le roman d’Huguette Albernhe
Originaire des quasi-bords de l’Étang de Thau, études littéraires suivies d’une carrière d’enseignant-chercheur à Montpellier et deux ans à Paris.

Contentement constant pour cette double pratique. En 2018, en m’inscrivant à l’atelier d’été de François Bon, j’ai découvert à un âge mûr le plaisir de devenir à mon tour une élève, une apprentie en écriture fictionnelle. Un état jubilatoire m’accompagne depuis et je participe à tous les ateliers. J’accumule des textes, des lectures, m’imprègne de l’approche riche et originale de la littérature proposée par FB. Mon désir profond : parvenir à l’écriture d’un roman ou d’un recueil de nouvelles.

J’aime la littérature, la musique et la peinture, j’aime les différentes approches du rêve, j’aime l’amitié et le bon vin ! J’aime la nature. Je n’aime pas les Big pharma, Big-politiques. Je n’aime pas l’hypocrisie et le cynisme.

9. bleu-rêve


proposition de départ

décor

Dans un pays bleu, durant une nuit bleue, un train bleu, une valise bleue dans le wagon 7 déposée au-dessus de sièges recouverts de velours bleu. La fenêtre est fermée et ne peut être abaissée, elle laisse pénétrer les rayons de la lune pleine qui offre des reflets changeants dans tout l’intérieur, à l’image de lucioles, et feux follets, des lueurs plus sombres surgissent venues on ne sait d’où, ombres d’arbres et de maisons peut-être, combat de lumières et d’ombres. Le wagon est animé de soubresauts, la valise glisse, tombe sur la moquette bleue, s’entrouvre en libérant vêtements et chaussures aux mille nuances de bleu. C’est le bleu-rêve qui domine.

trois personnages

la jeune femme aux yeux bleus

La jeune femme aux yeux bleus maquillés et habillée toute de bleu, dans le coin du wagon, la tête penchée sur le côté droit, le dos rond malgré son jeune âge, un mouchoir dans la main gauche, pleure en silence. Ses joues brillent et se mêlent aux lueurs de feux follets. Que de tristesse ! Elle pleure, pleure encore sans discontinuer. Ses épaules sursautent, des spasmes s’installent, ses larmes sont bleues et dessinent des lignes bleues sur son visage transformé en masque animé. Encerclée dans le combat des lumières et des ombres, elle trouve peu à peu sa place. D’abord passive et sidérée, elle se redresse, choisit son camp, sèche ses larmes, regarde avec aplomb la nuit noire au dehors, les arbres et les maisons qui défilent, les lumières intermittentes, elle s’en sortira coûte que coûte, ses forces intérieures palpitent puis grondent, son visage s’éclaire et efface sa pâleur. Elle se redresse pour toujours.

la mygale ornementale saphire

D’une boîte contenue dans la valise bleue propulsée au sol et toutes deux entrouvertes, une énorme araignée, une mygale ornementale saphire de l’Andhra Pradesh en Inde, très rare se libère. Fascinée par le wagon bleu dans lequel sa couleur se confond, elle sort sans se hâter de sa boîte, la chute l’a un peu étourdie, elle reprend ses esprits. — Vais-je m’installer ici ? Moi araignée arboricole je me demande ce que je fais là ! Y-aura-t-il des insectes, des lézards et des grenouilles dans ce luxueux compartiment ? Le bleu environnant m’enchante, me met à l’abri, je vais choisir le coin le plus tranquille pour élaborer ma toile, pour me reposer, car j’apprécie le balancement souple surtout dans ce train et après un si long voyage en avion¬ —. Elle grimpe sur parois, sièges, s’accroche où elle peut et se retrouve perchée au-dessus des porte-bagages. Là, elle s’attelle à l’ouvrage, émet de son abdomen un fil de soie unique, le fil principal qui va s’accrocher au-dessus du porte-bagages près de la fenêtre. À partir de là elle se laisse glisser vers le sol pour former un cadre en forme d’Y, elle attache ensuite des brins comme des rayons d’une roue et tisse par-dessus une spirale puis à partir de cette spirale elle en tisse une autre plus tendue en soie gluante, elle est satisfaite de sa réalisation d’architecture avec trente mètres environ de fil. — Je ne sais pas ce que je vais devenir, mais pour l’instant je vais me balancer sur ma toile. On pourrait me considérer comme l’estampille du train bleu.

l’adolescent

1965. J’ai 17ans et encore en vie c’est un miracle. Je voulais absolument connaître le train bleu, ses wagons bleus. Je viens de m’asseoir douillettement à l’instant, je caresse le velours bleu, j’essaie de capter les bonnes vibrations de tous ces bleus variés qui m’entourent. Dehors il fait bien noir, je vais attendre les lumières de la ville prochaine, je n’ai pas envie de lire, car j’ai l’impression que je dois rester attentif uniquement à ma place ici dans ce wagon dont j’ai tant attendu la rencontre. Je ferme les yeux, plonge dans une rêverie, des visions étranges s’emparent de moi, je laisse mon corps assis et m’élève au-dessus du sol, un aigle s’approche de moi et je m’envole avec lui, puis je reviens intégrer ma forme, j’ouvre les yeux tout éblouis encore de ce voyage céleste. Y aurait-il d’autres mondes ? Des mondes invisibles qui affleurent parfois. Je ne sais pourquoi, mais je me sens rassuré, même si je le sais ma vie sera très, très courte. Ce train bleu, qui pourra l’arrêter ? Je vivrai tant que je serai emporté dans sa course et comme je n’ai vu ni conducteur ni contrôleurs, j’imagine qu’il ne s’arrêtera jamais.

Choix du texte où le bleu, récurrent dans mes textes est là particulièrement dominant. Les couleurs du spectre bleu me fascinent. Sorte de voile onirique. Le premier personnage, une jeune femme, a un chagrin d’amour, le deuxième est une araignée, l’image a surgi à cause de la valise entrouverte, étrange elle-même par sa couleur, j’ai complété le contenant en pensant qu’elle appartenait à une biologiste et arachnologue, alors j’ai recherché s’il n’existait pas une araignée bleue et je l’ai trouvée, la seule qui existe ; enfin dans le dernier texte j’ai pensé à un adolescent qui aurait la maladie bleue mortelle jusque dans les années 1970 où des opérations ont été entreprises avec succès.

8. dans un pays bleu


proposition de départ
extérieurs

Venise, loin, loin des rassemblements, des cohues, une petite place sans nom, oubli. Un puits occupe le centre, trois ruelles en rayons. Puits désaffecté aujourd’hui, vestige du recueil vital des eaux de ruissellement de pluie. Il est peu décoré, un puits très ancien donc, subsiste à ses pieds la coupe creusée dans la pierre pour donner de l’eau aux chats dévoreurs de souris vecteurs de la peste. Il conserve sa place centrale, il ne travaille plus mais il règne toujours. S’asseoir sur la margelle, en position légèrement relevée, observer les ruelles, les sols aux bigarrures noires, grises et blanches, puis apprécier les couleurs délavées des façades, suivre les chemins dessinés en labyrinthes, écouter le cri des mouettes, caresser la margelle lisse de marbre, contempler une toile d’araignée, l’araignée est absente, l’œil se pose tout à tour sur chacune des lignes, et croit parcourir les siècles.

En mai. Pour atteindre la forêt de mélèzes, un chemin étroit bordé d’un côté par un talus recouvert d’herbes et de gentianes, polentillas, œillets et centaurées, parcourus avec hâte par des insectes de toutes tailles et couleurs. De l’autre une rangée d’arbustes protecteurs, rosiers sauvages, cerisiers, le ravin est juste derrière. Sur la droite un rocher à faces multiples, plusieurs dardent une pointe agressive, une seule d’entre elles offre une surface lisse et veinée face au panorama grandiose qui se décline en lignes parallèles, sinueuses et bleutées dans des transmutations infinies. Découverte rare de ce lieu de pouvoir et de mystère. Pourtant il suffit presque de s’asseoir et de fermer les yeux. Transmission de visions indicibles. Une route sombre défile à grande vitesse puis sensation de survol au-dessus des montagnes, un rideau de lamelles qui se replient et découvrent un ciel d’un bleu céleste. Au-dessus, bien haut, des aigles maîtres des lieux construisent des parcours énigmatiques et sonores.

Un sentier entouré de haies de buis et de fougères conduit au plateau à 850 m d’altitude. Des roches balsamiques aux formes humaines, gardiens du lieu, accueillent ou repoussent les curieux. La falaise couleur d’éléphant est à leurs pieds. Une ouverture d’espace devant eux, un horizon de bleus pastel à outremer. Deux monts se rejoignent dans leurs bases et forment un grand V. Le vert de la végétation est intense, des chemins tels des serpents parcourent les versants. Aucune habitation n’est visible. Aucune trace humaine. Au-delà, des monts se succèdent en lignes parallèles, à des altitudes variées. Tout au fond les reliefs se confondent avec le ciel. Un halo les enveloppe tel un manteau de mémoire tissé de fils subtils engendrés par la vibration des contemplations portées tout au long des siècles. Le vertige s’empare du regard, le happe et ne le rend pas. C’est le pays bleu.

De nombreux arbres, pins, cyprès et oliviers ont trouvé leur place dans ce jardin méditerranéen semi-entretenu. Une liberté sauvage. Près d’une haie de bambous, un tilleul très haut, domine l’entrée, tel un géant qui accueille ses hôtes à bras ouverts surtout à partir du printemps lorsque sa frondaison explose puis ses senteurs de miel. Arrêt non imposé, station méditative et olfactive, régénération des forces alanguies. Les abeilles bourdonnent en se délectant du suc de ses fleurs. À ses pieds un bassin en forme d’infini, laisse deviner son eau claire entre les nénuphars qui accueillent tous les soirs d’été les grenouilles et leurs cris d’amour. Des poissons rouges illuminent de rouge les espaces mobiles entre les fleurs. Un banc de pierre, vestige d’une tombe romaine, peut-être une légende, bosselée, usée, accueille chats, oiseaux et rêveries. En automne, les feuilles jaunissent, rougissent et virevoltent couvrant le passant d’un habit de feu, l’hiver, il faut lever la tête, parcourir la multitude des branches et s’élever vers le ciel froid et bleu.

intérieurs

Modeste chambre, vieillotte, à la limite du salubre, pas de fenêtre, fréquent dans les maisons vigneronnes du sud. Chambre avec deux entrées, une sur une autre chambre, l’autre sur le vestibule ainsi nommé dans la région, correspondant à un grand hall. D’un côté il faut taper avant d’entrer mais de l’autre c’est la porte de la liberté. L’ouvrir discrètement la nuit à la faveur de la sonnerie claquante, chaque heure, de la vieille horloge en bois peint pour atteindre l’espace où des rendez-vous avec d’autres occupants des chambres du nord peuvent s’organiser, pour jouer aux cartes, fumer, boire en faisant le pari du silence. Accès à la salle à manger par un couloir fermé des deux côtés lui aussi. Volets à peine entrouverts pour protéger le nid d’hirondelles. Un escalier étroit en colimaçon conduit au grenier où s’accumulent armoires démontées, coffres, cartons de vaisselles, corbeilles de jouets et livres, chaises à trois pieds, strates d’objets de diverses époques de divers membres du lieu. Mémoire engrangée, empoussiérée, momifiée.

Dans un pays bleu, durant une nuit bleue, un train bleu, une valise bleue dans le wagon 7 déposée au-dessus de sièges recouverts de velours bleu. La fenêtre est fermée et ne peut être abaissée, elle laisse pénétrer les rayons de la lune pleine qui offre des reflets changeants dans tout l’intérieur, à l’image de lucioles, et feux follets, des lueurs plus sombres surgissent venues on ne sait d’où, ombres d’arbres et de maisons peut-être, combat de lumières et d’ombres. Le wagon est animé de soubresauts, la valise glisse, tombe sur la moquette bleue, s’entrouvre en libérant vêtements et chaussures aux mille nuances de bleu. C’est le bleu-rêve qui domine.

Au premier étage, de la maison, atteint par un escalier en bois foncé et lisse, surgit un hall aiguilleur vers trois directions une à l’est, une au sud et une à l’ouest. Sur les murs un attrape-rêves, une photo de Bob Marley, une reproduction de Patinir. Au bout de chaque couloir une pièce, un bureau à l’est, une chambre à l’ouest et un séjour au sud, que des belles lumières ! La chambre est fonctionnelle, un lit, un fauteuil, une petite table chargée de livres. Le bureau, on y rentre à peine, des étagères partout gorgées de livres, une table de travail sur laquelle il faut rechercher un petit espace de libre, des disques par terre, des bibelots, des statuettes et des plantes grasses dites succulentes. Le séjour beaucoup moins désordonné, est un espace accueillant, fauteuils et canapés attendent les amis, des lampes partout, des livres. La cuisine est tout à côté, un certain désordre y réapparait, le frigidaire est plein, et des étagères regorgent de pots de miel, confitures et conserves-maisons. Taper trois fois avant d’entrer puis s’installer ! C’est la devise.

Un refuge de montagne inoccupé, une nuit tempétueuse, des bouteilles d’alcool englouties la veille par des chasseurs tonitruants, empilées dans un recoin libérant des relents de mauvais vin, des cartouches sur la table jonchée de papiers gras et malodorants, la cuisine est en désordre, plats cassés au sol, verres renversés, restes de nourritures inidentifiables, couteaux épars. À l’étage le dortoir est sans-dessus-dessous, chaises pieds en l’air, matelas désolidarisés des sommiers, odeurs pestilencières, traces de sang sur le lavabo, chaussettes éparses, dents de peignes entremêlées de cheveux moribonds, petite fenêtre fermée, fine pellicule de protection, aucune lueur réconfortante ne la transperce, maison de bois jouet du vent et des forces obscures.

Des images, des rêves, des souvenirs, des extrapolations, se sont cristallisés en des sortes de petites pierres qui titillées par la consigne ont produit tant bien que mal ces textes brefs.

7. ton soulier à bout ferré


proposition de départ

Elle saute les nombreuses marches d’escalier de sa maison isolée, court dans la forêt, mouvements de gymnastique insolites, dans le collimateur la disparition de l’intrus de son ventre inhospitalier. À trois mois de ta vie intra-utérine, tu subis ce grand choc. Grossesse non désirée de ta jeune mère italienne, immigrée dans le sud de la France, mariage sans amour. Stratégie pour se libérer d’un employeur brésilien, prédateur débauché autoritaire. Mais tu t’accrochas, refusas ta disparition et un matin de juin 1937, la lumière du jour t’émerveilla aussitôt. Aujourd’hui encore, dans la dernière partie de ta vie, en montagne, Pierre, prénom choisi par ton père, signe de ta résistance, tu marches chaque jour, contemples les effets des lumières changeantes qui refaçonnent sans cesse les paysages. Ce matin, tu te lèves, le dos courbé, prend ton café, redresses progressivement les anneaux de ta colonne vertébrale, et pars dans la montagne située à 200 km du village perché où enfant solitaire de cinq ans, tu regardas la guerre. Ton père en fut exempté pour raisons de santé. Hostilité des voisins, un planqué ! Leur fils unique, mort sous un obus. Ta famille recueillit en 1942 un couple juif ukrainien pendant un an. Tu t’en souviens bien sûr ! Tu découvris la richesse d’un monde inconnu. Le couple cultivé, apporta des livres dans sa fuite et l’homme, horloger-bijoutier habile de ses mains t’apprit le fonctionnement de mécanismes complexes. Aujourd’hui tu fabriques avec lui une table en bois, prends des mesures, te blesses l’annulaire gauche et regardes sans crainte couler le filet de sang. Dîner de peu comme chaque soir. Maintenant tu écoutes avec émerveillement le conte relaté par la jeune femme. Tu t’échappes dans des mondes à la violence troublante, aux exploits démesurés, aux bains de peur, aux épreuves affrontées et surmontées puis à l’équilibre retrouvé. Le jour tu sors peu, car tu préfères rester en compagnie du couple. Une année entière mission périlleuse, à presque six ans tu fus chargé de signaler la présence inquiétante de la Gestapo rôdant dans les parages, d’informer de son arrivée imminente, en criant le nom de Cunégonde ou de Mireille, codes d’alarme. Tu viens à l’instant d’appeler de ta voix la plus forte possible — Cunégonde, viens-vite —. Le couple haletant court se cacher dans la forêt de châtaigniers toute proche. Tu regardes de tous côtés, redresses ton petit corps d’enfant malingre, tu n’as pas besoin de petits soldats, pour jouer à la guerre, tu as tout proche de toi un petit bouclier qui te rend invincible et une épée en bois. Tu t’en empares, tu as très peur, ils tirent des coups de fusil dans le tas de paille derrière la maison, à la recherche de fugitifs qui ont été dénoncés. Le couple caché a juste eu le temps de partir. Tu trembles, te réfugies dans les bras de ton père attentionné et protecteur depuis le premier jour. Oreilles douloureuses, respiration coupée, tu cours vomir dans une cuvette. Plusieurs épisodes semblables se produisirent. Ainsi, à six ans tu commenças à aimer les livres et à intérioriser à jamais une peur, une angoisse de la mort toute proche. Cette nuit, à la fenêtre tu étouffes, c’est ta première crise d’asthme, tu essaies d’aspirer l’air frais, tu es pâle, appelles en vain tes parents, leur chambre n’est pas au même étage, ils ne t’entendent pas, tu crois mourir comme le héros blessé du conte, mais tu reprends espoir, sauvé seras. La crise se termine, tu te rendors, épuisé. Scolarité chaotique. Plus tard, tu t’en félicitas, car tu passas ton temps à dévorer les livres et à peindre la montagne et des personnages mystérieux. Des années de lycée difficiles à cause de ta maladie, tu lis toujours beaucoup, réussis tes études. À vingt-cinq ans, déterminé à faire une thèse, en littérature comparée, deux auteurs, un Français, un Italien, tu t’installas pendant un an à Florence. Fréquentation assidue de la bibliothèque nationale, flânerie en ville et à Fiesole, vie dans la pension de la Marquise dei Pepi ruinée et contrainte d’accueillir des pensionnaires. Peu de chauffage l’hiver, repas frugaux, mais rencontres enrichissantes. Décembre, tu travailles tous les jours à la bibliothèque. Le chauffage est en panne, tu grelottes, tu descends boire une china calda au café pour te réchauffer. Tu retrouves la belle brune, si sensuelle qui t’a accueilli un soir dans son lit à la pension. L’étudiant en architecture dont la fille de la marquise, grande blonde glaciale est amoureuse, te rejoint. Tu fais une course avec lui dans sa petite Fiat Cinquecento qu’il conduit comme une Formule 1. Tu prends un café avec l’étudiant américain qui a découvert les archives pour sa thèse après un an de dur labeur, sa bourse épuisée. Il travaille sans relâche avec un emprunt qu’il mettra des années à rembourser. Il fera carrière à Yale. Toi à Paris. Tu retournes à la bibliothèque, une séduisante étudiante s’assoit à côté de toi. Fuite de toute concentration, mots échangés, projets de ballades évoqués, tu es heureux aujourd’hui, de nouvelles idées explosent, un lourd problème théorique est résolu, ton intelligence vibre dans un infini que tu convoites. Un léger flirt, rien de plus à ton grand regret ! Elle vient de frapper à ta porte, tu es prêt, bras dessus bras dessous vous allez à Volterra visiter le musée étrusque et voir l’Ombra de la Serra. Tu espères encore l’attendrir et ressentir la même émotion qui te fit trembler à l’école communale du village natal, Raymonde, un flirt enfantin âgé de sept ans comme toi, qui dût être opérée de l’appendicite, tu l’imaginas sous les fers chirurgicaux et dans d’atroces souffrances. Tu pleuras et fus inconsolable, la reverrais-tu ? Tu es triste. Elle revient enfin, s’assoit à côté de toi. — Tu m’as manqué, lui dit-elle. Tu lui prends la main et y déposes un timide baiser. Vous êtes en classe maintenant, la maîtresse demande aux élèves de former les lettres écrites sur le tableau à leur tour sur leur ardoise pour pouvoir écrire plus tard leur nom. Toi grâce aux réfugiés juifs sais déjà écrire ton nom, alors tout fier tu l’inscris et attends les félicitations. La maîtresse passe dans les rangs, tu montres ton ardoise et contre toute attente elle te réprimande, consigne non respectée — au piquet, à genoux — dans un tas de poussière ! Hilarité de tes camarades, humiliation assassine. La rage monte en toi, quand autorisé tu regagnes ta place, elle va bientôt passer dans les rangs à côté de toi, voilà elle est là, l’œil vif tu lui assènes un coup de ton pied droit armé d’un soulier à bout ferré ! Éviction de l’école le restant de l’année. Aujourd’hui, tu as quatre-vingt-trois ans et es toujours prêt à te rebeller contre les institutions, les gouvernements, certains médeçins… Tu portes toujours une chaussure à bout ferré invisible et apte à la protestation violente. Aujourd’hui, tu pars aider une amie handicapée depuis son AVC, et l’amènes voir le coucher du soleil. Tu fais les courses, en vieil homme moderne, ta femme t’attend, elle prépare le repas. Rencontre amoureuse bien des années en arrière puis séparation puis retrouvailles. Elle dit que tu peux avoir des piquants à l’extérieur dans les situations qui t’horripilent ou face à des gens sans profondeur, mais que toujours ton cœur est tendre à l’intérieur. — Pierre, je t’attends, viens t’assoir sur la terrasse, le café est prêt, le livre attendu est arrivé ce matin, observe les mélèzes, ils sont particulièrement beaux cette année. — Leur regard est empreint de mélancolie, combien de temps leur reste-t-il à passer ensemble ?

Je suis partie sur un —il— et j’ai tout repris ensuite par un —tu—, effet d’une plus grande proximité et influence de la lecture émouvante de Lambeaux de Charles Juliet.

Les passages du passé simple au présent et réciproquement, ces jeux verbaux reflètent les possibilités de variations de perception du temps, la distinction entre des souvenirs rapportés certains reconstruits et d’autres des remémorations. Sujet majoritairement non fictif ! Appui sur des éléments épars, égrenés par lui tout au long de sa vie de vive voix. Ce texte sans vraiment le décider au départ les a peu à peu rassemblés selon un montage non chronologique et enrichi par le jeu verbal.

6. de bric et de broc


proposition de départ

Vues du ciel tu vois bien, ce ne sont que des fourmis plus ou moins agitées. S’approcher c’est commencer à les différencier, zoomer cela peut donner envie de les nommer !

Une d’entre elles est identifiée sous le nom de Nemo. Il semble bien que certains noms opèrent une influence évidente. C’est le cas de ce Nemo. Celui qui vit dans mon quartier, a 20 ans et se laisse couler dans le sens latin de nemo-personne, depuis toujours il se perçoit en non-personne. Dès la naissance, rejet de sa mère, mais choix d’attribuer elle-même le prénom, en logique implacable choix de Nemo. Dans sa famille d’accueil, il n’était pas le seul ils étaient quatre, tous du genre costauds et batailleurs, il a passé un grand nombre de jours dans son coin recroquevillé, silencieux et absent. Plus tard à l’école, toujours assis au fond de la classe, oublié des profs et de ses camarades, il baissait la tête et quand on lui demandait quelle était la couleur de ses yeux, il ne savait répondre. Habillé toujours en gris, à peine si on l’apercevait. La seule couleur que son pantalon arborait parfois était celle du bleu denim. Aucune lumière ne se dégageait de lui. Un jour, un prof plus ouvert et attentif, fit une tentative pour le sortir de son enfermement, il eut l’idée d’évoquer et de lire à haute voix un des épisodes fameux de l’Odyssée lorsqu’Ulysse, dénommé Nemo par le cyclope Polyphème, a pu lui crever son œil, les autres cyclopes étant abusés par le sens de ce nom « Qui t’agresse ? Nemo ! » Le jeu de mots permit d’éviter le renfort des autres cyclopes, qui crurent alors leur congénère devenu fou, étant attaqué par « personne ». Ulysse put ainsi fuir l’île des cyclopes avec ses marins. Un autre jour il lut plusieurs pages des Vingt Mille Lieux sous les Mers et les aventures du capitaine Nemo puis dans un registre plus morbide un ami évoqua le Nemo une des signatures de Jack l’Éventreur dans certaines de ses lettres. Enfin en cours de philo une enseignante évoqua et analysa le héros du film Mr. Nobody au prénom redondant de Nemo et de ses multiples vies ? Rien n’a jamais abouti, il s’est toujours ressenti sans identité, lorsqu’il se retrouvait parmi les humains. Le seul endroit, espace où il se sentait bien, c’était en forêt, seul, il fusionnait avec la nature, se sentait arbre, insecte, animal sauvage, nuage, il n’avait pas besoin de s’éprouver comme quelqu’un. Pas d’ego, Nemo lui allait comme un gant bien ajusté, une seconde peau assimilée à la première.

Quand Gabrielle écrit et évoque même de loin des épisodes de sa vie passée ou présente, elle a recours au pronom personnel elle, impression de mise à distance pudique et potentiellement tremplin d’explorations plus grandes et plus universelles. Comme un tout à gagner. Ne pas s’attribuer de nom, c’est comme ne pas utiliser le je, elle se met à distance et c’est elle sans être elle. Le je, lui, travaille, sue et déprime ! Elle, extrapole, elle invente, elle rajoute, elle soustrait, se donne des audaces, sublime ses actes ou les dévalorise, enfin dans sa marmite secrète et intérieure elle fait ses mélanges, après des opérations de broyage, concassage auxquelles elle tente d’ajouter parfois un peu de piment. Au fait son nom patronymique est Enherba. Intéressant car elle vient juste de découvrir le sens du verbe « enherber » semer de l’herbe sur un terrain ! Elle trouve que ce nom lui sied bien car elle aime l’herbe et la terre et se reconnaît donc dans son patronyme bucolique.

Que faire ? Elle choisit de ne pas se nommer, ce n’est d’ailleurs pas la peine puisque c’est elle qui écrit, raconte, elle sera elle tout en se sachant intérieurement définie devant un champ de possibles, qu’elle explore en avançant, en reculant, en revisitant, en se remémorant, et verra que suivant le moment elle pourrait adopter des noms et prénoms différents : tantôt Gabrielle, tantôt Ève, tantôt Marceline, tantôt H. Elle est comme en transformation permanente, métamorphose, opérées sur une basse continue, le socle qui supporte une myriade d’échafaudages explorés dans le travail d’écriture.

Revenons aux fourmis humaines. Indifférenciées d’abord, nommons-les chacune Nemo, « personne » en latin, première étape, ça convient, une myriade de personnages est créée, mais aucun n’émerge encore, il n’est personne, on ne sait rien de lui, pas d’histoire, pas de perspective, ça convient, le personnage existe potentiellement, il peut être créé. On pourra plus tard lui ou leur donner un nom. Mais pour cette opération il faudra définir des contextes, des écosystèmes. On pourrait décider du prénom de Nema. Nema existe en latin, mais n’a rien à voir avec Nemo sinon par les sonorités. Il signifie fil, tissu, trame. Idée intéressante à associer à ce prénom, un être est comme un texte fait de fils, de trame, de réseaux de sens multiples en quelque sorte. Comme textus qui signifie la même chose. Il est plus plaisant à l’oreille de se nommer Nema plutôt que Textus !

Que serait un pays, un monde avec des habitants qui ne porteraient pas de nom ? Dans un roman c’est possible, mais périlleux.

Si elle décidait de choisir quelques personnages elle pourrait puiser dans cette première liste. Par ordre d’apparition :

Yves Foibonne (Yves Bonnefoy), elle croit l’avoir rencontré un jour de mai un peu brumeux à un croisement en pleine campagne, il hésitait comme elle, allait-il prendre à gauche, à droite, quelles en avaient été les conséquences ? S’étaient-ils rapprochés de leur arrière-pays ?

François Beauregard descendant d’un châtelain cévenol au regard torve. C’est étrange car du haut de sa tour la vue panoramique et grandiose sur les Cévennes aurait dû l’élever un peu et l’amabiliser !

Famille Lebleu, dans la famille Lebleu il y a le père, la mère, la grand-mère, le grand père, le fils et la fille ! Ils sont teinturiers de père en fils, de mère en fille. Pastel, indigo autrefois et teintures synthétiques aujourd’hui. Curieusement suivant la lumière du jour leur peau a des reflets bleus.

Céleste de Bleufrance, une femme de la grande bourgeoisie textile de Roubaix dans les années 50, femme donneuse de leçons de maintien et d’habile hypocrisie. Elle organisait des rencontres d’amis triés sur le volet, un juge, un homme d’affaires, un avocat et leurs épouses respectives, des couples toujours avides d’échanges sournoisement organisés, l’air de rien.

Jules Bleugivré, un homme froid et condescendant. Un expert-comptable qui savait faire à grande échelle ce qu’elle n’arrivait pas à accomplir à petite échelle, son budget familial.

Lise Indigo, une historienne juive polonaise, légère, subtile, espiègle, marquée par une enfance errante pendant la guerre de 40 entre la Pologne et le Midi. Elle est en train d’écrire ses mémoires après avoir travaillé sur celles des Indiens d’Amérique.

Jean Bleupersan , le séducteur, enjôleur, baratineur, un départ forcé d’Iran à l’âge de onze ans, une intégration réussie, mais un malaise permanent, une difficulté à s’apaiser, des échecs nombreux auprès des femmes après des premières phases toujours euphoriques. Un art subtil pour utiliser les mots enjôleurs qui au final s’avèrent bien baratineurs et vides, rien derrière, une apparence seulement de tendresse.

Marion Bleusaphir, femme d’affaires solide, sensible, aux yeux bleu saphir, sûre d’elle, de sa séduction et de sa bien-pensance.

Cedric Bleupaon, homme prétentieux, narcissique, un seul souci, sa personne, les autres sont des faire valoirs, des instruments au service de son bien-être, de sa valorisation.

Eric Bleuacier, homme dur, cynique, il a fait beaucoup de dégâts dans son entourage familial et professionnel.

Juan Bleumaya, archéologue et chamane, un homme subtil, qui surprend par sa connaissance des Aborigènes d’Australie et de l’énergie vitale du dreamtime.

Ariana Bleuazur, écrivaine et photographe, aux yeux bleu azur, subtile et espiègle.

Celdric Bleunuit, dessinateur, observateur des étoiles. Un homme issu de la campagne a propulsé dans l’informatique. Mais son amour du cosmos et du dessin lui ont fait aménager un atelier où il aime se retirer et où il est enfin vraiment lui-même.

Justine A. aurait rêvé de rencontrer Brisavion (Boris Vian), elle était trop jeune pour cela, mais elle a choisi de donner le prénom de Chloé à sa fille, pour ses sonorités pas pour son destin tragique, cela va de soi. Plus tard, elle a eu la chance d’être en contact avec une personnalité dont elle taira le nom. Auteur, passeur de littérature, chanteur improvisé, musicien, il a l’art de secouer les esprits, de les libérer de quelques scories et de les ouvrir à des pratiques et explorations littéraires selon un art très subtil ! Elle aurait aimé aussi rencontrer Gregor Repéret (Georges Perec) et Jacobus Abaquès (Jacques Roubaud)

Divaguer sur le nom de Nemo, mettre les noms à l’envers, histoire de leur jouer des tours, mélanger le maximum de lettres qui les composent, faire des anagrammes, inclure dans le nom différentes nuances de bleu, une couleur dont elle est amoureuse.

Une fois les noms écrits un personnage commence à se dessiner.

Appui aussi sur quelques personnages réels.

5. belle nuit ce soir


proposition de départ
1

Nuit noire, hâte d’arriver, portail du jardin en vue, elle le bipe, il s’entrouvre, la voiture avance à petits pas, elle en sort sans claquer la porte, monte l’escalier extérieur avec difficulté, a du mal à relever un pied après l’autre, atteint la porte d’entrée, cherche sa clé au fond de son sac, aujourd’hui elle met la main dessus sans peine, elle ouvre la porte, fait le numéro de l’alarme, se trompe, grimace, rattrape son erreur et se rend à la salle de bains avant d’enfin se coucher. Miroir impitoyable, traits tirés, yeux cernés. La journée a été longue.

2

Belle nuit ce soir, la pleine lune inonde de lumière toute la rue, elle est sur le point d’arriver après ce long voyage qu’elle attendait tant ! Elle sourit en découvrant l’énorme tilleul qui encadre l’entrée. Elle attrape le bip qu’elle prend soin de laisser à la même place, l’actionne, le portail s’ouvre comme par magie, si son grand-père était encore là il serait stupéfait, la voiture s’avance silencieusement, les portes ne claquent pas, bagages délivrés, elle prend le temps d’une grande respiration, monte les marches de l’escalier extérieur après s’être emparé de la première valise, il faudra redescendre et remonter, mais tout lui paraît si léger, elle sourit une fois encore à la nuit, aux notes subtiles et miellées du tilleul qui embaume, retrouve sa clé placée dans la petite poche de son sac, ouvre la porte, tape le numéro de l’alarme et pénètre avec joie dans la maison qu’elle affectionne tant.

3

Nuit sombre et orageuse aujourd’hui, tonnerre tonitruant, le graphisme lumineux des éclairs découvre des réseaux invisibles, arrivera-t-elle avant les trombes d’eau ? Les premières gouttes surviennent, claquent sur le pare-brise, sa rue enfin, la nuit noire s’illumine soudain d’un éclair propice juste devant le portail, comme le tournage d’une scène sous les projecteurs, elle trouve son bip, l’actionne, il ne répond pas, elle réessaye en vain, l’orage a coupé l’électricité générale, ouverture impossible, attente forcée elle ne pourra pas rentrer chez elle pour enfin se reposer, personne à la maison en ce moment, le visage sombre, le regard accablé, elle émet un juron, repart en quête d’un endroit où elle pourra passer la nuit dans sa voiture jusqu’au lendemain matin. Elle rêve alors de l’escalier extérieur, du tilleul, de la porte, de l’entrée et de son lit.

4

Pas de chance aujourd’hui, voiture tombée en panne à 200 m de la maison. Pas grave, elle prend son sac, la nuit est douce, elle bipe le portail, la lumière bleue clignotante s’actionne, le sésame de sa maison s’ouvre et elle tombe dans les bras de son tilleul avec lequel elle noue des liens invisibles. Enfin réunis, c’est la saison où il embaume, où il délivre ses subtiles fragrances, alors elle s’assied sur une marche de l’escalier extérieur et en fermant les yeux elle se noie dans son parfum enivrant, une heure au moins passe, puis elle monte lentement l’escalier, et cherche sa clé qu’elle ne retrouve pas, mais oui, elle se souvient tout à coup l’avoir sortie du sac et déposée sur le siège passager parce qu’elle allait arriver. Nuit si belle qu’elle ne va pas aller la rechercher préférant s’étendre au pied de son arbre, dormir et rêver.

5

Il le lui avait pourtant dit, — n’oublie pas ta clé, tu as une tête de linotte, une vraie passoire, c’est pas croyable, comment te faire confiance, on dirait que ta tare empire, alors fais attention pour une fois — Il a raison sur l’oubli, mais tout le reste, ses jugements mesquins et machistes sont parfaitement inadmissibles, parfois elle le fait exprès, pour le provoquer, l’emmerder, il l’exaspère tellement, la relation est devenue infernale. Elle ne peut donc pas rentrer chez elle, elle n’a ni le bip du portail ni la clé de la maison laissés dans le salon d’un ami. Alors elle va aller dormir là où son intuition l’orientera !

6

Enfin chez elle après les obsèques éprouvantes de son premier amour. Elle bipe le portail dont la lumière bleue la transporte tout à coup dans un autre monde, celui qu’elle visite fréquemment, son émotion trouve là un canal bénéfique, puis elle perçoit que le portail est ouvert, elle descend très lentement de sa voiture et va s’asseoir près du bassin aux nénuphars, scènes-corolles, sièges du chant — coassement — nuptial des grenouilles, tout près du tilleul. Elle se remémore avec mélancolie le temps passé, la sensation d’intenses enlacements, alors elle décide de se diriger vers l’escalier extérieur, de monter chaque marche en respirant le tilleul et atteint l’étage, ouvre la porte, se dirige vers une boite à photos, se munit d’une lampe, redescend l’escalier et s’apprête à plonger dans toutes les images de cet amour lointain et à jamais disparu.

7

Elle rentre chez elle, ressent déjà le plaisir imminent de s’allonger un moment sur la terrasse. Elle bipe le portail du jardin, admire la technologie qui assure sans effort son ouverture silencieuse et efficace, sort de la voiture, prend ses paquets et le panier de victuailles qu’elle a prévu de mettre en œuvre ce soir pour elle et son mari, un repas aux chandelles sur la terrasse, en humant le parfum du jasmin. Tout est en ordre aujourd’hui. Elle monte avec légèreté l’escalier, prend le temps d’examiner ses pieds qu’elle trouve beaux, ouvre la porte, entend des voix inconnues, se retrouve nez à nez avec un homme et deux femmes qu’elle n’a jamais rencontrés jusqu’ici. Son visage pâlit, son regard durcit, elle essaie de rester polie. Son mari fait les présentations et l’informe que ces relations de travail vont dîner avec eux !

8

La nuit tombe, elle est enfin devant son portail. Elle actionne le bip, s’étonne de son ouverture plus rapide que d’ordinaire et éclairée d’une lumière rouge aveuglante. Elle quitte sa voiture, marche sur des objets durs et mous, un sifflement semble venir du tilleul, le feuillage est animé de soubresauts, de longs fils blancs se précipitent vers le sol, l’entourent telle une momie vivante, ils serrent de plus en plus fort, elle n’arrive pas à en couper un seul, leur solidité est certaine, d’abord assez calme, elle sent monter en elle une peur, une angoisse qui la paralysent. Elle essaie d’appeler au secours, mais aucun son ne sort de ses lèvres, elle regarde l’escalier qu’elle ne peut plus monter et se demande si elle vit un cauchemar. Elle ferme les yeux puis perd conscience. Le lendemain matin elle se retrouve au pied du tilleul, allongée, les vêtements froissés et salis, mais aucun fil ne l’enserre. Elle monte l’escalier, ouvre la porte, personne, pourtant elle ressent comme une présence.

9

Elle arrête la voiture devant son portail qu’elle bipe ensuite, lumière bleue, léger cliquetis, ouverture synchronisée des deux battants. Elle entre dans l’allée du jardin, frôle le tilleul, arrête le moteur, descend, prend son sac et ses clés, monte l’escalier dont elle ne regarde plus les marches depuis longtemps. Elle enfonce la clé, la fait tourner et constate avec surprise que la porte est déjà ouverte. Elle entre, un individu masqué la bâillonne, l’entraîne dans le séjour, la précipite brutalement sur le canapé et lui dit de ne pas bouger. Ils sont deux, deux hommes plutôt grands, musclés et au parler dru. Cambrioleurs surpris alors qu’ils s’apprêtaient à repartir. Elle voit passer devant elle la télévision, les ordinateurs, avec bonheur les livres restent accrochés à la bibliothèque ! Ils voudraient des bijoux qu’elle n’a pas et de l’argent en espèce qu’ils prennent dans son sac ainsi que la carte bleue dont ils lui extorquent le code — un faux — sous la menace. Ils se servent une bière bien fraîche sans avoir l’idée généreuse de lui en offrir une !

10

Elle arrive hésitante devant son portail, elle est plongée dans ses pensées, le bip est là tout près d’elle, un seul geste et elle peut se retrouver chez elle, garer la voiture sous le tilleul, monter l’escalier extérieur et retrouver celui qui l’attend. Pourtant une folle pensée de ne pas le faire, de ne jamais plus le faire, de ne plus jamais faire ce qu’elle exécute patiemment depuis tant d’années. Années de docilité et d’ennui, qu’elle met à bas, qu’elle jette aux orties sans trop savoir encore par quoi elle va les remplacer. Pas de peur, au contraire une jubilation intérieure qui s’exprime avec ardeur, avec des images de tous les possibles qui clignotent devant elle, alors elle recule et part en sens inverse pour une destination qu’elle ne connaît pas encore.

J’ai essayé de traduire différents états de la perception et actions du personnage à partir de la présence des mêmes éléments dans chacun des textes : Elle bipe le portail du jardin, puis monte l’escalier extérieur pour atteindre l’étage de la maison.

De la situation basique fréquente avec des gestes automatiques à la façon d’être dans ses pensées et de ne pas prêter attention à ce qui l’entoure, au contraire à d’autres moments la perception de ce qui l’environne est pris en compte, elle se sent comme possédée par le tilleul par exemple, à d’autres moments des événements extérieurs ont surgi.

4. mondes insivisibles


proposition de départ
version dure

Il rentre chez lui enfin après avoir parcouru la Vieille—Ville envahie d’une foule impétueuse, tumultueuse et ricanante. Le couloir de l’immeuble ancien agresse de son remugle. Il grimpe jusqu’au dernier étage, ouvre sa porte grinçante et il est enfin seul, harassé par le chaos maudit qu’il vient juste de quitter. Du haut de son tabouret, il ne peut s’empêcher de ressasser ce qu’il vient de subir. Il croit toujours que la rue, sa rue, lui appartient, qu’il devrait la contrôler, presque en choisir les passants. Il est anéanti et ne parvient pas à décrisper son visage dont chaque parcelle subit une tension, tout son corps est affligé de tremblements, il abhorre ces contacts physiques subis, ces odeurs de transpiration repoussantes, ces haleines fétides trop souvent. Il pourrait brandir un bâton invisible et asséner des coups, l’air de ne pas y toucher. Il saute de son perchoir, avec rapidité, se sert une bière, fait tomber malencontreusement son verre qui se casse avec fracas sur les tomettes, son exaspération explose tel un canon domestique, projette un cri de colère, il récupère son vieux balai et une pelle fissurée, tente la récupération des éclats de verre dispersés, quelques-uns traversent les mini-espaces délivrés par la pelle usagée, il doit recommencer, en se baissant pour les récupérer, il se tord le dos, pousse un cri de douleur, à petits pas perturbés il gagne son lit, se laisse quasiment tomber dessus en poussant son second cri ici de douleur puis en grognassant il dit qu’il déteste le monde entier, qu’il ne supporte que son public, qu’il n’est heureux que lorsqu’il tient son violon tout contre lui. Puis une sombre image surgit, un sépulcre, le sien, lui tombe dessus, la pierre froide qui l’entoure est dure, noire et mate, pas de reflet possible pour le rassurer, l’angoisse lui serre le cou, le paralyse, son cœur tape très fort, il se met à trembler, des larmes sillonnent son visage convulsé, il pousse son troisième cri, là celui du désespoir. Il parvient à attraper la boîte de comprimés posée sur la table de nuit, en prend plusieurs d’un geste frénétique. Il sombre dans une nuit dont il n’est pas sûr qu’il revienne.

version douce

Il vient de flâner dans la rue animée de la Vieille—Ville, après un bain de foule coloré et revigorant il grimpe d’un pas léger dans son appartement du dernier étage d’un immeuble ancien dont la façade abrite une vigne centenaire, là c’est son havre de paix et de sérénité. Il est seul et si bien avec lui-même dans cet espace paisible. Son visage est détendu, de la moindre parcelle émane une sorte de lumière apaisante, il sourit, se déshabille et revêt une longue et ample robe africaine bleue en harmonie avec la couleur de ses yeux, il se sert une bière fraîche, les bulles de la mousse douce rafraîchissent avec délicatesse ses lèvres toujours brûlantes de soleil, le liquide s’écoule lentement dans son corps, il s’allonge sur son divan moelleux, avec la promesse de jouir d’une sorte de bain de jouvence. Il écoute son dernier enregistrement de musique baroque. Il ferme les yeux, les vibrations sonores l’emportent très loin et irriguent tout son être, un rêve éveillé le soulève, il flotte dans un air léger, il soupire, il avance en frôlant le sol dans les rues de Venise, il atteint le quartier de San Polo, pénètre dans la basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari, s’arrête quelques instants devant l’Assomption de la Vierge du Titien, subjugué par la légèreté de son envol et sa surprenante robe rouge, poursuit son chemin pour atteindre la tombe de Monteverdi, il est seul, il s’allonge sur le marbre, ferme les yeux et se laisse envahir par une extase indicible, méconnue, le rêve s’estompe, disparaît, il s’approche alors de son violon, le caresse, le serre dans ses bras, prend délicatement l’archet et joue pour lui seul, une lumière tendre et infinie irradie son doux visage. Le violon frémit, fait chanter ses cordes, sons mélancoliques puis vifs, sons envoutants teintés de bleu. Il s’approche de la fenêtre, la nuit est tombée, les étoiles compagnes de la lune scintillent, lancent ensemble des rais de lumière qui subliment son visage, les feuilles de vigne animées par un souffle de vent léger caressent la peau fine de son cou. Et libre, il s’endormira bientôt et traversera d’autres mondes invisibles.

Toujours écoute attentive des vidéos et prise de notes, ensuite je lis les fiches proposées, me procure les ouvrages cités ou les repère dans ma bibliothèque ou ma liseuse (surtout en vacances c’est pratique), puis je me laisse porter par toutes ces infos, stimulations, orientations, une décantation se produit, souvent la nuit me porte conseil, parfois je me réveille pour écrire car les idées arrivent, des mots, un ton…Pour ces deux textes j’ai plus particulièrement lu des poèmes des Fleurs du Mal pour relever quelques mots qui pourraient me servir, des durs et des doux. J’ai repensé à un personnage créé dans le texte 1, le narrateur omniscient, et j’ai imaginé deux situations opposées dans lesquelles il pouvait se trouver. J’ai essayé d’être attentive aux assonances et allitérations et associé une vision tragique pour le premier et une ouverte et légère pour l’autre.

3. quitter Montpellier


proposition de départ
quitter Montpellier, rythme roman

Et maintenant l’heure est venue du départ, le train de nuit va bientôt entrer en gare, elle a dix ans et ne comprend pas vraiment bien ce qui lui arrive. Ce n’est pas elle qui a voulu, elle subit la décision de ses parents ou plutôt celle de son père qui a accepté ce départ de Montpellier à Roubaix, pour s’assurer une promotion professionnelle. Presque toute la famille est là, attristée, la grand-mère console le petit frère, et sourit avec mélancolie à sa fille, son grand-père se tait et lui serre la main, elle sait déjà que c’est lui qu’elle regrettera le plus, son oncle essaye de plaisanter, sa tante regarde sa montre, ses petits cousins attendent impatiemment de voir le train, d’y monter quelques secondes peut-être, sa mère regarde de tous côtés sans rien fixer. Tout est là, les valises et sacs et un peu à part celui qui contient les victuailles indispensables pour affronter un voyage aussi long, une véritable expédition. Et précaution climatique, le port par chacun d’un parapluie, véritable bouclier qui doit protéger si le ciel d’arrivée se révèle hostile. Il faut tout prévoir, le climat du Nord a une mauvaise réputation. La famille n’a jusqu’ici entrepris un tel déplacement. Seules quelques allées et venues entre Montpellier et l’étang de Thau, entre l’Ariège et Montpellier font partie des territoires explorés. Espace restreint somme toute. Là ce qui se prépare, ce qui va se dérouler, c’est un saut dans l’inconnu qui commence à mettre à l’épreuve les esprits et les imaginations. Une chance, la famille est attendue à la gare de Roubaix, elle sera accueillie par un ami de captivité du père. Il a même trouvé le logement. Elle est curieuse de cette rencontre. Elle espère en savoir plus sur ce que son père a vécu en Allemagne, il parle si peu de ces cinq années de captivité. Que c’est difficile de tout quitter ! sa meilleure amie, son petit amoureux aux yeux bleus, son quartier si coloré, les gitans qui vivent au bout de la rue et l’animent de danses et musiques quotidiennement, et personne ne s’en plaint. Elle a embrassé les murs avant que son père ne ferme pour la dernière fois la porte et remette la clé définitivement à la propriétaire, une femme sèche, peu sympathique, un échalas, un visage de sorcière maléfique. Elle lui faisait un peu peur. Elle, elle ne la regrettera pas. Mais l’appartement oui, pourtant il n’est ni grand ni très confortable. Il suffisait simplement à héberger une famille unie, joyeuse de partager la moindre parcelle du quotidien. Elle aimait cette entrée, pourtant lieu de passage, qui lui servait de chambre, son lit un cosy et son tour d’étagères ouvertes ou fermées créait une sorte de rempart en bois qui la protégeait et recueillait ses objets préférés et ses livres, un petit bureau avec trois tiroirs et un battant sur le côté qui permettait de l’agrandir, enfin un piano noir acheté dans une salle des ventes, l’accordeur l’avait trouvé le meilleur parmi les mauvais, elle y faisait de nombreux exercices, gammes et premiers morceaux ! Tout cela était fini. Et sur le quai de la gare elle se sent mélancolique, impression de rupture des fils qui la chevillaient à la terre. L’inconnu devant elle, sera composé de quoi ? Elle est prête à l’affronter, ressent même une curiosité, et puis elle sait déjà se déplacer dans des mondes parallèles selon son gré. Alors finalement elle se sent confiante. Pourtant elle comprend qu’elle ne pourra redescendre aux moindres vacances, il faudra attendre les grandes. Alors elle se met à regarder ses grands-parents, découvre les rides plus profondes qu’elle avait ignorées jusqu’à ce jour comme si son œil avait modifié, augmenté ses capacités d’observation, simplement parce qu’elle allait s’éloigner d’eux durant plusieurs mois. Comment seront-ils lorsque je les retrouverai, une idée de la mort traverse son regard, elle tremble dans tout son corps, alors elle s’approche d’eux et leur adresse un sourire plein d’amour et de tendresse. Le haut-parleur clame un nouvel avis, le train va rentrer en gare. L’émotion grandit ; la pâleur des visages s’amplifie, certains ne disent plus un mot d’autres tentent de vaines plaisanteries une nouvelle fois. Le chef de gare passe près d’eux sans les voir. Quel homme important se dit-elle, c’est lui qui par son seul coup de sifflet fera partir les machines. Les portes s’ouvrent, plusieurs personnes se précipitent de l’intérieur des wagons sur le quai, la famille attend patiemment et gravement. Embrassades et larmes non contenues, petit ensemble choral réussi, elle a envie de s’enfuir, mais elle aperçoit des enfants de son âge entrer eux aussi, et en ressent un réconfort. Les futurs roubaisiens s’installent dans leur compartiment, regardent par les fenêtres ceux qui ne partent pas, sont tristes mais en même temps se sentent un peu les héros de la famille en partance vers une terra incognita. Les nombreux arrêts, la longue distance vont les accompagner, les accaparer et abuser de leur patience ou simplement les distraire. Dans quelles dispositions descendront-ils du train après de longues heures vécues dans la folle machine qui allait s’enfoncer dans la nuit ?

quitter Montpellier, rythme nouvelle

Affalée à la terrasse du café de la Place Saint —Roch à Montpellier, elle entend les bribes d’une conversation, il s’en échappe le nom de la ville de Roubaix. Une remémoration lui tombe sur la tête. Bien des années en arrière, elle avait dix ans et devait contre son gré quitter Montpellier, précisément pour cette ville lointaine, Roubaix. Elle revoit, revit par instants la scène du départ avec une grande acuité. La famille en partance composée du père, de la mère et du petit frère était restée entourée par les plus proches, grands-parents, oncles et cousins jusqu’à la dernière minute sur le quai de la gare. Il était 21 h environ, il faisait un froid dit de canard qu’il serait préférable de qualifier de quasi sibérien ! Ce n’était pas encore l’époque des TGV. Le train n’était pas entré en gare. Le voyage durerait toute une nuit, 1000 km à parcourir. La famille était arrivée en avance, la fébrilité partagée s’intensifiait à chaque minute qui passait. Chacun avait une valise adaptée à sa taille et à son âge. Et une munition climatique vue la destination pluvieuse, un parapluie ! Départ pour promotion professionnelle du père, employé des PTT, en fait les quatre paires de pieds trainaient, rechignaient, qu’allait-il leur arriver ? Devoir tout quitter en pleine année scolaire qui plus est, avoir laissé ce petit appartement modeste d’une rue populaire près de l’école et d’amis du quartier, être affublé de l’accent du midi occitan et devoir affronter les gens du Nord jusque-là inconnus, périlleuse affaire en perspective. Que c’était dur de fermer la porte pour la dernière fois ! Juste avant, à l’insu de tout le monde elle avait embrassé les murs de sa chambre, adieu déchirant pour elle. Que c’était dur de quitter ses amis ! Et elle ne savait pas encore que plusieurs fois dans les années à venir elle devrait pour des raisons multiples quitter d’autres lieux sans toutes les fois le désirer et Montpellier s’y retrouverait trois fois encore. Un haut-parleur claironne, le train a 30 minutes de retard. Chacun est partagé entre la lassitude d’attendre et le soulagement ressenti à être encore là tous ensemble et dans cette ville. Grande respiration, emmagasiner l’air montpelliérain, un mélange d’air de la mer et d’air des Cévennes, écouter les gens parler, observer leurs gestes, leur façon de s’habiller. Collecter les moindres parcelles, sons et odeurs, même les mauvaises odeurs de la gare. Tout garder en mémoire. Quitter en gardant bien vivante en soi cette ville qu’elle n’avait pas choisi d’abandonner, craindre la découverte d’une autre, en ressentir aussi une curiosité indiscutable.

Pas mal de fil à retordre pour essayer de trouver et d’établir une distinction entre les deux textes en dehors de leur longueur. La nouvelle propose une juxtaposition de trois temps, le présent lors duquel surgit la remémoration, la scène vécue et le futur évoqué, connu du narrateur sur les trois autres séparations à venir de la même ville. Phrases plus courtes et nerveuses dans la nouvelle. Le début du roman fait plonger dans le jour même de l’action quitter la ville, donne plus de détails et de prolongements.

2.deux hommes dans un parc


proposition de départ

Du haut de la terrasse du quatrième étage la vue est plongeante et panoramique sur le parc méditerranéen planté de palmiers, d’oliviers, de magnolias et arbustes variés ; l’ensemble a une structure labyrinthique, la mer est à deux pas, mouettes et goelands leucophée animent les arbres et heurtent les tympans de leurs cris. Fin d’après-midi, deux hommes viennent de franchir le portail. L’un porte un costume classique noir et ajusté, l’autre est en jeans, tee-shirt bleu et baskets. Ils semblent discuter, marchent d’un pas flegmatique. Seuls la masse et le contour de leurs visages sont visibles. Puis ils disparaissent derrière les arbres, réapparaissent et disparaissent à nouveau. Le regard est attiré, il patiente, attend comme une suite. Ils déambulent dans les allées mais subitement ils n’apparaissent plus ensemble, pourtant personne n’est sorti du parc, ils ont pris un sens inverse et leurs pas sont plus rapides. Que se passe-t-il, la curiosité s’affirme. Déception, là c’est un chien qui surgit tenu en laisse par une jeune-fille cheveux roux au vent ! Sur un chemin plus dégagé et bien visibles de la terrasse, ils sont tout près de se croiser, voilà ils se croisent, s’ignorent et chacun poursuit son périple. La vitesse de leurs pas s’accroit. Le jeu de l’observation s’intensifie. Rapprochement extrême de tout le corps vers la limite de la balustrade avec une envie de ne rien perdre, manquer. Voyeurisme grandissant. De temps à autres aperçu de l’un puis de l’autre, celui au costume baisse la tête, l’autre non, les creux et les reliefs de leurs visages sont visibles, leurs pas sont de plus en plus nerveux. Ils se rencontrent à nouveau, des mots inaudibles sont prononcés, le son est aigu. Ils repartent encore et parcourent le même tracé. Affrontement de la lumière et de l’ombre qui fait que l’œil est susceptible de faire des interprétations différentes. Un instant pour récupérer une paire de jumelles car la fascination et la curiosité se déchaînent. En savoir un peu plus pour comprendre peut-être ce qui se joue entre ces deux hommes ? Constat d’une différence d’âge non perceptible jusqu’ici. Les visages apparaissent distinctement au travers des verres grossissants et inquisiteurs, les traits du plus âgé sont fins, le nez droit, les yeux noirs, une élégance qui va bien avec le costume, il est plus âgé d’une vingtaine d’années, l’autre doit avoir la trentaine. Son visage est carré, le nez fort, les yeux bleus, son allure sportive et décontractée. Ils sont tout près maintenant, au-dessous de la terrasse, le trentenaire est moins nerveux, le plus âgé semble hors de lui, ils se mettent à parler de plus en plus fort jusqu’à crier. —Tu ne m’auras pas, ça a trop duré, fous le camp, tu verras, c’est moi qui garderai son fils — mots prononcés par le plus vieux ! — Génial, enfin débarrassé de tout — répond le plus jeune ! Il s’ensuit des gestes d’emportement, des gesticulations surprenantes, les coups ne sont pas loin, des gémissements sont de plus en plus audibles, des cris de colère, des rires sarcastiques ! Un coup plus brutal vient d’être asséné, le plus âgé s’effondre, le plus jeune regarde autour de lui, lève la tête et perçoit l’œil scrutateur et indiscret de la terrasse, court et disparaît.

Ai essayé d’imaginer la scène comme une séquence de film. Le narrateur n’interfère pas sur le déroulement des faits même si sa curiosité est grandissante. Il ne se mêle pas directement à cette situation, observation froide et distante, sans désir d’imiscion directe. Ai essayé de construire les étapes d’une observation objective et de laisser ambiguë l’interprétation du conflit.

1. 15h, place Saint-François


proposition de départ

Il est 15 h, la place Saint-François dans la Vieille-Ville de Nice est presque déserte, les marchands de poissons ne sont présents que le matin ; une vieille dame avec un chapeau de paille déguste une glace juste au coin, devant un bâtiment public baroque du Vieux-Nice qui abrite la Bourse du Travail. Son petit chien assoiffé tire la langue sous la table de fer. Une camionnette de nettoyage passe, le conducteur porte une casquette, les traits tirés, il regarde la vieille dame, remarque son collier de perles qui a la même couleur que sa glace, il aimerait bien descendre de cette maudite voiture gênante pour les passants qui commencent à se multiplier, et se promener lui aussi, avec la jeune femme qu’il vient de croiser, une belle brune aux yeux verts, une longue tresse dans le dos, qui elle ne cesse de suivre ce beau garçon aux yeux bleus aperçu dans la Cathédrale Sainte-Réparate tout près sur la place Rossetti, lui ne l’a pas vue, elle le file depuis un bon bout de temps, il n’est pas de Nice, il regarde souvent les façades des maisons, les noms des venelles, les gens il ne les aperçoit pas, pourtant elle ne désespère pas d’enfin croiser son regard, et imagine une rencontre amoureuse. Chacun peut encore avancer à la vitesse souhaitée et ne pas se préoccuper d’autrui. Mais le nombre de passants ne cesse d’augmenter. Le mouvement en sens inverse se déploie aussi, voisinage de deux flux, le flux qui part de la mer et celui qui va la rejoindre. Articulation difficile, comment définir l’espace de chaque coulée ? De chaque côté des rues étroites, ainsi dans la rue Pairolière, les marchands ont souvent installé des étals dehors, le mouvement de la foule est alors ralenti à chaque arrêt d’une personne ou d’un groupe, des arrêts obligés, le marchand de pâtes, le marchand d’épices, celui de morue, de tapenade et de socca. La rue se prolonge et devient la rue Saint-François puis la rue du Collet, les senteurs enivrent. Certains quittent leur voie pour accéder au magasin d’en face, sa recomposition est alors inévitable en raison du ralentissement, les pickpockets adorent ces moments de confusion, et changent eux-mêmes de direction avec habileté, construisent même un circuit aléatoire et modifient leur apparence par un nouveau chapeau ou casquette ou lunettes. Risque de congestion, mais on ne peut se serrer indéfiniment. Chacun est ralenti ou poussé. Se dessine alors la définition d’une vitesse admissible pour tous. Démocratique rapport subtil entre des insatisfactions individuelles et l’émergence de cette vitesse commune. Fluctuations dans la distribution des éléments observés comme dans un fluide, un genre de mouvement brownien en situation ! Un homme jeune sur une chaise roulante électrique avance avec fermeté, sans peur, subissant quelques reproches, mais l’allure provocatrice ne se réduit pas. Un homme grand, élégant, pressé est agacé, il veut avancer à sa guise, pourquoi est-il venu ici ? Il habite dans cette zone et les touristes lui pèsent, pourtant pour rien au monde il ne voudrait habiter ailleurs, il a un très bel appartement dans un immeuble au dernier étage qui capte le soleil, il est musicien et heureux ici malgré les contraintes. Un groupe de Chinois, amoureux de Nice, s’écoule gracieusement en bavardant sans cesse, ils semblent liés les uns aux autres, par une colle transparente, ils ne se perdront pas, deux hommes enlacés aux vêtements très colorés viennent de visiter le palais Lascaris, les yeux ravis de la découverte d’instruments de musique anciens, ils sont eux-mêmes musiciens en Angleterre. Au bout de la rue, un restaurant de cuisine niçoise, les petites tables et chaises sont coincées contre le mur, des gens prennent leur repas sous les yeux de tous les passants, ils ne s’en préoccupent guère, ils dégustent les petits farcis et le verre de vin blanc, à une table pourtant une femme très maquillée pleure, de joie ou de malheur, le flot bruyant empêche d’avoir la réponse, son partenaire a le dos tourné, — je te dis que j’ai raison —, une autre voix de femme, de quelle femme, dans ce flot humain, impossible de la désigner, oui la voix est éraillée, cette femme est entrain de fumer, alors ce pourrait être elle, un chant d’oiseau inattendu apporte un peu de légèreté, nouveau mouvement accéléré du flux puis ralentissement. Un jeune garçon à vélo fonce dans ce cordon gélatineux presque ininterrompu d’hommes, de femmes et d’enfants. Il fonce comme pour désarticuler les anneaux humides de transpiration de ce serpent humain de rue, il n’y parvient pas, il est stoppé, bousculé puis il repart en ronchonnant. Un visage sinistre, plein d’angles, avance en luttant, il voudrait ne pas être là, il ne sait plus s’il se trouve du côté de la mer ou du côté de la ville moderne, il s’impatiente, revient un peu en arrière, hésite, se frotte le front, le rictus amer s’agrandit, il perturbe la coulure humaine, s’en félicite peut-être. Mais il est vite absorbé dans le mouvement résistant qui repart. Mouvement ondoyant, fluide puis fragmenté, altéré, désordonné, chaotique, mais qui se reconstitue toujours avec une force indomptable. Il semble répondre à des ordres cachés, mystérieux. Il sécrète des éléments cannibales puis régressifs et protecteurs au sein de ce dédale fait de rues et de venelles, devenues de petits bras vivants qui animent tout le territoire de la Vieille Ville. Des bruits d’avion, des cris éraillés de mouettes ponctuent l’avancée de la foule. Mélange de lumières intenses, solaires puis assombries de nuages. — Oui, oui avance passant, découvre ta tête, lâche-toi, rends-toi, tu vas te dissoudre, disparaître. Tu appartiendras à ce mystérieux labyrinthe. Pénétrer dans la Vieille Ville c’est comme s’engager dans une gueule monstrueuse qui saura te fasciner, te combler, te posséder. En short, en décolletés vertigineux, en laisser-aller généralisé tu baisses la garde, méfie-toi ! Reprendras-tu ta liberté ? — Observées d’un second étage les zones d’ombre sur certaines têtes sont repérables et à leur image leurs zones d’ombres intérieures. Errance des passifs qui suivent le flot et s’enfoncent dans le labyrinthe qu’ils ne discernent même pas et parmi ceux qui en ont conscience, certains finissent par s’affoler, s’angoisser, pourront-ils en sortir indemnes ? D’autres le contemplent avec détachement se sachant aptes à changer mentalement de lieu sans effort.

Dès l’énoncé de l’exercice, l’image de la Vieille-Ville de Nice a surgi ; je m’en suis emparée en essayant de voir ce que le mouvement brownien pouvait éclaircir dans la description des flux humains qui parcourent les vieilles rues et en particulier une d’entre elles. J’ai ressenti surgir une étrangeté, une dissolution que j’ai essayé de traduire.


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1ère mise en ligne 20 juin 2020 et dernière modification le 1er août 2020.
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