le roman d’Huguette Albernhe
Originaire des quasi-bords de l’Étang de Thau, études littéraires suivies d’une carrière d’enseignant-chercheur à Montpellier et deux ans à Paris.

Contentement constant pour cette double pratique. En 2018, en m’inscrivant à l’atelier d’été de Tiers Livre, j’ai découvert à un âge mûr le plaisir de devenir à mon tour une élève, une apprentie en écriture fictionnelle. Un état jubilatoire m’accompagne depuis et je participe à tous les ateliers. J’accumule des textes, des lectures, m’imprègne de l’approche riche et originale de la littérature proposée par FB. Mon désir profond : parvenir à l’écriture d’un roman ou d’un recueil de nouvelles.

J’aime la littérature, la musique et la peinture, j’aime les différentes approches du rêve, j’aime l’amitié et le bon vin ! J’aime la nature. Je n’aime pas les Big pharma, Big-politiques. Je n’aime pas l’hypocrisie et le cynisme.

20. Fermer les yeux encore…


Fermer les yeux. Se dessine un long couloir-tunnel qui me conduit à l’entrée de la gare d’une localité inconnue. Ma main glisse sur le clavier, chaque rang de touches s’agrandit et ressemble à un train, chaque touche se transforme en un wagon bleu. Petits pas mal assurés mais réguliers, lourd bagage, une valise bleue à roulettes bi-directionnelles. Le train est là depuis quelques heures. Le ciel est bien bleu, l’effet de Rayleigh opère à plein. Bruits de pas, de bribes de paroles, de parfums contrastés, féminins fleuris ou orientaux, masculins verts et boisés, d’odeurs de sueurs quotidiennes ou lourdement hebdomadaires, nauséabondes ! Peu de personnes attendent, un jeune homme grand maigre au visage triangulaire et au nez pointu, une jeune-femme blonde à lunettes qui tient une sorte de cage à la main en plus de son bagage. La gare ne grouille pas de monde, un haut-parleur d’une voie perchée et étrange épelle le lieu de destination mais toutes les lettres énoncées une à une ne sont pas audibles. Difficile de reconstituer le nom de lieu. Yeux fermés, elle choisit de prendre ce train sans avoir défini la localité où elle descendrait. Yeux fermés. Tout à coup elle ne sait pas ce qui se passe, des sons stridents, des odeurs pestilentielles l’entourent, des sensations de grouillement à ses pieds, le sol semble se dérober. Elle prend sa valise bleue, et rejoint en hâte son compartiment. Le voici, elle court, monte, glisse sur le marche-pied, se ressaisit, le masque bleu-covid tombe, elle ne le repositionne pas, elle pénètre dans le compartiment, il y a le jeune homme, la jeune femme, mais également un homme d’âge mur aux yeux bleus. Il lui ressemble oui à celui qu’elle a perdu. Il baille, cligne des yeux sans lui prêter attention. Personne ne porte de masque, certitude intérieure que le virus n’aura aucun accès ici et que le compartiment a le pouvoir de rejeter tout porteur. Tout en haut en déposant sa valise elle aperçoit une énorme toile d’araignée. Elle aimerait bien rencontrer la fileuse. Il faudra qu’elle soit patiente. L’araignée bleue n’est pas loin juste cachée un peu au-dessus de sa tête. Elles se rencontreront certainement. Yeux fermés. L’étrangeté est de se retrouver dans le même wagon autrefois occupé, il y a un grand nombre d’années, tout petit enfant, ses parents l’avaient couchée dans un hamac en fibres de chanvre, puis l’avaient attaché tant bien que mal aux montants d’acier. Ainsi balancée et quasiment avec sensation d’envol parfois. Elle se dit que s’était inscrite ce jour-là une sorte de structure indéfectible en elle, elle serait toujours dans cet état intermédiaire, entre deux villes ou villages mais serait toujours amenée à en repartir. Retour chaque fois dans ce balancement aérien, passage-jonction. Un huis clos étrange, une destination inconnue, un travail à faire, une voie à explorer. Fermer les yeux. Le chef de gare secoue les esprits de son sifflet strident. Les têtes se tournent dans la direction du son, l’homme aux yeux bleus la regarde, la reconnaît, s’approche d’elle, ils ne se sépareront plus, il sort une fiole bleue de son sac, la lui offre. L’araignée regarde la scène. Une respiration au même rythme fait gonfler en même temps la poitrine de chacun, le jeune homme chantonne, la jeune femme regarde ses mains, les quatre autres mains se serrent. Elle a emporté de la verveine dans ses bagages, l’odeur se répand et chacun s’en approprie le pouvoir, le parfum s’associe à l’odeur poussiéreuse de la moquette, chaque expiration rejette son alphabet de parfums, d’odeurs changeantes et qui laissent comme un goût dans la bouche, du sucré au salé, à l’amer, à l’acide, à l’iodé, au doux délicieux ou enivrant, on dirait qu’il varie en fonction des états intérieurs et de l’imagination, surtout lorsque l’inspiration se fait ventrale consciemment ou pas, l’inattendu, le magique peut alors survenir. L’araignée de son observatoire tel un chef d’orchestre dirige les déplacements, les rythmes, les intensités, les couleurs, l’harmonie même au sein du chaos intérieur de chacun. Yeux fermés. L’éclat jaune rouge du soleil couchant imbibe d’une douce énergie, la nuit va tomber, les rêves vont surgir.

 

19. La femme-dé


proposition de départ

6 août. —
Oui je me suis tue jusqu’à ce jour, j’ai pleuré encore il y a un instant, mon maquillage bleu a coulé et en me regardant dans le petit miroir de poche je me suis dit que tout allait changer. C’est d’abord dans mon journal que je vais m’exprimer, ensuite à la fin de mon long voyage j’informerai de mes décisions. J’ai emporté mon carnet dans ma valise bleue, je quitte le sud, d’abord en train et par la suite peut-être je louerai une voiture. Je ferme les yeux un instant et me laisse balancer par le roulis du train. Assis près de moi un jeune homme au regard triste. Dehors il pleut à petites gouttes transparentes, les arbres défilent, je les distingue bien, ce n’est pas un TGV. Je ferme les yeux à nouveau et je vois cheminer des souvenirs, celui qui me hante le plus, la rupture. J’entends les mots durs, les regards froids, excédés, je n’arrive à rien calmer au contraire, je voudrais remonter le film juste avant le dérapage quand il est parti en claquant la porte. J’ouvre les yeux et je mesure toute la puissance de ce simple mouvement, le souvenir s’en va et je comprends que je peux le convoquer ou le faire fuir. Du moins c’est ce que je me dis. D’ailleurs je suis bien décidée à ne pas gâcher ce voyage qui n’a aucun plan préétabli. Le seul élément d’organisation, avoir pris le train pour Grenoble et arriver là, je verrai. Et pour la suite ce sera pareil, je me déciderai au dernier moment et j’ai même l’intention de jouer à une femme-dé ; celle qui comme L’Homme-Dé dans l’ouvrage de Luke Rhinehart en 1971, décidera de ses actes chaque jour en lançant des dés ; expérimentation et confusion, rires et surprises en tous genres. Partie du sud en tenue légère, je me coltine à la sortie de la gare de Grenoble une espèce de crachin froid qui me fait trembler. La ville me paraît sinistre. Hier juste avant de partir je déambulais au bord de la mer près du phare, traces de pas encore inscrites, cet endroit est peu fréquenté, c’est bizarre de penser que les choses, les lieux existent en dehors de soi et qu’ils seront comme identiques à notre retour.

7 août. —
J’ai trouvé en lançant les dés un mauvais hôtel près de la gare, bruyant et avec un lit inconfortable. Petit déjeuner succinct. Je décide de ne pas rester un jour de plus dans cette ville et de changer complètement de direction. En fait vers l’Italie. Je loue une voiture.

8 août. —
C’est étrange, je viens d’apercevoir le jeune homme au regard triste, il est grand, maigre et porte aujourd’hui une écharpe d’un bleu cobalt, couleur froide dit-on qui réchauffe tout son visage. Il devient beau comme le ciel de ce jour. Je me propulse en direction de Turin. Trois heures de voyage environ. Bizarre, j’ai cru entrevoir une araignée bleue énorme sur le siège passager, fruit sans nul doute d’une sorte d’hallucination ! Voilà, la frontière est franchie. Arrivée à Turin, je recherche l’hôtel dans lequel Pavese s’est suicidé, le vieil Hôtel Roma e Rocca Cavour. Il se situe tout près de la gare Porta Nuova. Du balcon je vois la gare et les jardins juste en dessous comme lui peut-être le 26 août 1950 juste avant de prendre ses seize comprimés. C’est triste mais j’ai l’impression de lui rendre un hommage en étant là, je repense à ses collines, les Langhe, aux cafés de Turin du Bel Été. La mort est abolie, sa voix perdure. Le séjour était un peu cher, il faudra que je me préoccupe de gérer mes sous ! Je dépose ma valise et me précipite dans les rues très animées. Je prends un café sur la Piazza San Carlo mais je n’arrive pas à me détendre. Le soleil est en train de se coucher, je me faufile dans ses derniers rayons rougeoyants qui me réchauffent. Quand tout à coup un jeune couple s’arrête devant la terrasse, elle empoigne sa guitare et lui se met à chanter « San Francisco » et la maison bleue. — Maxime Forestier, es-tu retourné dans la maison bleue ? — Des frissons dans tout le corps, j’ai bien des années en moins, tous les gens autour de moi sont comme des figurants, la machine à remonter le temps s’est mise en marche, le jeune amour aux yeux bleus est là. Quelques instants je sens son parfum et ses baisers grimpent le long de mes bras et de mes jambes ! Devant moi des oiseaux animent le ciel et dispersent leurs cris.

9 août. —
Le matin je visite le Mole Antonelliana ; cette tour du XIXe siècle est occupée par le musée national interactif du Cinéma. Je le visite. Une merveille. Les vieilles caméras, les extraits de films, les photos, tout l’univers du cinéma dans cette tour labyrinthique éclairée par un ascenseur transparent. Mais trop de monde. La foule me pèse. Un pique-nique m’évitera de m’attabler dans un restaurant. Et je veux garder tout mon temps pour arpenter la ville. Il fait très chaud, je prends une bouteille dans mon sac et je m’arrêterai pour déguster des glaces.

10 août. —
Je mange encore une glace somptueuse, encore plus que celles d’hier et je repars en direction de Naples. J’avais hésité entre Rome que je connais bien et Naples un peu moins. J’ai sorti mes dés. Naples est sorti. Neuf heures de route sans escale. Je décide de le faire en continu avec quelques arrêts de somnolence sur les aires de repos. J’ai quelques provisions dans mon sac.

11 et 12 août. —
Je suis arrivée tard à Naples, j’ai trouvé un hôtel près du port. Je ressens sous mes pieds sensibles les fondations grecques et romaines de la ville ! Aujourd’hui ballade, j’ai failli me faire écraser dans la rue, j’ai appris à faire de grands signes quand je veux traverser une rue encombrée. Un petit restaurant tout près m’a inspirée, je suis entrée et ai fort bien mangé. Au moment du dessert, trois hommes de noir vêtu et avec des chapeaux et des lunettes noires sont entrés, tout le personnel s’est précipité vers eux pour les accueillir, ils ont ouvert une trappe et le trio est descendu dans un sous-sol, le personnel est descendu aussi. La salle de restaurant n’était plus occupée que par les clients. Au bout d’une dizaine de minutes la trappe s’est rouverte, et le personnel est remonté, parenthèse mafieuse terminée ! Atmosphère étrange, tout est rentré dans l’ordre comme si rien ne s’était passé ! Longue marche ensuite dans la vieille ville pittoresque comme il se doit. J’ai déambulé dans l’enfilade de rues qui divise en deux la ville, Spaccanapoli, pour atteindre le quartier populaire Spagnoli dans la journée ; ça grouille de monde, d’étalages, de linge qui flotte au-dessus des têtes et de murs décrépis. Je mange dans une trattoria. Le soir j’irai ailleurs, trop de bagarres et d’insécurité ! Le lendemain, musées et églises. Le surlendemain je partirai à Venise.

13 août. —
J’arrive à Venise après avoir parcouru 700 km en 9h environ en comptant les arrêts, là je n’ai pas tiré les dés, je loge chez l’habitant. Je dors neuf heures d’affilée. Incroyable. Il faut payer les douches prises et le prix augmente en fonction de leur durée ! Pas grave ! Je pense à Vivaldi, Monteverdi, et je sais que je vais les écouter ici sans plus tarder, de nombreuses églises offrent des concerts. Il fait très chaud, je m’arrête dans un bar. Un inconnu, œil vif, cheveux noirs bouclés m’adresse la parole, ça ne me dérange pas. Nous échangeons des phrases faites de bric italien et de broc français et vivons pleinement l’instant présent. C’est agréable ces rencontres imprévues, sans lendemain mais non dépourvues d’intensité et d’illusions consenties ; nous quittons le bar et marchons à travers les ruelles. Je ressens les fibres du temps sans l’impression de les subir et à Venise j’ai toujours la sensation de parcourir un anneau de Moebius dans lequel le dedans et le dehors s’échangent sans cesse. Nous fuyons les lieux les plus touristiques, nous nous perdons dans les venelles, et nous nous retrouvons plus au calme à la pointe de la Dogana puis parcourons les Zattere. Ce très long quai bien exposé au sud a quelque chose de magique. Il fait un soleil de plomb, le ciel est d’un bleu infini mais aucune envie de s’arrêter. En face, la Giudecca. D’énormes bateaux passent devant nous et nous le déplorons. Nous les oublions le plus vite possible. Je me dis que c’est là que je voudrais mourir ! Aujourd’hui il est plutôt temps de se restaurer d’un plat de poissons puis nous irons à San Rocco écouter un concert puis la nuit sera belle et longue. Et aux côtés de Rainer Maria Rilke un matin vénitien surgira :

Chaque matin doit lui offrir l’opale
Dont elle s’est parée la veille,
Ses reflets s’alignent sur les eaux du canal
Et elle se souvient des autres fois :
Alors seulement elle s’offre et se laisse
Submerger comme une nymphe, fécondée par Zeus.

16 août. —
Je vais m’arracher à Venise ! La route va être longue. Brume ce matin. Ce qui confère à la cité une mélancolie et une enveloppe de rêve. Sensation d’une étreinte mutuelle et pudique sous le voile des vapeurs molles de la brume. Je reprends la voiture. Un klaxon me fait sursauter, il va falloir passer à une conduite attentive pour parcourir 600 km, retrouver la maison et faire part de mes décisions.

 

18. Un refuge toxique


proposition de départ

Trois hommes et une femme, heureux et exténués après une randonnée d’une dizaine d’heures dans les Pyrénées, venaient d’atteindre les bords du lac d’Ayous au pied du Pic du Midi d’Ossau. Là se dressait un refuge. Enfin ils allaient se restaurer et se poser pour une nuit réparatrice. Personne en vue. Ils étaient seuls. Ils se délivrèrent de leur sac à dos, ôtèrent leurs chaussures humides, contemplèrent leurs pieds meurtris. L’odeur dans le chalet était désagréable, un remugle indéfinissable. Le ciel d’un bleu éclatant le matin, s’était assombri de couleurs grises et noires de plus en plus marquées. L’orage allait survenir. Ils avaient peu de provisions pensant arriver dans un refuge qui pourrait les rassasier. Mais une affichette informait que le gardien avait dû partir pour deux jours. Des conserves feraient l’affaire et un peu de bonne humeur aussi. 21h, au lit dans le dortoir spartiate situé à l’étage. Départ prévu tôt le lendemain. Vers 22h, la nuit devint tempétueuse, l’orage éclata. Vers 23h, la porte d’entrée, ouverte brutalement, claqua, des voix masculines explosèrent, des rires fusèrent. Ils étaient six chasseurs. À l’étage personne ne bougea, attendit, on ne sait quoi. Fébrilité dans l’air. Le calme ne revint pas bien au contraire, les voix devinrent tonitruantes, les quatre d’en haut ne bougèrent pas, conscients de la nécessité de se faire oublier. Des bruits de verres et de bouteilles que l’on débouche, des sons gutturaux imitant la mort du bouquetin tout juste abattu grimpèrent jusqu’à l’étage et augmentèrent l’inquiétude. Pas de costauds parmi les randonneurs ou de self-défenseurs. Le temps passa si vite en bas si lentement en haut. Un geste malencontreux pour récupérer une montre provoqua la chute d’un gobelet de fer sur le parquet du haut. Par malchance les décibels avaient un peu diminué en bas et le bruit a été perçu. Ils se croyaient seuls dans le refuge après leur chasse fructueuse. Ils discutèrent un moment entre eux puis décidèrent de faire une virée en haut. Ils étaient saouls pour la plupart. Cinq grimpèrent l’escalier en hurlant et en tapant sur les rambardes de bois, en haut ils s’étaient mis debout comme des ressorts et étaient prêts à vivre ce qu’ils n’osaient imaginer. Les chasseurs allumèrent leurs lampes et semblèrent ravis de trouver de nouvelles proies, d’un autre genre, il y avait même une jeune femme. La tension monta, — tu prends qui en premier ? — seule phrase claire. Ils discutèrent ensuite entre eux avec des mots peu compréhensibles, ils titubaient aussi, avant de s’en prendre aux quatre proies, ils lancèrent des insultes sexistes, des injures en chapelet infini, ils renversèrent tout, mirent le dortoir sans-dessus-dessous, chaises pieds en l’air, matelas jetés à terre, sacs vidés, vêtements déchirés. Puis ils s’avancèrent soutenus par leurs regards lubriques ou violents vers les victimes qu’ils avaient choisies. S’ensuivirent des coups de pieds et de poings de toutes parts, la jeune femme asséna à l’un d’entre eux ce qu’on lui avait défini un jour comme la suprême défense par rapport à un homme, un coup bien ciblé dans son entre-jambes. Elle le réussit, il se mit dans une colère effroyable après avoir poussé un cri de douleur, tira alors avec violence sur ses longs cheveux dont il ramena une touffe comme un trophée, du sang coulait sur les visages des trois hommes et de la femme. La rixe dura on ne sait combien de temps, quand une voix forte au bas de l’escalier imposa aux hommes de redescendre dare-dare et d’arrêter leurs conneries. Ils allaient finir par se faire repérer dans la vallée en multipliant leurs débordements partout où ils passaient. En haut, on se recoucha tout meurtris et inquiets, impossible de fermer l’œil. Le lendemain matin les chasseurs ravageurs étaient partis, laissant les bouteilles d’alcool englouties la veille, empilées dans un recoin en libérant des relents de mauvais vin, des cartouches vides sur la table jonchée de papiers gras, toute la cuisine en désordre, plats cassés au sol, verres renversés, restes de nourritures éparpillées, odeurs pestilentielles, traces de sang sur le lavabo, chaussettes éparses, dents de peignes entremêlées de cheveux moribonds. Porte laissée ouverte, petite fenêtre fermée, fine pellicule de protection, maison de bois, jouet cette nuit-là du vent, de l’orage, de forces obscures et cauchemardesques.

Oui une histoire vraie, entièrement vraie ! Ou bien tout s’est passé ainsi, à quelques détails près ! Ou tout a failli se passer ainsi, les conditions étaient là ! Tout était vrai puis potentiellement vrai !

17. Ah, oui si mon roman voit le jour !


proposition de départ

Je détesterais un texte linéaire

Je rejetterais un scénario ficelé à l’avance

Je ne bannirais pas l’intuition

J’éliminerais une fin logique

Je chasserais un style parlé répété

Je proscrirais une langue hachée

Je détrônerais les personnages limpides

Je condamnerais les stéréotypes

J’abominerais l’autobiographie directe

Je boucherais le cycle crise, adjuvants, opposants, résolution de la crise

J’abhorrerais une langue facile

J’abhorrerais une langue qui ne se préoccupe pas des sons et du rythme

Je ne limogerais pas les détails, les images, les métaphores

Je n’éviterais pas de quitter le domaine du conscient

Je n’excluerais pas l’approche onirique

J’exécrerais l’idée d’éviter de prendre des risques

Je ne réprouverais pas d’approcher d’éléments peut-être obsessionnels comme la couleur bleue

Je n’éteindrais ma voix pour la rendre plus audible ou acceptable ou à la mode

J’excluerais de limiter le chemin commencé, de l’interrompre,

Je chasserais l’idée de limiter la recherche, la quête intérieure

Je ne vomirais pas sur les secrets, les non-dits, les zones d’ombres

J’anathématiserais de me centrer que sur moi, de m’appesantir sur mes obsessions et de me placer comme hors du monde et des autres

Je chasserais le flou

Je n’honnirais pas le fantastique, les mondes invisibles

Je ne fermerais pas l’approche labyrinthique, l’exploration des souterrains

Je me blâmerais de trop fusionner avec mes personnages

Je prohiberais la facilité

Je mépriserais d’écrire comme si j’étais toujours dans un transat

Je ne réprouverais pas l’apprentissage du parcours d’écriture sur un fil de funambule et les essais pour le parcourir.

Je ne fermerais aucune porte susceptible de me remettre en cause et de me faire évoluer.

Mais que ferais-je vraiment ? Qu’ai-je déjà fait dans mes fragments depuis 2018 ? C’est difficile d’être son juge ? Alors j’énonce la liste de mes ambitions, de mes objectifs, de ma cible, de mon chemin d’impeccabilité avec humilité pour atteindre un peu d’universalité.

16. Le traducteur et ses (N.d.T)


proposition de départ

Situation curieuse pour faire mes notes de traduction. Vu la situation générale pandémique, il ne m’a pas été possible de rencontrer l’auteur. Je crains d’avoir pris plus de liberté que de raison ! Cela ne lui déplaira pas j’espère !

1. J’ose une interprétation tout en ayant le sentiment qu’elle est discutable, pourtant je la maintiens. Il y a dans ces textes comme une ambivalence. Plusieurs interprétations sont possibles sur la relation qui existe par exemple entre les deux hommes du parc. Je pense que l’auteur ne veut pas trancher.

2. Le tilleul, cet arbre revient fréquemment, ainsi que le thème de la maison et du lien fort qui semble exister. Il s’agit sûrement d’éléments autobiographiques.

3. Ce n’est pas la première fois qu’une allusion aux capacités du rêve surgit, à surveiller !

4. Allusion ici à une maison arrachée en des circonstances troubles préalablement évoquée dans de précédents écrits.

5. Ce texte a déjà été publié dans un ouvrage collectif et dans une traduction un peu différente.

6. Je propose plutôt cette traduction qui me paraît plus proche de l’univers poétique du passage.

7. Je n’ai pu le vérifier mais une partie du paragraphe aurait été supprimé lors d’une précédente édition pour des raisons de convenances morales rejetant ainsi l’injure en espagnol dans le texte —Que te folle un pez — va te faire baiser par un poisson !

8. Allusion à la capacité d’accéder à des mondes invisibles à plusieurs reprises. L’auteur a un jour évoqué dans une interview une vision incroyable, dans l’église Sainte Réparate à Nice où elle était entrée simplement pour ressentir un peu de fraîcheur, elle avait alors eu la sensation troublante de voir devant elle ses parents et ses grands-parents. Hallucinant de réalité. Cela avait duré quelques minutes. Depuis elle est devenue très attentive aux signes insolites.

9. Dans un premier temps pour évoquer la maladie bleue elle avait choisi la traduction espagnole enfermedad azul à cause de la décomposition du mot en enfer et enferme et aussi enferm—edad comme un âge enfermé, prisonnier, qu’elle trouvait intéressant.

10. Depuis 2018 d’autres textes publiés uniquement sur le web circulent, la traduction étant assurée par une personne de l’entourage

11. Claro aurait sûrement proposé une autre traduction, du genre « le fait qu’elle hésite, elle devrait stopper là ! »

12. Je l’avoue, gros problème avec ce passage, je donne ma langue au chat !

13. Il fallait choisir ici un vocabulaire proche de celui largement utilisé dans les années 70, noter la différence de niveaux de langue et du rythme des phrases .

14. Tente timidement, je trouve, d’apporter des éléments fantastiques et de développer une sorte de conscience augmentée.

15. Le village évoqué se situe à un km de l’Étang de Thau, lieu de naissance et dernière demeure choisie. D’autres lieux fondateurs et récurrents : Montpelier, les Cévennes ; l’Ariège.

16. Acuité, précision dans la description de l’homme frappé d’un AVC, existe-t-il vraiment ? Et cet amour lointain et contrarié qui revient souvent, qu’en est-il ? Enfin là invention ou biographie ?

17. La mort du jeune homme, peut-être un proche, la mort est un thème récurrent, ainsi que la volonté non pas d’en nier la violence mais de lui trouver chaque fois une sorte d’issue un peu chamanique, avec par exemple la mention du rêve du jeune homme dans lequel l’aigle joue un rôle.

18. Dans une interview accordée à un magazine littéraire le 17 juillet 2019 il est fait référence à l’œuvre de Castaneda. Cet intérêt en effet affleure discrètement parfois dans les textes. La mention d’un rêve significatif et son analyse l’illustreraient. Peut-être une auto-censure. Castaneda est aussi un peu oublié je pense. Il n’y a plus comme dans les années 70 de charters en partance pour le Mexique afin d’essayer de le rencontrer !

19. On notera la présence d’objets ordinaires mais significatifs d’un type d’existence, d’aspirations, de rêves avortés, de pertes irrémédiables.

20. Pudeur ? Cartes brouillées ? À la fois fusion avec ses personnages et distance, puise dans des éléments autobiographiques et les casse en même temps, les déplace.

21. Cf. l’ouvrage de Jean-Michel Maulpoix Une histoire de bleu qui ne la quitte pas ! La couleur bleue maintes fois mentionnée dans ses textes opère comme un leitmotiv.

22. Il s’agirait aux dires de proches d’un amour de jeunesse qui a ressurgi à la mort de son premier mari. Cela mériterait un approfondissement. Le fond d’un vieux sac déposé depuis des années dans le grenier aurait été ouvert et il aurait délivré des lettres d’amour. Choc émotionnel. J’opte plutôt pour une invention. Mais tout traducteur peut se tromper !

23. Emprunt à plusieurs images de rêve.

24. La maison ce serait l’utérus selon une approche psychanalytique classique. Mais l’auteur fait fi de la psychanalyse !

25. Ah ! l’araignée bleue et sa toile, une énigme son surgissement, une métaphore à explorer.

26. Idée du labyrinthe comme image représentant la vie, affectionne les dessins d’Escher, la sphère à 7 dimensions, ses dédales tourbillonants sans fin, gouffre et infini. Elle essaie de s’en approcher ! Avec prudence ? Avec détermination ?

27. Il faudrait un jour que l’auteur enfin examine de près un de ses rêves et l’articule avec la fiction en cours.

28. Ce n’est pas la première fois dans ses écrits, cette allusion au temps ; un temps non linéaire mais sphérique. Dans un précédent recueil de fragments elle s’était penchée avec insistance aussi sur l’anneau de Moebius. Là est sa quête, sa curiosité, son approche irrationnelle.

29. Référence à plusieurs reprises au monde qui l’entoure, elle le trouve de plus en plus pesant, difficile, injuste. Elle s’y sent de plus en plus en porte-à-faux.

 

15. La vieille dame du 38


proposition de départ

Tous les jours seule depuis que son petit chien était mort elle sortait de l’immeuble à la même heure, 15 h. Seules les grosses pluies ou le vent tempétueux l’en empêchaient. Maquillage soutenu, blond platine, tenue soignée et renouvelée fréquemment, elle avait les reliquats d’une allure de femme d’affaires, elle faisait quelques pas avec ses chaussures de marche à petits talons stables et attendait le mini-bus le 38 qui la conduisait place Garibaldi, en l’attendant elle déversait un regard sans profondeur sur la mer, le phare. Elle trouvait une place assise sur le banc blanc terni parfois par des fientes de tourterelles ou de mouettes, puis elle montait dans le bus en se hissant avec un effort qu’elle essayait toujours de masquer et dix minutes après elle en redescendait en dépliant son dos et se dirigeait à petits pas vers la Vieille-Ville de Nice, précisément à la place Saint François où elle appréciait de déguster une glace en terrasse ou un thé à l’intérieur lorsqu’il faisait un peu froid. C’était un rendez-vous avec elle-même, la vieille dame digne. Elle ne parlait à personne. Durant deux heures elle restait là, regardait autour d’elle, ouvrait un petit livre qu’elle ne dévorait pas, contenance pour les instants où subitement et sans trop savoir pourquoi elle se sentirait mal à l’aise, au bout d’une heure environ elle ferait apparaître un miroir de son sac et repasserait sur ses lèvres, les doigts un peu tremblants, son rouge à lèvres. Lèvres fripées, lèvres surmontées de rides verticales d’un demi-centimètre à espaces assez réguliers parfois barrées horizontalement qui ressemblaient à une haie graphique clôturant une bouche qui ne faisait plus de baisers, parfois elle les mordillait et le rouge à lèvres de couleur rouge sang en accentuait l’effet. Une heure après, elle se levait, passait la main droite dans ses cheveux et repartait, retournait à la place Garibaldi, attendait le mini-bus, retrouvait parfois la même place qu’à l’aller mais pas la même vitesse suivant le conducteur qui pratiquait la conduite douce ou la conduite brutale. Elle craignait un d’entre eux particulièrement agressif. C’était le perturbateur de sa promenade qui ne respectait ni le code de la route ni les vieilles personnes. Elle râlait à peine de peur d’envenimer la situation. Elle soupirait en quittant le véhicule et regagnait avec soulagement son domicile. Quand il faisait beau et chaud elle prenait le soleil sur sa terrasse et souvent ses repas. Elle regardait la mer puis s’apprêtait à aller se baigner à la bonne saison. Il lui suffisait de traverser la rue, de descendre un escalier un peu périlleux et après avoir étendu un matelas de plage moelleux sur les galets de s’allonger, de regarder le ciel et de laisser dorer sa vieille peau sans penser à rien. Il lui arrivait de sonner chez ses voisins lorsque son esprit était perturbé par une panne, un problème dans sa maison, alors elle était prise de panique, pleurait et attendait assistance ; apaisée elle aimait alors raconter un vieux souvenir people, la présence hebdomadaire durant une année, du jeune Alain Delon dans l’appartement d’à côté qui arrivait chez son ami avec une valise noire puis ses visites interrompues à la suite de l’assassinat de l’ami en haut du boulevard tout proche. Parfois on l’entendait rire, un homme plus jeune était chez elle, ils sortaient ensemble parfois. Un jour de grisaille intérieure, elle se confia — mon conseiller en patrimoine depuis trente ans, attend mon héritage, il ne l’aura pas même si je suis sans famille ! — À la fin de l’été, elle n’était plus dans son appartement. Elle venait de mourir à 88 ans après une opération et un séjour en maison de repos où quotidiennement il lui rendait visite, l’assureur bon simulateur feignit la grande tristesse, vida l’appartement très rapidement et le mit en vente à un prix fort élevé. Coup réussi en quelques semaines.

Ce personnage secondaire était apparu dans le texte 1 comme figurante. Il ne correspondait alors à aucune femme à laquelle j’aurais pu emprunter des traits. Là, je me suis inspirée d’une voisine décédée l’année dernière.

14. Le mort du train bleu


proposition de départ

20 Septembre 2020. Une inconnue s’approche de ma tombe, elle hésite à s’arrêter, poursuit son chemin puis revient et ne bouge plus. Elle lit la plaque, regarde ma photo, note mon nom, mes dates et attend. Je vais lui dire qui j’étaisjesuis à cette passante inattendue. Je vais même la tutoyer, ça rapproche. En 1965 j’avais 17 ans et encore en vie c’était un miracle. Oui car je souffrais de la maladie bleue, une cyanose, c’est horrible car en 1970 mort déjà depuis 4 ans la maladie est devenue opérable et on n’en mourrait plus ; arrivé trop tôt sur cette terre je suis ! Sale malformation cardiaque congénitale, oxygénation du sang jugulée, sang bleu. Cinq naissances sur mille paraît-il ! Quelle distinction, faire partie d’une minorité ! Soyons précis, je suis mort le 20 septembre 1966 dans un village tout près de l’Étang de Thau. Ma maladie a eu raison de moi, j’aurais préféré avoir eu raison d’elle. Donc à ma naissance ma peau était bleue, mes lèvres bleues et je dois te dire que je suis resté fasciné selon le principe attraction-répulsion par cette couleur toute ma courte vie. L’urne dans laquelle je repose est bleue et mes fines particules de cendres sont bleutées, autant le dire tout de suite le fait d’être en cendres parfois je le regrette, car au lieu d’être tout rassemblé et présentable, et encore j’ai de la chance de ne pas avoir été dispersé, ah ah je m’imagine le jour des obsèques avec un souffle d’air malicieux recouvrir les visages de poussière bleue et faire de tous les présents des clowns tristes et bleus, stop à la plaisanterie de goût douteux, je repose donc dans une urne de céramique bleue placée comme tu le vois dans un cube de granit poli noir et blanc et entouré de galets et de plantes grasses ; trois petites marches conduisent à moi. Tu as le temps ? Tu bouges pas, je continue.

J’aimerais t’emmener dans le train bleu, celui qui semblait ne pas avoir de conducteur. J’avais imaginé qu’il m’emporterait sans fin et qu’ainsi je ne mourrais pas mais une insolite mygale bleue a déclenché l’alarme et le train s’est arrêté et quelques minutes après j’ai suffoqué, et l’on m’a emporté aux urgences. La suite …un scénario bien rôdé dans lequel je suis devenu une forme blanche, amaigrie, tuyautée, transférée de salles d’opérations en chambres variées, je veux dire variées par le paysage derrière chaque fenêtre, je passais mon temps à contempler celle qui m’offrait ce beau chêne, je détestais celle qui m’offrait de me taper la tête contre un mur. Parfois aussi, je rêvais, je m’élevais emporté par un aigle et faisais avec lui un voyage céleste. Ce soir, tu trouves pas, bonne température de celle qui allège les corps et les esprits, une envie d’insouciance, de légèreté, une envie de caresses. Je repense à ma brève et intense vie, à mes parents pleins de tendresse et d’énergie qui refusaient en tout cas devant moi toute tristesse, au contraire enfant ils m’apprenaient à me battre, à ne pas baisser les bras, moi je savais ne pas me plaindre. Du coup toute l’énergie s’était transférée dans l’étude et la musique. C’est elle qui était ma passion, je jouais du piano. Là j’ai l’impression tout à coup de me décomposer, c’est peut-être de te voir en face de moi, tu as l’âge que j’avais à ma mort, maintenant je suis un mort de 54 ans, pas si vieux finalement, tu as l’air en bonne santé, tu es belle, je voudrais te demander quelque chose, réaliser un rêve à ma place en quelque sorte, prendre une barque, un voilier et naviguer sur l’étang et emporter quelques particules de cendres pour les promener un peu, elles communiquent entre elles et quand tu me les ramèneras cela mettra une bonne ambiance et du baume dans mon cœur, dis, c’est possible, réponds-moi, pourquoi tu tardes à le faire, tu ne parles pas, tu ne veux pas pas ou es-tu malentendante ? Tu restes là, tu n’as peut-être rien compris à tout ce que je t’ai dit. Tant pis, ça m’a fait du bien de parler à un vivant, ça me change de la solitude. En général les gens qui viennent même les très proches, leur visite est rapide, parfois j’ai simplement la sensation d’une légère brise qui passe, alors je ne peux dire un mot surtout quand l’émotion s’empare de moi, j’ai le souffle coupé et quand un mot est prêt à sortir la personne est déjà repartie. Alors je regagne mon urne, une particule après l’autre, mais je trouve qu’elles s’essoufflent de plus en plus, alors je me dis, il ne faudrait pas que je meure une deuxième fois. J’ai toujours pensé de mon vivant qu’en mourant il restait pendant un temps non déterminé, variable pour chaque personne, une sorte d’énergie vitale, persistante, j’ai maintenant la preuve que c’est une énergie cosmique qui est là dès la conception et persiste au-delà de la mort. C’est peut-être elle qui fait parfois ressentir aux vivants la proximité de proches morts. Je te dis là ce que je ressentais quand j’étais vivant et que mon grand-père était mort et que je l’ai toujours perçu à mes côtés. Je dois te confier que je me retrouve parfois dans des réseaux cosmiques incroyables d’affinités où je retrouve mon grand-père vraiment. L’univers fourmille de sons subtils et de conciliabules sans fin.

Une chaîne se construit inéluctablement depuis les textes 9 e 11, autour du jeune homme à la maladie bleue. J’ai essayé d’imaginer ses paroles de mort.

13. Ailes repliées


proposition de départ

Le fait que la moto du voisin pétarade tous les jours à la même heure, le fait que je me réveille justement à cette heure-là, le fait que ce bruit énergique me donne des ailes trop vite repliées, le fait que chaque matin je retrouve mes deux moitiés l’immobile et la mobile, le fait que je ne désespère pas qu’elles se regardent un jour comme dans un miroir l’une à l’image de l’autre, le fait que le ciel est bleu aujourd’hui, le fait que le bleu me relie à elle, le fait que je me gratte la tête comme si j’y cherchais une idée nouvelle, le fait que le bruit du monde m’assourdit lorsque je m’y connecte, le fait que la folie humaine me saute à la figure, le fait que les hommes prédateurs sont sans limite, le fait que je suis triste, le fait que je voudrais éclater de rire et balayer de la main la noirceur et voir surgir harmonie et beauté, le fait que la télévision avec ses voix aseptisées ses débits de plus en plus rapides et inarticulées m’exaspèrent, le fait que la pensée générale est de plus en plus confuse, le fait qu’il faut tout posséder sans effort ni exigence, le fait que je rêve, le fait que j’écris sur mon carnet de rêve presque chaque matin mon rêve, le fait que j’essaie d’en comprendre le son, le fait que je m’y perds, le fait que je distingue de moins en moins de différences entre le monde du jour et celui de la nuit, le fait que tous ces politiques m’indiffèrent, le fait que je les pense comme des marionnettes sans art et sans scrupules, le fait que ma voisine me fait de l’œil, le fait que je lui réponds par un sourire, le fait que je suis un demi-paralysé depuis cinq ans, le fait que je ne pourrai pas oublier que ce même jour je devais la retrouver, le fait que c’était un grand amour de jeunesse, le fait que j’avais tout préparé pour sa venue, le fait que nous devions nous rendre à Lucerne le fait que tant d’années après nous aurions pu contempler ensemble les couchers de soleil comme nous l’avions fait autrefois, le fait que ma femme vient de rentrer, le fait que j’entends sa voix trop forte, le fait que certains jours je préfèrerais être seul, le fait que j’apprécie tout de même quand elle me rapporte le bon vin que j’aime le poisson la viande qu’elle cuisine fort bien, le fait qu’elle assume beaucoup du fait de mon handicap, qu’elle en profite aussi pour tout régenter décider souvent à ma place, le fait qu’elle me met devant le fait accompli, le fait que je me souviens alors des années passées où je voyageais beaucoup pour mon travail dans la gestion hôtelière et mes loisirs, le fait que je faisais du cheval dans la forêt, le fait qu’aujourd’hui je suis capable de ne faire que quelques pas soutenu par une canne ou un déambulateur, le fait que mes trois enfants sont proches de moi attentifs mais à mon goût surprotecteurs, le fait que parfois je trouve qu’ils ressemblent de plus en plus à leur mère même conformisme même souci du qu’en-dira-t-on même indifférence au reste du monde obnubilés par leur carrière, le fait que je ressens beaucoup de solitude, le fait que je n’arrive plus à garder le contact avec elle mon ordinateur a rendu l’âme, le fait que je lis beaucoup élément de mon équilibre, le fait que de ma fenêtre j’observe les oiseaux, le fait que je déplore l’extinction de nombreuses espèces, le fait que tout près de la table en bois bleue portant un camélia je l’imagine là tout près, le fait que si un tremblement de terre survenait je ne pourrais sûrement pas quitter la maison je resterais seul et je penserais à elle et à nos couchers de soleil, le fait que le pain était trop dur à midi et la salade insipide, le fait que j’ai mal à l’estomac, le fait qu’il proteste lui aussi de cette vie confinée étroite, le fait que je rêve d’horizons, de mers infinies de ciels rougeoyants d’étoiles filantes, le fait que je tends les bras pour tenter de m’accrocher à l’une d’elles et la retrouver elle enfin, le fait qu’un attentat vient de se produire, le fait que des migrants vivent dans des camps de fortune, le fait que la Méditerranée en nourrit de plus en plus ses poissons, le fait que les pesticides nocifs connaissent l’art de la métamorphose des noms pour se faire une virginité, le fait que les abeilles meurent et qu’elles sont remplacées par des escadrons de drones pollinisateurs en Chine, le fait que tout cela m’accable et souligne mon impuissance à agir, le fait que mes jambes soient si différentes , l’une un peu musclée l’autre comme atrophiée la pauvresse irriguée par des veines déficientes noueuses, le fait que le sang stagne n’arrive plus à remonter vers le cœur, le fait qu’il faut la relever la poser sur un coussin pour l’aider un peu, le fait que je me souviens des parcours à vélo dans la montagne, le fait que la puissance de mes muscles tendus me rendait fier, le fait que mon bras ballant ne me sert pratiquement plus, que seule la main crochue qui le prolonge s’est attribuée une fonction de pince immobile, le fait que j’ai du mal à me regarder dans un miroir, le fait qu’au handicap s’ajoute les effets du vieillissement, le fait que cela commence à faire beaucoup à supporter pour un seul homme, le fait que le fils de ma voisine âgé de douze ans vient de périr dans un accident de voiture, le fait que cela me fait relativiser ce qui m’affecte, le fait que je ne veux pas me laisser aller, le fait que je veille à mon apparence du moins à ce qu’il est possible de prendre en compte, le fait que je me demande si je la reverrai un jour, le fait qu’elle aussi vieillit, le fait qu’elle est encore en bonne santé j’espère, le fait que ses dernières photos trois ans en arrière la montraient toujours séduisante, le fait que j’en ai marre parfois de vivre, que je me secoue alors pour ne pas m’apitoyer sur moi-même, le fait que j’ai souvent l’impression que c’est toute notre civilisation qui va disparaître, qu’il y a trop de monde sur terre, le fait qu’elle survivra se régénèrera mais sans peut-être la présence humaine, le fait qu’avant ce moment ultime les pandémies les catastrophes climatiques les déplacements de populations les famines les guerres les régimes autoritaires s’installeront, le fait que les nantis auront eu le temps de s’octroyer des zones protégées inviolables dans lesquelles le cynisme et les déprimes fleuriront, le fait que je ne peux regarder un enfant sans penser à ces noirceurs, le fait que j’écoute beaucoup de musique, le fait que le plombier doit venir demain et trouver une solution au bruit insupportable des tuyauteries de la salle de bains, le fait que j’ai égaré mes lunettes et qu’il m’est impossible de lire, le fait que personne n’est là en ce moment dans la maison et que je doive attendre, le fait que j’ai l’impression de cumuler les handicaps, le fait que je me vois sur mon vélo lorsque j’avais quinze ans et que je retrouvais ma petite amie et que nous roulions côte à côte de plus en plus vite, le fait que j’en ressens encore l’insouciance et la légèreté sur ma vieille peau, le fait que je revois le blouson qu’elle m’avait offert et que j’ai gardé longtemps, le fait que dans mon placard on trouve toujours du vinaigre balsamique du vrai rapporté par mon fils de Modène, de la bonne sauce tomates, du café au goût fruité, du miel de châtaignier des Cévennes du bon vin, des olives de Nice, des Lucques du Gard enfin l’essentiel quoi, le fait que j’aime la vie malgré tout, le fait qu’il faut accepter pour le ressentir, le fait que ç’est tantôt donné tantôt construit chaque jour, le fait que ma chatte noire disparaît dès qu’une personne sonne et vient à la maison, syndrome du chat retrouvé enfermé avec trois chatons dans une boite scotchée et dans une benne, le fait qu’elle est câline lorsque la maison se vide, le fait que je revois de temps en temps Out of Africa et que je pilote l’avion pour rejoindre Karen Blixen ou partager un vol sublime avec elle, le fait que je trouve que notre président est un pervers narcissique et qu’aux prochaines élections je ne voterai pas pour lui et m’abstiendrai, le fait que j’aime les gens sincères, loyaux, respectueux, le fait que mon père maire d’un village peu d’années avant sa mort ne s’est jamais compromis, n’a jamais accepté de cadeaux pots de vin, le fait qu’il avait passé cinq ans prisonnier en Allemagne et qu’il en parlait très peu, le fait que je regrette de ne pas lui avoir posé plus de questions, le fait que ma mère l’avait sagement attendu, le fait qu’ils se sont aimés de longues années, le fait que ma femme vient de rentrer, le fait que je perds un peu de liberté, le fait que je ferme les yeux que je rêvasse et qu’elle comprend qu’il ne faut pas me déranger, le fait que je viens de découvrir le film étrange chamanique Cabeza de Vaca de Nicolas Echevarria et que j’en suis bouleversé , le fait que je ressens une douleur dans le dos , le fait que j’aime une araignée bleue de l’ Inde, le fait que les toiles d’araignées en général me fascinent, le fait que j’aimerais me déplacer sur une grande toile d’araignée, le fait que j’aime les coccinelles aussi, les sept points qu’elles portent sur leur dos, le fait que ce qui m’importe beaucoup c’est la tendresse, le fait que je ne l’ai pas, le fait que c’est avec elle seule que j’aurais pu la donner et la partager, le fait que ce maudit AVC a tout cassé, le fait que Charlie revient, le fait que le procès a lieu sans les principaux coupables déjà morts, le fait que les masques envahissent villes et campagnes, le fait qu’on ressemble de plus en plus à des zombis, le fait que je veux soulever ma fatigue de mon seul bras valide et déplier mes ailes imaginaires le fait qu’ à la fin trop de mots masqués, interrompus, obsédants, comment arrêter pourquoi à tel moment, le fait que tout cela peut devenir une bouillie confuse, magmatique, le fait que je peux en pleurer, le fait que je peux en rire, le fait que je vais aller dormir, le fait que tout cela pourrait continuer jusqu’à mon dernier souffle, donc pause repos arrêt sur mot arrêt sur son, le fait qu’on est sur le même bateau ivre, le fait que STOP et attendre la suite.

 

12. C’est de mon fait


proposition de départ

Oh ciel alors c’est pourtant vrai je suis bi mobile et immobile mon corps s’est subitement divisé en deux, une partie mobile, normale et une définitivement immobile flasque molle rebelle à toute impulsion maladie portant nom d’un alphabet tronqué AVC hémiplégie à gauche hémisphère droit touché agressé pas de perturbations cognitives mais seulement motrices sorte de schizophrénie motrice fortement handicapante cohabitation constante d’une mobilité et d’une immobilité négociations permanentes pour la moindre action apprendre à vivre avec deux mondes dont l’un ne peut jamais se séparer de l’autre cohabitation pour le restant de la vie immobile mobile

J’attrape un verre vide le pose sur la table récupère une bouteille trop lourde, je tourne mon corps côté mobile pour m’aider de la moitié immobile qui me sert d’appui comme un mur inébranlable des astuces j’en trouve encore tendre gonfler ma cuisse vigoureuse compter mes pas déplacer le pied droit en faisant un angle de 45 degrés pour avoir une bonne stabilité puis lancer mon bras vers l’avant pour assurer l’équilibre le rapprocher ensuite du pied au repos pour qu’ils se rejoignent respirer inspirer expirer se représenter mentalement le mouvement à accomplir mais parfois rien ne réussit je dois appeler à l’aide bien souvent lassé de trop solliciter oubli de ce que je désirais faire

Main immobile dont je me sers comme d’un crochet les doigts sont définitivement recroquevillés tels des pinces muscles atrophiés je m’imagine homard du Pacifique convoité dans une belle assiette décortiqué savouré mâché par la bouche sensuelle d’une femme

Jambe gauche raide mais pas en bois ou en plastique ne suis pas homme augmenté mais homme agressé ayant pu conserver sa jambe et son bras certes immobiles mais sensibles aux coups, piqures et caresses peux contempler immobilité de ma main et de mon pied œil très mobile à l’affut du moindre frémissement sait-on jamais

Comment m’appliquer ma sempiternelle phrase assénée aux autres c’est de ton fait

Comment cela se peut comme deux parties de corps dont une parfaitement mobile dont l’autre définitivement immobile depuis cinq ans, trio de lettres de l’alphabet A V C a mal irrigué durant quelques minutes mon cerveau et me suis retrouvé avec la partie gauche immobile et la droite mobile comme d’habitude tout ce qui m’arrive est de mon fait il le lui a dit une fois balade en forêt régénératrice c’est de ton fait l’immobilité du côté gauche mobilité du côté droit la tête mobile extérieurement et intérieurement chapeaute le tout

Grand branlebas aujourd’hui la femme aimée il y a fort longtemps va venir le revoir elle sait mais n’a pas vu son corps à lui est tendu crispé son problème est de ne pas en faire trop de tenter de se dépasser toutes les négociations habituelles ses astuces pour bouger et se déplacer lui paraissent à cette heure insuffisantes il aurait dû s’entrainer il voulait encore lui plaire il se présentera du bon côté mettra dans l’ombre le second il prendra un air dégagé et fera de son immobilité de côté une prestance pourquoi pas pour elle il se surpassera mais comment éviter toute chute s’il prend trop de risque donc ne pas nier son immobilité mais la mettre en scène avec humour peut-être s’appuyer sur le côté du canapé bleu qu’elle aimait tant à l’époque cela corrige sa position du dos et évite par l’usage de l’accoudoir de laisser son bras ballant laisser toute amplitude au côté droit prendre sa main lui montrer un livre lui tendre un verre la regarder surtout le regard bleu est resté aussi intense alors il la séduira la fascinera elle oubliera l’immobilité la transformera en partie contemplative qu’il aime aussi de toutes façons ne pas bouger c’était difficile autrefois aujourd’hui pas d’effort c’est là bien présent donné acquis se transformer en conquis plus que subi c’est de mon fait prendre à bras le corps le côté droit en faire son phare son guide et entrainer avec soi son autre moitié non comme un fardeau mais comme un compagnon fragile et si présent intérieurement ne pas arriver à l’épuisement s’arrêter juste à temps dire il me faut faire une sieste j’ai besoin d’être seul méditer et récupérer quelques forces

Un demi-corps comme flottant dans l’eau un demi-corps comme un roc trouver des mots liquides et des mots durs il ne parle pas pareil quand il pense à son corps paralysé ou à son corps mobile comme un enfant perdu sous le regard d’un adulte protecteur

Le double regard du paralysé à moitié regard assuré conquérant regard inquiet implorant regard arrogant provocateur regard attristé nerveux plus le regard extérieur que regarde-t-il, que ressent-il tantôt regard diviseur compatissant obnubilé par le handicap regard oublieux et unificateur une personne devant soi

La mer vertu du bain qui fait oublier conquête des éléments éternité engloutissement jeu avec la mort la vie dès qu’il le peut accès à la mer même l’hiver il n’est pas frileux il brave les vagues l’accompagnateur se fait discret il le lâche au bord de l’eau dès que sa liberté est possible il oublie tout se met sur le dos s’immobilise s’unifie fétu de paille libre emporté nuages blancs protecteurs œil accompagnateur vigilant prêt à intervenir l’oublier un jour il se fera oublier et dérivera vers l’horizon

Moitié de corps semi-mort, mort imposée à chaque instant je scrute la moindre parcelle je tente l’hypnose en vain révolte colère abandon soumission

Parfois impression que je suis affublé d’un demi-sarcophage porté avec moi tous les jours comme prêt à mourir sous la main mon lit de repos éternel je le palpe il est chaud perles de transpiration le parcourent

Le rêve s’en fout de mes deux corps, formes vouées à disparaître, à pourrir ou à finir en cendres la décision n’est pas prise le rêve échappe mobilise d’autres énergies et vibrations fait fi du corps forme passagère il prend des ailes d’aigle royal et s’envole très haut dans le ciel est-ce un rêve me sens pas dans un temps linéaire mais plutôt sphérique

Postures peu esthétiques comme déambulation d’un homme ivre diminué aides de fer ou de bois postures immobiles tordues crispées grotesques postures de clown triste je ris de moi-même larme au coin de l’œil

Je l’avoue peux plus aimer avec mon corps je ne peux plus l’âge n’arrange rien de toutes façons je peux encore caresser j’aime être caressé mon désir n’est pas défunt mais amplitude limitée

Lorsque je marche avec une canne sur laquelle je m’appuie plus que de raison je tente la légèreté imaginant ma moitié immobile en phase de repos de quelques secondes

Quand froidure je grelotte ma moitié mobile animée de soubressauts ma partie gauche immobile indifférente pourtant fidèle par sa présence que de tracas je subis mal de dos arthrose dispersée me dis ma moitié immobile au moins elle est plus tranquille

Ma main immobile pendante ne se referme plus seuls mes doigts tordus en crochet emprisonnent de menus objets, au moins de la taille d’une balle de dix cm de diamètre, ou à chaque doigt je pourrais mettre des pendentifs, des fils à séparer, un petit portemanteau pour enfant une clé un parapluie léger que je ne pourrais pas ouvrir alors souvent je la regarde la scrute et lui dis bon sang j’en avais du bon je l’ai encore il circule mais tous ces muscles ne répondent plus aux appels alors je compose m’imagine doté de forces mentales nouvelles capables de coordonner des rythmes endiablés

C’est bizarre mon corps en deux parties ne cesse de les modifier la mobile se renforce par des exercices quotidiens l’immobile malgré des exercices douloureux ne produisent rien muscles fondus atrophiés fibres rigides prêtes à la rupture veines apparentes stagnation du sang varices et varicosités se déchainent en un réseau labyrinthique infernal à suivre métamorphose un de mes passe-temps voyage imaginaire en bateau au fil de l’eau rêveries apaisantes

C’était pas simple n’ai pas suivi le développement d’un seul état d’immobilité. Ai essayé simplement de me mettre dans la situation et le ressenti d’un hémiplégique ; l’absence de ponctuation , les brefs paragraphes, contraignants, m’ont en fait amené à mieux cerner la place de l’immobilité et son dialogue avec la mobilité, à la fois un flux par l’absence de ponctuation et une interruption par la limite du paragraphe.

11. les mains


proposition de départ

Dans le compartiment bleu du train bleu, ses mains caressent le velours bleu des sièges. Elles se joignent, se réchauffent puis s’élèvent vers le visage, qu’elles recouvrent puis montent jusqu’aux cheveux qu’elles ratèlent avec douceur. Elles s’emparent des oreilles, suivent l’ourlet des lobes et tentent de transmettre des ondes pures et régénératrices en un son subtil puis elles se posent et regardent avec intensité sur le rebord de la fenêtre, le paysage défiler, les arbres se bousculer, les maisons et les lumières vacillantes se chasser les unes les autres. La mort est proche, annoncée à dix-huit ans, il mourra bientôt, dans quelques mois, une année peut-être. Mais ses mains sont là et semblent le rassurer, leur mobilité, leur finesse, leur douceur, leur fraicheur ce soir l’emplissent de sensations délicates et lui ôtent tout désespoir. Elles sont pleines de souvenirs, du maintien du guidon du vélo bleu qu’elles guident avec un esprit aventurier sans cesse renouvelée. Ce sont elles qui décident du chemin à prendre à chaque carrefour, qui savent explorer, revenir en arrière car elles ne jugent pas, elles agissent sans vergogne mais toujours avec détermination. Elles lâchent parfois le guidon car elles sont intrépides et savent jouer avec le risque. Nous avons fait du piano, et nous nous souvenons bien des exercices assomants que tu nous as imposés, gammes en tous genres, exercices punitifs, et puis un jour, un déclic, nous nous sommes comme envolées, tu ne pouvais plus nous arrêter et nous t’avons joué un tour mémorable, le jour d’une audition, nous avons improvisé et nous ne voulions plus nous arrêter. Moi ta main gauche, la main de tous les usages, écrire, manger, une tare pour l’institutrice à l’époque car elle a su créer une distorsion, j’écrivais très bien je formais des lettres avec délectation et une grâce infinie, comment une tare pouvait-elle produire un tel effet, c’était diabolique ! Moi ta main droite je me suis plus installée dans des zones de repos. Un voyage en Inde a ranimé quelques rancœurs, là-bas la main droite est noble, la gauche est sale, ne jamais manger avec elle, elle est là pour se torcher !!! C’est son destin. Tu te souviens de la vieille chanson de Bécaud mes mains dessinent dans le soir la forme d’un espoir. Moi main gauche je voudrais aussi dessiner la forme d’un espoir, celui de conjurer le sort, de multiplier nos voyages dans le train bleu, celui de revoir l’incongrue mygale ornementale saphire. Elle s’était posée sur moi, sans me piquer, elle semblait me parcourir le plus délicatement possible pour repérer la moindre parcelle de peau, suivait le tracé des veines bleues apparentes, c’était peut-être sa première main, une découverte quoi ! moi aussi je faisais sa connaissance sans peur et fasciné par sa couleur et sa taille. Je l’avais reposée sur sa toile au bout de quelques minutes. Elles seront là à son dernier souffle pour lui donner une dernière caresse. Elles ne se sentent jamais coupables, elles sont dans l’action et ont la justesse du geste ; la main gauche se redresse et donne le signal d’un rappel absolument essentiel. Ne pas oublier la jeune femme rencontrée l’année dernière, dans le café près de la maison, elle avait de longues mains très blanches, à côté il y avait un jeu de cartes. Elle t’avait dit de t’asseoir et d’en choisir une. Moi, la main gauche d’un gaucher confirmé, j’ai pris avec beaucoup de souplesse du poignet au hasard la carte de la reine de cœur. Elle de sa main droite a tiré le roi de cœur. Nos deux mains se sont un peu agitées de contentement et ont donné l’assurance d’avoir accompli un pacte d’une grande profondeur. J’ai placé la carte dans ta poche, j’espérais qu’elle te porterait bonheur et longue vie. Plusieurs fois vos mains se sont aimées, caressées, se sont tordues de plaisir puis se sont séparées, sans trop savoir pourquoi, ou plutôt elles ont vite compris ; dès que la relation s’est intensifiée, la peur, l’angoisse, impossible de joindre ensemble les mains pour longtemps. Il vient de s’endormir, il dort depuis plusieurs heures, ses paupières palpitent, il plonge dans un rêve dans lequel nous les mains jouons un rôle essentiel. Nous sommes détachées du corps et nous nous accrochons aux montants d’une très longue échelle ancrée sur le sol. Une échelle sans fin, sans rupture. Nous grimpons de plus en plus vite, de plus en plus légères et lorsque nous atteignons la porte d’Orion, nous décidons de récupérer le reste du corps, nous pouvons le faire maintenant et le régénérer, abolir peut-être cette horrible maladie bleue. Tu viens de mourir. Nous aimerions te réchauffer un peu, on nous a croisées sur ta poitrine, on n’aime pas ça, nous ne sommes pas soumises, accablées, nous restons tranquilles mais dès que nous serons seules nous t’emporterons bien loin, on t’a pris à la naissance, on t’accompagnera aussi au-delà de la mort.

Créer des mains dans le train bleu du texte précédent s’est imposé, reprendre le personnage aussi. Ces mains sont devenues l’adjuvant dans la tragédie d’une maladie mortelle, un élément qui à la fois rompait la solitude et la vulnérabilité d’un être. J’ai essayé de montrer le rôle majeur de ces mains à la fois partie d’un être fragile mais aussi élément de force puisé dans le rêve.

9. Décor, personnages


proposition de départ

Dans un pays bleu, durant une nuit bleue, un train bleu, une valise bleue dans le wagon 7 déposée au-dessus de sièges recouverts de velours bleu. La fenêtre est fermée et ne peut être abaissée, elle laisse pénétrer les rayons de la lune pleine qui offre des reflets changeants dans tout l’intérieur, à l’image de lucioles, et feux follets, des lueurs plus sombres surgissent venues on ne sait d’où, ombres d’arbres et de maisons peut-être, combat de lumières et d’ombres. Le wagon est animé de soubresauts, la valise glisse, tombe sur la moquette bleue, s’entrouvre en libérant vêtements et chaussures aux mille nuances de bleu. C’est le bleu-rêve qui domine.

la jeune femme aux yeux bleus

La jeune femme aux yeux bleus maquillés et habillée toute de bleu, dans le coin du wagon, la tête penchée sur le côté droit, le dos rond malgré son jeune âge, un mouchoir dans la main gauche, pleure en silence. Ses joues brillent et se mêlent aux lueurs de feux follets. Que de tristesse ! Elle pleure, pleure encore sans discontinuer. Ses épaules sursautent, des spasmes s’installent, ses larmes sont bleues et dessinent des lignes bleues sur son visage transformé en masque animé. Encerclée dans le combat des lumières et des ombres, elle trouve peu à peu sa place. D’abord passive et sidérée, elle se redresse, choisit son camp, sèche ses larmes, regarde avec aplomb la nuit noire au dehors, les arbres et les maisons qui défilent, les lumières intermittentes, elle s’en sortira coûte que coûte, ses forces intérieures palpitent puis grondent, son visage s’éclaire et efface sa pâleur. Elle se redresse pour toujours.

La mygale ornementale saphire

D’une boîte contenue dans la valise bleue propulsée au sol et toutes deux entrouvertes, une énorme araignée, une mygale ornementale saphire de l’Andhra Pradesh en Inde, très rare se libère. Fascinée par le wagon bleu dans lequel sa couleur se confond, elle sort sans se hâter de sa boîte, la chute l’a un peu étourdie, elle reprend ses esprits. — Vais-je m’installer ici ? Moi araignée arboricole je me demande ce que je fais là ! Y-aura-t-il des insectes, des lézards et des grenouilles dans ce luxueux compartiment ? Le bleu environnant m’enchante, me met à l’abri, je vais choisir le coin le plus tranquille pour élaborer ma toile, pour me reposer, car j’apprécie le balancement souple surtout dans ce train et après un si long voyage en avion¬ —. Elle grimpe sur parois, sièges, s’accroche où elle peut et se retrouve perchée au-dessus des porte-bagages. Là, elle s’attelle à l’ouvrage, émet de son abdomen un fil de soie unique, le fil principal qui va s’accrocher au-dessus du porte-bagages près de la fenêtre. À partir de là elle se laisse glisser vers le sol pour former un cadre en forme d’Y, elle attache ensuite des brins comme des rayons d’une roue et tisse par-dessus une spirale puis à partir de cette spirale elle en tisse une autre plus tendue en soie gluante, elle est satisfaite de sa réalisation d’architecture avec trente mètres environ de fil. — Je ne sais pas ce que je vais devenir, mais pour l’instant je vais me balancer sur ma toile. On pourrait me considérer comme l’estampille du train bleu —.

l’adolescent

1965. J’ai 17ans et encore en vie c’est un miracle. Je voulais absolument connaître le train bleu, ses wagons bleus. Je viens de m’asseoir douillettement à l’instant, je caresse le velours bleu, j’essaie de capter les bonnes vibrations de tous ces bleus variés qui m’entourent. Dehors il fait bien noir, je vais attendre les lumières de la ville prochaine, je n’ai pas envie de lire, car j’ai l’impression que je dois rester attentif uniquement à ma place ici dans ce wagon dont j’ai tant attendu la rencontre. Je ferme les yeux, plonge dans une rêverie, des visions étranges s’emparent de moi, je laisse mon corps assis et m’élève au-dessus du sol, un aigle s’approche de moi et je m’envole avec lui, puis je reviens intégrer ma forme, j’ouvre les yeux tout éblouis encore de ce voyage céleste. Y aurait-il d’autres mondes ? Des mondes invisibles qui affleurent parfois. Je ne sais pourquoi, mais je me sens rassuré, même si je le sais ma vie sera très, très courte. Ce train bleu, qui pourra l’arrêter ? Je vivrai tant que je serai emporté dans sa course et comme je n’ai vu ni conducteur ni contrôleurs, j’imagine qu’il ne s’arrêtera jamais.

Choix du texte où le bleu, récurrent dans mes textes est là particulièrement dominant. Les couleurs du spectre bleu me fascinent. Sorte de voile onirique. Le premier personnage, une jeune femme, a un chagrin d’amour, le deuxième est une araignée, l’image a surgi à cause de la valise entrouverte, étrange elle-même par sa couleur, j’ai complété le contenant en pensant qu’elle appartenait à une biologiste et arachnologue, alors j’ai recherché s’il n’existait pas une araignée bleue et je l’ai trouvée, la seule qui existe ; enfin dans le dernier texte j’ai pensé à un adolescent qui aurait la maladie bleue mortelle jusque dans les années 1970 où des opérations ont été entreprises avec succès.

8. extérieurs & intérieurs


proposition de départ
extérieurs

Venise, loin, loin des rassemblements, des cohues, une petite place sans nom, oubli. Un puits occupe le centre, trois ruelles en rayons. Puits désaffecté aujourd’hui, vestige du recueil vital des eaux de ruissellement de pluie. Il est peu décoré, un puits très ancien donc, subsiste à ses pieds la coupe creusée dans la pierre pour donner de l’eau aux chats dévoreurs de souris vecteurs de la peste. Il conserve sa place centrale, il ne travaille plus mais il règne toujours. S’asseoir sur la margelle, en position légèrement relevée, observer les ruelles, les sols aux bigarrures noires, grises et blanches, puis apprécier les couleurs délavées des façades, suivre les chemins dessinés en labyrinthes, écouter le cri des mouettes, caresser la margelle lisse de marbre, contempler une toile d’araignée, l’araignée est absente, l’œil se pose tout à tour sur chacune des lignes, et croit parcourir les siècles.

En mai. Pour atteindre la forêt de mélèzes, un chemin étroit bordé d’un côté par un talus recouvert d’herbes et de gentianes, polentillas, œillets et centaurées, parcourus avec hâte par des insectes de toutes tailles et couleurs. De l’autre une rangée d’arbustes protecteurs, rosiers sauvages, cerisiers, le ravin est juste derrière. Sur la droite un rocher à faces multiples, plusieurs dardent une pointe agressive, une seule d’entre elles offre une surface lisse et veinée face au panorama grandiose qui se décline en lignes parallèles, sinueuses et bleutées dans des transmutations infinies. Découverte rare de ce lieu de pouvoir et de mystère. Pourtant il suffit presque de s’asseoir et de fermer les yeux. Transmission de visions indicibles. Une route sombre défile à grande vitesse puis sensation de survol au-dessus des montagnes, un rideau de lamelles qui se replient et découvrent un ciel d’un bleu céleste. Au-dessus, bien haut, des aigles maîtres des lieux construisent des parcours énigmatiques et sonores.

Un sentier entouré de haies de buis et de fougères conduit au plateau à 850 m d’altitude. Des roches balsamiques aux formes humaines, gardiens du lieu, accueillent ou repoussent les curieux. La falaise couleur d’éléphant est à leurs pieds. Une ouverture d’espace devant eux, un horizon de bleus pastel à outremer. Deux monts se rejoignent dans leurs bases et forment un grand V. Le vert de la végétation est intense, des chemins tels des serpents parcourent les versants. Aucune habitation n’est visible. Aucune trace humaine. Au-delà, des monts se succèdent en lignes parallèles, à des altitudes variées. Tout au fond les reliefs se confondent avec le ciel. Un halo les enveloppe tel un manteau de mémoire tissé de fils subtils engendrés par la vibration des contemplations portées tout au long des siècles. Le vertige s’empare du regard, le happe et ne le rend pas. C’est le pays bleu.

De nombreux arbres, pins, cyprès et oliviers ont trouvé leur place dans ce jardin méditerranéen semi-entretenu. Une liberté sauvage. Près d’une haie de bambous, un tilleul très haut, domine l’entrée, tel un géant qui accueille ses hôtes à bras ouverts surtout à partir du printemps lorsque sa frondaison explose puis ses senteurs de miel. Arrêt non imposé, station méditative et olfactive, régénération des forces alanguies. Les abeilles bourdonnent en se délectant du suc de ses fleurs. À ses pieds un bassin en forme d’infini, laisse deviner son eau claire entre les nénuphars qui accueillent tous les soirs d’été les grenouilles et leurs cris d’amour. Des poissons rouges illuminent de rouge les espaces mobiles entre les fleurs. Un banc de pierre, vestige d’une tombe romaine, peut-être une légende, bosselée, usée, accueille chats, oiseaux et rêveries. En automne, les feuilles jaunissent, rougissent et virevoltent couvrant le passant d’un habit de feu, l’hiver, il faut lever la tête, parcourir la multitude des branches et s’élever vers le ciel froid et bleu.

intérieurs

Modeste chambre, vieillotte, à la limite du salubre, pas de fenêtre, fréquent dans les maisons vigneronnes du sud. Chambre avec deux entrées, une sur une autre chambre, l’autre sur le vestibule ainsi nommé dans la région, correspondant à un grand hall. D’un côté il faut taper avant d’entrer mais de l’autre c’est la porte de la liberté. L’ouvrir discrètement la nuit à la faveur de la sonnerie claquante, chaque heure, de la vieille horloge en bois peint pour atteindre l’espace où des rendez-vous avec d’autres occupants des chambres du nord peuvent s’organiser, pour jouer aux cartes, fumer, boire en faisant le pari du silence. Accès à la salle à manger par un couloir fermé des deux côtés lui aussi. Volets à peine entrouverts pour protéger le nid d’hirondelles. Un escalier étroit en colimaçon conduit au grenier où s’accumulent armoires démontées, coffres, cartons de vaisselles, corbeilles de jouets et livres, chaises à trois pieds, strates d’objets de diverses époques de divers membres du lieu. Mémoire engrangée, empoussiérée, momifiée.

Dans un pays bleu, durant une nuit bleue, un train bleu, une valise bleue dans le wagon 7 déposée au-dessus de sièges recouverts de velours bleu. La fenêtre est fermée et ne peut être abaissée, elle laisse pénétrer les rayons de la lune pleine qui offre des reflets changeants dans tout l’intérieur, à l’image de lucioles, et feux follets, des lueurs plus sombres surgissent venues on ne sait d’où, ombres d’arbres et de maisons peut-être, combat de lumières et d’ombres. Le wagon est animé de soubresauts, la valise glisse, tombe sur la moquette bleue, s’entrouvre en libérant vêtements et chaussures aux mille nuances de bleu. C’est le bleu-rêve qui domine.

Au premier étage, de la maison, atteint par un escalier en bois foncé et lisse, surgit un hall aiguilleur vers trois directions une à l’est, une au sud et une à l’ouest. Sur les murs un attrape-rêves, une photo de Bob Marley, une reproduction de Patinir. Au bout de chaque couloir une pièce, un bureau à l’est, une chambre à l’ouest et un séjour au sud, que des belles lumières ! La chambre est fonctionnelle, un lit, un fauteuil, une petite table chargée de livres. Le bureau, on y rentre à peine, des étagères partout gorgées de livres, une table de travail sur laquelle il faut rechercher un petit espace de libre, des disques par terre, des bibelots, des statuettes et des plantes grasses dites succulentes. Le séjour beaucoup moins désordonné, est un espace accueillant, fauteuils et canapés attendent les amis, des lampes partout, des livres. La cuisine est tout à côté, un certain désordre y réapparait, le frigidaire est plein, et des étagères regorgent de pots de miel, confitures et conserves-maisons. Taper trois fois avant d’entrer puis s’installer ! C’est la devise.

Un refuge de montagne inoccupé, une nuit tempétueuse, des bouteilles d’alcool englouties la veille par des chasseurs tonitruants, empilées dans un recoin libérant des relents de mauvais vin, des cartouches sur la table jonchée de papiers gras et malodorants, la cuisine est en désordre, plats cassés au sol, verres renversés, restes de nourritures inidentifiables, couteaux épars. À l’étage le dortoir est sans-dessus-dessous, chaises pieds en l’air, matelas désolidarisés des sommiers, odeurs pestilencières, traces de sang sur le lavabo, chaussettes éparses, dents de peignes entremêlées de cheveux moribonds, petite fenêtre fermée, fine pellicule de protection, aucune lueur réconfortante ne la transperce, maison de bois jouet du vent et des forces obscures.

Des images, des rêves, des souvenirs, des extrapolations, se sont cristallisés en des sortes de petites pierres qui titillées par la consigne ont produit tant bien que mal ces textes brefs.

7. Ton soulier à bout ferré


proposition de départ

Elle saute les nombreuses marches d’escalier de sa maison isolée, court dans la forêt, mouvements de gymnastique insolites, dans le collimateur la disparition de l’intrus de son ventre inhospitalier. À trois mois de ta vie intra-utérine, tu subis ce grand choc. Grossesse non désirée de ta jeune mère italienne, immigrée dans le sud de la France, mariage sans amour. Stratégie pour se libérer d’un employeur brésilien, prédateur débauché autoritaire. Mais tu t’accrochas, refusas ta disparition et un matin de juin 1937, la lumière du jour t’émerveilla aussitôt. Aujourd’hui encore, dans la dernière partie de ta vie, en montagne, Pierre, prénom choisi par ton père, signe de ta résistance, tu marches chaque jour, contemples les effets des lumières changeantes qui refaçonnent sans cesse les paysages. Ce matin, tu te lèves, le dos courbé, prend ton café, redresses progressivement les anneaux de ta colonne vertébrale, et pars dans la montagne située à 200 km du village perché où enfant solitaire de cinq ans, tu regardas la guerre. Ton père en fut exempté pour raisons de santé. Hostilité des voisins, un planqué ! Leur fils unique, mort sous un obus. Ta famille recueillit en 1942 un couple juif ukrainien pendant un an. Tu t’en souviens bien sûr ! Tu découvris la richesse d’un monde inconnu. Le couple cultivé, apporta des livres dans sa fuite et l’homme, horloger-bijoutier habile de ses mains t’apprit le fonctionnement de mécanismes complexes. Aujourd’hui tu fabriques avec lui une table en bois, prends des mesures, te blesses l’annulaire gauche et regardes sans crainte couler le filet de sang. Dîner de peu comme chaque soir. Maintenant tu écoutes avec émerveillement le conte relaté par la jeune femme. Tu t’échappes dans des mondes à la violence troublante, aux exploits démesurés, aux bains de peur, aux épreuves affrontées et surmontées puis à l’équilibre retrouvé. Le jour tu sors peu, car tu préfères rester en compagnie du couple. Une année entière mission périlleuse, à presque six ans tu fus chargé de signaler la présence inquiétante de la Gestapo rôdant dans les parages, d’informer de son arrivée imminente, en criant le nom de Cunégonde ou de Mireille, codes d’alarme. Tu viens à l’instant d’appeler de ta voix la plus forte possible — Cunégonde, viens-vite —. Le couple haletant court se cacher dans la forêt de châtaigniers toute proche. Tu regardes de tous côtés, redresses ton petit corps d’enfant malingre, tu n’as pas besoin de petits soldats, pour jouer à la guerre, tu as tout proche de toi un petit bouclier qui te rend invincible et une épée en bois. Tu t’en empares, tu as très peur, ils tirent des coups de fusil dans le tas de paille derrière la maison, à la recherche de fugitifs qui ont été dénoncés. Le couple caché a juste eu le temps de partir. Tu trembles, te réfugies dans les bras de ton père attentionné et protecteur depuis le premier jour. Oreilles douloureuses, respiration coupée, tu cours vomir dans une cuvette. Plusieurs épisodes semblables se produisirent. Ainsi, à six ans tu commenças à aimer les livres et à intérioriser à jamais une peur, une angoisse de la mort toute proche. Cette nuit, à la fenêtre tu étouffes, c’est ta première crise d’asthme, tu essaies d’aspirer l’air frais, tu es pâle, appelles en vain tes parents, leur chambre n’est pas au même étage, ils ne t’entendent pas, tu crois mourir comme le héros blessé du conte, mais tu reprends espoir, sauvé seras. La crise se termine, tu te rendors, épuisé. Scolarité chaotique. Plus tard, tu t’en félicitas, car tu passas ton temps à dévorer les livres et à peindre la montagne et des personnages mystérieux. Des années de lycée difficiles à cause de ta maladie, tu lis toujours beaucoup, réussis tes études. À vingt-cinq ans, déterminé à faire une thèse, en littérature comparée, deux auteurs, un Français, un Italien, tu t’installas pendant un an à Florence. Fréquentation assidue de la bibliothèque nationale, flânerie en ville et à Fiesole, vie dans la pension de la Marquise dei Pepi ruinée et contrainte d’accueillir des pensionnaires. Peu de chauffage l’hiver, repas frugaux, mais rencontres enrichissantes. Décembre, tu travailles tous les jours à la bibliothèque. Le chauffage est en panne, tu grelottes, tu descends boire une china calda au café pour te réchauffer. Tu retrouves la belle brune, si sensuelle qui t’a accueilli un soir dans son lit à la pension. L’étudiant en architecture dont la fille de la marquise, grande blonde glaciale est amoureuse, te rejoint. Tu fais une course avec lui dans sa petite Fiat Cinquecento qu’il conduit comme une Formule 1. Tu prends un café avec l’étudiant américain qui a découvert les archives pour sa thèse après un an de dur labeur, sa bourse épuisée. Il travaille sans relâche avec un emprunt qu’il mettra des années à rembourser. Il fera carrière à Yale. Toi à Paris. Tu retournes à la bibliothèque, une séduisante étudiante s’assoit à côté de toi. Fuite de toute concentration, mots échangés, projets de ballades évoqués, tu es heureux aujourd’hui, de nouvelles idées explosent, un lourd problème théorique est résolu, ton intelligence vibre dans un infini que tu convoites. Un léger flirt, rien de plus à ton grand regret ! Elle vient de frapper à ta porte, tu es prêt, bras dessus bras dessous vous allez à Volterra visiter le musée étrusque et voir l’Ombra de la Serra. Tu espères encore l’attendrir et ressentir la même émotion qui te fit trembler à l’école communale du village natal, Raymonde, un flirt enfantin âgé de sept ans comme toi, qui dût être opérée de l’appendicite, tu l’imaginas sous les fers chirurgicaux et dans d’atroces souffrances. Tu pleuras et fus inconsolable, la reverrais-tu ? Tu es triste. Elle revient enfin, s’assoit à côté de toi. — Tu m’as manqué, lui dit-elle. Tu lui prends la main et y déposes un timide baiser. Vous êtes en classe maintenant, la maîtresse demande aux élèves de former les lettres écrites sur le tableau à leur tour sur leur ardoise pour pouvoir écrire plus tard leur nom. Toi grâce aux réfugiés juifs sais déjà écrire ton nom, alors tout fier tu l’inscris et attends les félicitations. La maîtresse passe dans les rangs, tu montres ton ardoise et contre toute attente elle te réprimande, consigne non respectée — au piquet, à genoux — dans un tas de poussière ! Hilarité de tes camarades, humiliation assassine. La rage monte en toi, quand autorisé tu regagnes ta place, elle va bientôt passer dans les rangs à côté de toi, voilà elle est là, l’œil vif tu lui assènes un coup de ton pied droit armé d’un soulier à bout ferré ! Éviction de l’école le restant de l’année. Aujourd’hui, tu as quatre-vingt-trois ans et es toujours prêt à te rebeller contre les institutions, les gouvernements, certains médeçins… Tu portes toujours une chaussure à bout ferré invisible et apte à la protestation violente. Aujourd’hui, tu pars aider une amie handicapée depuis son AVC, et l’amènes voir le coucher du soleil. Tu fais les courses, en vieil homme moderne, ta femme t’attend, elle prépare le repas. Rencontre amoureuse bien des années en arrière puis séparation puis retrouvailles. Elle dit que tu peux avoir des piquants à l’extérieur dans les situations qui t’horripilent ou face à des gens sans profondeur, mais que toujours ton cœur est tendre à l’intérieur. — Pierre, je t’attends, viens t’assoir sur la terrasse, le café est prêt, le livre attendu est arrivé ce matin, observe les mélèzes, ils sont particulièrement beaux cette année. — Leur regard est empreint de mélancolie, combien de temps leur reste-t-il à passer ensemble ?

Je suis partie sur un —il— et j’ai tout repris ensuite par un —tu—, effet d’une plus grande proximité et influence de la lecture émouvante de Lambeauxde Charles Juliet.

Les passages du passé simple au présent et réciproquement, ces jeux verbaux reflètent les possibilités de variations de perception du temps, la distinction entre des souvenirs rapportés certains reconstruits et d’autres des remémorations. Sujet majoritairement non fictif ! Appui sur des éléments épars, égrenés par lui tout au long de sa vie de vive voix. Ce texte sans vraiment le décider au départ les a peu à peu rassemblés selon un montage non chronologique et enrichi par le jeu verbal.

6. Nemo


proposition de départ

Vues du ciel tu vois bien, ce ne sont que des fourmis plus ou moins agitées. S’approcher c’est commencer à les différencier, zoomer cela peut donner envie de les nommer !

Une d’entre elles est identifiée sous le nom de Nemo. Il semble bien que certains noms opèrent une influence évidente. C’est le cas de ce Nemo. Celui qui vit dans mon quartier, a 20 ans et se laisse couler dans le sens latin de nemo-personne, depuis toujours il se perçoit en non-personne. Dès la naissance, rejet de sa mère, mais choix d’attribuer elle-même le prénom, en logique implacable choix de Nemo. Dans sa famille d’accueil, il n’était pas le seul ils étaient quatre, tous du genre costauds et batailleurs, il a passé un grand nombre de jours dans son coin recroquevillé, silencieux et absent. Plus tard à l’école, toujours assis au fond de la classe, oublié des profs et de ses camarades, il baissait la tête et quand on lui demandait quelle était la couleur de ses yeux, il ne savait répondre. Habillé toujours en gris, à peine si on l’apercevait. La seule couleur que son pantalon arborait parfois était celle du bleu denim. Aucune lumière ne se dégageait de lui. Un jour, un prof plus ouvert et attentif, fit une tentative pour le sortir de son enfermement, il eut l’idée d’évoquer et de lire à haute voix un des épisodes fameux de l’Odyssée lorsqu’Ulysse, dénommé Nemo par le cyclope Polyphème, a pu lui crever son œil, les autres cyclopes étant abusés par le sens de ce nom « Qui t’agresse ? Nemo ! » Le jeu de mots permit d’éviter le renfort des autres cyclopes, qui crurent alors leur congénère devenu fou, étant attaqué par « personne ». Ulysse put ainsi fuir l’île des cyclopes avec ses marins. Un autre jour il lut plusieurs pages des Vingt Mille Lieux sous les Mers et les aventures du capitaine Nemo puis dans un registre plus morbide un ami évoqua le Nemo une des signatures de Jack l’Éventreur dans certaines de ses lettres. Enfin en cours de philo une enseignante évoqua et analysa le héros du film Mr. Nobody au prénom redondant de Nemo et de ses multiples vies ? Rien n’a jamais abouti, il s’est toujours ressenti sans identité, lorsqu’il se retrouvait parmi les humains. Le seul endroit, espace où il se sentait bien, c’était en forêt, seul, il fusionnait avec la nature, se sentait arbre, insecte, animal sauvage, nuage, il n’avait pas besoin de s’éprouver comme quelqu’un. Pas d’ego, Nemo lui allait comme un gant bien ajusté, une seconde peau assimilée à la première.

Quand Gabrielle écrit et évoque même de loin des épisodes de sa vie passée ou présente, elle a recours au pronom personnel elle, impression de mise à distance pudique et potentiellement tremplin d’explorations plus grandes et plus universelles. Comme un tout à gagner. Ne pas s’attribuer de nom, c’est comme ne pas utiliser le je, elle se met à distance et c’est elle sans être elle. Le je, lui, travaille, sue et déprime ! Elle, extrapole, elle invente, elle rajoute, elle soustrait, se donne des audaces, sublime ses actes ou les dévalorise, enfin dans sa marmite secrète et intérieure elle fait ses mélanges, après des opérations de broyage, concassage auxquelles elle tente d’ajouter parfois un peu de piment. Au fait son nom patronymique est Enherba. Intéressant car elle vient juste de découvrir le sens du verbe « enherber » semer de l’herbe sur un terrain ! Elle trouve que ce nom lui sied bien car elle aime l’herbe et la terre et se reconnaît donc dans son patronyme bucolique.

Que faire ? Elle choisit de ne pas se nommer, ce n’est d’ailleurs pas la peine puisque c’est elle qui écrit, raconte, elle sera elle tout en se sachant intérieurement définie devant un champ de possibles, qu’elle explore en avançant, en reculant, en revisitant, en se remémorant, et verra que suivant le moment elle pourrait adopter des noms et prénoms différents : tantôt Gabrielle, tantôt Ève, tantôt Marceline, tantôt H. Elle est comme en transformation permanente, métamorphose, opérées sur une basse continue, le socle qui supporte une myriade d’échafaudages explorés dans le travail d’écriture.

Revenons aux fourmis humaines. Indifférenciées d’abord, nommons-les chacune Nemo, « personne » en latin, première étape, ça convient, une myriade de personnages est créée, mais aucun n’émerge encore, il n’est personne, on ne sait rien de lui, pas d’histoire, pas de perspective, ça convient, le personnage existe potentiellement, il peut être créé. On pourra plus tard lui ou leur donner un nom. Mais pour cette opération il faudra définir des contextes, des écosystèmes. On pourrait décider du prénom de Nema. Nema existe en latin, mais n’a rien à voir avec Nemo sinon par les sonorités. Il signifie fil, tissu, trame. Idée intéressante à associer à ce prénom, un être est comme un texte fait de fils, de trame, de réseaux de sens multiples en quelque sorte. Comme textus qui signifie la même chose. Il est plus plaisant à l’oreille de se nommer Nema plutôt que Textus !

Que serait un pays, un monde avec des habitants qui ne porteraient pas de nom ? Dans un roman c’est possible, mais périlleux.

Si elle décidait de choisir quelques personnages elle pourrait puiser dans cette première liste. Par ordre d’apparition :

Yves Foibonne (Yves Bonnefoy), elle croit l’avoir rencontré un jour de mai un peu brumeux à un croisement en pleine campagne, il hésitait comme elle, allait-il prendre à gauche, à droite, quelles en avaient été les conséquences ? S’étaient-ils rapprochés de leur arrière-pays ?

François Beauregard descendant d’un châtelain cévenol au regard torve. C’est étrange car du haut de sa tour la vue panoramique et grandiose sur les Cévennes aurait dû l’élever un peu et l’amabiliser !

Famille Lebleu, dans la famille Lebleu il y a le père, la mère, la grand-mère, le grand père, le fils et la fille ! Ils sont teinturiers de père en fils, de mère en fille. Pastel, indigo autrefois et teintures synthétiques aujourd’hui. Curieusement suivant la lumière du jour leur peau a des reflets bleus.

Céleste de Bleufrance, une femme de la grande bourgeoisie textile de Roubaix dans les années 50, femme donneuse de leçons de maintien et d’habile hypocrisie. Elle organisait des rencontres d’amis triés sur le volet, un juge, un homme d’affaires, un avocat et leurs épouses respectives, des couples toujours avides d’échanges sournoisement organisés, l’air de rien.

Jules Bleugivré, un homme froid et condescendant. Un expert-comptable qui savait faire à grande échelle ce qu’elle n’arrivait pas à accomplir à petite échelle, son budget familial.

Lise Indigo, une historienne juive polonaise, légère, subtile, espiègle, marquée par une enfance errante pendant la guerre de 40 entre la Pologne et le Midi. Elle est en train d’écrire ses mémoires après avoir travaillé sur celles des Indiens d’Amérique.

Jean Bleupersan , le séducteur, enjôleur, baratineur, un départ forcé d’Iran à l’âge de onze ans, une intégration réussie, mais un malaise permanent, une difficulté à s’apaiser, des échecs nombreux auprès des femmes après des premières phases toujours euphoriques. Un art subtil pour utiliser les mots enjôleurs qui au final s’avèrent bien baratineurs et vides, rien derrière, une apparence seulement de tendresse.

Marion Bleusaphir, femme d’affaires solide, sensible, aux yeux bleu saphir, sûre d’elle, de sa séduction et de sa bien-pensance.

Cedric Bleupaon, homme prétentieux, narcissique, un seul souci, sa personne, les autres sont des faire valoirs, des instruments au service de son bien-être, de sa valorisation.

Eric Bleuacier, homme dur, cynique, il a fait beaucoup de dégâts dans son entourage familial et professionnel.

Juan Bleumaya, archéologue et chamane, un homme subtil, qui surprend par sa connaissance des Aborigènes d’Australie et de l’énergie vitale du dreamtime.

Ariana Bleuazur, écrivaine et photographe, aux yeux bleu azur, subtile et espiègle.

Celdric Bleunuit, dessinateur, observateur des étoiles. Un homme issu de la campagne a propulsé dans l’informatique. Mais son amour du cosmos et du dessin lui ont fait aménager un atelier où il aime se retirer et où il est enfin vraiment lui-même.

Justine A. aurait rêvé de rencontrer Brisavion (Boris Vian), elle était trop jeune pour cela, mais elle a choisi de donner le prénom de Chloé à sa fille, pour ses sonorités pas pour son destin tragique, cela va de soi. Plus tard, elle a eu la chance d’être en contact avec une personnalité dont elle taira le nom. Auteur, passeur de littérature, chanteur improvisé, musicien, il a l’art de secouer les esprits, de les libérer de quelques scories et de les ouvrir à des pratiques et explorations littéraires selon un art très subtil ! Elle aurait aimé aussi rencontrer Gregor Repéret (Georges Perec) et Jacobus Abaquès (Jacques Roubaud)

Divaguer sur le nom de Nemo, mettre les noms à l’envers, histoire de leur jouer des tours, mélanger le maximum de lettres qui les composent, faire des anagrammes, inclure dans le nom différentes nuances de bleu, une couleur dont elle est amoureuse.

Une fois les noms écrits un personnage commence à se dessiner.
Appui aussi sur quelques personnages réels.

5. nuits


proposition de départ

1 —
Nuit noire, hâte d’arriver, portail du jardin en vue, elle le bipe, il s’entrouvre, la voiture avance à petits pas, elle en sort sans claquer la porte, monte l’escalier extérieur avec difficulté, a du mal à relever un pied après l’autre, atteint la porte d’entrée, cherche sa clé au fond de son sac, aujourd’hui elle met la main dessus sans peine, elle ouvre la porte, fait le numéro de l’alarme, se trompe, grimace, rattrape son erreur et se rend à la salle de bains avant d’enfin se coucher. Miroir impitoyable, traits tirés, yeux cernés. La journée a été longue.

2 —
Belle nuit ce soir, la pleine lune inonde de lumière toute la rue, elle est sur le point d’arriver après ce long voyage qu’elle attendait tant ! Elle sourit en découvrant l’énorme tilleul qui encadre l’entrée. Elle attrape le bip qu’elle prend soin de laisser à la même place, l’actionne, le portail s’ouvre comme par magie, si son grand-père était encore là il serait stupéfait, la voiture s’avance silencieusement, les portes ne claquent pas, bagages délivrés, elle prend le temps d’une grande respiration, monte les marches de l’escalier extérieur après s’être emparé de la première valise, il faudra redescendre et remonter, mais tout lui paraît si léger, elle sourit une fois encore à la nuit, aux notes subtiles et miellées du tilleul qui embaume, retrouve sa clé placée dans la petite poche de son sac, ouvre la porte, tape le numéro de l’alarme et pénètre avec joie dans la maison qu’elle affectionne tant.

3 —
Nuit sombre et orageuse aujourd’hui, tonnerre tonitruant, le graphisme lumineux des éclairs découvre des réseaux invisibles, arrivera-t-elle avant les trombes d’eau ? Les premières gouttes surviennent, claquent sur le pare-brise, sa rue enfin, la nuit noire s’illumine soudain d’un éclair propice juste devant le portail, comme le tournage d’une scène sous les projecteurs, elle trouve son bip, l’actionne, il ne répond pas, elle réessaye en vain, l’orage a coupé l’électricité générale, ouverture impossible, attente forcée elle ne pourra pas rentrer chez elle pour enfin se reposer, personne à la maison en ce moment, le visage sombre, le regard accablé, elle émet un juron, repart en quête d’un endroit où elle pourra passer la nuit dans sa voiture jusqu’au lendemain matin. Elle rêve alors de l’escalier extérieur, du tilleul, de la porte, de l’entrée et de son lit.

4 —
Pas de chance aujourd’hui, voiture tombée en panne à 200 m de la maison. Pas grave, elle prend son sac, la nuit est douce, elle bipe le portail, la lumière bleue clignotante s’actionne, le sésame de sa maison s’ouvre et elle tombe dans les bras de son tilleul avec lequel elle noue des liens invisibles. Enfin réunis, c’est la saison où il embaume, où il délivre ses subtiles fragrances, alors elle s’assied sur une marche de l’escalier extérieur et en fermant les yeux elle se noie dans son parfum enivrant, une heure au moins passe, puis elle monte lentement l’escalier, et cherche sa clé qu’elle ne retrouve pas, mais oui, elle se souvient tout à coup l’avoir sortie du sac et déposée sur le siège passager parce qu’elle allait arriver. Nuit si belle qu’elle ne va pas aller la rechercher préférant s’étendre au pied de son arbre, dormir et rêver.

5 —
Il le lui avait pourtant dit, — n’oublie pas ta clé, tu as une tête de linotte, une vraie passoire, c’est pas croyable, comment te faire confiance, on dirait que ta tare empire, alors fais attention pour une fois — Il a raison sur l’oubli, mais tout le reste, ses jugements mesquins et machistes sont parfaitement inadmissibles, parfois elle le fait exprès, pour le provoquer, l’emmerder, il l’exaspère tellement, la relation est devenue infernale. Elle ne peut donc pas rentrer chez elle, elle n’a ni le bip du portail ni la clé de la maison laissés dans le salon d’un ami. Alors elle va aller dormir là où son intuition l’orientera !

6 —
Enfin chez elle après les obsèques éprouvantes de son premier amour. Elle bipe le portail dont la lumière bleue la transporte tout à coup dans un autre monde, celui qu’elle visite fréquemment, son émotion trouve là un canal bénéfique, puis elle perçoit que le portail est ouvert, elle descend très lentement de sa voiture et va s’asseoir près du bassin aux nénuphars, scènes-corolles, sièges du chant — coassement — nuptial des grenouilles, tout près du tilleul. Elle se remémore avec mélancolie le temps passé, la sensation d’intenses enlacements, alors elle décide de se diriger vers l’escalier extérieur, de monter chaque marche en respirant le tilleul et atteint l’étage, ouvre la porte, se dirige vers une boite à photos, se munit d’une lampe, redescend l’escalier et s’apprête à plonger dans toutes les images de cet amour lointain et à jamais disparu.

7 —
Elle rentre chez elle, ressent déjà le plaisir imminent de s’allonger un moment sur la terrasse. Elle bipe le portail du jardin, admire la technologie qui assure sans effort son ouverture silencieuse et efficace, sort de la voiture, prend ses paquets et le panier de victuailles qu’elle a prévu de mettre en œuvre ce soir pour elle et son mari, un repas aux chandelles sur la terrasse, en humant le parfum du jasmin. Tout est en ordre aujourd’hui. Elle monte avec légèreté l’escalier, prend le temps d’examiner ses pieds qu’elle trouve beaux, ouvre la porte, entend des voix inconnues, se retrouve nez à nez avec un homme et deux femmes qu’elle n’a jamais rencontrés jusqu’ici. Son visage pâlit, son regard durcit, elle essaie de rester polie. Son mari fait les présentations et l’informe que ces relations de travail vont dîner avec eux !

8 —
La nuit tombe, elle est enfin devant son portail. Elle actionne le bip, s’étonne de son ouverture plus rapide que d’ordinaire et éclairée d’une lumière rouge aveuglante. Elle quitte sa voiture, marche sur des objets durs et mous, un sifflement semble venir du tilleul, le feuillage est animé de soubresauts, de longs fils blancs se précipitent vers le sol, l’entourent telle une momie vivante, ils serrent de plus en plus fort, elle n’arrive pas à en couper un seul, leur solidité est certaine, d’abord assez calme, elle sent monter en elle une peur, une angoisse qui la paralysent. Elle essaie d’appeler au secours, mais aucun son ne sort de ses lèvres, elle regarde l’escalier qu’elle ne peut plus monter et se demande si elle vit un cauchemar. Elle ferme les yeux puis perd conscience. Le lendemain matin elle se retrouve au pied du tilleul, allongée, les vêtements froissés et salis, mais aucun fil ne l’enserre. Elle monte l’escalier, ouvre la porte, personne, pourtant elle ressent comme une présence.

9 —
Elle arrête la voiture devant son portail qu’elle bipe ensuite, lumière bleue, léger cliquetis, ouverture synchronisée des deux battants. Elle entre dans l’allée du jardin, frôle le tilleul, arrête le moteur, descend, prend son sac et ses clés, monte l’escalier dont elle ne regarde plus les marches depuis longtemps. Elle enfonce la clé, la fait tourner et constate avec surprise que la porte est déjà ouverte. Elle entre, un individu masqué la bâillonne, l’entraîne dans le séjour, la précipite brutalement sur le canapé et lui dit de ne pas bouger. Ils sont deux, deux hommes plutôt grands, musclés et au parler dru. Cambrioleurs surpris alors qu’ils s’apprêtaient à repartir. Elle voit passer devant elle la télévision, les ordinateurs, avec bonheur les livres restent accrochés à la bibliothèque ! Ils voudraient des bijoux qu’elle n’a pas et de l’argent en espèce qu’ils prennent dans son sac ainsi que la carte bleue dont ils lui extorquent le code—un faux — sous la menace. Ils se servent une bière bien fraîche sans avoir l’idée généreuse de lui en offrir une !

10 —
Elle arrive hésitante devant son portail, elle est plongée dans ses pensées, le bip est là tout près d’elle, un seul geste et elle peut se retrouver chez elle, garer la voiture sous le tilleul, monter l’escalier extérieur et retrouver celui qui l’attend. Pourtant une folle pensée de ne pas le faire, de ne jamais plus le faire, de ne plus jamais faire ce qu’elle exécute patiemment depuis tant d’années. Années de docilité et d’ennui, qu’elle met à bas, qu’elle jette aux orties sans trop savoir encore par quoi elle va les remplacer. Pas de peur, au contraire une jubilation intérieure qui s’exprime avec ardeur, avec des images de tous les possibles qui clignotent devant elle, alors elle recule et part en sens inverse pour une destination qu’elle ne connaît pas encore.

J’ai essayé de traduire différents états de la perception et actions du personnage à partir de la présence des mêmes éléments dans chacun des textes : Elle bipe le portail du jardin, puis monte l’escalier extérieur pour atteindre l’étage de la maison.

De la situation basique fréquente avec des gestes automatiques à la façon d’être dans ses pensées et de ne pas prêter attention à ce qui l’entoure, au contraire à d’autres moments la perception de ce qui l’environne est pris en compte, elle se sent comme possédée par le tilleul par exemple, à d’autres moments des événements extérieurs ont surgi.

4. Seul, texte dur et texte doux


proposition de départ
seul, texte dur

Il rentre chez lui enfin après avoir parcouru la Vieille—Ville envahie d’une foule impétueuse, tumultueuse et ricanante. Le couloir de l’immeuble ancien agresse de son remugle. Il grimpe jusqu’au dernier étage, ouvre sa porte grinçante et il est enfin seul, harassé par le chaos maudit qu’il vient juste de quitter. Du haut de son tabouret, il ne peut s’empêcher de ressasser ce qu’il vient de subir. Il croit toujours que la rue, sa rue, lui appartient, qu’il devrait la contrôler, presque en choisir les passants. Il est anéanti et ne parvient pas à décrisper son visage dont chaque parcelle subit une tension, tout son corps est affligé de tremblements, il abhorre ces contacts physiques subis, ces odeurs de transpiration repoussantes, ces haleines fétides trop souvent. Il pourrait brandir un bâton invisible et asséner des coups, l’air de ne pas y toucher. Il saute de son perchoir, avec rapidité, se sert une bière, fait tomber malencontreusement son verre qui se casse avec fracas sur les tomettes, son exaspération explose tel un canon domestique, projette un cri de colère, il récupère son vieux balai et une pelle fissurée, tente la récupération des éclats de verre dispersés, quelques-uns traversent les mini-espaces délivrés par la pelle usagée, il doit recommencer, en se baissant pour les récupérer, il se tord le dos, pousse un cri de douleur, à petits pas perturbés il gagne son lit, se laisse quasiment tomber dessus en poussant son second cri ici de douleur puis en grognassant il dit qu’il déteste le monde entier, qu’il ne supporte que son public, qu’il n’est heureux que lorsqu’il tient son violon tout contre lui. Puis une sombre image surgit, un sépulcre, le sien, lui tombe dessus, la pierre froide qui l’entoure est dure, noire et mate, pas de reflet possible pour le rassurer, l’angoisse lui serre le cou, le paralyse, son cœur tape très fort, il se met à trembler, des larmes sillonnent son visage convulsé, il pousse son troisième cri, là celui du désespoir. Il parvient à attraper la boîte de comprimés posée sur la table de nuit, en prend plusieurs d’un geste frénétique. Il sombre dans une nuit dont il n’est pas sûr qu’il revienne.

seul, texte doux

Il vient de flâner dans la rue animée de la Vieille—Ville, après un bain de foule coloré et revigorant il grimpe d’un pas léger dans son appartement du dernier étage d’un immeuble ancien dont la façade abrite une vigne centenaire, là c’est son havre de paix et de sérénité. Il est seul et si bien avec lui-même dans cet espace paisible. Son visage est détendu, de la moindre parcelle émane une sorte de lumière apaisante, il sourit, se déshabille et revêt une longue et ample robe africaine bleue en harmonie avec la couleur de ses yeux, il se sert une bière fraîche, les bulles de la mousse douce rafraîchissent avec délicatesse ses lèvres toujours brûlantes de soleil, le liquide s’écoule lentement dans son corps, il s’allonge sur son divan moelleux, avec la promesse de jouir d’une sorte de bain de jouvence. Il écoute son dernier enregistrement de musique baroque. Il ferme les yeux, les vibrations sonores l’emportent très loin et irriguent tout son être, un rêve éveillé le soulève, il flotte dans un air léger, il soupire, il avance en frôlant le sol dans les rues de Venise, il atteint le quartier de San Polo, pénètre dans la basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari, s’arrête quelques instants devant l’Assomption de la Vierge du Titien, subjugué par la légèreté de son envol et sa surprenante robe rouge, poursuit son chemin pour atteindre la tombe de Monteverdi, il est seul, il s’allonge sur le marbre, ferme les yeux et se laisse envahir par une extase indicible, méconnue, le rêve s’estompe, disparaît, il s’approche alors de son violon, le caresse, le serre dans ses bras, prend délicatement l’archet et joue pour lui seul, une lumière tendre et infinie irradie son doux visage. Le violon frémit, fait chanter ses cordes, sons mélancoliques puis vifs, sons envoutants teintés de bleu. Il s’approche de la fenêtre, la nuit est tombée, les étoiles compagnes de la lune scintillent, lancent ensemble des rais de lumière qui subliment son visage, les feuilles de vigne animées par un souffle de vent léger caressent la peau fine de son cou. Et libre, il s’endormira bientôt et traversera d’autres mondes invisibles.

Toujours écoute attentive des vidéos et prise de notes, ensuite je lis les fiches proposées, me procure les ouvrages cités ou les repère dans ma bibliothèque ou ma liseuse (surtout en vacances c’est pratique), puis je me laisse porter par toutes ces infos, stimulations, orientations, une décantation se produit, souvent la nuit me porte conseil, parfois je me réveille pour écrire car les idées arrivent, des mots, un ton…Pour ces deux textes j’ai plus particulièrement lu des poèmes des Fleurs du Mal pour relever quelques mots qui pourraient me servir, des durs et des doux. J’ai repensé à un personnage créé dans le texte 1, le narrateur omniscient, et j’ai imaginé deux situations opposées dans lesquelles il pouvait se trouver. J’ai essayé d’être attentive aux assonances et allitérations et associé une vision tragique pour le premier et une ouverte et légère pour l’autre.

3. Quitter la ville


proposition de départ
format roman

Et maintenant l’heure est venue du départ, le train de nuit va bientôt entrer en gare, elle a dix ans et ne comprend pas vraiment bien ce qui lui arrive. Ce n’est pas elle qui a voulu, elle subit la décision de ses parents ou plutôt celle de son père qui a accepté ce départ de Montpellier à Roubaix, pour s’assurer une promotion professionnelle. Presque toute la famille est là, attristée, la grand-mère console le petit frère, et sourit avec mélancolie à sa fille, son grand-père se tait et lui serre la main, elle sait déjà que c’est lui qu’elle regrettera le plus, son oncle essaye de plaisanter, sa tante regarde sa montre, ses petits cousins attendent impatiemment de voir le train, d’y monter quelques secondes peut-être, sa mère regarde de tous côtés sans rien fixer. Tout est là, les valises et sacs et un peu à part celui qui contient les victuailles indispensables pour affronter un voyage aussi long, une véritable expédition. Et précaution climatique, le port par chacun d’un parapluie, véritable bouclier qui doit protéger si le ciel d’arrivée se révèle hostile. Il faut tout prévoir, le climat du Nord a une mauvaise réputation. La famille n’a jusqu’ici entrepris un tel déplacement. Seules quelques allées et venues entre Montpellier et l’étang de Thau, entre l’Ariège et Montpellier font partie des territoires explorés. Espace restreint somme toute. Là ce qui se prépare, ce qui va se dérouler, c’est un saut dans l’inconnu qui commence à mettre à l’épreuve les esprits et les imaginations. Une chance, la famille est attendue à la gare de Roubaix, elle sera accueillie par un ami de captivité du père. Il a même trouvé le logement. Elle est curieuse de cette rencontre. Elle espère en savoir plus sur ce que son père a vécu en Allemagne, il parle si peu de ces cinq années de captivité. Que c’est difficile de tout quitter ! sa meilleure amie, son petit amoureux aux yeux bleus, son quartier si coloré, les gitans qui vivent au bout de la rue et l’animent de danses et musiques quotidiennement, et personne ne s’en plaint. Elle a embrassé les murs avant que son père ne ferme pour la dernière fois la porte et remette la clé définitivement à la propriétaire, une femme sèche, peu sympathique, un échalas, un visage de sorcière maléfique. Elle lui faisait un peu peur. Elle, elle ne la regrettera pas. Mais l’appartement oui, pourtant il n’est ni grand ni très confortable. Il suffisait simplement à héberger une famille unie, joyeuse de partager la moindre parcelle du quotidien. Elle aimait cette entrée, pourtant lieu de passage, qui lui servait de chambre, son lit un cosy et son tour d’étagères ouvertes ou fermées créait une sorte de rempart en bois qui la protégeait et recueillait ses objets préférés et ses livres, un petit bureau avec trois tiroirs et un battant sur le côté qui permettait de l’agrandir, enfin un piano noir acheté dans une salle des ventes, l’accordeur l’avait trouvé le meilleur parmi les mauvais, elle y faisait de nombreux exercices, gammes et premiers morceaux ! Tout cela était fini. Et sur le quai de la gare elle se sent mélancolique, impression de rupture des fils qui la chevillaient à la terre. L’inconnu devant elle, sera composé de quoi ? Elle est prête à l’affronter, ressent même une curiosité, et puis elle sait déjà se déplacer dans des mondes parallèles selon son gré. Alors finalement elle se sent confiante. Pourtant elle comprend qu’elle ne pourra redescendre aux moindres vacances, il faudra attendre les grandes. Alors elle se met à regarder ses grands-parents, découvre les rides plus profondes qu’elle avait ignorées jusqu’à ce jour comme si son œil avait modifié, augmenté ses capacités d’observation, simplement parce qu’elle allait s’éloigner d’eux durant plusieurs mois. Comment seront-ils lorsque je les retrouverai, une idée de la mort traverse son regard, elle tremble dans tout son corps, alors elle s’approche d’eux et leur adresse un sourire plein d’amour et de tendresse. Le haut-parleur clame un nouvel avis, le train va rentrer en gare. L’émotion grandit ; la pâleur des visages s’amplifie, certains ne disent plus un mot d’autres tentent de vaines plaisanteries une nouvelle fois. Le chef de gare passe près d’eux sans les voir. Quel homme important se dit-elle, c’est lui qui par son seul coup de sifflet fera partir les machines. Les portes s’ouvrent, plusieurs personnes se précipitent de l’intérieur des wagons sur le quai, la famille attend patiemment et gravement. Embrassades et larmes non contenues, petit ensemble choral réussi, elle a envie de s’enfuir, mais elle aperçoit des enfants de son âge entrer eux aussi, et en ressent un réconfort. Les futurs roubaisiens s’installent dans leur compartiment, regardent par les fenêtres ceux qui ne partent pas, sont tristes mais en même temps se sentent un peu les héros de la famille en partance vers une terra incognita. Les nombreux arrêts, la longue distance vont les accompagner, les accaparer et abuser de leur patience ou simplement les distraire. Dans quelles dispositions descendront-ils du train après de longues heures vécues dans la folle machine qui allait s’enfoncer dans la nuit ?

format nouvelle

Affalée à la terrasse du café de la Place Saint —Roch à Montpellier, elle entend les bribes d’une conversation, il s’en échappe le nom de la ville de Roubaix. Une remémoration lui tombe sur la tête. Bien des années en arrière, elle avait dix ans et devait contre son gré quitter Montpellier, précisément pour cette ville lointaine, Roubaix. Elle revoit, revit par instants la scène du départ avec une grande acuité. La famille en partance composée du père, de la mère et du petit frère était restée entourée par les plus proches, grands-parents, oncles et cousins jusqu’à la dernière minute sur le quai de la gare. Il était 21 h environ, il faisait un froid dit de canard qu’il serait préférable de qualifier de quasi sibérien ! Ce n’était pas encore l’époque des TGV. Le train n’était pas entré en gare. Le voyage durerait toute une nuit, 1000 km à parcourir. La famille était arrivée en avance, la fébrilité partagée s’intensifiait à chaque minute qui passait. Chacun avait une valise adaptée à sa taille et à son âge. Et une munition climatique vue la destination pluvieuse, un parapluie ! Départ pour promotion professionnelle du père, employé des PTT, en fait les quatre paires de pieds trainaient, rechignaient, qu’allait-il leur arriver ? Devoir tout quitter en pleine année scolaire qui plus est, avoir laissé ce petit appartement modeste d’une rue populaire près de l’école et d’amis du quartier, être affublé de l’accent du midi occitan et devoir affronter les gens du Nord jusque-là inconnus, périlleuse affaire en perspective. Que c’était dur de fermer la porte pour la dernière fois ! Juste avant, à l’insu de tout le monde elle avait embrassé les murs de sa chambre, adieu déchirant pour elle. Que c’était dur de quitter ses amis ! Et elle ne savait pas encore que plusieurs fois dans les années à venir elle devrait pour des raisons multiples quitter d’autres lieux sans toutes les fois le désirer et Montpellier s’y retrouverait trois fois encore. Un haut-parleur claironne, le train a 30 minutes de retard. Chacun est partagé entre la lassitude d’attendre et le soulagement ressenti à être encore là tous ensemble et dans cette ville. Grande respiration, emmagasiner l’air montpelliérain, un mélange d’air de la mer et d’air des Cévennes, écouter les gens parler, observer leurs gestes, leur façon de s’habiller. Collecter les moindres parcelles, sons et odeurs, même les mauvaises odeurs de la gare. Tout garder en mémoire. Quitter en gardant bien vivante en soi cette ville qu’elle n’avait pas choisi d’abandonner, craindre la découverte d’une autre, en ressentir aussi une curiosité indiscutable.

Pas mal de fil à retordre pour essayer de trouver et d’établir une distinction entre les deux textes en dehors de leur longueur. La nouvelle propose une juxtaposition de trois temps, le présent lors duquel surgit la remémoration, la scène vécue et le futur évoqué, connu du narrateur sur les trois autres séparations à venir de la même ville. Phrases plus courtes et nerveuses dans la nouvelle. Le début du roman fait plonger dans le jour même de l’action quitter la ville, donne plus de détails et de prolongements.

2. Deux hommes dans un parc


proposition de départ

Du haut de la terrasse du quatrième étage la vue est plongeante et panoramique sur le parc méditerranéen planté de palmiers, d’oliviers, de magnolias et arbustes variés ; l’ensemble a une structure labyrinthique, la mer est à deux pas, mouettes et goelands leucophée animent les arbres et heurtent les tympans de leurs cris. Fin d’après-midi, deux hommes viennent de franchir le portail. L’un porte un costume classique noir et ajusté, l’autre est en jeans, tee-shirt bleu et baskets. Ils semblent discuter, marchent d’un pas flegmatique. Seuls la masse et le contour de leurs visages sont visibles. Puis ils disparaissent derrière les arbres, réapparaissent et disparaissent à nouveau. Le regard est attiré, il patiente, attend comme une suite. Ils déambulent dans les allées mais subitement ils n’apparaissent plus ensemble, pourtant personne n’est sorti du parc, ils ont pris un sens inverse et leurs pas sont plus rapides. Que se passe-t-il, la curiosité s’affirme. Déception, là c’est un chien qui surgit tenu en laisse par une jeune-fille cheveux roux au vent ! Sur un chemin plus dégagé et bien visibles de la terrasse, ils sont tout près de se croiser, voilà ils se croisent, s’ignorent et chacun poursuit son périple. La vitesse de leurs pas s’accroit. Le jeu de l’observation s’intensifie. Rapprochement extrême de tout le corps vers la limite de la balustrade avec une envie de ne rien perdre, manquer. Voyeurisme grandissant. De temps à autres aperçu de l’un puis de l’autre, celui au costume baisse la tête, l’autre non, les creux et les reliefs de leurs visages sont visibles, leurs pas sont de plus en plus nerveux. Ils se rencontrent à nouveau, des mots inaudibles sont prononcés, le son est aigu. Ils repartent encore et parcourent le même tracé. Affrontement de la lumière et de l’ombre qui fait que l’œil est susceptible de faire des interprétations différentes. Un instant pour récupérer une paire de jumelles car la fascination et la curiosité se déchaînent. En savoir un peu plus pour comprendre peut-être ce qui se joue entre ces deux hommes ? Constat d’une différence d’âge non perceptible jusqu’ici. Les visages apparaissent distinctement au travers des verres grossissants et inquisiteurs, les traits du plus âgé sont fins, le nez droit, les yeux noirs, une élégance qui va bien avec le costume, il est plus âgé d’une vingtaine d’années, l’autre doit avoir la trentaine. Son visage est carré, le nez fort, les yeux bleus, son allure sportive et décontractée. Ils sont tout près maintenant, au-dessous de la terrasse, le trentenaire est moins nerveux, le plus âgé semble hors de lui, ils se mettent à parler de plus en plus fort jusqu’à crier. —Tu ne m’auras pas, ça a trop duré, fous le camp, tu verras, c’est moi qui garderai son fils — mots prononcés par le plus vieux ! — Génial, enfin débarrassé de tout — répond le plus jeune ! Il s’ensuit des gestes d’emportement, des gesticulations surprenantes, les coups ne sont pas loin, des gémissements sont de plus en plus audibles, des cris de colère, des rires sarcastiques ! Un coup plus brutal vient d’être asséné, le plus âgé s’effondre, le plus jeune regarde autour de lui, lève la tête et perçoit l’œil scrutateur et indiscret de la terrasse, court et disparaît.

Ai essayé d’imaginer la scène comme une séquence de film. Le narrateur n’interfère pas sur le déroulement des faits même si sa curiosité est grandissante. Il ne se mêle pas directement à cette situation, observation froide et distante, sans désir d’immiscion directe. Ai essayé de construire les étapes d’une observation objective et de laisser ambiguë l’interprétation du conflit.

1. détachement


proposition de départ

Il est 15 h, la place Saint-François dans la Vieille-Ville de Nice est presque déserte, les marchands de poissons ne sont présents que le matin ; une vieille dame avec un chapeau de paille déguste une glace juste au coin, devant un bâtiment public baroque du Vieux-Nice qui abrite la Bourse du Travail. Son petit chien assoiffé tire la langue sous la table de fer. Une camionnette de nettoyage passe, le conducteur porte une casquette, les traits tirés, il regarde la vieille dame, remarque son collier de perles qui a la même couleur que sa glace, il aimerait bien descendre de cette maudite voiture gênante pour les passants qui commencent à se multiplier, et se promener lui aussi, avec la jeune femme qu’il vient de croiser, une belle brune aux yeux verts, une longue tresse dans le dos, qui elle ne cesse de suivre ce beau garçon aux yeux bleus aperçu dans la Cathédrale Sainte-Réparate tout près sur la place Rossetti, lui ne l’a pas vue, elle le file depuis un bon bout de temps, il n’est pas de Nice, il regarde souvent les façades des maisons, les noms des venelles, les gens il ne les aperçoit pas, pourtant elle ne désespère pas d’enfin croiser son regard, et imagine une rencontre amoureuse. Chacun peut encore avancer à la vitesse souhaitée et ne pas se préoccuper d’autrui. Mais le nombre de passants ne cesse d’augmenter. Le mouvement en sens inverse se déploie aussi, voisinage de deux flux, le flux qui part de la mer et celui qui va la rejoindre. Articulation difficile, comment définir l’espace de chaque coulée ? De chaque côté des rues étroites, ainsi dans la rue Pairolière, les marchands ont souvent installé des étals dehors, le mouvement de la foule est alors ralenti à chaque arrêt d’une personne ou d’un groupe, des arrêts obligés, le marchand de pâtes, le marchand d’épices, celui de morue, de tapenade et de socca. La rue se prolonge et devient la rue Saint-François puis la rue du Collet, les senteurs enivrent. Certains quittent leur voie pour accéder au magasin d’en face, sa recomposition est alors inévitable en raison du ralentissement, les pickpockets adorent ces moments de confusion, et changent eux-mêmes de direction avec habileté, construisent même un circuit aléatoire et modifient leur apparence par un nouveau chapeau ou casquette ou lunettes. Risque de congestion, mais on ne peut se serrer indéfiniment. Chacun est ralenti ou poussé. Se dessine alors la définition d’une vitesse admissible pour tous. Démocratique rapport subtil entre des insatisfactions individuelles et l’émergence de cette vitesse commune. Fluctuations dans la distribution des éléments observés comme dans un fluide, un genre de mouvement brownien en situation ! Un homme jeune sur une chaise roulante électrique avance avec fermeté, sans peur, subissant quelques reproches, mais l’allure provocatrice ne se réduit pas. Un homme grand, élégant, pressé est agacé, il veut avancer à sa guise, pourquoi est-il venu ici ? Il habite dans cette zone et les touristes lui pèsent, pourtant pour rien au monde il ne voudrait habiter ailleurs, il a un très bel appartement dans un immeuble au dernier étage qui capte le soleil, il est musicien et heureux ici malgré les contraintes. Un groupe de Chinois, amoureux de Nice, s’écoule gracieusement en bavardant sans cesse, ils semblent liés les uns aux autres, par une colle transparente, ils ne se perdront pas, deux hommes enlacés aux vêtements très colorés viennent de visiter le palais Lascaris, les yeux ravis de la découverte d’instruments de musique anciens, ils sont eux-mêmes musiciens en Angleterre. Au bout de la rue, un restaurant de cuisine niçoise, les petites tables et chaises sont coincées contre le mur, des gens prennent leur repas sous les yeux de tous les passants, ils ne s’en préoccupent guère, ils dégustent les petits farcis et le verre de vin blanc, à une table pourtant une femme très maquillée pleure, de joie ou de malheur, le flot bruyant empêche d’avoir la réponse, son partenaire a le dos tourné, — je te dis que j’ai raison —, une autre voix de femme, de quelle femme, dans ce flot humain, impossible de la désigner, oui la voix est éraillée, cette femme est entrain de fumer, alors ce pourrait être elle, un chant d’oiseau inattendu apporte un peu de légèreté, nouveau mouvement accéléré du flux puis ralentissement. Un jeune garçon à vélo fonce dans ce cordon gélatineux presque ininterrompu d’hommes, de femmes et d’enfants. Il fonce comme pour désarticuler les anneaux humides de transpiration de ce serpent humain de rue, il n’y parvient pas, il est stoppé, bousculé puis il repart en ronchonnant. Un visage sinistre, plein d’angles, avance en luttant, il voudrait ne pas être là, il ne sait plus s’il se trouve du côté de la mer ou du côté de la ville moderne, il s’impatiente, revient un peu en arrière, hésite, se frotte le front, le rictus amer s’agrandit, il perturbe la coulure humaine, s’en félicite peut-être. Mais il est vite absorbé dans le mouvement résistant qui repart. Mouvement ondoyant, fluide puis fragmenté, altéré, désordonné, chaotique, mais qui se reconstitue toujours avec une force indomptable. Il semble répondre à des ordres cachés, mystérieux. Il sécrète des éléments cannibales puis régressifs et protecteurs au sein de ce dédale fait de rues et de venelles, devenues de petits bras vivants qui animent tout le territoire de la Vieille Ville. Des bruits d’avion, des cris éraillés de mouettes ponctuent l’avancée de la foule. Mélange de lumières intenses, solaires puis assombries de nuages. — Oui, oui avance passant, découvre ta tête, lâche-toi, rends-toi, tu vas te dissoudre, disparaître. Tu appartiendras à ce mystérieux labyrinthe. Pénétrer dans la Vieille Ville c’est comme s’engager dans une gueule monstrueuse qui saura te fasciner, te combler, te posséder. En short, en décolletés vertigineux, en laisser-aller généralisé tu baisses la garde, méfie-toi ! Reprendras-tu ta liberté ? — Observées d’un second étage les zones d’ombre sur certaines têtes sont repérables et à leur image leurs zones d’ombres intérieures. Errance des passifs qui suivent le flot et s’enfoncent dans le labyrinthe qu’ils ne discernent même pas et parmi ceux qui en ont conscience, certains finissent par s’affoler, s’angoisser, pourront-ils en sortir indemnes ? D’autres le contemplent avec détachement se sachant aptes à changer mentalement de lieu sans effort.

Dès l’énoncé de l’exercice, l’image de la Vieille-Ville de Nice a surgi ; je m’en suis emparée en essayant de voir ce que le mouvement brownien pouvait éclaircir dans la description des flux humains qui parcourent les vieilles rues et en particulier une d’entre elles. J’ai ressenti surgir une étrangeté, une dissolution que j’ai essayé de traduire.


page proposée par Huguette Albernhe
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1ère mise en ligne 20 juin 2020 et dernière modification le 8 novembre 2020.
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