Jérôme Pintoux | Cinq interviews d’H.P. Lovecraft

« Non, pas du tout. Je trouve votre question particulièrement déplaisante et déplacée. »

un autre texte de la revue, au hasard :
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l’auteur

Jérôme Pintoux, né à Niort en 1951. Il a enseigné à Niort, Bressuire, Boulogne-sur-Mer, Loudun et Poitiers. Journaliste (chanson et ciné) à Crossroads et à Brazil de 2004 à 2011, à Jukebox Mag, depuis 2004, il y a publié plus d’un millier d’articles. Auteur d’Interviews d’outre-tombe, chez JBZ et Cie (2011), a écrit à ce jour 2 135 interviews fictives d’écrivains, d’Homère aux auteurs contemporains. Son roman Vinyles Vintage est paru aux Presses du Midi (Toulon) fin novembre 2012, il vient de publier au Camion Blanc un Dictionnaire Bob Dylan.

Le retrouver sur twitter : @PintouxJeromeM.

le pitch

De l’immense continent que Jérôme Pintoux a constitué avec ses interviews imaginaires, on peut constituer des graphes, ou des cartes. Ainsi l’ensemble des 57 interviews de Balzac ou des 50 interviews de Jules Verne. L’ensemble Six Feet Under rassemble des interviews d’auteurs anglophones, depuis l’époque médiévale jusqu’aux temps contemporains. Nous en avons extrait ces 5 interviews d’Howard Philipps Lovecraft qui sont chacun autant de fils rouges pour pénétrer jusqu’au coeur le plus actif de l’oeuvre. Et bien sûr quelques indications pour le chantier de retraduction en cours.

les cinq interviews

 

Interview d’Howard Phillips Lovecraft, pour La tombe (The Tomb), en 1917.

H.P. Lovecraft, un certain caveau intriguait le narrateur de votre nouvelle La Tombe ?
Oui… Un désir fou, irraisonné, le fascinait en face de cet enfer de réclusion. Poussé par une voix surgie sans doute de l’âme hideuse de la forêt, il résolut de s’enfoncer dans l’obscurité qui lui faisait signe, au mépris des lourdes chaînes qui lui barraient le passage.

Il croyait se souvenir de ses vies antérieures ? Vous exploitez le thème de la réincarnation ?
Mon personnage éprouvait une sorte d’enchantement à humer l’odeur répugnante de l’endroit, qui, singulièrement, semblait évoquer au fond de lui des souvenirs enfouis dans un passé au-delà de toute mémoire, remontant sans doute à une époque où il ne possédait pas encore le corps qu’il habitait.

C’était encore un ado attardé ?
Non, pas du tout. Je trouve votre question particulièrement déplaisante et déplacée. Ce personnage n’était plus tout à fait un jeune homme, car vingt et un hivers avaient déjà refroidi sa délicate charpente.

Il s’était mis à changer ?
Oui, comme si l’un de ses ancêtres, un certain Jervas, s’était emparé de son âme. Sa manière de parler fut la première à subir un changement, et il se mit soudain à employer force archaïsmes dans ses propos, ce que ses proches ne manquèrent pas de relever aussitôt.

Il chantait des chansons très anciennes ?
Oui, en particulier une chanson du temps de George qui n’avait jamais été couchée par écrit.

Une chanson à boire ?
Oui. En voici un couplet : « Mais remplissez vos verres et faites-les circuler. Mieux vaut être sous table que sous terre. »

Il avait peur du tonnerre et du feu ?
Oui. C’est à cette époque-là que naquit sa terreur de l’orage et des flammes. Il se mit à en éprouver un sentiment d’effroi insoutenable qui le contraignait à se réfugier dans les recoins les plus isolés de la demeure paternelle quand le ciel se faisait menaçant.

Son père voyait d’un mauvais œil ses recherches historiques ?
Son père le persuada que tout ce qu’il savait du monde des défunts, il l’avait appris dans les vieux livres de la bibliothèque familiale.

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Nouvelle interview d’Howard Philips Lovecraft, pour Celephais, en 1920.

H.P. Lovecraft, les mirages de l’enfance sont-ils éphémères ?
Enfant, nous écoutons et nous rêvons, nous avons des pensées encore floues, et quand, une fois adultes, nous essayons de les faire revivre en notre mémoire, le poison prosaïque de la vie ternit ces visions.

Seuls les rêveurs gardent intacte cette faculté d’émerveillement ?
Certains d’entre nous s’éveillent la nuit avec d’étranges phantasmes de collines et de jardins enchantés, de fontaines chantant dans le soleil, de falaises dorées qui surplombent des mers calmes, de plaines qui s’étendent jusqu’au pied des cités endormies et de légions de héros qui galopent sur des chevaux blancs caparaçonnés à l’orée de forêts épaisses. Alors nous savons que nous sommes retournés en arrière, par des portes d’ivoire, dans ce monde merveilleux qui fut le nôtre avant l’âge de raison, qui est celui de la tristesse.

Les « portes d’ivoire », ça vient d’Homère ?
Bien sûr. Qui ne connaît pas l’Iliade ?

La ville onirique que contemplait Kuranes lui semblait-elle dangereuse ?
Oui. Il se demanda si les toits pointus des petites maisons cachaient le sommeil ou la mort.

Celephais, c’était une de ses visions d’enfance ?
Il avait retrouvé sa fabuleuse cité, après quarante pénibles années. 

C’était une ville à la fois orientale, médiévale et antique ?
On est d’accord. Il aperçut les minarets scintillants de la cité, il vit les gracieuses galères à l’ancre dans le port bleu, observa les arbres ginkgo, sur le mont Aran, frémissant sous la brise marine. Mais cette fois il ne fut pas arraché à cette vision.

Les lieux avaient-ils changé ?
Non. Rien n’avait vieilli. Les murs de marbre n’étaient pas décolorés, et les statues de bronze poli n’étaient pas ternies

Kuranes s’y sentait-il respecté ?
Oui, on l’avait reconnu. Quand il pénétra dans la cité, passa les portes de bronze et marcha sur les pavés d’onyx, les marchands et les chameliers le saluèrent comme s’il n’était jamais parti.

Mais son rêve s’était brusquement interrompu ?
Au moment où les plus hautes tours sculptées de la cité lui apparaissaient, il y eut un bruit quelque part dans l’espace, et Kuranes s’éveilla dans sa mansarde de Londres.

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Nouvelle interview d’Howard Philips Lovecraft, pour Le temple (The temple), en 1920.

H.P. Lovecraft, dans votre nouvelle Le temple, des marins allemands sont confrontés à des temples sous-marins où gisent des dieux morts ?
Oui… Il s’agit d’un manuscrit trouvé sur la côte du Yucatan. Le narrateur est le commandant du U-29.

L’action se passe pendant la Grande Guerre ?
Oui. Le sous-marin venait de torpiller un cargo anglais.

Les Allemands repêchèrent le cadavre d’un matelot britannique ?
Oui. Ses mains étaient étrangement accrochées au garde-fou du sous-marin. Les hommes le fouillèrent et trouvèrent dans la poche de sa veste un étrange morceau d’ivoire gravé, représentant un jeune visage couronné de lauriers.

Les marins allemands étaient-ils superstitieux ?
Certains, mais pas tous. Les officiers rejetèrent la requête d’une délégation conduite par un nommé Zimmer, qui désirait que la figurine d’ivoire fût lancée à la mer.

Un certain Klenze s’était mis à divaguer ?
Des heures durant il fixait la figurine d’ivoire, et délirait sur les choses perdues et oubliées sous les eaux.

Ces Allemands avaient-ils découvert l’Atlantide ?
Du moins les restes engloutis d’une civilisation très ancienne, une culture qui connut son épanouissement à une époque où l’Europe était habitée par les hommes des cavernes et où il n’y avait personne encore sur les rives du Nil.

Cette cité sous-marine avait-elle troublé le narrateur, le lieutenant Karl Heinrich ?
Oui… Son bon sens germanique lui interdisait de s’aventurer à l’intérieur de ce temple obscur, qui pouvait se révéler comme étant le repaire d’un horrible monstre marin, ou bien encore un labyrinthe où il eût risqué de se perdre.

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Nouvelle interview d’Howard Philips Lovecraft, pour La quête d’Iranon (The quest of Iranon) en 1921.

H.P. Lovecraft, Iranon, était-ce un artiste extraterrestre ?
Oui, en quelque sorte. Il arrivait de la lointaine cité d’Aira, dont il n’avait conservé qu’un vague souvenir qu’il tentait de retrouver. Sa vocation consistait à créer de la beauté en perpétuant les évocations de l’enfance.

Comment fut-il accueilli par les habitants de Teloth ?
On le reçut avec une certaine méfiance. Si le rire et les chansons sont inconnus dans la ville de granit, ces hommes graves regardent parfois, au printemps, du côté des collines karthiennes, en songeant aux luths d’Oonai dont parlent les voyageurs. C’est pourquoi ils prièrent l’étranger de rester et de chanter, bien qu’ils n’aimassent ni la couleur de sa tunique déchirée ni la myrrhe de ses cheveux.

La « myrrhe » ? Comme dans les Évangiles, l’un des dons des Rois Mages à l’enfant Jésus ?
Oui, du gel, si vous voulez. Une résine odorante, un produit de beauté…

Iranon passa vite pour une sorte de réfractaire ?
Les paroles qu’il prononça leur semblaient des blasphèmes, car les dieux de Teloth avaient dit que le travail était bon. Après la mort, ces gens croyaient qu’ils connaîtraient le repos éternel et une froideur de cristal.

Teloth semblait une cité minérale ?
Il n’y avait aucune végétation. Iranon marcha dans les rues étroites, entre les sinistres maisons de granit, à la recherche d’un espace vert, car tout n’était que pierre.

Iranon se rendit à Oonai, mais il n’y trouva pas ce qu’il cherchait ?
Non. Il regarda autour de lui avec tristesse : les dômes d’Oonai n’étaient pas dorés, mais gris et lugubres. La ville était cent fois moins belle qu’Aira.

C’était une cité en pleine décadence ?
Les habitants étaient livides à force de débauches, amollis par le vin, et tout à fait différents des hommes beaux et radieux d’Aira.

Iranon recherchait-il toujours son pays natal ?
Oui. Dans toutes les villes de Cydathrie et dans les contrées au-delà du désert de Bnazie, les enfants aux visages malicieux se moquèrent de ses chansons anciennes et de sa tunique de pourpre déchirée. Iranon paraissait toujours aussi jeune et chantait inlassablement Aira, la cité magique.

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Nouvelle interview d’Howard Phillips Lovecraft, pour La cité sans nom, en 1921.

Howard Phillips Lovecraft, dans La cité sans nom, vous évoquez des villes très anciennes et même d’une antiquité incroyable ?
Je me suis représenté les splendeurs d’une époque si ancienne que la Chaldée n’en a gardé aucun souvenir. J’ai pensé à Sarnath la Maudite, qui se dressait dans le pays de Mnar au temps de la jeunesse de l’humanité, et à Ib aux pierres grises, antérieure même à l’existence de l’homme.

Y avait-il des portes ou des fenêtres dans cette cité perdue, anonyme ?
Toutes les ouvertures étaient sombres, très basses et à moitié obstruées par le sable, mais mon personnage en dégagea une avec sa bêche et il s’y glissa en rampant. La faible hauteur de ce temple était étrange (il pouvait à peine s’y tenir à genoux) mais la surface en était si grande que sa torche n’en pouvait éclairer qu’une partie à la fois.

Le vent du désert soufflait très fort ?
De violentes rafales, semblables à d’étranges soupirs, surgissaient de la porte sombre, frôlaient le sable et se répandaient dans les ruines sinistres.

Même la lune semble bizarre dans votre récit ?
On eût dit qu’une présence rôdait parmi les ombres spectrales de la cité : levant les yeux vers la lune, mon personnage la vit trembler, comme si elle se fût reflétée dans des eaux agitées.

Le narrateur n’en menait pas large ?
Son esprit était assailli d’idées extravagantes ; les paroles et les avertissements des prophètes arabes, venus des villes connues des hommes, semblaient venir à sa rencontre, à travers le désert, jusqu’à la ville que les hommes n’osaient point connaître.

Il se souvenait de ses lectures interdites ?
Dans l’obscurité lui revinrent brusquement en mémoire ses fragments favoris de littérature démoniaque : des phrases d’Alhazred, l’Arabe fou, des versets tirés des cauchemars apocryphes de Damascius, d’infâmes vers des délirantes « Images du monde » de Gauthier de Metz. Plus tard il psalmodiait sans cesse une phrase tirée des récits de Lord Dunsanny – « La noirceur sans merci de l’abîme ».



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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 juin 2013.
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