Nathalie Holt | Tentatives
Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 Premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S’appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l’enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu’elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

On peut suivre son travail photographique sur Instagram.

9. Le jardin de l’arrière cuisine


proposition de départ

— Vous y gagnerez, je vous assure. C’est un bois dur imputrescible. Ce mur de cyprès à l’arrière de la maison. Elle dit les pins noirs. Elle ne dit pas cyprès. Les arbres d’un vert noir. Disait noir — je vois l’ombre des arbres. Et la mare derrière la porte fenêtre de la cuisine. J’ai dit : — Les cyprès cachent la colline à présent. Le pain chaud est sur la table et la bassine avec les os. On l’attachait là. Oui là, près de la mare. Il court vers les collines. Il les suit. Il joue. On a roulé une grosse pierre sur la terre où dormait le chien. Comme une meule... Elle disait qu’elle le voyait où se tenait la pierre. Elle dit qu’il était là — où est la pierre — près des pins noirs. C’est l’autre pays. Le jardin aux têtards. Des seaux entiers. Des jours entiers dans les roseaux. La fraicheur. Les pieds nus. La boue. Libres. On rejoint la colline derrière les pins noirs. Eboulis de caillasses et de cosses. Comme des indiens jusqu’à la nuit. Il y a une pierre entre les arbres. Enorme. Une pierre montagne. Quand on se lève au milieu de la nuit. On se blottit contre la pierre pour compter les étoiles tombées dans l’eau. La montagne a roulé là où dormait le chien — Têtes — abres — pain — abres -– tout noie — où chien...

Se forcer à faire la gamme. Même si. Pas démêler tant pis. Donner en vrac. Benjy.

8. la maison des collines


proposition de départ
le salon

Une pièce vaste. Haute de plafond. On y accède par le couloir principal ou par les portes fenêtre qui ouvrent sur le jardin. Les murs cernés de frises végétales sont clairs, ils poudrent et s’écaillent. Un piano demi-queue longe le mur opposé aux fenêtres — ce clavecin qui le prolonge et semble un veau attaché à sa mère. Des tableaux sans signature, portraits ou fleurs de couleurs vives, très gais, sont posés au sol. Un grand miroir mouluré, posé lui aussi, fléchit la fresque du plafond : un ciel entouré de collines, avec des nuages pommelés brossés en trois tons comme sur les peintures des carrousels. Deux canapés fond le gros dos sous un jeté de draps piqués. Il y a des fauteuils tapissés dépareillés, avec des accoudoirs entaillés jusqu’à l’os ; des chaises cannelées, légères et presque transparentes qui ont un air de demoiselle assises. Trois tables de bridge. Des lampes en plusieurs tailles avec des abats jours de toile et des lampes à pétrole refondues en bougeoir. La cheminée cirée, grande comme une alcôve - le feu c’est dans le poêle qu’on l’allume. L’âtre est un théâtre d’enfant : une poupée aux cheveux racornis traine avec une paire d’escarpins, un casque de chevalier, des masques, un cheval de bois. Sur la tablette, il y a une pile de courrier qui n’a pas été lu ; des jumelles de théâtre ; une assiette de porcelaine en vide poche : boucles d’oreilles, visses, boutons, épingle à cheveux, bourre pipe, deux cartes à jouer : as de pique, un roi de trèfle ; un billet de loterie. Il y a, posés un peu partout, des vases de fleurs fraiches ou de fleurs desséchées figées dans leurs couleurs — lavande, bleu, rose, paille — toutes délavées. Le salon a quelque chose de russe. De cette Russie de villégiature du théâtre russe. De Gorki ou de Tchekhov. Le samovar qui trône au milieu du piano infléchit sans doute la perception. `

le jardin principal

Les portes fenêtres, elles sont trois, ouvrent sur un jardin d’hortensias, de glycine et de roses. Les massifs de pivoines fanées, mais encore verts bouillonnent. À travers ce fouillis de verdure entêtant se devine le cercle des collines. La maison est cernée par les collines. Au fond du jardin, derrière la clôture de bambou et de cordes, un chemin de terre conduit vers les collines. Oliviers, murets, buissons, se découpent en contre-jour. Il est six de l’après midi. C’est l’heure rêvée pour marcher. Un vent doux se lève. La terre a tiédi.

le vestibule

Anoraks, chandails et chapeaux de toutes tailles encombrent un perroquet. Les bottes de pluie s’alignent en ordre décroissant soulignant la perspective de ce couloir très long. L’œil de bœuf opalin perché tout au bout du couloir infuse une lumière immobile.

le jardin de l’arrière-cuisine

Des pins noirs. Une mare. C’est à l’arrière de la cuisine comme un autre pays. Humide et froid. On a roulé une grosse pierre sur la terre où dormait le chien.

la chambre du premier

On dit : — La bleue, parlant d’elle. Personne n’y dort à l’exception des invités quand la maison s’est remplie à Pacques où en juillet. Des rideaux verts, froncés. Le lit double est ancien haut sur pattes, mais court. Un édredon en indienne avec des pompons aux extrémités le recouvre. Une table de nuit avec son pot de céramique. Un tabouret. Une malle. Sur l’armoire paysagée les panneaux peints sont amovibles, une ourse danse au bout d’une corde, au revers du panneau c’est une noce à la campagne qui est représentée. Les deux rubans bleus, sous la cloche de verre, on ne les touche qu’avec les yeux, et souvent l’on pleure juste en y pensant. C’est sur le secrétaire plein de tiroirs. Elle avait, dit-on, coupé ses nattes ce matin là. — Ce matin quand ? — Le jour où tout est arrivé. Quand on ouvre la double fenêtre elle grince ; on voit le ciel par delà les collines sans avoir à se casser la nuque comme on le fait, du jardin, pour compter les étoiles.

l’ancien potager

Du côté du jardin principal, derrière un muret de pierres, en retrait de la volière où les perruches ne bougent, ni ne chantent plus — elles étaient mortes de coccidiose, trois ans plus tôt, on les avait fait empailler — il y a l’ancien potager. C’est un entrelacs de plantes aromatiques et de ronciers de mûres avec une odeur indéfinissable de parfums en décomposition. La terre se repose, dit-on.

C’est l’exercice le plus difficile (à refumer dix cigarettes à l’heure). J’ai pensé aux didascalies « maniaco-descriptives » de Feydeau, à des trucs de Perec ; j’ai cherché inventaire, dispositif froid, objectif, j’ai pas tenu. J’ai relu des textes que j’avais écrits (pas les textes de l’atelier) et recherché systématiquement les « décors », rien qu’eux : pêche maigre. Suis partie finalement d’éléments d’une nouvelle écrite il y a un an et j’ai travaillé avec le souvenir de La cerisaie de Tchekhov pour laquelle j’avais, il y a quelques années, conçu une scénographie.

7. André/Marcel


proposition de départ

Il passa. Un matin, près du port. Passe. Marche un brin. Pas soutenu. Tout en marchant mâche. Du brun. Du tabac. Un grain. Ce qu’on peut s’inventer pour : pas. (Fumer. Aimer. Penser. Mourir). Mâche quelques grains de tabac. Pour le goût. Comme chiquer. S’était arrêté de fumer, André. Mâche. Mâcha même un jour un livre entier. Pour le savoir. Voulait mourir ou vivre un peu sachant. Avala des pages. Pages sur pages. C’est au pôle une banquise avec un ours et des explorateurs. Avec la mort. Une grande banquise. Sur la couverture on voit la grande ourse. Et la lune ronde. Avala même la couverture André. Le plus dur ce n’est pas elle. Raconte-t-il. On active les mâchoires. Le titre craque. On mastique, il fond. On a l’auteur sur la langue. Tous les arômes de la gravure. C’est comme le trottoir de la tarte, plus dur et cependant plein de saveurs. André raconte. C’est au Tréport à l’écart du port. Au bar des copains, c’est le nom, du côté des frigos où on débite le poisson. Où vont les marins qui se dessalent. Qui vont au dur. A la brique. Aux pavés. Loin de l’eau noire. Fuient le meuble. Le mouvant. L’infini. Se frottent aux murs des passages. Se cognent. Turbulents, tapent le palet avec les filles. S’accoudent au zinc et lèvent le coude en causant. André raconte l’histoire du livre qu’il avait avalé. — Qui ? — André. — Ah ? C’est pas Marcel son nom ? — André c’est Marcel. Le patron avait dit Marcel, parlant d’André. Ce que dit le patron on l’encaisse. Même avec des oreilles maçonnées — il y a tant de vies dans un nom qu’on peut d’autres noms pour une vie — On ne discuta pas : on dit Marcel pour André. Marcel, comme Cerdan — serre-dents pour un boxeur c’est drôle non ? Un sacré celui-là. Un gagneur. Crashé. André devint Marcel. Quand André passa c’est Marcel qui fut mort. Marcel raconte l’histoire du livre avalé. Racontant il boit. Pintes sur pintes et fillettes. Tient le cap. Tous l’écoutent. Eberlués. Dubitatifs. — Avaler un livre entier ! Tout de même. — On peut tout avaler dit Marcel. Un paysage. Une vie. Le vent et la grand-voile. Un dictionnaire de noms propres. Ce n’était pas du chiqué. L’avala ce livre, Marcel. — N’en mourut pas ? — Voyons puisque j’y suis. Marcel passa un autre jour. Il meurt. Au Tréport près du port. Plus au nord. Il marche et tombe d’un coup. Une chute nette. S’écrase le visage contre terre, les bras en croix comme une prieure. Sans KO. Meurt d’un trait André. Fut passant. André est mort. Se passa de vie au Tréport. Malgré tout. Mourut Marcel.

Codicille : Ne fut pas d’humeur pour la sept. Rumina. Râle. Veut se débarrasser. Avait sa première phrase : il passa. La phrase reste. Immobile J’essaye une autre ; ça résiste. Je la laisse reposer. Elle lève un peu. Je la pousse à l’oreille. J’arrive à port et à Tréport (pour un trépas). Je me laisse faire. Je vais par là. Michaux — Ramuz — sont passés dans la tête. Essayé de rester d’un seul morceau comme la 6.

6. « je m’appelle Ismaël »


proposition de départ

« Je m’appelle Ismaël, mettons » C’est un début : Moby Dick. L’ombre d’un doute ? Une grâce désinvolte ? Je suis Ismaël : n’en parlons plus ou comme dans les jeux d’enfants : on dirait que je serais Ismaël et toi tu serais… Il faut bien commencer. Pourquoi ce nom plutôt qu’un autre ? Il y a des prénoms qui sont à peine plus qu’un pronom personnel, neutres, un peu quelconques et que l’on prend pour ça. Des prénoms ou des noms si communs qu’ils sont presque comme des noms communs. Familiers. Sans histoire. Simples. D’autres plus formels ; ceux là vont d’un point à un autre, ont le mérite d’être clairs, disent une chose, voire deux guère plus, et s’y tiennent. Puis, viennent ceux qui sont en puissance toute une histoire ; embrassent d’autres temps, viennent d’ailleurs, pleins de replis et de sonorité, froids ou brûlants, sonnent, tonnent chantent, disent avant de dire, sifflent, frappent, font d’emblée parler d’eux, bruissent. Je parcours des brouillons. J’y trouve des — Ils/elles— qui ont ou n’ont pas de noms. Sont, mettons : L’homme du bois, l’enfant, la femme du banc, le photographe, la mère, la toute penchée, celui ou celle qui regardait par la fenêtre, qui marche à tâtons, qui n’a plus de visage, ou l’homme du train ou bien le serveur de la charcuterie Delahousse et Paul qui a connu Laura Wiener dite Lorette, modèle vivant défenestrée du bureau de Patrick C. et Max, toujours au Max - c’est un surnom - qui débitait la pêche à l’aube et s’est pendu au bout du chenal le soir de la Saint Jean, Marianne et son chandail, Marcel et les autres dans la salle de repos où le frigo ne s’ouvre plus, Yvonne- Marguerite P. dite Caroline, Marie et Anne qui attend Marianne et Suzanne qui a tué puis cuit le lièvre des nuits de Anne et Ricardo qui sait tout sur la maladie de l’encre, ce jus noir qui suinte de l’arbre du jardin de Gaël qui porte des lunettes à double foyer et Lise dans sa robe à froufrous avec une étiquette pendue au col et le couteau de Joseph qui fend une figue de barbarie et le Giacometti de Marcel Chantain sur lequel le chat avait pissé et Blanche sur le pont, avec ce sourire plein de toutes petites dents, et Blanche dans la grange où elle peint un ciel rouge traversé d’oiseaux noirs, Blanche en Alabama, Blanche épouse Vindsøke, Blanche de France qui ne sait pas son nom de père : Blanche et Søren qui a photographié le visage sans nom et Joseph Pantrot le boiteux de Lure qui fait taxi et Adèle la retoucheuse de photographise et Danish-Red-skin, celle qui donne son nom au livre et Amy l’enfant des champs de coton et le vieux Mac Lowan qui charrie la terre des morts et Aaron Morgenstern du Mississipi avec sa mallette de juge et Aron Morgenstern de Hambourg ou de Berlin qui lave le sang des bêtes dans une ruelle de Manhattans et mourra d’une balle en pleine nuque et Suzanne et Jan Løne et Jan Thomas les Vindsøke avec leur hache et Ismael et Adam pendus à une basse branche et Zicha le fils de celui qui photographiait les gares d’ Arkansas ou d’ailleurs et Rosa/Shumani la fille aux portraits et Crifstone le précheur et Kroom Copo Queen Skat Moka les poulets dans la cage de bois de l’homme au chapeau ravaudé et la jument folâtre The Old Daisy et le cousin Samuel de Brooklyn et Hannah, Esther, Déborah, Judith, qui descendent de bateau, avec la mère qui est la femme du père qu’on a jeté par-dessus bord … Samuel. — Samuel comment ? — De Brooklyn (pas de Foxrock) — Samuel de Brooklyn. C’est son nom ? — J’allais quand même pas l’appeler, Israël, le cousin du Rabbin. Samuel de Brooklyn : l’appel d’autre vie ; il n’existait sûrement que dans le rêve du Rabbin qui était mort sur le bateau. Quand tous les cousins s’appellent Samuel, les filles du Rabbin s’appellent : Esther, Hannah ou Deborah. Trois sœurs descendent de bateau avec la mère. La mère c’est juste : la mère. Elle n’a pas d’autre nom puisque c’est la Mère. Mère c’est son nom. Et quoi encore ? Un fichu et une boite à gâteau en fer blanc : c’est aussi son nom. — Tu as lu trop de contes. Tes livres d’enfant c’est tout ce qu’il te reste ? Quelques poèmes aussi. Ils ont moins de noms propres les poèmes. — Crois-tu ? Et Margarete aux cheveux d’or et de cendre ; et Marthe qui veille ; Arthur qui part et Plume qui... Mais ce n’est pas le sujet. — Pour les filles du rabbin tu voulais des prénoms juifs d’Europe centrale, c’est ça ? Tu voulais qu’on pense : juives d’Europe centrale ? Des lieux communs tes prénoms. ? — J’allais pas les appeler Marguerite, Marie et Juliette. — C’est tendancieux, cette question des noms et des prénoms, tu ne crois pas ? Tu stigmatises ? — Je voulais des lieux communs : poncifs, clichés, comme les calques à petits trous qui diffusent le pigment pour reproduire un dessin, comme des photographies, mais de quoi ? — Tu avais lu des listes de prénoms et de noms sur un mur, as tu dit — j’ai même lu le nom de mon père à côté d’autres noms. On connait des Hannah, des Déborah ou Esther qui ne sont ni juives ni d’Europe centrale ; il existe aussi des Kevin sans petite queue tressée à l’arrière du crâne, des Cindy en Khâgne. — Et John Fergusson. Tu l’as pas débarqué avec les autres à Ellis Island – John Ferguson c’est une blague juive, tu ne crois pas ? Disaient que pour tenir il fallait savoir rire — même Samuel de Foxrock il savait rire ou faire rire. Ham et Clov ? — Ton père il s’était pas appelé Gilbert Houdon sur de faux papiers ? Il a résisté en Houdon, il a pris d’autres noms parfois. Quand on s’appelle Houdon plutôt que Holt est-ce que ça change quelque chose ? Et si tu t’appelais Houdon aujourd’hui ? Il t’arrive de porter un autre nom : Anna Seliger. Tu te déguises parfois en elle. Anna pour le palindrome et Seliger à cause de ton aïeule d’Odessa, une juive russe, blanche, immigrée d’avant la révolution d’octobre. Tatiana Seliger : ton arrière-arrière grand-mère qui mourrait quand tu aurais 5 ans. —Tu t’y crois en Seliger. Tu te fais tout un roman ? Tu entends le Kaddish sur ton lit de mort. Tu vois le samovar sur le rebord de ta fenêtre, bientôt tu rouleras les R … Mais trois prénoms descendent de bateau, c’est un début de roman, elles ne font sans doute que passer les trois filles du rabbin ; elles auraient pu rester : les trois filles. Les trois filles du rabbin et de la mère au fichu avec la boite à gâteau en fer. Toi tu les prénommes. Un prénom comme un sillage. Une trace. L’esquisse d’une singularité. Une virtualité d’histoire. Trois prénoms comme une promesse de vie. (En Afrique l’enfant qui nait reste longtemps sans nom, quand il est assez fort pour vivre, il reçoit son nom). Ce serait Blanche le personnage principal de ton une histoire qui avait déjà commencé. Blanche épouse un photographe américain, un Danois d’origine. Søren Vindsøke c’est le nom que tu lui as brodé, un faux vrai nom Danois, bricolé avec vind et avec søke – avec vent et avec hache. Ta Blanche qui arrive de France, c’est la Blanche du conte ? Blanche c’est plutôt la grand mère de Joyce carol Oates qui s’appelait Blanche Morgenstern, un nom d’Héroïne qui aurait pu se trouver chez Duras à côté de Vera Baxter, d’Anne-Marie Stretter ou de Lol V. Stein. Blanche Morgenstern j’avais lu ce nom, il m’avait foudroyée. Alors j’ai gardé Blanche et déplacé Morgenstern. Blanche : la pâleur du visage et les taches minuscules autour du nez, sur les pommettes (comme l’Aline de Ramuz). Le rougissement soudain des pommettes, l’embrasement du visage. Le soleil d’Amérique brûle sa peau. Blanche. « Qu’elles sont blanches les femmes de… ». Comme cette couche d’encollage passée en fond de toile. Un fond blanc. Une page. Blanche qui est venue de France, qui porte ce prénom qui contraste avec leurs noms. Blanche, l’étrangère parmi les étrangers. Les autres : Danish-red-Skin une danoise enlevée enfant par les Sioux et Søren Vindsøke, son fils, ce photographe qui porte la hache du père et Aron Morgenstern dont Blanche ne porterait jamais le nom …

Premier jet : un brouillon fourre tout inachevé pour cette six trop grande pour mon estomac. C’est à vif. Je sais que j’y reviendrai à cette question des noms.

5. instant décisif (mal mais vite)


proposition de départ

1/ Le pouce et le majeur glissent l’un contre l’autre. Les doigts claquent. La dame avec un col de fourrure qui a des pattes et une tête - du renard sans doute, claque des doigts. La main gauche levée à hauteur de chapeau. L ‘autre main gantée de cuir fauve est posée à plat sur la table à coté du sac, une chose molle en velours avec une anse en bois.

2/ Un mouvement d’épaules. À peine un soulèvement du buste. La bouche va pour dire, mais elle se terre. Une quarantaine d’années inexpressives. En place de geste l’ébauche d’un sourire. Ce n’est pas de l’absinthe qu’elle boit. Un verre sur son pied blanc se vide. Le cendrier où fume une cigarette à demi fumée ; trace de rose sur le papier. Le visage avec sa solitude compacte. Si elle avait seulement levé la main il l’aurait vue.

3/ Il tapote la table. La tête va et vient dans le cercle resserré du col. Un polo de marque. Bleu. La main toute rebondie fait signe. Un déplacement vertical du bas vers le haut avec retour. Bref. Sec. « Hep ! Garçon par ici ! Oui ! Deux ! Sans glace. » Et toute la rondeur qui l’enveloppe. Le bombé de la poitrine ; presque des seins. La proéminence du ventre. Attablé seul. Qui boit pour deux.

4/ — Si tu ne te redresses pas comment veux tu qu’il te voie. Et tu le dis haut et fort. Deux cafés ! S’il vous plait. Allez. Essaye. La jeune fille pâlit. Il baille. — C’est à désespérer de tout.

5/ — Vous me prenez pour votre chien ? A dit le garçon. Un serveur en tablier blanc, noir. Elle savait : c’est pas comme ça qu’on fait. Dans les films d’avant la guerre, peut-être. Elle a honte. Le claquement de la langue entre les dents et le palais ; l’émission de crécelle, le hochement de tête. Pas comme ça. Non ! Elle est vieille, mais quand même. Elle a honte pour elle.

6 /— On va attendre encore longtemps ? Dit l’homme du couple.
— Ici, il faut aller commander au bar. Dit la femme du couple de la table voisine.
— AH ?
— Tu vois ! Je te l’avais bien dit.

7/ Depuis une dizaine d’années c’est au café qu’elle écrit. A 7 heures elle descend. Elle n’a qu’à traverser la rue pour rejoindre la banquette rouge, celle du fond sur la gauche du bar. La serveuse, la grosse Alice lui apporte aussitôt son double crème. Le verre d’eau. Et l’œuf dur. — Et ce roman c’est pour quand. — Bientôt Alice. Bientôt. — C’est que je la veux moi, ma dédicace

8 / Si elle avait seulement dit quelque chose, respiré juste un peu plus fort. Si elle s’était un peu maquillée. Si elle avait porté une robe rouge. Il lui sert un troisième blanc. Avec son torchon il efface la goutte qui s’est déposée sur la table au pied du verre. Une larme. Lui, elle ne l’avait encore jamais vu. C’est un nouveau. Un remplaçant d’aout. Elle l’a entendu dire deux tables plus loin. Elle laissera un pourboire. Un gros. Les jeunes, faut les encourager. Elle a fait serveuse dans le temps. Elle était jolie. Un rien lui allait.

9/ — On peut vous emprunter la chaise ? A sept autour des deux bistrots rondes. La terrasse déborde. On se démasque. Il s’arrête plateau vide. La bouche a disparu sous une bande bleue ligaturée. L’intensité particulière du regard de couleur verte. Recadré il sue. — Vous avez choisi.

11/ — La peinture en est pleine. Et la photo ? Le cinéma ! La littérature a ouvert le champ, c’est sûr. Tout vient d’elle — C’est le sujet de ta thèse ? C’est pour ça que tu viens ici tous les jours ? — Ce qui m’intéresse le plus c’est comment s’opère le contact. Comment : elle, lui, eux, ils s’y prennent ou pas justement. J’en ai vu ! Un monde ! Arrogance. Egotisme. Abus. Séduction. Inhibition… — Je crois que le garçon aimerait prendre la commande

Pensé à Hopper - Manet – Picasso - Modiano - Simenon - Sarraute - Duras - pas à Ramuz ni Reverdy quoique pourtant si et Brassaï ou Truffaut … (Cindy Sherman indirectement ).

5 bis. la pâte à tarte


proposition de départ
Alain

Va pour ouvrir le placard et prendre la farine quand il se retourne vers la table. Il attrape un torchon - blanc, de lin blanc avec un liseré noir brodé, qui pend au mur et il passe le torchon sur le dessus de la table en bois, haute comme un étal de boucherie. Alain inspecte le torchon. D’une pichenette, il fait voler une miette pas plus grosse qu’une mouche. Doigts épais ; une bague enserre son annulaire gauche. En se retournant vers le placard Alain aperçoit furtivement son reflet dans le miroir. Le miroir du dessus de cheminée de la cuisine - c’est la cuisine de la maison de vacances. Celle où l’on ne vient qu’une fois par an. Le miroir est ancien, piqué sur les bords, il regorge d’ombres. Alain passe une main dans ses cheveux. Son crâne luit. Cette année il préparera la pâte à tarte avec moins de cheveux. Des mèches grises parsèment sa couronne rousse. C’est une tarte aux abricots qu’il prépare pour l’arrivée de Marie et de Jeanne les deux femmes qu’il aime, sa spécialité.

Marie

.
Elle n’enlève pas son manteau. Elle dépose les sacs de course un peu partout dans la cuisine. Elle sort la farine du sac de toile rose. Elle sort le sucre et le sel du caddie. Les abricots. Cherche le beurre dans le sac écossais. Cherche le beurre dans le sac rose. Dans la caddie. Le cherche dans le sac à dos accroché à son épaule. Quand elle comprend, ses joues s’embrasent. Elle se mord la lèvre inférieure. La lèvre inférieure de Marie toute sillonnée de coupures. Fendillée. Gercée. Hiver comme été. À quatre ans déjà Marie mordillait — se mordille nerveusement la lèvre inférieure quand elle se trouve dans l’embarras. L’inquiétude. Le chagrin. Ou la joie. Même la joie. Quand les choses ne vont pas droit Marie mordille. Souvent les choses vont. Mais de travers. Ça pique. Ça tire. Elle s’approche du miroir fixé sur le dessus de la cheminée. Elle inspecte sa lèvre. Enflammée. Rouge. Elle pense au sang sur la farine. Au sang sur la neige (un filtre d’amour ou une biche éviscérée). Des contes lui reviennent. Marie a des yeux noirs ardents. Un front haut. Quarante ans. Sa pâte au beurre est un régal.

Jeanne

.
Les mains de Jeanne. C’est ce qu’on remarque. C’est ce qu’on voit d’elle. En premier. Ses mains. Comme des ailes. C’est ce qu’elle voit d’elle. Ses mains. Longues, graciles. Les pouces retournés. Exagérément. Trop ? Ces mains comme une promesse tenue. Les mains de Jeanne glissent sous la farine ; un monticule déversé sur la table avec les carrés de beurre mou. La pincée de sel. La pincée de cannelle — c’était, avec Alain, un motif de querelle. « La cannelle tue le gout » disait Alain. La pâte d’Alain : farine, beurre, sel, eau. Brisée c’est le nom. Une merveille. Deux ans exactement qu’Alain était mort. Il avait traversé à l’orange. Il regardait ses pieds. Il pleuvait. Un peu. Quelques gouttes. À peine. Il était mort sur le coup. Les mains de Jeanne caressent la farine et le beurre puis elles fondent doucement le beurre à la farine avec le sel. Et la cannelle.

4. le visage de Blanche


proposition de départ
DUR

Face à la fenêtre à guillotine, droite sur le sofa hérissé de ressors Blanche ne verse pas de larmes : son visage est une tache. Derrière elle un pan de toile rouge blesse le mur. — Ne dois pas bouger. Sans quoi. Ne dois pas… Une feuille sur les genoux - deux boules d’os : l’entêtement des genoux de Blanche. Blanche, qui a marché, tant marché, est arrivée jusque là, écorchée et vaillante. Blanche contient le tremblement de son dos. Dans sa main cette trainée de mots glissés au papier de boucherie. Glissés sous la porte de son atelier comme mille pattes, ces mots de suie. « Mort. Sur le coup. Une balle ». Dans l’autre main un dessin arraché au carnet. L’homme de la passerelle est une ombre. Puis le détail. La mâchoire carrée rit et le regard tout debout, tout droit, sourit. Il a vu Blanche. Il l’avait vue. Blanche qui extirpait les visages au tumulte des langues. Blanche dans la file de migrant. Il l’avait vue.

DOUX

Le visage est une lumière. Assise face à la fenêtre il semble se reposer. Le ciel du dehors pâlit. Sur les genoux de Blanche quelques mots de poussière glissés sous la porte de l’atelier. C’est l’aube, Blanche tient droit son dos épuisé par la nuit de veille. Elle a peint un grand pan de ciel rouge. Elle peignait quand les mots sont venus jusqu’à elle. « … trouvé un corps. Disent c’est lui » Dans la main droite de Blanche une page détachée au carnet de voyage. C’est sur la passerelle du bateau. Un visage. Il sourit. C’est avant. Bien avant l’arrivée dans cette ville. Face à la fenêtre le visage de Blanche ne verse pas de larmes.

Note. Le « dur » plus doux à faire que le doux.

3. un départ précipité


proposition de départ
un départ précipité, version longue

Quand Aron Morgenstern monta dans l’automobile son corps chancela sur la banquette arrière. Après que les deux hommes qui l’accompagnaient eurent fermé les portières puis tiré des rideaux occultant tout à fait les vitres teintées, Aron pensa — sans s’attarder à cette pensée — qu’il ne verrait plus l’avenue de cette ville, ni ce quartier où cinq ans plus tôt il avait déposé son bagage : trois chemises, un dictionnaire bilingue, des gants de travail et une brosse à habit à manche d’ivoire qui lui venait de l’oncle Mordechai. La voiture démarra ; lentement elle emprunta l’avenue qui n’avait qu’un sens offert à la circulation et descendait abruptement. La pente relaya le moteur ; l’automobile sembla flotter. Aron entendit un tintement de clochettes, celles de l’épicerie où chaque matin il prenait son café. À six heures l’épicerie n’était pas ouverte. Sans doute, en manœuvrant les marchandises pour approvisionner le magasin, le commis avait-il bousculé les clochettes qui pendaient sur le seuil et qui habituellement signalaient l’arrivée de clients. Le commis d’épicerie avec son sourire invariable et son épaisse chevelure contenue dans un filet, sentait la pommade ; la mollesse de ses gestes aux ongles mal taillés avait plus d’une fois donné à Aron l’envie de le battre. Une puissante odeur de chocolat s’engouffra par la grille de ventilation de l’automobile. La pâtisserie d’opérette, avec ses moulures viennoises d’un rose poudré, s’étalait à quelques mètres de l’épicerie, à l’angle d’une rue très animée qui menait au port. Aron reconnut aussitôt la voix du patron qui houspillait son monde dans un charabia américano-yiddish. Moshe, n’était pas ce que l’on peut appeler un brave homme, pourtant il payait cash et ne jugeait personne sur la couleur de sa peau ni sur « l’exactitude » de ses papiers : qu’on fut nègre, ou jaune, indien, juif ou Turc lui importait peu pourvu que la crème fleurisse et que les bretzels, sa spécialité, dorent à point ! Toute une année Aron avait livré dès l’aube les cafés de la ville en croissants et bretzels de la Moshe and Möser Backerei. La voiture ne tourna pas vers le port, ce qui surpris et inquiéta Aron. Si on n’allait pas vers l’embarcadère où le conduisait-on ? Ce changement de cap aiguisa la douleur de ses poignets que les menottes cisaillaient ; il plissa le front, abaissa machinalement les paupières. Il se repliait dans une zone vide de sa mémoire quand la voiture freina. Le chauffeur qui n’avait pas vu le vieillard engagé sur le passage qui permettait de rejoindre les entrepôts du versant nord de la ville, pesta. — Tu aurais dû accélérer. Ils poussent comme le chiendent par ici, dit l’homme assis à la droite d’Aron. Le bêlement douloureux qu’Aron entendit alors fut-il le produit de son imagination ? Trois ans que l’abattoir qui se trouvait de l’autre côté de l’avenue au bout d’une étroite impasse, avait fermé sur ordre de la municipalité. Longtemps qu’aucune bête effarée n’avait plus été tirée jusque là. Longtemps que le sang n’avait plus déferlé des caniveaux, ni tracé des arabesques sur le pavement. « Tu te dégottes un job et tu fuis ». Les mots résonnèrent à l’oreille d’Aron. À peine descendu du bateau cinq ans plus tôt il avait trouvé ce travail : conduire les bêtes vivantes jusqu’à l’entrée de l’abattoir les jours pairs, charrier les pièces débitées jusqu’aux voitures réfrigérées qui attendaient sur l’avenue, les jours impairs. L’œil suppliant des agneaux lui retournait l’âme, l’odeur du sang : le cœur. Il n’avait pas tenu deux mois. « Je n’ai pas traversé traverser l’atlantique pour ça, avait-il hurlé un matin en se levant. — Je n’ai pas traversé l’océan, essuyé deux tempêtes, mangé mes semelles… pour me faire… me faire, bruler la cervelle, pensa Aron. Et le visage de Blanche monta dans sa pensée et elle fut une lumière à l’intérieur de sa peur qui grandissait…

un départ précipité, version short story

Quand Aron Morgenstern se trouva propulsé menotté dans l’automobile, il pensa qu’il ne reverrait plus l’avenue de cette ville ni le quartier où cinq ans plus tôt il avait déposé son bagage. Les deux hommes qui l’encadraient tirèrent des rideaux occultant tout à fait les vitres teintées. S’il arrive que la peur au ventre on puise encore l’énergie de rire ou de jouer, alors que la voiture glissait lentement au long de l’avenue, Aron entreprit de se représenter mentalement les lieux qui avaient jalonné sa vie depuis son arrivée dans le quartier. Au tintement de clochettes il reconnut l’épicerie ; il pensa combien le commis, ce garçon qui sentait la pommade lui donnait des envies de meurtre. L’odeur violente de chocolat qui s’engouffra par la grille de ventilation de l’auto dessina la devanture d’opérette de la Moshe and Möser Backerei. Une année entière Aron avait livré dès l’aube les cafés de la ville en croissants et bretzels, la spécialité du patron, un juif polonais qui débagoulait ses consignes dans un charabia américano-yiddish. Quand brusquement la voiture freina – tu aurais pu accélérer, dit au chauffeur l’homme assis à la droite d’Aron, ils poussent comme le chiendent par ici. Aron comprit qu’on était arrivé à hauteur du passage qui conduisait au versant nord de la ville. De l’autre côté de l’avenue se trouvaient les entrepôts et l’ancien abattoir où Aron avait travaillé. Un bêlement douloureux se fit entendre, était-il le produit de son imagination ? Longtemps qu’aucune bête effarée n’avait plus été tirée jusque là. Longtemps que le sang n’avait plus déferlé des caniveaux, ni tracé des arabesques sur le pavement. « Tu te dégottes un job et tu fuis ». Les mots résonnèrent à l’oreille d’Aron. À peine descendu du bateau cinq ans plus tôt il avait trouvé ce job : conduire les bêtes vivantes jusqu’à l’entrée de l’abattoir ou charrier les pièces débitées jusqu’aux voitures réfrigérées qui attendaient sur l’avenue. Il n’avait pas tenu deux mois. « Je n’ai pas traversé traverser l’atlantique pour ça avait-il crié un matin en se levant. » — Je n’ai pas traversé l’océan, essuyé deux tempêtes, mangé mes semelles pour me faire... me faire… bruler la cervelle pensa-t-il alors que la voiture redémarrait. Le visage de Blanche monta dans sa pensée et elle fut une lumière à l’intérieur de sa peur qui grandissait...

Codicille : commencé par le texte long, peiné sur cette première version. Le passage vers la nouvelle est venu « presque tout seul ». Joie de l’épure. Début de nouvelle ? Ou vrai début de roman… ? « long---court----court ! »

2. à distance


proposition de départ

À travers la vitre d’un hublot puis de dehors en retrait du canot de sauvetage ou bien d’un peu haut à 3 mètres d’une passerelle mais assez près pour entendre entre 18h la veille et 8h le matin de l’accostage presque à quai
Une bouche se meut au-dessus de l’épaule. À l’omoplate droite l’ancre sous la peau. Le dos s’écarte. Le visage extatique d’une fille. Le dos se déplie. Le corps nu de l’homme redressé. La fille sur la couchette a les cuisses ouvertes ; la robe relevée bouillonne autour du visage. Les seins deux œufs rougis dans l’échancrure du bustier délacé. Il se retourne. Il marche vers le hublot. Les lèvres de l’homme disent quelque chose. Il pousse la porte, quitte la cabine. C’est sur le pont. Soudain l’homme s’écroule. Convulsionne. La tête a basculé. Un bout de langue passe les lèvres. Il bave. Une fille, à l’autre bout du quai, une robe sale et un couteau, elle se presse titubante jusqu’au corps, se jette sur lui. — Aaaaaah ! Gémissements. Hoquets. Quand la fille se redresse il y a du sang sur sa robe. Ceux qui viennent de bâbord. Ceux qui viennent de tribord. Attroupement. « C’est elle ? « Elle quoi ? » « Tu te fais des romans, l’est pas mort, l’est Ivre. « « Quoi ? » « Des romans. Bourré, j’te dis. Saigne du nez, c’est tout ». Ceux qui tiennent quelque chose à bout de bras et rient. Un corps qu’ils tiennent par les bras et par les jambes qu’ils balancent comme on balance un enfant. Pour jouer. Hamac. Drap. Sac. Ça tangue. Rires. Ça danse. Ça swing. Ça joue. Mais le corps, ne rit pas. C’est un corps inexpressif avec une tête en bouillie. Font de grands mouvements de bras. De plus en plus. Plus haut toujours. — Oupla ! Oupla ! Oups ! À la hune. À la…—Oupla ! L’eau gicle. « Qu’il était pas mort ! Redis- le pour voir. Qu’il l’était pas quand on l’a balancé ? — C’est ce que je dis et sur ton ordre encore. » « Et tu vas crier ça partout Hein ? C’était jamais qu’une putain de charogne qu’aurait tout gangrené à bord. Une putain de vermine » « C’est ce que je dirai qu’on a fait. A terre je leur dirai. Ils me croiront. » C’est le plus petit qui porte le premier coup et le plus grand réplique violemment. La fille qui passe avec une seule chaussure. Sa bottine qui s’est prise dans une lame du pont. (Sa tête avait heurté l’aussière, ou était-ce un boulon au pied de la rambarde. S’était relevée sang au front. Avait tiré un mouchoir de sa manche, porté le mouchoir à son front. Repris sa course vers la passerelle.) Elle rattrape un petit groupe de femmes. Une au fichu de travers avec une grande douleur dans les yeux, un visage, de papier, jauni, tout froissé. La regarde. Une jupe en dessus de théière. Une boite en fer dans les mains. La regarde comme regarde une mère. Une vieille mère. Une qui a peur. Une mère. « Rien je te dis. Un peu de sang, c’est tout. Allez ! Il faut passer dans les premières, dit la fille avec une seule chaussure et elle regarde furtivement le sang sur son mouchoir.

D’abord des bouts d’images. Des vignettes, liées au fragment précédent (exercice 1). D’où voir ? D’où sans interférer ? Est-ce la distance physique qui permet l’objectivation ? Rétention de mots. Phrases courtes. Comme si aller plus avant dans l’image pouvait faire basculer le regard de l’autre côté, l’impliquer trop. Omniscient/objectif c’est quoi la différence ? Tentative de faire un seul bloc avec les vignettes

1. ils débarquent


proposition de départ

Elle s’avance claudicante ; cette chaussure perdue sur le bateau quand ils empruntaient la passerelle. C’est la troisième fille du rabbin que la fièvre a emporté : « Tu n’auras pas vu l’Amérique. ». Ciel bleu. Une mouette tournoie. Une mouette puis une autre et d’autres encore. Becs. Plumes. Chiures. Vigies batailleuses. « J’en avais jamais vu comme ça des oiseaux, je veux dire d’aussi près » Elles se bousculent, affamées. C ‘est pourtant pas un chalutier qui accoste, ce matin de mai. Il est onze heures. Le soleil brûle. On brêle les passerelles au quai. « Parait qu’en Amérique les oiseaux de mer y mangent la chair humaine. » Elle s’avance, son pied nu. « Que tu foulerais un jour la terre d’Amérique » C’était le rêve du père, rejoindre ce Samuel de Brooklyn, un vague cousin - Samuel comment déjà ? - qui avait fait fortune « Je ne peux pas aller avec une seule chaussure, ni pleurer, ni remonter le courant à la nage. » Le père il n’aura pas vu l’Amérique. « Esther ! Hannah ! Deborah ! ». La robe noire juponnée comme sur les gravures anciennes, la mère en dessus de théière. La mère avec son fichu noué de travers et sa boite de gâteaux secs - c’est son offrande à l’Amérique - pleins de cannelle et de sucre les biscuits, avec un soupçon de poivre. Les biscuits de la mère qui se conservent plus d’une année dans une boite en fer - menue monnaie qui s’émiette. Le corps plongé dans l’eau ; le fracas d’une pierre ; le chapeau qui avait tournoyé. Le chapeau qui n’avait pas suivi le corps du père lesté de chaines. Dans la file de visages froissés (des pétales, des fleurs tous ces visages) ; d’yeux écarquillés, de cils brûlés, de silhouettes amalgamées gris poussière. La peau salée. Eux tout serrés qui étirent leurs sourires — ils l’avaient appris sur le bateau ce sourire d’affiche, ce sourire d’Amérique en trois couleurs. Les enfants crayeux dans leurs langes suçotent leurs doigts. Quelques-uns étaient morts pendant la traversée, des petits anges empaquetés et jeté à la baille. Et celle qui avait sauté, une espagnole avec des grappes de boucles couleur de raisin rouge, avec sa bouche de quinze ans, Carmen ou Maria « C’est comme ça qu’elle s’appelait ? « Quand tu sais pas tu prends les noms les plus courants. ». « Même pas une fleur à lui jeter » « Tu l’imagines sa vie ? ». « Une fille des rues, qui a sauté par dessus bord, on s’en moque tu crois pas ? ». Elle avait laissé un châle, une robe, un livre, une bague, sur le pont. Rachel avait tout ramassé. « La juive en fera son petit profit. » « Disent que là bas tout se vend. » « Une juive, et, tout se vend. Même les livres du père tu verras qu’elles finiront par les vendre, même les gâteaux amères elles les vendront. » C’est le grand avec sa casquette crasse qui le dit. « Qu’on dirait une brioche qu’aurait pas levé sa casquette , et sa tête rectangulaire » Un Polonais. Il serre son nourrisson plein de cheveux né au milieu de la mer, son premier — sûr qu’il est fier. Les deux en habits verts, qu’on dirait de sortie à l’opéra, des italiens de Rome — là ! Juste devant les filles du rabbin, leurs doigts soudés. Pauvres mais d’un chics qui interloque. « Amore » leurs lèvres bleues (le froid, les baisers) « Amore », 40 ans à eux deux. Une lune de miel migrante avec des creux d’eau à vous arracher le cœur. Il y avait eu cette tempête. Combien s’étaient penché au bastingage. Combien vomissaient par dessus bord ? Blanche avait tenu bon. Blanche avec son carnet - même là dans la file qui s’égrène sur le quai elle dessine - Blanche sur le pont, qui dessine, avec le soleil à pic. Blanche qui dessine de mémoire dans l’obscurité d’une cabine de troisième classe. « La française. Elle aussi c’est sa lune de miel ». Blanche qui partait pour l’Amérique avec son mari américain. Un photographe, grand comme un arbre, venu faire la guerre en Europe. « Terre ! » « On y est ! » Blanche est enceinte. Quand elle sourit on voit ses gencives. Les dents de souris de Blanche. Premiers pas et ce léger tournis. Premiers pas « Oui j’ai le pied terrien, pas vous ? » Voilà qu’il crie qu’il est médecin, « Doctor » Il brandit le diplôme, il crie et celle qui marche à ses côtés qui sait qu’il faut sourire et qui ne sourit pas. Sa ribambelle d’enfants comme des breloques cousues à sa robe « Trop d’enfants. Trop. À vomir sa vie » Sa robe noire déchirée à l’ourlet ; sa poitrine de lait, menue. La femme du doctor qui sait recoudre les plaies et cache ses ongles rongés aux gardiennes qui regardent sous les cheveux.

Il faudrait pouvoir atteindre l’omniscience des anges dans les ailes du désir de Wenders : surplombante, contigüe… Et reprendre chair, entrer dans la matière, se froisser les os.


page proposée par Nathalie Holt
Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait
1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 2 août 2020.
Cette page a reçu 629 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Ajouter un document