le roman de Marie Roger
Elle aime les mots, les livres, la ville. Mais c’est au pied de son arbre, un vieux tilleul courbé par l’orage, qu’elle écrit. Elle calligraphie sur la page tout ce qui bruit dans les feuillages, écrit des nouvelles. Elle aime aussi faire écrire les autres, écouter leurs voix, partager les mots qui se cherchent.

9. La Fosse aux fées


proposition de départ
Vue par Simon, enfant.

C’est bien de là, un trou dans la terre, un gouffre recouvert de feuillages, que sort le bruit. Un grondement sourd, un cri rauque venu de la terre. Simon voudrait partir, fuir ce lieu maudit. Mais la vache qu’ils doivent mener au pré, Maurice et lui, ne veut plus avancer. Elle est tétanisée. Son copain, l’enfant du village, rit aux éclats. C’est rien que d’l’eau ! Faut pas avoir peur ! Y a pas de fées dans la fosse ! Simon se tait. Il a peur du clapotis qui devient grondement. Elle le guette, tapie dans l’ombre, la bête Faramine qui peuple les histoires que racontent à la veillée les grands-mères d’ici. Et puis, les fées, il n’en a jamais vu... Il sait bien qu’il y en a de mauvaises. Dans les histoires que sa mère lui racontait, dans le temps d’avant, à Ménilmontant, il n’était question que de petits savetiers du shtetl qui mangeaient de la carpe farcie les jours de fête et rencontraient le Dibbouk.

Vue par Simon, devenu un vieil homme.

Simon est revenu au village. Cela fait si longtemps. Il ne reconnait plus rien. Il se souvient de ses peurs d’enfant quand il courait dans les prés avec son copain Maurice. La terre collait aux pieds et il y perdait parfois ses sabots. Prisonnier du sol... Il ne fallait pas que cela arrive près de la Fosse aux fées. Il a du mal aujourd’hui à identifier l’endroit. Peut-il s’agir de ce maigre taillis... On ne distingue même pas le ru, perdu dans les hautes herbes. Simon prête l’oreille. Le soleil a séché et crevassé la terre. On n’entend rien. Aurait-il rêvé ce grondement ?

Vue par l’institutrice au moment où elle prend sa retraite.

Elle regarde le taillis une dernière fois. La Fosse aux fées ... Une résurgence d’eau en provenance de la forêt toute proche. Pour elle, le lieu-source. C’est ici que commence l’histoire du village. Son histoire. Des frissonnements de fées, des peurs d’enfant, des histoires qu’on se raconte, des bruissements d’eau, des rumeurs, des grondements venus des profondeurs... Au moment de quitter le village, c’est ici qu’elle vient se recueillir, dans ce lieu où la terre parle, raconte ce qui tombe dans l’oubli. Elle reste là, immobile. Elle écoute le murmure.

Etrange... cet exercice m’a amenée à faire d’un lieu qui n’était qu’un détail du décor un lieu symbolique : le trou d’eau introduit l’idée d’un retour aux sources, à l’enfance, au passé enfoui et peut-être caché, dissimulé sous une épaisseur de temps et une volonté plus ou moins avouée d’oublier.

8. La fosse aux Fées...


proposition de départ
quatre lieux extérieurs

La Fosse aux fées, un trou au bout du village. Les anciens parlent de gouffre parce que l’hiver, après de fortes pluies, il arrive que l’eau s’y précipite et bouillonne. L’eau provient de la Noxe, ru fluet qui traverse la forêt pour aller grossir jusqu’à Villenauxe-la-Grande et poursuivre son chemin de rivière. À cet endroit du village, elle résonne de récits anciens, mots murmurés, trames d’enfance. Un trou d’eau moins inquiétant que la Mare au diable de Georges Sand, plus profond que la Mare aux fées de Fontainebleau. L’allitération en f, la sifflante, l’inachèvement du e muet convoquent les peurs et les mystères du conte, comme si le nom donné suffisait à donner à cette résurgence dissimulée sous un taillis une familiarité avec le surnaturel.

Au bout de la rue du Grand Collot, des pans de murs de pierre émergent de taillis denses. Un reste de toit éventré dénude des pignons effondrés. La charpente a disparu et dessous la végétation a repris ses droits. La maison de Cécilia, disent les Anciens, réprobateurs. Des bâtiments de ferme colossaux qu’on avait cru destinés à résister au temps. La mort de l’ancêtre a tout arrêté. La maison est abandonnée. Aucun héritier n’a voulu vivre dans ce décor : forêt, trous d’eau, vent froid qui cingle la peau, plaine striée de sillons tracés dans la terre lourde –- « la terre est amoureuse » disaient les Anciens de ces mottes qui collent à la charrue comme à la peau. Personne n’a regardé les vagues de blé qui ondulent sous le vent d’été ni les éclats jaunes d’or du colza au printemps. Qui voudrait vivre là. Que ferait-on de ces vastes bâtiments. On n’élève plus ni cochons ni vaches au village. Les céréales ont tout envahi, avec çà et là quelques champs de betteraves ou de pommes de terre. Les sillons à perte de vue ont remplacé le bocage. On devine de la rue la silhouette de la maison : un U encadre une cour ouverte sur un porche arrondi, majestueux, témoin d’une gloire passée.

Une place déserte. Un carrefour large où l’on ne se croise plus, faute d’habitants. Des traces de vie éteinte : une vitrine aux rideaux jaunâtres définitivement tirés. C’était la boulangerie. Un peu plus loin, sur une façade, une inscription délavée, rongée par la pluie : CAFE – EPICERIE. Sur les trottoirs, l’herbe pousse dans les fentes du ciment.

Un autre carrefour au cœur de la forêt de la Traconne. Plus large. Tout aussi désert même si des cartes postales anciennes montrent devant la Maison forestière –- inhabitée et délabrée aujourd’hui –- un lavoir sur le terre-plein central et des lavandières devisant joyeusement au milieu des jeux et des rires d’enfants. Tout cela a disparu. Seule une colonne de pierre effritée trône au milieu du carrefour sur une pelouse circulaire d’où partent plusieurs chemins forestiers. Un sentier nature encercle l’ensemble, présentant la diversité des arbres de la forêt. À l’entrée un vieux faux ou hêtre tortillard, vieillard au tronc tordu trop épuisé pour supporter la longueur de ses branches que l’on a posées sur des tuteurs. Des pancartes invitent au respect : Attention ! Interdit de grimper sur les branches qui tombent au sol. C’est un arbre unique dans la région. Un exemplaire en voie de disparition.

quatre lieux intérieurs

La porte principale ouvre sur un couloir comme dans les maisons d’autrefois, desservant sur la gauche le bureau du Maire, petite pièce carrée qu’il partage avec la secrétaire de mairie. De part et d’autre du couloir, une salle d’eau et une cuisine. Sur la droite, la salle des mariages : on a du mal à y reconnaître l’ancienne salle de classe chauffée par un poêle installé près de la porte et qu’il fallait charger de bois chaque matin avant l’arrivée des enfants. Au fond, la salle du conseil, ex-salle de classe elle aussi, plus étroite, donne sur la cour de récréation entourée sur deux côtés d’un préau étroit où s’entassent aujourd’hui panneaux électoraux et matériel de jardinage. Au premier étage l’ancien logement de l’instituteur a été rénové et loué. Sur le buffet de la salle des mariages, des faïences ornées de coqs aux ramages colorés rappellent que dans les années soixante beaucoup de villageois travaillaient dans les mines d’argile voisines : les soutènements, boisages destinés à étayer les galeries, tenaient difficilement dans la glaise. Les accidents n’étaient pas rares : glissements, effondrements. Les vapeurs humides envahissaient les poumons, rongeaient les articulations, usaient les corps. Les mines ont fermé dans les années 80.

Pour entrer, il faut baisser la tête. Le portail de bois à grands pans vermoulus offre une ouverture basse sur le côté. Le vantail principal pourrait aussi s’écarter en grand pour rentrer une récolte de foin ou du matériel agricole, mais qui le voudrait aujourd’hui ? Les résidences secondaires ont remplacé les fermes d’autrefois. On entre par la petite porte en courbant le dos, on délaisse l’ancienne grange à droite, l’habitation se trouve à gauche. Tout y est moderne, évier, cuisine qui aligne ses placards sans caractère, four, lave-vaisselle, mais là-bas, au fond de la pièce principale, on a gardé l’ancien four à pain délaissé pour un poêle à bois logé dans la cavité, et sur le mur de gauche on a laissé la cuisinière en fonte Godin, verte, astiquée et inutilisée : la fonte est rongée par endroits, les serpentins des feux sont cassés. Au sol des tommettes lustrées. Les murs ont été couverts d’un enduit à la chaux. Il fait frais dans la pièce aux murs épais et aux ouvertures étroites.

On n’entre plus chez Fleurigeon. Le menuisier est parti en maison de retraite. Personne ne fabrique plus de meubles au village. L’œil pénètre pourtant par les carreaux ternis de poussière et de toiles d’araignée dans l’antre de l’artisan. Une bâtisse haute de plafond où s’entassent des planches, des outils, scies de toute taille, varlope, rabots, meules, râpes, limes, serre-joints, vrilles et vilebrequin, tenailles, brusquin. Un peu partout des meubles inachevés, des chaises cassées, des étagères pleines de ferronneries, des poignées de porte. Sur le plancher vermoulu, des tréteaux, et contre le mur, un établi encombré de boites de clous, de colles, de mètres et d’équerres. Tout est là dans la poussière dorée de l’après-midi, comme si le maître des lieux était parti hier.

Une maison comme on en trouve dans toutes les banlieues, moderne et fonctionnelle suivant le rêve des années 60. Dans le salon-salle à manger trône un poste de télévision, allumé toute la journée, bruit et image de fond qui étouffe les voix et les regards. Tout autour des chromos rivalisent de laideur. Des meubles lourds, table, chaises, encombrent l’espace. Un énorme frigo américain a été poussé contre le mur, près de la porte de la cuisine, trop petite pour l’intégrer. Sur un buffet Lévitan à deux corps, des cadres de photos, des souvenirs rapportés de vacances, cartes postales, figurine de toreador agitant sa muleta sous l’œil hagard du taureau, poupée bretonne avec sa coiffe de dentelle, clochettes des alpages.

Dans le roman que je voudrais écrire, il y aura des lieux parisiens/ des lieux en Champagne, mais lorsque je me suis mise au travail ne sont venus pour l’instant que les lieux de la campagne où j’habite en ce moment. J’ai le sentiment d’avoir un peu triché quand je décris un lieu intérieur, vu de l’extérieur par une fenêtre aux carreaux poussiéreux et pleins de toiles d’araignée... J’ai parcouru Le Dépaysement de JC Bailly (que j’ai déjà lu) et suis (re)tombée en admiration devant certains passages, le chapitre intitulé Rimbaud par exemple. Magnifique !

7. kaléidoscope


proposition de départ

Elle vécut là, au 10 rue de la Folie Méricourt. Près de la boulangerie. Son corps le sait. Elle est assise sur le seuil avec son frère et sa sœur. Elle attend. Les clients entrent, sortent, passent devant les trois enfants sans leur jeter un regard. Elle sent les odeurs de pain chaud. Ils attendent. Ils voudraient tant que leur mère arrive. Presque deux heures qu’ils sont là. Dans la poussière. Frôlés par les jambes des passants. Leur mère a pris le train le matin pour Pithiviers. Elle voulait voir de ses propres yeux, savoir ce que l’on avait fait de son mari. Au moins lui porter quelques effets, un pain d’épices qu’elle a confectionné pour lui. Les enfants attendent, assis sur la marche de pierre. Quand viendra-t-on les chercher ? La concierge détourne la tête en franchissant le seuil, manque de fouler au pied les petites mains. Jacqueline eut sept ans cette année-là. Un autre jour, elle eut dix ans et se blottit au fond d’un grenier, contre une poutre. L’institutrice rassemble les enfants comme chaque soir. Pour la lecture à haute voix. Jacqueline regarde le livre à la couverture rouge et or. Elle attend. Elle guette le moment où la voix chaude va s’élever au-dessus des têtes, la transportant dans le Grand Nord au pays des chiens-loups. Là-bas règne la loi du plus fort : tuer pour survivre ou mourir et être mangé. Jacqueline suit la meute de loups gris, assiste à la naissance de Croc-Blanc, court dans les étendues gelées, veille avec les chasseurs auprès du feu, frémit de peur et de plaisir avec les autres enfants. Elle sut alors qu’on pouvait traverser les épreuves, et en sortir vivant. Un jour elle fêta ses quatre-vingts ans. Par la baie vitrée de son appartement, à Eilat, elle contemple la mer. Nappe lourde, mouvante, écrasée de lumière. Derrière elle, dans la vitrine du salon, des coraux, des étoiles de mer, des coquillages, ses trésors. Le fil d’une vie se déroule devant elle dans les plis de la mer. Elle revoit l’institutrice du petit village de campagne, les épis de blé roulant sous le vent comme les vagues, l’étendue verte de la forêt, les aubes pâles. Elle refusa d’en parler à ses enfants. Un jour pourtant elle eut dix ans. Maman rentre. Elle ira la voir demain. Va-t-elle la reconnaître ? Elle ne l’a pas vue depuis trois ans. Sa nourrice dit que leur mère est très fatiguée et qu’il ne faut pas la fatiguer. Elle enfile sa tenue d’écolière, jupe plissée bleue, chemisier blanc à col claudine. Elle n’a que cette tenue. Les autres jours elle porte par-dessus une blouse grise pour la protéger des taches, et des sabots qu’elle nettoie chaque soir de la boue des chemins. L’institutrice vient la chercher, elle coiffe ses cheveux, une raie bien droite et deux nattes sages terminées par des petits rubans blancs, ceux que l’on sort les jours de fête. Jacqueline ne sut jamais s’il s’agissait d’une fête. Elle entre dans une chambre inconnue, toute blanche. Les stores baissés atténuent la lumière. Maman est là, sur un lit, vêtue d’une longue chemise blanche. Ses longues mains osseuses sont posées sur le drap. Des doigts maigres, des bras étiques. Le visage est auréolé de cheveux épars. Où est donc passée la belle chevelure, ondulée, épaisse ? Des traits creusés, une peau ridée, parcheminée. Les yeux ternes, comme éteints, se sont animés d’une lueur quand les trois enfants sont entrés dans la chambre. Jacqueline est pétrifiée. Elle n’ose pas toucher ce corps décharné. Elle se serre contre son frère et sa sœur. Comprit-elle ce jour-là qu’ils étaient enfin réunis et que la guerre était finie ? Soudain on sonna à la porte. Son fils sans doute venu lui souhaiter un bon anniversaire. Jacqueline écoute de toutes ses forces. Elle a cinq ans. Elle est réveillée brutalement. Des coups frappés à la porte. Une cavalcade dans l’escalier. Des pas lourds dans le couloir. Des valises que l’on traine. Et cette voix qui crie le nom de son père, crie et crie encore. Dehors. Contrôle d’identité. Rassemblement des hommes dans la cour. Les pleurs de sa mère. La voix du père, et son accent, mon dieu, comme elle voudrait entendre cet accent ! Pour ses quatre-vingts ans, son fils lui offrit un plaid tout en mohair, doux et souple au toucher. Elle le caressa du doigt et esquissa une larme. Elle a neuf ans. Elle est dans son petit lit, dans la chambre de l’institutrice. Elle aperçoit dans la pénombre le couvre-lit de crochet en douce laine grise qui orne le grand lit voisin. Des carrés patiemment assemblés forment une mosaïque savante. Chaque soir, avant de s’endormir, Jacqueline regarde l’institutrice soulever le couvre-lit : la laine douce et brillante se déplie sans bruit, les motifs glissent en cascade, se reforment, se juxtaposent, un kaléidoscope de lignes et de figures, comme celui que forment ses souvenirs aujourd’hui.

Il m’a semblé que ce mélange passé simple / présent pouvait s’adapter à un « kaléidoscope » de souvenirs. Toute une vie réduite à des flashes. Pourrait-on écrire tout le roman ainsi ? Je ne sais pas. Je crains que tout soit un peu confus...

6. des noms


proposition de départ

C’est à cause d’un autre enfant qu’il s’appelait Jean-Marie. Un enfant qu’il n’avait jamais croisé. Une image figée dans un passé et un lieu qu’il ne connaissait pas. Un petit garçon blond qui riait sur sa balançoire dans un jardin fleuri. Un enfant libre de jouer, de rire, de se balancer, et que d’autres enfants, le nez collé à la vitre, regardaient avec envie. Ils étaient deux, derrière la fenêtre de la maison grise de l’autre côté de la rue, Simon et Régine. Des prénoms simples. Pas tant que cela pourtant. Le nom de Régine cache mal des origines royales, reine déchue d’un royaume perdu. Et « Simon » s’ancre dans l’histoire d’un peuple persécuté, Shimon signifiant selon la Genèse : « Yahvé a entendu ma souffrance ». Des noms chargés de peines, rien à voir avec la pureté légère de « Jean » de « Marie » que même le trait d’union ne parvient pas à alourdir. Un prénom céleste, doux à l’oreille, une image bleue et rose de l’enfance, un rêve de bonheur. Jean-Marie se balançait en riant dans un jardin merveilleux auquel les deux autres enfants n’avaient pas accès. De quelle revanche avait rêvé Régine lorsque, devenue mère, elle avait nommé son fils aîné Jean-Marie ? Que pouvait-on penser autour d’elle de cette incroyable association d’un apôtre et d’une vierge ? Jean-Marie était sommé de devenir grâce à son nom l’enfant heureux que sa mère, petite fille, jalousait tant. Il a souvent songé au poids du prénom qu’il avait reçu pour la vie. Comme une injonction. « Le prénom façonne le destin », répétait-il ensuite à ses patients. Son nom, assemblage rugueux de consonnes, contredisait la douceur du prénom, et obscurcissait les voies de la providence. Que fait-on de sa vie lorsque l’on se nomme Stezjnik, un magma de consonnes dures que l’on est presque obligé de cracher ?

Tout ceci m’est venu rapidement. Ce sont les noms de personnages dont je voudrais raconter l’histoire. L’opposition phonétique et sémantique des noms fonctionne comme une amorce du récit.

5. derrière la fenêtre


proposition de départ
1

Assis au volant de sa voiture, le buste pressé contre le volant, il essaie de voir par la vitre embuée du pare-brise. Un rideau de pluie brouille les contours. Des silhouettes sombres traversent la nuit.

2

Il est entré le premier dans la maison déserte. Il a ouvert la fenêtre, replié les volets métalliques verts. L’air est entré à flots dans la salle. Les deux hommes se sont plantés devant la fenêtre pour tester la luminosité, la fraîcheur et la pureté de l’air. Un ciel immense s’étalait au-dessus de la cime du tilleul.

3

L’enfant se lève, transie, dans un lit trop grand pour elle. Des draps rêches et humides. Elle s’approche de la fenêtre et guette la lumière entre les fentes des volets. Des lignes grises s’allongent sur le plancher.

4

Elle a laissé retomber le rideau de peur d’être surprise et ne voit plus à travers la mousseline blanche que des ombres qui déambulent dans la rue. Il y a une seconde, elle a vu, bien nette, une haute silhouette qui se dépliait au sortir d’une voiture.

5

Les deux enfants, sur la pointe des pieds, regardent, serrés l’un contre l’autre devant la fenêtre entre-baillée, les grands arbres d’un jardin par-dessus le mur de la maison d’en face. Ne pas se montrer, mais regarder, regarder encore. Là-bas, de l’autre côté de la rue, un enfant blond rit aux éclats sur sa balançoire.

6

Il marche dans la rue, la tête haute, bombant le torse, regardant à droite et à gauche, regard perçant, à l’affût. Il scrute au travers des vitres fermées ce qui se passe à l’intérieur. Il sonde la surface de verre que des rideaux opacifient. Il surveille.

7

Passer dans la rue, voir sans avoir l’air de regarder. La porte de la grange est béante. Il y a du bruit dans la maison. Les volets sont entrouverts, mais on ne sait pas ce qui se trame à l’intérieur. Il y a si longtemps que l’on n’a pas vu cette maison ouverte. Une maison aveugle aux fenêtres toujours closes. L’œil se glisse dans les fentes des volets, derrière les portes mal fermées.

8

Les deux enfants se sont installés derrière la fenêtre. Tapis dans l’ombre, ils jouent, et de temps à autre essaient de voir cette rue où ils n’ont pas le droit d’aller. La lumière ocre de cette fin d’après-midi éclaire le plancher où ils sont assis. Ils restent dans l’ombre, solitaires, oubliés.

9

Assise dans le jardin, elle tricote. Du coin de l’œil de temps à autre, elle observe par la porte entrouverte les marches de l’escalier qui mène au premier étage. De sa place, elle ne peut voir que la moitié des deux premières marches. C’est suffisant pour surveiller le passage. Les enfants ne doivent pas monter à l’étage.

10

De la table où elle écrit, la partie droite de la fenêtre découvre une tranche de rue, juste ce qu’il faut pour identifier les passants. Ceux qui s’avancent vers le centre du village, sur la droite, ne peuvent la voir, sauf à se retourner. Elle les voit de dos. Ceux qui se dirigent vers la sortie du village peuvent jeter un regard indiscret sur sa fenêtre et la surprendre, mais elle recule, s’il le faut, son buste d’un coup d’épaule et s’efface derrière le rideau. Juste un regard furtif, et des silhouettes volées.

4. portrait dur/doux du personnage principal


proposition de départ

Un tour de clé. Il démarre. Le geste sec, vif, pressé. Un rictus au coin des lèvres. Le front ridé, large. Les joues creuses sous une barbe poivre-et-sel. Sa tête touche presque le toit de l’habitacle. Un corps athlétique qu’il doit plier en quatre pour se glisser au volant. Il conduit vite, brusque. Deux kilomètres plus tard, à la sortie du périphérique, il se met à siffler. Une chanson de marin et de départ. Il quitte Paris. Les pneus crissent sur l’asphalte à chaque coup de frein. Les à-coups lui plaisent. La vitre du véhicule est baissée. Sa chemise aux manches retroussées claque au vent comme un drapeau. Un air d’aventure et de bataille. Pas question pour lui de revenir sur sa décision. Un coup de tête. Tout quitter pour la campagne. Têtu, il s’est fait une image idyllique de ce village qu’il ne connait pas. Juste des histoires du passé que lui racontait sa mère. Cela suffit. Il est déterminé à y finir ses jours. Ses longs bras serrent le volant. Tendus. Avec l’obstination du désespoir.

Il jette un dernier regard sur la rue déserte à cette heure, et s’installe confortablement dans la voiture, repliant ses longues jambes sous le volant. Décidément les voitures modernes ne sont pas adaptées à sa taille. 1 m 95 à caser, cela impose agilité et souplesse. Ses trois valises sont rangées dans le coffre. Toute une vie. Il démarre, phares allumés dans la douceur du soir, baisse la vitre afin de sentir l’air s’engouffrer sous les manches de sa chemise. Le vent dans les voiles... L’image le fait sourire. Il part vivre ailleurs, loin de Paris. Il retourne dans un village dont sa mère autrefois lui parlait. Un lieu qui le faisait rêver. Une main posée sur le volant, l’autre caressant doucement sa barbe poivre-et-sel, il roule dans la pénombre naissante et songe. Rien ne lui ferait remettre en cause sa décision, prise comme cela, un jour de désespoir, pour rien, simplement en souvenir de rêves et d’histoires venues de l’enfance. Ses bras enlacent le volant. Il roule sur l’asphalte à vitesse constante, le dos droit, calé sur le dossier du véhicule.

3. quitter Paris


rythme nouvelle

« Maison à vendre en bordure de forêt, à rénover ». Il s’était décidé. Sur un coup de tête. A cause du nom du village. Il n’avait pas hésité. Une visite pour la forme et l’affaire était conclue. Il quittait Paris. Même si au fond il ne savait rien de cette maison, de ce village, de cette région. Il n’y connaissait personne et la première visite n’avait guère été enthousiasmante. Une maison délabrée. Un jardin en friche. Des rues désertes à la chaussée bombée et déformée. Il avait acheté. Très vite. À cause du nom : « La Forestière ». Un nom qui contenait tous les espoirs. Un nom qui restait là, tapi dans sa mémoire. C’était le village où sa mère, enfant, avait été cachée pendant la guerre. Il ne savait rien de plus. Sa mère, décédée il y a deux ans, ne parlait jamais de son enfance. Peut-être ne l’avait-il pas assez questionnée. Après sa mort, il avait dû ranger ses papiers, fouiller malgré lui dans ce passé qu’elle gardait secret. Et maintenant il roulait sur la Nationale 4, dans la nuit, fuyant Paris et ses visages hostiles, Paris et ses rues menaçantes, ses murs taggués d’insultes. Il quittait Paris, comme sa mère l’avait quitté, enfant, conduite par une inconnue, chez des gens qu’elle n’avait jamais vus, dans un tout petit village au bord d’une forêt.

rythme roman

Quitter Paris. Partir. Il le fallait. L’air était devenu irrespirable. Fuir comme sa mère l’avait fait autrefois. Il y a si longtemps. Il calcula mentalement. 78 ans. Cela faisait 78 ans que sa mère, une enfant de huit ans, avait quitté Paris. Fuyant les rafles, cris dans l’escalier, portes qui claquent, pas lourds, valises que l’on traîne...Il partait, comme elle. De nuit. Sans rien emporter. Juste un petit baluchon comme peut en porter une enfant de huit ans sans attirer l’attention. Une poupée, un vêtement chaud, un pyjama, une brosse à dents. Un petit sac pour aller chez une parente, une mère-grand qui habite près de la forêt et à qui l’on porte, dans un panier, une galette et un petit pot de beurre. La voiture quitta le périphérique et se lança sur la Nationale 4. Au volant, l’homme sourit. Toute sa vie il avait utilisé les contes pour s’entretenir avec ses jeunes patients. Les faire parler, ou simplement réagir. Et voilà qu’il se mettait lui aussi dans la peau du Petit Chaperon rouge. Il avait soixante-dix ans, et il marchait sur les pas de sa mère, morte il y a deux ans. Il emportait peu de choses. Il voulait changer de vie. Habiter au bord d’une forêt. Quitter Paris, la foule, le bruit. Oublier ces tags sur les murs, inscriptions infâmantes qui faisaient de lui un éternel coupable, cris de haine ancestraux ressurgissant à chaque crise, caricatures, rires offensants, guet-apens, coups, crimes... Il fuyait là où sa mère s’était réfugiée, enfant, poussée par sa propre mère dans un train, conduite par une inconnue dans un village près d’une forêt chez des gens qui allaient s’occuper d’elle, des gens qu’elle n’avait jamais vus. Comme elle, il quittait une ville où il ne se pouvait plus vivre. Des visages hostiles, des rues menaçantes. Sur la route des camions filaient vers l’Est. Lourdes remorques venues de partout. Mastodontes des temps modernes transportant d’un bout à l’autre de l’Europe des marchandises. Il n’avait besoin que de silence, d’un peu de verdure et d’un feu pour être son ami. Devant lui, un camion freina dans un crissement de pneus et bifurqua sur l’aire de stationnement d’un restaurant de routiers. Une dizaine de camions y étaient déjà rangés. Derrière les vitres embuées, on devinait des hommes attablés, des cris, des rires. Il accéléra. Ne plus les entendre, ni les voir. Partir. Loin de Paris. Loin de la furie et de la haine. Abandonner le vieux monde. Traverser les ombres. De part et d’autre de la route, des arbres agitaient leurs branches comme des sémaphores dans l’obscurité. Toute une vie grouillait dans la nuit noire. Les phares éclairaient l’asphalte. Une traînée luisante devant lui. Surtout ne pas rater l’embranchement. Suivre la pancarte sur le côté gauche, La Forestière. Marcher sur les pas de sa mère. Retrouver l’enfance d’une petite fille dont il ignorait tout. Sa mère ne lui parlait jamais de ce qu’elle avait vécu pendant la guerre. L’homme soupira. Toute sa vie il avait aidé les autres à retrouver des pans oubliés de leur enfance. Et il avait négligé d’écouter sa mère. Il faisait nuit noire lorsqu’il gara sa voiture devant la porte de la grange.

J’ai écrit ce qui me venait, sans être sûre de savoir différencier début de roman/début de nouvelle. Et puis je ne sais pas du tout ce qui va arriver ensuite. Je suis partie d’une recherche historique menée sur l’histoire du village où j’ai été confinée. Mais je dois inventer la suite… Que vient chercher mon personnage ? Que va-t-il trouver ?

2. on était le 13 mai


proposition de départ

Du dehors il ne voyait rien. Juste un rideau de mousseline défraichie, qui retombait quand il arrivait, à la fenêtre du premier étage au-dessus de la boulangerie. La boutique était déserte à cette heure, les stores baissés sur la vitrine. Un écriteau sur la porte vitrée indiquait les horaires où l’on pouvait acheter du pain, 11 h-13 h sauf le mercredi. Devant, une place sans banc ni ombre ni café – sur la façade qui jouxtait la boulangerie on devinait des lettres rongées par le temps « Café-épicerie » – ou plutôt un carrefour évasé. L’axe principal, celui qui venait des Essarts et conduisait à la forêt était large, doté de panneaux-caméras qui indiquaient aux automobilistes leur vitesse afin de les inciter à ralentir. D’un côté partait une rue qui s’enfonçait dans le village, de l’autre une route de campagne qui menait vers un hameau excentré. Presque à l’angle, sur le mur de pierre d’une bâtisse imposante, une plaque entourée d’un liseré bleu-blanc-rouge rappelait la mort d’un FFI en 1944. Au pied quelques fleurs s’étiolaient. On était le 13 mai. En face, de l’autre côté du carrefour, une maison au crépi délavé, fissuré par endroit, se détachant par plaques, façade terne, porte aux vitres opaques où les araignées avaient tissé leurs toiles. Plus loin une haute porte de grange grinçait sous les assauts du vent, murs tapissés d’une vigne vierge où zézayaient les guêpes. Les volets étaient clos, rouillés. Du dehors il n’y avait rien. Une place déserte. Des façades hostiles. L’asphalte humide. Les mauvaises herbes envahissaient les trottoirs. Rien d’autre que ce rideau qui frémissait parce qu’un visiteur entrait dans la maison aux volets verts. Et le vent qui s’engouffrait sous la porte de la grange, la secouant, la faisant crier. Le vent qui sème l’oubli. Derrière la lourde porte, disloquée, frémissante, quelle sombre histoire avait pu se tramer ?

Ce qui m’est venu, c’est d’écrire à partir du minuscule village où je me suis réfugiée depuis le 15 mars. J’ai commencé (avec des amis) à travailler (et à écrire) sur l’histoire du village, notamment sur ce qui s’y est passé pendant la guerre. C’est la source de mon inspiration …même si je me sers du réel pour aller ailleurs, là où m’entrainent les mots.

1. l’intrus


proposition de départ

Au village on a tout de suite su. Il n’était pas d’ici. Forcément. Avec son allure, son accent. On se méfiait. Que venait-il faire ? La boulangère en a parlé la première. Dès sept heures elle rangeait dans sa voiture les pains juste sortis du four et faisait sa tournée dans les hameaux tout autour. Dans sa boutique, ouverte chaque matin de 11 h à 13 h, on murmurait, on s’interrogeait, on multipliait les hypothèses. Un étranger. La boulangère l’avait compris dès le premier jour quand elle l’avait vu arriver avec Stéphane, l’agent immobilier. Dans une voiture rouge, un de ces bolides racés comme on n’en voit guère par ici. Un véhicule japonais. Un hybride. Sans doute un citadin qui désirait se mettre au vert. Un intrus qui allait regarder d’un mauvais œil les engins qui traversent le village pour aller déverser des pesticides sur les vignes derrière la forêt. Un de ces imbéciles qui pensent qu’on peut produire du champagne comme cela, hop ! on claque des doigts et on obtient un jus clair et parfumé, frais sur la langue et pétillant, doré et sans amertume. Un de ces riches qui veulent à la fois le luxe et la nature ! Comment croient-ils donc que vivent les paysans ? d’eau fraîche ? Il leur faut bien vendre et vendre encore s’ils veulent tirer parti de leurs quelques pieds de vigne. Et puis Stéphane était passé prendre une baguette quand il était revenu de l’agence pour accrocher l’écriteau « Vendu » sur la clôture, et il lui avait tout raconté. L’homme s’installait au village parce que sa mère y avait passé quelques années de son enfance. Oh, c’était il y a très longtemps. Il n’avait pas voulu en dire plus. C’était là, dans ce village et dans cette rue, qu’il voulait s’installer. Là, et pas ailleurs. Une telle détermination avait surpris l’agent immobilier. La maison n’avait rien d’exceptionnel. L’agence avait d’autres biens au catalogue, des propriétés plus vastes, mieux situées, rénovées. Surtout pour qui ne semblait guère attacher de l’importance au prix. Pourquoi s’installer au bord de la rue principale ? Sa mère avait vécu là, disait-il. Elle n’était même pas du village, non, elle y était arrivée par hasard et n’y était pas restée très longtemps. Stéphane n’avait pas pu en savoir plus. Trois mois plus tard la boulangère derrière sa vitrine regardait la haute silhouette se déplier. L’homme claqua la portière de sa voiture. Mince, le buste droit, les épaules larges et musclées sous la chemise Lacoste, il arborait une chevelure blanche et soyeuse qu’il relevait de temps à autre d’un geste de la main. Ça se voyait tout de suite qu’il n’était pas d’ici. Stéphane s’empressait, lui montrant au jardin, tout ce qu’on pouvait imaginer, une tonnelle, des rosiers grimpants le long du mur de pierres en plein soleil, une glycine encadrant le porche, un petit potager au fond… L’homme n’écoutait pas. Il entra et se planta devant la fenêtre du salon. De sa boutique sur la place, la boulangère voyait son buste dans l’embrasure, son regard fixé sur la maison d’en face, le jardin en friche, la haute bâtisse de pierre, la fenêtre vétuste derrière laquelle s’entassait un bric-à-brac de chaises, de meubles cassés, de morceaux de bois, d’outils… Elle haussa les épaules. L’homme n’achetait-il la maison que pour sa vue plongeante sur l’atelier déserté ? Personne n’y maniait plus la scie ni le rabot. Cela faisait bien longtemps que le menuisier Fleurigeon avait délaissé ses marteaux et ses cires. Il finissait ses jours à Reims dans une maison de retraite. L’étranger était resté longtemps à la fenêtre pendant que Stéphane faisait tout seul le relevé des compteurs. C’était le jour de la signature chez le notaire.

C’est la formulation de la proposition, l’exemple de situation donné : « un étranger arrive dans un lieu » qui m’a entraîné dans ce début de roman, une histoire qui me colle au corps depuis un moment déjà et que je voudrais poursuivre, une histoire qui prend ses racines dans la grande Histoire.


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1ère mise en ligne 23 juin 2020 et dernière modification le 4 août 2020.
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