sac de graines, il le pose à gauche de l’entrée contre le radiateur, jette un œil au couloir bien tenu. Jane se dépêche de le faire partir en lui proposant une livre sortie d’un porte-monnaie bourré de petits billets. Et déjà le tour de clef.

Elle se lève comme chaque matin, ablutions, mains, poignets, coudes, plusieurs fois, puis le visage plusieurs fois, le petit tapis vers l’Est à l’instant où le chant de l’homme traverse la rue et entre par la fenêtre entrouverte, un moment uniquement pour elle, elle y prend la force du jour qui arrive, et salue ses chers fantômes. Tout à l’heure, ils tourneront dans le ciel blanc, palpitants dans les corps légers des oiseaux à l’esprit batailleur et pugnace. Il n’y a plus de graines depuis avant-hier, mais le livreur va passer, elle lui ouvrira la porte, et ses chers oiseaux la rejoindront d’un coup d’aile.

Le sac a un tout petit trou, attention de ne pas en répandre le contenu partout, une bonne poignée s’est échappée quand le garçon lui a mis dans les mains, le sac malcommode, la porte ouverte sur lui vite fermée.

Pincement au moment de tourner la clef, le geste doit être à la fois ferme et direct, sans trop de force, à l’endroit juste de l’enfoncement et le mécanisme joue jusqu’au bout. Elle remonte, un sac dans les bras – le livreur a refusé de prendre l’ascenseur. Il l’attendait dans l’entrée où vit le gardien, un lit qu’il installe, un réchaud dans le cagibi, un robinet où coule un filet d’eau, des bonjours et des souhaits de longue vie. La clef se laisse faire et Jane s’enferme d’un tour de verrou, vite elle ouvre le sac, pressée de nourrir les oiseaux qui en vol circulaire ne tarderont pas à venir jusqu’à elle.

Dedans, du bois blond s’accommode avec la couleur du couloir, tableau abstrait parmi les peintures accrochées aux murs, surface reposante entre les représentations plus ou moins figuratives, toutes signées des amis peintres, une collection que Jane dépoussière avec soin, un visage, une échappée sur le désert ou une calligraphie. À l’extérieur, le panneau de bois est brut, sombre. Le gardien, à sa demande, y passe un linge mouillé pour en enlever les traces incrustées, mais rien n’y fait, la surface reste brunâtre, à peine plus propre que celles des voisins. Elle franchit trois fois par jour la frontière étanche entre son intérieur suspendu et la ville bruyante.

Ouvrir à 10 amis — variation supprimée

Jane ouvre la porte à un oiseau, à un livreur, à sa meilleure amie, au journaliste, à l’homme du Delta, à sa femme, au professeur, à l’amie de la banlieue sud, à l’assistant, aux amis français. Le gardien lui tient la porte.

Une oiselle sans expérience franchit la fenêtre, entre chez Jane, fait le tour au-dessus des commodes, du canapé et de la table, dans le couloir elle va et vient en poussant des cris brefs, donne des coups d’ailes contre les murs. En face de la porte, la fenêtre donne dans la cour, l’oiseau repère cette issue, bouscule un personnage en terre cuite –- un berger debout appuyé sur un bâton –- puis elle tire fort ses ailes jusqu’au ciel qu’on voit par-dessus les toits. Encore un pack d’eau à monter, il le fait volontiers, elle est bien gentille là-haut et donne toujours une petite aumône, pas grand-chose, de quoi rouler une cigarette. L’ascenseur se traîne jusqu’au huitième étage, elle se décide à lui ouvrir, tout va vite, le pack d’eau, un deuxième, le billet et c’est déjà fini. Najwa arrive en début d’après-midi, elle entre en disant C’est moi, comme une sœur plus jeune, elle sera au fond de la cuisine à terminer les petites tomates farcies au fromage doux quand les autres arriveront. L’ami de toujours, un journaliste notoire, sonne très fort, très tard, la bouteille entre en-avant de lui, il doit dire quelque chose comme Tiens, petite chérie, j’apporte de quoi rendre plus gaie ta soirée, un grand rire dans la bouche puis pendant qu’elle pousse la porte derrière lui : Alors les amis français, ils sont là ?. Depuis leur ville du Delta, à 100 km, ils auraient dû mettre une heure, mais c’est samedi et ça a pris un temps fou, ils se sont garés et on finit en métro, ce n’est pas rien, mais ils vont rire, ils seront dans une ambiance amicale et libre, côtoieront des personnes importantes de la capitale. Pour l’instant, ils se signalent au gardien qui appelle pour prévenir de leur ouvrir. Le vieux professeur accompagné de son assistant a du mal à marcher, arrivé le premier, il s’en va déjà ! Les adieux sont précis, fait de multiples formules, de civilités, il est honoré de cette invitation qu’il a honoré de sa présence. Quand les aurevoirs se terminent, il passe la porte, il est parti. Dounia ne peut pas les rejoindre : on lui téléphone. On se passe l’appareil, la barrière des langues et la distance oblige à rester sur deux ou trois mots simples amie, chère amie, à bientôt, merci, encore merci. La porte claque derrière le professeur. Dans l’ascenseur, la fatigue du vieil homme se fait sentir. Le bras que lui offre l’assistant, est un appui précieux, un peu en arrière, il se tient prêt à le rattraper. A chaque sortie il se dit C’est la dernière, les résultats sanguins sont mauvais. Mais ce soir, le professeur a donné le change, récité par cœur des textes immémoriaux, l’attention adoucie au son de la voix de Najwa, il lui a envoyé un de ces fameux clins d’œil. Le professeur et lui ont pleinement profité du dîner, Jane est bonne cuisinière, ils aiment venir chez elle. Les deux Français partent à la fin de la nuit, au petit matin. Jane donnera, derrière eux, un tour de clef, le gardien sera encore allongé en travers du porche, sur le sommier qui lui sert de lit, la portière du taxi ne tardera pas à claquer : il y aura déjà trois portes pour les séparer. Avant qu’ils ne descendent, elle propose un café. Elle sort vers midi, reviendra vers 15 h, puis ressortira à 17 h pour aller travailler et ne pas rentrer avant 21 h : une belle femme seule et refusant les beaux garçons qui viennent lui rendre visite, ils en rient parfois ensemble, quand le gardien le lui fait remarquer tout en ouvrant la porte de l’ascenseur.

Jane pose un gant sur son front, ouvre la porte, prépare le café, éventre un sac de graines, verse le café, tire sur la corde des oiseaux, utilise la salle de bain, bascule la fenêtre, commande et annule un taxi, écrit.

Les jours maudits, rien n’y fait, ni les cachets, ni le thé. Après la prière dans le noir, elle pose sur son front un gant de toilette imbibé d’eau du frigo –- de l’eau de bouteille –- la fraîcheur coule sur ses tempes. Le nez contre l’œilleton, elle discute avec le gars dehors, elle reste méfiante –- elle a de l’argent et des bijoux –- la clef grippée tourne après avoir buté à l’endroit habituel, le jeune livreur se débarrasse du sac qu’il a monté au huitième étage, incrédule à l’idée qu’on dépense pour des oiseaux, il cache au fond de sa poche un billet terne, salut et descend en courant. Le robinet de la cuisine, ne jamais y boire, constamment jongler entre cette eau de lavage, grossière et peu fiable et l’eau de bouteille, pour le thé, le café, les cuissons. Elle manie le robinet et la bouteille, la bouteille et le robinet, ses mains dansent, ouvrant, fermant, posant, versant, une attention constante à l’eau. Pourtant, la qualité de l’eau de bouteille ne cesse de baisser. Une cuillère de poudre par tasse, une pour rien, dans l’eau froide, petite montagne de poudre qui se délite lentement et peu à peu descend dans l’eau, alors seulement donner un coup de cuillère, dans les deux sens, sans faire déborder, et le feu doux fait le reste. Quand le liquide bout, arrêter et attendre un peu, verser d’un geste de poignet, les doigts fermés sur le manche, laisser poser le marc avant de boire. Avec une paire de ciseaux, elle éventre le sac au-dessus d’une boite large puis avec le reste, elle remplit aussi la boite à bec verseur qu’elle utilise tous les jours, elle pousse la réserve sous le rideau d’un rangement, dans le coin de la cuisine, la boite verseuse dans une main, la tasse dans l’autre, elle va à la fenêtre, les petits anges l’attendent et lui en veulent quand elle manque une distribution. Les chambranles enchâssés dans des murs à une date largement oubliée tiennent par miracle, ils auraient besoin d’être changés, pas seulement sur le pignon, mais dans tout l’appartement, tout l’étage, tout l’immeuble, les vitres cassent parfois, si un coup de vent les tape un peu fort. La planche du plateau se tire par une corde nouée, passée dans une poulie, un ancien système qui a servi à étendre le linge qu’elle pivote vers elle pour y verser les graines, avant de l’éloigner d’un coup balancé, une main sur la corde, l’autre sur le plateau, elle effectue la manœuvre. Déjà, le vol des oiseaux se rapproche. Jane tire les volets de fer une fois les oiseaux nourris, puis elle bascule la partie mobile de la fenêtre montée sur des rails doubles coulissant l’un dans l’autre, elle laisse entrer l’air gris et le bruit familier de la rue qu’elle n’entend plus. Passage à la salle de bain, la douchette froide dirigée vers son intimité, une façon un peu frustre, rafraichissante, mais peu pratique, un mélange de bonne idée et de pénurie, de débrouillardise et de stupéfaction. Taxi de compagnie, Uber, chauffeur indépendant, peu importe, elle est pressée, elle appelle, négocie, retient, peste contre celui qui n’arrive pas assez vite, vérifie qu’il a compris, annule, et recommence. Dans l’incessant mouvement de la ville, elle ne veut pas entendre parler du métro en construction depuis 3 ans avec arrêt à Zamalek. Ça serait comment Le Caire, sans la liberté de sauter, seule, à chaque instant, dans une voiture en maraude. Assise à une place convoitée auprès d’une fenêtre du restaurant posé sur le bras du Nil, en dessous de la Corniche, les narines ouvertes, les yeux fermés, l’air qui entre et sort, frais courant d’air à cette heure d’avant-midi, un caffè latte à refroidir, la main sur le stylo, le poignet posé sur le carnet, les mots viennent du clapotis de la berge.

Codicille : une première expérimentation, qui me fait une langue décalée, un peu fofolle, les paroles qu’on entendrait en apercevant des gestes simples, c’est #5 Delirium très mince, pas loin, là en dessous. Mais il y a Raphaële Bezin et ses fausses vraies scènes de film : une main qui bouge, une mèche qu’on attache, un gros plan sur une bouche… Je pense à Chantal Akerman, quand Delphine Seyrig est Jeanne Dielman, femme appliquée à tout ce qu’elle fait, même se prostituer, filmée seulement dans son appartement ; il y a aussi le premier court-métrage que Chantal Akerman interprète elle-même : Saute la Ville, tout y est, la folie et la raison, l’appartement et l’ascenseur (on peut le regarder là). Et si Jane jouait à ça ? Trois séries au brouillon, 30 fragments de quelques lignes : 10 fois le même geste : ouvrir la porte, puis 10 gestes différents de Jane, et enfin 10 gestes faits par d’autres quand elle ouvre la porte. Puis ce matin, Vincent Francey, pendant la visio-rencontre, est interpellé sur une écriture de gestes enchaînés, le texte long instaurant la fiction : il me vient l’envie d’essayer, les fragments écrits sans idées de suite peuvent-ils devenir des blocs compacts. Et c’est ce que vous avez lu : les 10 fois de porte ouverte, qui ont gardé la forme de fragments -– qui bégaient : un homme, une femme, un échange rapide… Quand les 10 gestes autour de la porte sont devenus une sorte de folle journée, dont l’assemblage donne chair aux personnages, avec plus d’épaisseur, une envie de les revoir. Quant aux 10 gestes de Jane qui instaurent une continuité dans sa vie fragmentée… leur lecture/écriture me dit que des portes s’ouvrent parce que ce n’est pas grave qu’elles puissent aussi se fermer.

5. délirium très mince


proposition de départ

Tu vois Chérie, j’agis pour la planète. Il nous faut cultiver nos légumes. C’est un tube au fond duquel il se trouve un nectar, sa fleur est mono-pétale, un genre de capucine. Voilà bien l’illusion, être solitaire derrière un écran et se passer de ville. On aurait pu vous offrir n’importe quel jardin, tout dépend de ce qui vous fait rêver. Le manuel de Chasse et de Pêche à l’usage des filles, c’est tout ce que tu as emmené ? Il faisait super beau, mais je n’avais pas les bonnes chaussures. Vous pensez que je divague, non et oui.

Si vous avez loupé son concert en direct, pas de panique. On a du bol et pour le moment, on en a foutrement besoin. Collecter les rêves de chacun, les archiver, les copier dans des livres, et ça circule. Pendant 55 jours, mes voisines ont écouté la musique en prenant le temps, le support idéal pour la rêverie, avec boucles éthérées et mélodies qui s’étirent. On garde le stratagème, on joue tout, une fois, les instrus collées au micro et s’il faut, on recommence. Ce disque s’écoute comme on lirait des lettres venues de loin, la bande son d’une sombre nuit, d’un pays où on n’arrive jamais.

Crame, crame une cigarette. Et toi, passe-moi une fumer-tue. C’est mon Zippo, il s’appelle revient, c’est mon Dad , j’ai plus que ça. Faut acheter une recharge de liquide adapté dans un bureau de tabac. Les allumettes suédoises, on l’a lu trois fois, et après, il est passé aux noisettes. Au singulier, c’est du Tchekhov, Môsieur, une affaire criminelle qui vire au Vaudeville. Des allumettes ? Plus personne ne fume, alors des allumettes. Petites tiges de bois destinées à créer une flamme par friction, c’est tout moi !

Cet article n’a pas été écrit sur un smartphone. Vise mon carnet, en pure peau de chèvre et le papier, de l’ortie brute. Comme ça, il paraît grand, mais au moins y’a de la place pour tout noter. Un dans chaque pièce, et on note tout, ça fait lourd non ? Là je m’en sers d’agenda aussi, il suffit de noter la date en avance. J’en ai un et dedans je garde tout, tous les billets de tout, je les colle par la fin, quand les pages et les billets se rencontrent, il est fini. C’est bon pour la méditation, surtout ceux lignés avec une couverture noire. On y perd un temps fou, mais deux ou trois ans après on s’étonne de ce qu’on retrouve et on en fait toute une histoire.

Codicille : pas un mot de moi, ou presque dans ce texte : la vidéo puis le film de Raphaëlle Bezin, les montages, les coupes, les reconditionnements, les étiquettes des meubles avec l’année et titre, génial indeed, je prends le canard le plus proche, Siné Hebdo, on ne se refait pas, et je vole, coupe, ajoute, ce sont les deux premiers paragraphes, puis envie d’essayer la cigarette qu’on allume, encore un ? incursion chez Médiapart et vrai article qui commence par Cet article n’a pas été écrit…, on a fait le tour non ?

4. Uccelli, empreinte de rien


proposition de départ
1

Jane roucoule, vocalise, roule sa langue humide dans sa bouche arrondie, langue léchée dans le doux de ses joues arrondies de chair douce, la bouche ronde humide de salive liquide, humide de salive au fond de sa gorge humide, mêlée de sons mouillés et de mouille de bouche, Jane chante du langage mouillé allongé dilué dans la bouche arrondie, les lèvres mobiles roulent une mouillure liquide longue longue et roucoule une syllabe qui vibre allongée de long silence, syllabe longue vibrée au passage d’une lune clin d’œil dans le ciel blanc, à peine visible, cil de lune blanche laiteuse dans le ciel, là, où roule dedans, dans la bouche humide, le long de la chair lisse des joues à la douceur d’éponge, la chair gorgée de liquide fertile du flux d’une salive fluide circulante, liquide sur la langue, sous la langue, dans les caches de la bouche, le ou long et roulé dans le mouillé de la lettre adoucie, Jane roucoule appelle vocalise roule des rr rr très doux, un appel aux oiseaux du ciel, à leur vol loin d’elle, elle amplifie la longue langue la libère de la bouche la vocalise, l’envoie au plus loin d’elle vers eux, emplumés, légers de plumes aux ailes agiles, où longent-ils les corniches, où voient-ils les moulures en taille douce, où sont-ils à voler de lieu en lieu, volant en vol arrondi, en variation circulaire, oiseaux au loin, Jane les appelle, elle veut près d’elle leurs plumes lisses, le rond de leurs cous, le doux de leur yeux, volant au-dessus de la ville, ils se posent à la limite des corniches, sur les linteaux délabrés des immeubles, se faufilent sous les consoles, échappant au chaud de l’heure chaude, se roucoulent de l’un à l’autre des messages doux de liens et d’ensemble, le vol se lève, cercle en spirale de leurs ailes, ensemble vers le plus haut du ciel, sœurs oiselles, petit animal proche d’un petit animal, faim animal au creux d’elles, avides, chair affamée de naissance, Jane offre à la plus faible, une vie plus longue, nourrie d’aliments nourrissants, l’insu d’un peu de vie échangé contre un froufrou de plumes et un reflet de lumière, une tâche de moire dans le creux du cou, là où le jabot se gonfle quand elles roucoulent et se bousculent dans le frou d’une aile contre une aile, la spirale descend du ciel, elles sont là à descendre en longs virages, elles glissent vers elle, Jane, leur douce amie, elle dit , elle roule dans son palais un nouvel appel, dans la bouche une nouvelle barcarolle de rrou rrou, et vole vole vole, les âmes douces de plumes, légères dans la turbulence, le long du courant d’air où elles appuient leurs ailes, dans l’alliance elles oscillent d’un bord du ciel à un bord du ciel, semblent s’éloigner, virent sur l’appui de l’air, soumises au régal de l’offrande de Jane, offerte à leur désir, à leur faim, toujours un peu de crainte, sauvages petites choses fragiles, Jane chante pour elles, pour les ailes et les plumes, un chant languide offert au reflet doré de leur cou, l’ombre légère de leur yeux, une vocalise divine et les oiseaux de l’arche se posent, oubliant la paix de leur vol, les petits être se bousculent sur la margelle, la faim profonde des corps sauvages nés affamés, mendiant l’aumône d’un peu de vie, Jane chante pour eux, ses revenants, ses fantômes chéris, ses passagers de l’air, les oiseaux libre du ciel d’Egypte

2

Jane veut les oiseaux, les réclame avec force, elle veut, devant elle, les oiseaux, qu’ils arrêtent de disparaître, et qu’ils arrivent vite, de loin, rapide vol en spirale de vie, rapide descente vers elle, qu’ils se chamaillent un peu, se gênent et se bousculent, qu’ils dévorent à plein bec les nourritures d’oiseaux qu’elle leur jette, elle les attire avec sa langue, elle psalmodie, imite leur cri roulé, leur concocte un piège sonore, à tout prix qu’ils soient là, son ventre vibre de sons graves qui roulent, rocaillent, cascadent, chuintent et enfin s’échappent, elle pince sa langue, une langue dure qui butte sur ses dents et ça claque, sec, claque des bruits d’oiseaux en attente, bruits d’amour pour oiseaux depuis le corps de Jane, de l’intérieur d’elle, un appel aux bêtes, les attirer, les faire venir, leur faire savoir qu’ici la fenêtre s’ouvre, accueillir la querelle des becs avide – les graines sont à vous, plongez, mangez, mangez, béquetez, avalez, elles sont vôtres, là pour vous, à coup d’ailes rapides approchez, posez vos pattes, grattez, piquez la meilleure de toutes, et puis une autre et une autre, offrez à l’air un carnaval de plumes, effarouchez les plus jeunes d’entre vous, que vos corps se bousculent – Jane trouve la force dans le vif de leur faim, elle y puise ce qui lui manque, la franche énergie, le désir d’atteindre, de survivre, elle y puise l’exemple, le désir de vivre, soudain ils viennent, heurtent la lune en croissant, repartent de l’autre côté du ciel, et reviennent à l’assaut de la fenêtre, de la grande plaque de fer où Jane étale, plus que de raison, pour mieux voir leurs corps pressés de manger, des graines brunes aux odeurs fortes, ils en sont friands, ils se battent pour cette pitance, brusques, ils prennent appui, soulèvent leur corps et le posent à nouveau, rotation bruyante, mimique d’envol avec effets de plumes, Jane attrape la plaque, la plaque tient par des cordes, elle oscille, branle, chavire, Jane la retient, la cale, elle en a l’habitude, elle connait le système, elle adopte les oiseaux, elle le fait depuis toujours, elle les veut pour elle, cherche à capturer l’ombre, la trace de leur corps, le peu en travers du ciel vide, obsédée par l’empreinte de rien – comme eux n’être qu’un trait, une ligne sombre, une disparition – les apprivoiser, les attirer, et les faire venir, exiger le retour, et encore, et toujours, répandre les nourritures, instaurer à coup de graines et de cris, l’échange inégal à tenter d’en faire des bêtes dépendantes, mais Jane se sait en manque de vie, en grave nécessité d’absorber les vivaces énergies des bêtes légères, de leur dire le secret, celui des disparus incarnés dans leurs corps d’oiseaux, leurs squelettes d’os creux, la masse de leur plume, ils sont les disparus, les revenants, ceux qui l’enragent de l’avoir laissée derrière eux lors de départs hâtifs, injustes, obsédants, partis vivre ailleurs leurs amours, sans elle, laissée seule en haut du building autrefois de haut rang, où chaque recoin porte leur trace, aux oiseaux, elle explique, envoutée, qu’eux savent qu’elle n’est pas seule, seulement solitaire, avec eux, les gardiens, qui tournent, montent et descendent et la visitent, les oiseaux sauvage du Caire

Codicille : parlant anglais couramment l’idée de Gardner me va, j’ai envie de l’expérience adoucie endurcie, de la tentative d’une langue qui coule et d’une autre qui cogne, et arrive ce que je cherche depuis un moment : le roulement des répétitions –- elles sont là, c’est tout. Je ne censure pas, laisse faire la variation, si ça coule ou si ça cogne.

3. temps blanc


proposition de départ
version longue

Avec la force dont seule la fin de l’enfance est capable, aucun mouvement, du silence et de l’immobile, paupières serrées sur un peu de noir, mains posées sur le torse, doigts relâchés, une joue renversée vers l’oreiller : rien ne bouge. Un peu d’air, entre le nez et la bouche, le sang pulse à peine, un battement dans la gorge, un imperceptible écho au creux du ventre, le dos bien à plat, sans tension, les jambes entrelacées, un pied appuyé sur l’autre, le corps cloué, allongée comme absente, elle est plongée dans une catatonie qui ne laisse rien voir de l’instant où elle projette sa volonté à gauche du lit, vers la fenêtre -– la porte-fenêtre, pour être précise –- au premier étage de la tour, avec vue sur le boulevard qui va finir de se perdre, en haut de la colline, à l’orée de champs en jachère, de friches, de jardins abandonnés, des petits passages rendus à la végétation –- dans quelques années une autoroute sera construite un peu plus haut. Dans sa position de gisante, comment savoir que son esprit vagabonde parmi les figuiers, les chênes et les pins parasols, ou qu’elle ramasse des bouquets de fleurs des champs en bordure de murs, seule en balade, ou comme maintenant avec une amie, à partager un jeu simple : écrire à la craie, sur l’écorce des arbres, l’initiale d’un amoureux –- elles n’en ont qu’un pour deux, et se le partagent en riant de bon cœur –- un éclat sonore, l’espace d’un instant. Parfois, elles prennent à l’opposé des anciennes fermes, longent une petite route, et rejoignent la forêt, vers la chapelle, elles mélangent les mots des cantiques et le nom des arbres, les initiales et le goûter, elles ramassent trois branches, une liberté sauvage les pousse à danser comme deux jeunes bêtes. Chaque matin, elle suit le boulevard vers le bas du vallon, quitte le quartier en se faufilant sous le pont du chemin de fer où les voitures se croisent avec peine, elle attend, avec une petite troupe, le car de ramassage qui roule vers les préfabriqués du collège, installés dans un terrain vague, en face des larges grilles du lycée. Elle y côtoie les grands élèves, le temps de faire semblant de se perdre dans les cours entre les bâtiments, quand elle se rend, avec les autres filles -– une bande délurées de bagarreuses qui chahutent et se font rappeler à l’ordre –- excitées du privilège de circuler, d’entrer et sortir pour rejoindre les baraquements transformés en salles de classes, au réfectoire qui leur est réservé. Elles ne savent rien de ce coin de la ville, mis à part les va-et-vient sous faible surveillance, les feux de circulation et les passages piétons qui changent sans cesse au gré de la transformation du carrefour, les grilles du lycée et la large allée de platanes qui conduit, en pente marquée, aux bâtiments de la cantine, à l’amphi de la chorale, la salle du groupe de discussion. Le nom du quartier ? Saint-Loup, peut-être. Si l’envie lui prend, après la voie ferrée, elle part de l’autre côté, quitte la Pomme pour la vraie ville, les maisons basses du vieux village remplacées par des bordures d’usine, quelques immeubles gris, puis le cimetière pendant un bon kilomètre, la rangée d’arbres par-dessus le mur de pierre cachant, à peine visible, les hauts tombeaux des familles célèbres. Elle passe devant l’entrée principale, le cimetière finit de se fondre dans quelques hangars puis ce sont des maisons à étages, petits immeubles, et sans prévenir, la rue étroite débouche sur un carrefour, noyé de bruits et de circulation, écrasé par le chantier de l’immense hôpital qui le domine. Elle parcourt les rues qui rejoignent Noailles, évite la bibliothèque qu’elle ne fréquentera plus –- elle a rendu les derniers livres avant de partir – elle s’attarde à l’enseigne Aux Dames de France, les rayons de Noël plein de lumières et de jouets, l’étage du prêt-à-porter, le manteau écossais en laine poilue, dont elle se laisse dire il vous va parfaitement, pendu à présent dans le placard. À la sortie du dédale des vieilles rues, les avenues plus larges, ouvrent sur le port, sa rade profonde, son anse bordée de falaises presque fermée, qui tourne au loin. Sur l’eau noircie de traces d’huile, les bateaux de pêcheurs se balancent, quand sur le quai, leurs femmes, les bras nus, proposent à grands cris, des poissons de roche et des poulpes posés sur de petits étals, le tablier noué dans le dos et sur le ventre, couvrant leur poitrine, long sur leurs jambes, jusqu’au ras de leurs bottes en caoutchouc. La glace fond plus vite que les femmes ne la remplacent, une eau s’en écoule, à la forte odeur du sang de bêtes froides, grasse et poisseuse, dans laquelle elles piétinent. Le regard de la revenante se perd parmi les rangées de bateaux de plaisance, de quelques vieux mats et de yachts brillants, la Tour du Roi René surveille l’entrée de la passe difficile à franchir, obstacle naturel vers la haute mer et protection de la ville contre les tempêtes. Dans le lit, son corps se révolte soudain et sursaute. Trop tard pour se reprendre, la fenêtre redevient celle du 14ème étage et la tour d’habitation a changé de pays, la ville perdue est loin à nouveau. Un prénom depuis le couloir l’incite à se lever, à se préparer. Dans ses yeux, la mer s’efface, la ville s’effrite, le rêve se dissipe, il flotte dans l’air le souvenir d’une odeur iodée, sur sa joue un peu de sel finit de sécher. Ici, la neige est tombée pendant la nuit, épaisse et lourde, un brouillard laiteux flotte à la hauteur du ciel, il ne fait pas froid, il fait blanc.

version brève

Avec la force dont seule la fin de l’enfance est capable, le corps se met en veille, au ralenti, jusqu’à l’arrêt du métabolisme, il s’évanouit tout doucement à commencer par les pieds, et finissant par le sourire qui demeure quelque temps après que le reste a disparu. La ville lointaine s’offre à l’étrange visiteuse. Son esprit est parvenu, un peu avant sa chair, jusque dans les rues maintes fois arpentées et réagencées dans le rêve éveillé. À présent, la disparition de son corps confirme la transmigration de muscles, d’os, de sang, de ce qui coule et qui palpite, de ce qui pulse et vibre, elle a versé entièrement dans un autre plan du réel : elle y explore des chantiers, se plonge dans l’observation des ciels lavés de grands vents, traverse le passage sous des voies du train, trace les lettres de craies sur des arbres, s’abandonne à l’étrangeté d’un boulevard sans destination. Devant le bord de mer à la sortie d’une avenue elle stoppe brusquement et ne peut plus avancer. Elle est de retour dans l’emmêlement de la ville, tout ce qu’elle a quitté, laissé derrière elle il y a quelques semaines, la tristesse sans remède qui la pousse à s’évader. Elle a pourtant répété -– sans savoir le dire mieux – je ne veux pas partir, une manière de vivre si extraordinaire ?. Elle accepte son pouvoir unique et les retours vers les lointains qu’il lui procure. Avec des mots simples, elle décrit le don de translation de son corps, il s’est manifesté pour la première fois, à l’occasion d’une rêverie, d’un moment d’ennui intense où tout a basculé dans la sensation de chute, comme dans un puits d’une grande profondeur, tombe, tombe, tombe, vers les paysages de sa géographie intime, lui donnant la possibilité infinie d’aller et venir d’un lieu à l’autre, à condition d’y avoir séjourné, vraiment, au moins une fois, d’y avoir laissé la trace de son passage. Cependant assister à la métamorphose de son corps, le voir s’estomper, être gommé et se fondre dans l’air, reste un spectacle difficile à raconter encore plus à admettre. Sur le vieux port, dans l’odeur un peu nauséeuse de l’iode, la revenante profite du moment, invisible ou presque aux yeux des passants. Là où son corps s’est défait, où elle reviendra dès qu’un certain bruit la rappellera, le silence est profond, il neige, les contours se font de plus en plus incertains, et avec la neige, il ne fait pas froid, il fait blanc.

Codicille : J’ai écouté la consigne il y a trois jours, et j’ai cherché, comment refaire un voyage jusqu’à la ville perdue, une ville perdue parmi d’autres mais la première à être tant regrettée – dans la vraie vie. Le défi : ne pas patauger dans ce regret, y aller voir sans pathos et en revenir sans perdre les lecteurs. D’où le choix de s’approcher de la ville et de la perdre brutalement, dans la version longue et du fantastique par le voyage instantané dans la version courte. depuis ce premier post-scriptum, j’ai repris les textes en faisant évoluer la position du narrateur qui devient plus extérieur, moins de psychologie, plus d’image pour entrer dans la scène à décrire.

Depuis le début de cet été Comme un roman, un petit croquis de la situation me permet de définir le champ du récit –- méthode précieuse –- qui m’aide à me poser. Au tout début des consignes, c’est la suggestion de François Bon, d’aller dans les textes comme dans une scène et non pas dans un univers sans bord, et ses gestes de mains qui, souvent, cadrent, délimitent, qui m’ont offert l’idée de dessiner l’espace des écritures, caméra fixe ou à l’épaule, zoom ou travelling, le texte y prend place. Il me faut y situer le narrateur de façon claire pour rester dans la cadre de la proposition.

Dans la forme courte, toutes les citations sont de Lewis Caroll dans Alice au Pays des Merveilles avec quelques modifications liées au contexte.

2. ce creux dans l’eau


Vu du quai, ça n’a presque pas eu lieu. Une trace, un instant, une persistance rétinienne tout au plus — une impression de rien. Dans la perspective de la ville, une suite de ponts largement ouverts aux passages des péniches et des bateaux de croisière s’emploie à coudre les rives, allégées par les haubans de la passerelle, là où on ne sait pas dire s’il est arrivé quelque chose, là où presque rien ne s’est passé, dans l’espace entre le tablier, 6 mètres au-dessus de l’eau, et la surface compacte gris-vert, presque solide, cachant les remous du fleuve. Une ligne noire à peine tracée, effacée comme par un coup de gomme. S’il y a eu un son mat, dans l’air frais, la distance et les cloches qui sonnent 10 heures, ne permettent pas d’en être sûre. Une masse lourde a traversé en moins d’une demi-seconde à la vitesse de la chute des corps, depuis la rambarde jusqu’aux tourbillons sous la surface opaque telle une illusion, un rêve éveillé. Un éclair, un instant vertical : l’eau, déjà, est vide. La passerelle, on ne la regarde pas quand on marche le long du quai, on la voit dans le paysage, on avance et on pense à l’heure, on est souvent seule ou presque à cet extrême de la ville qui, un peu plus au sud, se termine en langue de terre, presqu’île conquise, là où la confluence laisse la part belle aux eaux qui se rejoignent. On longe les bords bâtis sur les lieux du village néolithique et du port romain, siège de l’expansion de la ville à la conquête des pentes, dans un esprit paisible : la rivière est depuis longtemps domptée et sage, la passerelle, comme une aile, y est posée. Quelques piétons la traversent, sortis des bureaux du quartier d’affaires ou des magasins de mode, femmes pressées, marchant droits devant elles, touristes aux regards mobiles, s’assurant de ne rien manquer, parfois c’est un groupe d’étudiants en art, leurs cartons à dessin sous le bras, venus croquer les façades Renaissance, qui s’y bousculent. On sait cet endroit de la ville, on s’y repère mais on ne le regarde pas, on ne scrute rien, on n’observe rien, on avance sans se presser, on a le temps jusqu’à 10 h 15 et le moment précis de poser le doigt sur la sonnette, au premier étage de l’immeuble étroit, en haut d’un escalier qui tourne, bâti sur une cour minuscule à peine éclairée, faisant obligation de trouver la minuterie. On va, sans s’attarder, du coin de l’œil on distingue à peine un homme, silhouette forte, qui s’engage et disparaît entre les piles de la passerelle, réapparaît, masse sombre, stoppe au milieu de la traversée, se tourne vers le sens du courant et l’enchevêtrement des trois ponts en aval, celui de la circulation ordinaire dominé par celui, au flux incessant, de l’autoroute, cachant celui du train, un mécano de fer construit en biais, bas sur la rivière, véritable danger pour le trafic fluvial, à cet endroit délicat où le cours d’eau s’incurve. On devine l’homme qui se penche et se baisse pour enlever, une après l’autre, ses chaussures, puis comme un enfant qui va se coucher, il retire ses chaussettes et les plie, avec soin. On perçoit les gestes, les attitudes, ce que fait, là-bas, au milieu de la passerelle, six mètres au-dessus de l’eau, un inconnu en costume, aux pieds déchaussés, les mains posées à présent sur la rambarde peinte en rouge, qui se soulève, mu par un élan des bras, arc de cercle du corps sautant plus qu’il n’enjambe, et la chute, en moins d’une demi-seconde, ombre noire évanouie, effacée sans trace, le bruit sourd couvert par un son de cloche. On a rendez-vous, il faut y aller, et laisser derrière soi ce vide, ce creux dans l’eau, à peine entrevu, déjà comblé d’une eau nouvelle. Sur le quai, un promeneur flotte dans le nuage de vapeur de sa cigarette électronique, un chien s’arrête et stoppe sa maîtresse. On s’étonne, une demi-heure plus tard, de discerner, venus des basses berges, les mots d’un sauveteur, adressés à une forme brillante et dorée d’où émerge à peine un visage Vous vouliez mourir, monsieur, l’eau est froide, vous auriez pu mourir, et dans la lumière bleue tournante d’un gyrophare, de s’entendre penser Sombre histoire.

Codicille : la scène est complexe à installer, le texte ralentit le temps, pour le fait d’une demi-seconde, selon le calcul de la vitesse de la chute des corps. Dans Pousser la langue, une chute, horizontale celle-là, déjà, avait motivé l’écriture du texte « à plusieurs points de vue » et dans celui des « Fenêtres », le coup de gomme creusait la scène. On dirait –- sans préméditation -– que ces retours de motifs font lien.

1. chez Jane


proposition de départ

L’appartement de Jane est une île. Huit étages au-dessus du boulevard, Downtown. Il s’ouvre sur le ciel bleu terni, pollution de millions de voitures, chaque jour mêlée à celle des feux innombrables des ordures ménagères brûlant n’importe où dès qu’on quitte le centre, et pourtant ciel infini et puissant par-dessus les immeubles du temps de la gloire qui tentent la survie. Jane a ouvert la fenêtre, comme chaque matin, en longue robe d’intérieur, tendue sur ses pieds menus glissés dans des mules à pompons, elle roucoule, elle appelle d’une petite voix de gorge ronde et douce, les deux yeux grands ouverts, elle guette, et voilà que de derrière les toits voisins, depuis l’autre côté du boulevard, ça frémit. Elle scrute, elle espère la troupe rapide et agile, un groupe de ramiers, de fins oiseaux légers, friands des graines livrées par sac de cinq kilos qu’elle leur destine. En rupture depuis trois jours, elle s’inquiète. Reviendront-ils, fidèles comme chaque fois qu’elle appelle, n’auront-ils pas trouvé une autre fenêtre tout aussi généreuse. Elle chantonne et s’excuse. Hier, ils sont passés, mais d’un coup d’aile ont viré de bord devant le plateau vide, ils ont, dans un bruit de froissement, abandonné Jane à sa tristesse. Ce matin elle a été livrée. Elle répand les aliments sur le large plateau posé sur une planche reliée au bord de la fenêtre et pousse des petits cris doux, patiente et pleine d’un espoir nouveau. En bas, la ville, encore groggy des heures creuses de la nuit, reprend ses marques, elle s’ébroue, les véhicules envahissent le boulevard, bloquent le carrefour et entonnent le concert que rien n’arrête - partition de klaxons d’une grande complexité - appels et répons organisés dans un rythme aléatoire de lignes improvisées, on les dirait à l’écoute les unes des autres, elles signent la ville. Selon l’heure, l’intensité varie, le rapport des graves et des aigus, la proportion de coups brefs et longs. On apprend à les reconnaître, ces heures particulières. Vers 19 heures, les chauffeurs de taxi nerveux de manquer une course, coincés par les à-coups de la circulation, intensifient la folle musique : rappels à l’ordre des rues bondées, ils se préviennent, s’envoient des signaux, se doublent à droite, klaxonnent en modulant et se déportent aussitôt, créant une file nouvelle sans entraver le flux, au contraire ; tout aussi bien, ils s’arrêtent à la sauvette pour poser ou prendre un client pressé, recevant par la fenêtre une liasse de billets noircis qui valent si peu qu’il en faut une pleine main, à moins que la transaction ne se soit conclue sur un téléphone, repartant illico se faufiler au cœur du monde de tôle, de voitures décaties aux immatriculations vissées directement sur celles des pays d’Europe qui se débarrassent, ici, des vieux diesels, parfois retapés pour fonctionner au gaz, les bonbonnes vissées dans le coffre entrevues à côté des valises quand le chauffeur peine à leur trouver une place. Au milieu des taxis, roulent les petits bus. Indépendants ou appartenant à une compagnie : difficile de le savoir. Actifs dans le brouhaha, ils ensourdent généreusement la ville de coups appuyés et sonores selon qu’un arrêt s’annonce, ou au contraire que le bus s’en éloigne, ou simplement que le chauffeur fasse signe à une fille qui marche, parfois essayant de vous convaincre d’une modulation expressive et soutenue, de monter à bord, et d’explorer une destination dont vous ne savez rien. Par les portières qui restent ouvertes, des hommes jeunes, le torse en dehors, trois ou quatre corps enchevêtrés, surveillent la rue, le trottoir, rient ou même se bousculent pour attirer l’attention, celles des piétons. Une attention sollicitée comme un jeu : si vous tournez la tête et croisez leurs regards, les éclats de rires vous parviennent, et un frisson d’excitation semble les parcourir, une interjection que vous ne comprenez pas vous est adressée, et il est facile de deviner qu’elle n’est pas innocente. Le long des trottoirs, celles et ceux qui vont à pied enjambent, contournent, montent des marches, des brisures, des variations de hauteur sans cause et inattendues, on se croise de près, les hommes dévient le moins possible de leur direction, les femmes s’adaptent, les enfants dès qu’ils savent marcher collent les jambes de leurs parents, les plus petits sont dans les bras - une poussette seraient une solution inutile, il faudrait sans cesse la porter, la soulever, forcer le passage : une expérience dont personne ne pense à la tenter. Attention aussi aux vendeurs de galettes, installés dès l’aube, là, avec des centaines de petits pains ronds et plats, en pile sur un support de plus d’un mètre de large posé à quelques centimètres du sol - il ne faudrait pas faire tomber la fragile installation. Sans compter sur l’arrivée brusque d’un livreur avec une cuisson juste sortie d’un petit four de brique, une montagne de pains soufflés sur un plateau démesuré, posé sur la tête des gars aux mâchoires tendues par l’effort, ils cramponnent le plateau d’une main pendant que l’autre tient le guidon d’un vieux clou aux pédales bien huilées, roulant vaille que vaille pour rejoindre la vieille accroupie, attachée à sa marchandise de quelques centimes : exercice d’équilibre digne d’un spectacle de cirque, exercice de force des petits métiers qui finiront par disparaître. Les piétons souvent abandonnent les trottoirs, fatigués de ces zig-zags inattendus mais constants, de ces dangers surgis d’un coin d’immeuble, ils les quittent pour marcher sur la chaussée, que ce soit un simple boulevard ou la large voie urbaine à deux fois quatre ou cinq voies. Prudemment et en file, ils longent les voitures garées, au plus près, ou la bordure de bric-à-brac entre la rue et le trottoir, méfiants ils évitent les voitures qui les doublent ou leur font face, lestes, habitués et sans peur. Ici le bruit est plus intense et la pollution plus perceptible, mais terminé ces jeux d’épaules pour ne pas se cogner à qui arrive en face, assez de trébucher d’un pied sur l’autre pour ne pas heurter un fer, dépassant d’un bout de béton posé là, fini l’écart devant ces jeunes hommes qui tout au long du boulevard, proposent un essayage de veste chic dans un des nombreux appartements-ateliers de couture où ils vous promettent la bonne affaire, vous remettant une carte avec un numéro à composer pour qu’on vienne vous chercher - si un impérieux besoin de veste vous prend, entre ici et l’offre suivante, devant la prochain porche d’immeuble. À l’entrée du boulevard, au plus gros de la circulation, presque au niveau du carrefour avec la voie rapide, derrière une station-service proposant une essence peu chère - pétrole extrait quelque part dans le sud - Hassen se tient droit depuis six heures du matin, sans impatience, car il ne repartira qu’à vingt-trois heures. Debout, à côté de sa charrette dont il a rabattu les bords, dégageant ainsi la large planche, il a dressé, avec sa femme, une pyramide d’orange et attend le client. La saison commence à peine, les acheteurs se méfient de leur acidité, il n’en vend qu’une ou deux à la fois, malgré ses tentatives d’en fourguer un kilo minimum. Pourtant ce soir la marchandise aura quasiment toute été distribuée et il aura juste le temps de repartir jusqu’aux vergers, de s’approvisionner d’un nouveau chargement, de dormir à peine et d’être de retour pour une nouvelle journée. À quelques mètres et pourtant loin, derrière le ballet de plusieurs files de voitures, il observe la mule attelée à la deuxième charrette, celle que surveille sa femme, la bête a le nez enfoui dans un sac de picotin. Jusqu’au gros de la nuit, le couple, de part et d’autre de l’avenue, est à la tâche. Hassen donne un peu d’eau à sa propre mule et avale à son tour une large lampée puis il ouvre le sac plein d’herbe fraiche qu’il a coupée en route pour la bête endurante, il en pose une poignée par terre, devant elle et allume une cigarette. En haut de l’immeuble, au-dessus de sa tête, il perçoit une ombre tournoyante sans y reconnaître le vol de ramiers qui, de derrière le toit d’en face, a déjà disparu, pour se poser sur le bord du pignon de l’immeuble qui fait l’angle, au huitième étage. Chez Jane.

Codicille : inspirée d’un vrai matin au Caire, j’ai creusé les changements de focales, les parcours horizontaux, verticaux mais aussi temporels, tout en mêlant des gens, des véhicules, des animaux, des nourritures, un sonore du texte pour cette véritable « sound line » des rues de la ville, tout en gardant un espace restreint et clair pour le lecteur.


page proposée par Catherine SERRE
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1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 5 août 2020.
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