le roman de Milène Tournier
Milène Tournier, née en 1988, docteure en études théâtrales de l’université Sorbonne Nouvelle, est une auteure de théâtre, poésie et de formes croisées. Elle a publié « Et puis le roulis » aux Editions Théâtrales en 2018, « Nuits » aux éditions la Ptite Helene et « Poèmes d’époque », un recueil poétique préfacé par François Bon, aux éditions Polder de la revue Décharge en 2019. Son recueil « L’autre jour » paraîtra à l’automne 2020 aux éditions Lurlure.

Elle s’intéresse à la littérature en lien avec les arts numériques et élabore notamment des poèmes-vidéos. Elle fait partie du dispositif de résidence d’écriture Île-de-France en 2019-2020.

Elle est par ailleurs professeur documentaliste.

Quelques liens :

- sa chaîne YouTube

- Et puis le roulis

- Nuits

- sur Poèmes d’époque

- L’autre jour ( À paraître automne 2020)

- sa résidence IDF sur remue.net

8. les pères font aux filles de longs toits d’âge...


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proposition de départ
intérieur

La petite cuisine avec sa table carrelée et collée au mur, pour le petit déjeuner seulement et là aussi où la mère tout à l’heure coupera les courgettes, étalera la pâte, parce qu’il n’y a pas, comme dans les cuisines aménagées, de plans de travail qui se déploient des recoins, sous un tableau à couteaux aimantés et au-dessus d’un cache-bouteilles. Sur la table, les deux oies du bol picorent un petit suisse que la fille a fait dévaler de son papier. Comme les babybel à délicatement éventrer, ou le flan à déventouser, ou les tortues et les escargots qui sortent et rentrent. Sa mère a récemment déballé un petit frère. Il dit « ta » pour « à table », « a o » pour « chapeau ». Le placard s’ouvre avec une porte accordéon. « Y’a pas de sucre ? Quelle famille, quelle famine ». Des torchons accrochés à la poignée du placard, sous une pince à linge. La fille sème au-dessus des oies la boisson instantanée cacaotée, et les petits suisses accouchent de petits zèbres. Un aspirateur main accroché au mur, qu’on décrochera du socle comme avec le nouveau téléphone pas à fil. Un grille-pain kangourou. Un égouttoir en plastique. Le sucre était bien dans le placard accordéon, caché derrière un gros saladier. Je le vois, mais pas elle. Je le vois vingt ans après. Je le vois dans l’image du père.

C’est l’hiver qui s’enneige. Le chalet est juste après la petite place blanche, en descendant les escaliers. C’est pas le chalet d’à eux, mais d’un ami aveugle avec qui le père fait du vélo à deux. Elle oublie souvent le nom. Tandem. Un chalet comme une grosse chaussure marron de montagne, à lacets beiges, qui couvre la cheville. Les bancs sont accrochés directement à la table et au mur. Le soir on coupe à cœur, sauf le père. Il filme les mains. On joue aux échecs. L’échiquier s’ouvre comme une boîte, sur une doublure en velours verte et les pièces. Le dessus est en relief avec une case sur deux en plein ou creux. Les pièces noires sont comme les blanches mais avec un poinçon dessus. L’ami les prend dans sa main comme il saura, demain, dans la forêt, reconnaître à l’odeur les champignons. Pendant la partie, la fille va dans la salle de bain. Là elle ferme les yeux très fort, pour voir ce que ça fait d’être comme lui. Et puis elle baisse sa culotte et elle regarde son sexe très fort, pour voir ce que ça fait, d’être comme elle. La neige est blanche. D’ailleurs elle n’a pas, sur la tête, de poinçon.

extérieur lui

L’harmonica est accessible, tout près de la paume. Comme au feu rouge d’attendre, et l’attraper sous le levier de vitesse. La guitare ne serait pas passée. Le paquet de gaufrettes sur le torse, en crucifix feuilleté. Il le disait tout le temps : des gaufrettes et l’harmonica. Tout près de l’autre paume, la longue main de sa femme, timide comme au tout début, sa main timide comme deux cuisses doucement s’ouvrent. C’est à cause d’ici, du petit cimetière à flanc de montagnes, qu’il est revenu de sa première décision d’être brûlé. Par amour et cohérence, pour s’endormir près d’elle, comme il a marché toute sa vie. Il mourra patiemment, comme ses parents sont morts. Comme on doit attendre la saison, que poussent les haricots.

Elle est dans le petit cimetière, comme un animal autonome et debout. La tombe est grise comme une montagne de l’autre côté de l’œil, à l’intérieur. C’est pas que elle mais toute la terre qui va devoir exister maintenant sans son père. Et peut-être à cause du grand air, à cause des montagnes, du vent, elle respire, profondément. Au lieu de pleurer, elle inspire et expire.

Codicille : les pères font aux filles de longs toits d’âge. Il faudra vivre en extérieur d’eux, après.

7. trop à côté des choses


proposition de départ

Le soir il mange une biscotte à la place de pain parce qu’il a pas pensé hier à racheter et ça fait dix ans maintenant qu’il a pas pensé au pain et qu’alors plutôt il biscotte. Il étale son gros comté sur la petite biscotte beige. Il croque et c’est encore bon. C’est bon depuis dix ans. Il range les biscottes dans une boîte en fer. Comme ça, les biscottes fragiles dans la boîte en fer, ça craint rien. Quand la boîte tombe, et c’est arrivé déjà deux fois, qu’effectivement la boite tomba, les biscottes cassent dedans la boîte si bien qu’il peut encore les manger en juste plus de petits morceaux que si la boîte n’était pas tombée. Les deux fois où tomba la boîte, ça a fait un séisme dans sa petite cuisine, et il sursauta. Il ne garde aucune larme de la fois où son père était mort et il eut six ans ce même jour-là. Il soufflait ses bougies quand, sur la chaise à côté, mourut son père. Son père mourait et il souffla ses bougies. Son père mourait alors il souffla ses bougies. Son père mort, il put souffler ses bougies. Les biscottes c’est comme du pain sans l’eau. Quand, dehors, chantent les oiseaux, aussi il sursaute. C’est à cause du tellement de silence dans sa tête. Il sait pourtant : un jour la terre se forma et ce fut fracas énorme, comme casser une biscotte dans ses mains, tout près tout près de ses oreilles, comme avait fait sa mère lorsqu’elle lui chuchota ce premier secret : tu es exactement comme tu dois être. Et ce deuxième secret une autre fois de se pencher à son oreille et qu’elle lui murmura : papa est mort à côté de toi mais pas à cause de toi. Depuis, c’est vrai qu’être trop à côté des choses, quand même il préfère éviter.

Codicille : même un oiseau qui chante ça peut être de l’imparfait, si je sais de moins en moins vivre et que c’est quelque chose d’autre que je fais sur terre et qui se regrettera — comme l’iPhone se verrouille au bout des trente secondes de rien entre mes mains et y’a dedans mon visage, entre mes deux mains, tout près plus encore qu’au vrai miroir, et je devrais pleurer chaque mais ben pas et rien et la vie encore par-dessus, au grand ciel. Parfois le ciel devrait s’arrêter, à des endroits moments — soudain le ciel s’interrompit au-dessus des arrêtes de nez comme plein de minuscules montagnes- ça nous aiderait à me remettre à vivre.

6. le nom du chat


proposition de départ

Croquetout avait sa panse pleine comme celle d’un ambassadeur. Et voilà qui tombait rude bien car Croquetout l’était, ambassadeur. Chaque encore un nouveau jour que là-haut Dieu nous concoctait, en bas Croquetout se débrouillait pour racheter une petite part du terrain autour de son ambassade et agrandir l’enclave. Ainsi, le petit parc avec son toboggan, rouge coq fier comme aux tables on met au centre son plus beau vase et ses fleurs les moins ingrates, les trois petites places en épi du minuscule parking, et même la laverie qui était à vendre et Croquetout avait dû cette fois-là se battre vaillant pour l’arracher à un promoteur aux poches grasses comme deux besaces, au moyen d’un porte à porte un brin mafieux, comme on coince à l’impasse le chat pour la caresse, Croquetout avait obtenu gain de cause et la laverie. Le petit parc, le parking et la laverie s’étaient trouvés rattachés à l’ambassade de Croquetout qui, comme tumeur, étendait son monde au milieu du pays étranger où un jour de pluie il avait atterri en tant qu’ambassadeur. Au chat perché de l’enfance, Croquetout était toujours perché sur plus étroit que ses deux gros pieds, la tranche aiguë d’un dossier de banc, un muret faiblard, si bien qu’immanquablement il finissait par tomber du nid, et le chat par l’attraper, sous les quolibets des autres, grosse lune, soupe lourde, tas d’hippopotame, gras de baleine, giga couenne... Croquetout s’était alors juré : moi Croquetout je serai ambassadeur, tous les chiens de cavale courront dans mon ambassade s’abriter de la justice tombée sur eux comme un soleil trop lourd pour crâne minuscule d’oiseau, et petit à petit j’élargirai l’abri. Puisqu’il suffit après tout d’un premier point pour après faire une tache, un cercle, un pays, une planète. Croquetout c’était son nom, qui lui allait comme un ventre. A croire que Croquetout quelque part devait être un peu prédestiné, parmi les pauvres nous qui portons notre prénom comme le tee shirt trop serré ou large, ou taché de taches pas nous, de quelqu’un d’autre.

Depuis douze ans Sanssouninom était assis là. Il était arrivé avant même le fleuriste et avait vu le ciel rester le même au-dessus du quartier peu à peu changé, la laverie vendue, la boulangerie fermée et actuellement l’objet d’une longue lutte d’arrachée entre l’ambassadeur et la mairie, les enfants grandir, les couples se faire et éclater, les enfants naître et les vieux un à un mourir, ou les enfants de quarante ans mourir et les vieux tenir plus long qu’eux. Si Sanssouninom n’avait pas même sur cette terre trois tuiles au-dessus du crâne pour s’abriter l’âme, il tenait serré contre sa peau, depuis douze ans qu’un jour il était arrivé ici et s’était assis le pantalon à même le trottoir, un cahier avec marqué dessus, comme aux livres on donne un titre qui doit aller avec l’histoire dedans et aux enfants nouveaux un prénom, en grosses belles lettres que Sanssouninom aurait bien voulu dorées : REGISTRE DES BIENVEILLANTS. Là, Sanssouninom notait consciencieusement le prénom et nom de tous ceux qui, en passant, lui tendaient une pièce. Et si Sanssouninom une nuit s’était endormi d’alcool et qu’un malfrat en avait profité pour l’escalader et lui chiper poche son cahier, le malfrat se serait trouvé nez à nez avec une longue liste de prénoms et noms sans rapport les uns avec les autres. Ce qui n’arrivait pas car Sanssouninom ne laissait jamais tremper ses lèvres dans plus de deux verres d’affilée, trop au courant des dégâts qu’alcool faisait chez les gens qui comme lui n’avaient plus l’espace, entre trottoir et pantalon, de la dignité, et qui un jour s’étaient assis parmi là où l’on ne doit, normalement, passer que debout. Sanssouninom avait un grand projet et l’optimisme tenace. Le jour où il sera tiré d’affaire il retrouvera ceux qui, se penchant vers lui comme on fait pour cueillir une fleur, lui avaient donné maigre ou plus riche pièce, ou franc sourire, et leur noms et prénoms après qu’il leur eut demandé « puis-je s’il vous plaît vous demander votre prénom et votre nom ? ». La question certes suscitait parfois la curiosité ou une méfiance que Sanssouninom ne cherchait pas à dissiper. Il menait sa longue tâche, droit dans ses mocassins d’hiver un peu fourrés donnés par un jour une association. Il retrouvera les noms et prénoms et les gens derrière et les vies. Et si dans ceux-là l’une ou l’un avait besoin de quelque chose, maintenant qu’il sera riche, il les aidera à son tour. Sinon le bleu du ciel est très vain, à juste être grand sans retour de bonté.

4. comme un ciel


proposition de départ
1

Le paysage poursuit sa route. Camions endormis aux parkings des stations essences, et peu à peu bateaux posés au goudron, à l’approche, mais pas encore, des villes de petites mers. Fleuves sans noms. Toute une vie, toute une vie dont, ferroviaire aujourd’hui, piétonne sinon, je ne sais rien. Je vais mourir sachant si peu tout. J’ai encore mon père sur la terre. J’ai eu idée une fois de la mort. Idée physiquement. C’était comme un paysage parle tout seul. Effrayant. Avec encore les images et le langage ou comme un souvenir d’avoir un jour parlé. Et plus le corps. Aucun dur du réel. Que doux d’âme . Plus le corps pour tenir tout comme la fenêtre du train cadre. Juste de l’âme dans de l’âme. Avec la pensée énorme. Ou peut être c’était le seuil et il faut déraciner, après, la pensée aussi, comme sucer la mer.

2

Serres idiotes sans fleurs trop dedans. Elles puent le soleil d’hier vos serres, un vieux pas d’aujourd’hui. Regardez-les, vos pelleteuses abdiquer jaune pour toujours. Et vos grues qui construiront rien. Qu’un chantier arrêté qu’on reprendra un an après, à cause d’un procès et d’une émission télé qu’a fait parler. Le serpent fait sa mue d’un trait. Vos trains croisent des trains, comme des haies marchent pour nulle part. Vos étangs sèchent comme des flaques sous les bottes des enfants un jour de trop tard et d’aller à l’école le lâcher d’un coup de portière, et baisser l’œil devant les rides fâchées de la directrice, dépêche-toi, dépêche-toi, et l’orteil au frein penser à l’Amazonie, à courir en Amazonie, et en cinquante ans avoir pas fui à l’arrondissement d’après. J’aimerais mieux pas partager le ciel. Il est fait pour un seul à la fois le ciel. Et pas vos avions bondés qui roulent sur rail. Pour mourir même il faut de l’enthousiasme, ici. Faites-y faire des publicités, à la mort et comment c’est long comment ça tient, ça nous filera peut être enfin foi ou tenant lieu, astérisque modifiable sous conditions, astérisque les susdites conditions énumérées, longues et précises comme un ciel.

Codicille : j’ai pris le train, de la mi-juillet à presque août et Reparis.

3. ça l’avait effrayée


Deux panneaux s’annonçaient l’un sur l’autre, maison du troisième âge et musée du jeu vidéo, sans que soit précisé dès ici que le musée a récemment fermé. Devant La Poste, le petit choix entre les trois marches d’escaliers ou le détour par la pente et les fauteuils à rouler. Clocher actif et grosse antenne relais. Auvent court du distribanque. Ombre pauvre des pare soleil de poussettes. Ciel plein, ciel bleu et gras là-haut. Soudain ça a été trop. Elle a attendu le soir que tout s’éteigne sauf, au distribanque, le scintillement mécanique de l’écran. C’est sur même pas son vélo qu’elle a quitté ici. Elle en a volé un, dans une cour d’immeuble. Elle est partie. La lune l’a suivie. Et plus jamais on ne l’a vue, la lune, se dresser dans la nuit, et seulement, à l’aube, le soleil jaune-poste de chaque jour. Les lunes partent avec les filles qui quittent la ville, la nuit d’un jour vide et d’un ciel trop plein. Elle est partie, pas très loin. Elle a dormi dans un fourré. Le matin, au lieu de retourner à la ville, elle s’est laissée mourir, comme sèche un buisson. Je ne sais pas si dès le premier jour ça a marché. Ou si elle est encore vivante, peut être, à l’heure qu’il est.

Peut être parce que soudain ça l’avait effrayée. La sécurité et alors le danger. La sécurité et donc le risque de perdre cette sécurité, ou de bien voir : le réel est un panneau d’indication qu’il suffit de déraciner ou d’inverser, musée du troisième âge, maison des jeux vidéos, pour que l’on disparaisse avec les choses qu’ils désignaient, que l’humanité se dissipe comme un dernier gros nuage tarde à se tasser. Elle a craint la guerre et la famine et n’ayant connu de l’une et l’autre que le mot, guerre et famine, les mots sans l’imagination, elle n’a pas eu le recul assez de penser que guerre et famille elle serait encore la même et encore ici, à marcher le long de la poste, et même si celle ci n’était plus en activité, elle serait encore vivante sur cette terre là, avec peut être un peu plus de sauvagerie et moins d’institution, mais qu’il ne faudrait pas immédiatement mourir, il resterait les gens et les voisins, les humains, et ce réel un peu décalé. Mais peut être dans une montée de peur, de peur des mots, sans le secours de l’imagination, si l’imagination c’est déjà survivre en se voyant plus loin, là où n’est pas, là comme on n’est pas encore, dans une fulgurance soudain de peur, devant les deux panneaux, « maison du troisième âge », « musée du jeu vidéo », devant les deux panneaux et à cause peut être du ciel, son bleu effarant et intenable, elle a eu peur et, par cette peur, apprit alors aussi qu’elle n’est prête pour presque rien, elle a très peu de force ou pas assez d’amour, de foi, si, elle n’a l’imagination et l’idée que de quitter la ville et mourir, sans pouvoir penser à la nouvelle organisation alors qu’on trouverait, des uns et des autres s’entraider, de préparer un grand plat simple à partager, de s’asseoir devant la poste fermée, pour écosser en ligne des petits pois à cuire et donner d’abord aux plus vieux et aux enfants, et d’un jour entrer dans la poste, tout repeindre : qu’est ce qu’on en fait, qu’est ce qu’on décide que ça se refait, qu’est-ce qu’on dit qu’ ici c’est, qu’est ce qu’on veut que c’est, ici ? Elle a quitté ici, la ville et elle est morte dans le fourré d’aucun panneau.

Codicille : La Poste ne désemplit pas, avec sa queue d’un mètre et masquée. C’est l’été encore postal.

1. Fiya Jouû


proposition de départ

Le car s’arrêtait sous le pont. Elle l’attendait un peu plus loin, sur un des bancs du parc. Il y avait eu du retard, beaucoup de retard. Du retard après le bateau, et dans le car. Des problèmes de passeports, de places, de clandestins. Des disputes même. Il l’appellerait quand il arriverait. Elle remettrait les chaussures qu’elle avait enlevées et le rejoindrait. Il l’aimait. Ça n’enlevait rien à la solitude. Elle l’aimait. Ça enlevait un peu à la solitude. Il était arrivé la première fois sous ce même pont, trois ans avant. Juste à sa descente du car, une dame dehors lui avait demandé son chemin. Madame je viens d’arriver. La dame l’avait alors invité dans une boulangerie, une canette un sandwich, lui avait fourré un billet de dix euros dans la poche et conseillé d’être beaucoup plus méchant que ce qu’il semblait, dans cette ville il faut être un peu méchant, et, alors qu’il mangeait en face d’elle, s’était apitoyée : olalala mais qu’il a l’air gentil c’est pas possible, c’est pas possible il va se faire bouffer. Il s’était finalement pas fait bouffer. Il l’avait rencontrée. Quelques mois après son arrivée, dans les mois froids, un soir, dans le métro. Il l’avait abordée. Elle était tombée amoureuse. Elle était complètement tombée amoureuse de ce garçon. Il y avait eu de la folie, à la sortie du métro ce soir-là. Une certaine folie de chasse peut être. Quelque chose de très sombre au milieu d’une tâche de lumière. Ou l’inverse, une racine de miel pour tenir un grand arbre d’ombre. Elle aimait ce garçon. Elle l’appelait garçon. Il était plus jeune qu’elle. Il était plus beau qu’elle. Il était moins peureux qu’elle. Il était un aventurier. En bas du banc, dans le parc, ses pieds nus dansotaient. Au-dessus d’elle, le ciel n’avait besoin de rien faire pour être grand, pour être important. Elle n’avait pas bougé de cette ville depuis presque quinze ans qu’elle y était arrivée. Elle avait vécu sans vivre. Comme on vit les vies avant -c’était le titre de plein de livres un peu idiots et dont on voyait l’affiche dans le métro- de réaliser qu’on n’en a qu’une , qu’on a une seule vie, elle a une seule vie. Heureusement. Heureusement, s’il fallait en plus en vivre deux. Il était heureux de la retrouver. Il lui raconterait le car et les disputes. Les noms criés à haute voix et les bousculades. En disant que c’est parce qu’ils sont pas civilisés, que ça se passe comme ça. Qu’ici ça se passerait pas comme ça. Elle sourirait et dirait quelque chose de doux, pour atténuer la violence quand même des propos et l’auto mépris. Il dirait que ce n’est pas violent, que c’est un constat. Elle aurait un bouton sur la lèvre au coin, et lui un peu maigri. Déjà avant de partir il était maigre. Peut être qu’il ne mange pas assez. Peur-être qu’il ne mange pas vraiment. Elle aurait peur qu’il ne l’aime plus. Il l’aimait encore. Elle l’aimait, mais elle elle l’aimerait toujours, comme presque une décision prise, ou le constat d’une décision : elle l’aime c’est pour toujours. Ciel bleu d’août avec déjà quelques gros nuages de septembre. L’amour n’enlève pas la peur, la petite angoisse des ans. Dans le bus il lui avait envoyé deux photos des enfants sur le siège à côté : le petit garçon redressé jouait avec ses chevaux plastique sur le dossier, à l’envers. A côté sa petite sœur avait une belle robe de fête rose, en plein bus, et jouait avec une Barbie qu’elle avait assise sur ses cuisses. Parfois elle se sentait sa petite sœur, même si plus grande que lui. Parfois sa grande sœur, aussi peut être à cause de la langue, cette langue qu’ils parlaient entre eux qui était la sienne à elle mais qui était l’autre langue académique, lui, de son pays, après l’arabe maternel. A l’université, les cours se donnaient soudain en français, après la scolarité en arabe. Elle s’était étonnée : elle tenait terriblement sur sa langue, elle serait folle et qui deviendrait-elle alors si là il lui fallait en changer. Il n’aimait pas trop parler français. Elle aimait le français qu’il parlait. Elle n’avait pas pensé apprendre l’arabe avec lui. Elle était trop triste pour apprendre une langue. Trop triste, pas assez agile. Elle avait appris à dire « j’ai faim ». Fiya Jouû. Elle comprenait un peu et rapidement oubliait le système d’écriture, l’alphabet arabe et la transcription phonétique dans l’alphabet latin. Elle n’avait jamais compris exactement non plus l’inflation et pourquoi on ne pouvait pas tout simplement imprimer des billets pour les pauvres. Il avait grandi dans les films de petite mafia, où les héros passent à travers des codes, les empruntent, où les hommes jouent aux galants et ouvrent les portières aux dames avec dans la poche une liasse pleine de billets et un pistolet discret comme un doigt. Il savait que s’adapter parmi les formes humaines c’est être l’animal à côté du piège et qui survivra, sans avoir besoin par contre d’être méchant. Les nuages dans le ciel sont un peu les survivants du bleu.

Codicille : c’est l’été encore. L’amour et les mêmes peurs, dans bientôt nouvelle fin d’août et encore septembre.


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1ère mise en ligne 20 juin 2020 et dernière modification le 1er août 2020.
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