le roman de Brigitte Célérier
Brigitte Célérier vit à Avignon. Elle est l’auteure du légendaire blog paumée.

9. Les visites infructueuses


proposition de départ

Elle a frappé, re-frappé à en faire souffrir ses phalanges presque sans chair, à la belle vieille porte moulurée blottie au fond du trou dans les pierres du mur.. il n’a pas répondu ; si triste elle en fut, elle venait avec cette joie qu’elle voulait exprimer, qu’elle ne pouvait avouer, sauf à lui, peut-être, qu’était presque son fils ; ne le lui disait pas, il le savait. A posé sur le sol le plat qu’elle portait, a compté les pots renversés, pas de clé sous le cinquième, des gamins avaient dû passer, a bougonné, la clé était sous le premier, ah cet idiot distrait. A scruté la pièce, elle était propre, aussi propre qu’elle le pouvait ; elle en a eu petite fierté comme si elle en était responsable. A ramassé une veste qui trainait au sol, l’a pendue au portant qu’elle lui avait persuadé d’accepter puisque ce n’était qu’une récupération. Est ressortie pour prendre le plat. A traversé le rayon de lumière qui descendait comme un spot sur le paréo jeté sur le matelas, s’est dirigée vers la table à côté de l’évier, a posé le plat, soulevé le torchon, la tourte avait l’air en bon état, a décroché un panier, l’a posé dessus comme une cloche symbolique, a tourné le dos à la douche, le coin intime, avec la retenue de celle qui ne veut surtout pas être inquisitrice. A trouvé dans sa poche une vieille enveloppe, a trottiné jusqu’à la table devant l’entrée, a pris un crayon dans le pot, a laissé un mot en s’appliquant pour être compréhensible, idées et forme. Est ressortie, en mettant la clé sous le cinquième pot, elle aimait l’ordre –- enfin quand elle y pensait –-, elle a retrouvé le poids de la joie honteuse dont elle voulait se débarrasser grâce à lui, et puis, finalement, c’était comme si elle avait parlé.

L’homme-colère assis sur une borne de l’autre côté de la rue, rageant contre l’hésitation qui l’avait retenu, la veille, à la tombée du jour, d’aborder, d’injurier, de... cette silhouette qu’il avait cru reconnaître et suivie, se demandant aussi pourquoi il était revenu et ce qu’il attendait, l’a vue arriver, franchir le portail avec son plat, trouver la clé, entrer... il imaginait, il ne le voulait pas mais il imaginait..., et quand, noyé entre les branches et l’ombre d’un petit olivier, il l’a vu repartir, il a secoué ses épaules pour chasser le doute, il est entré dans le jardin, a pris la clé, s’est tenu sur le seuil, saisi par la sérénité que lui envoyait l’endroit, à laquelle il ne s’attendait pas. Est entré d’un grand pas violent, et puis, instinctivement, c’est lentement, précautionneusement, comme dans un lieu qu’il réalisait maintenant interdit et étranger à ce monde d’où venait sa vieille colère, qu’il a fait les quelques pas qui lui suffisaient pour découvrir la pièce, sentir un début de sympathie pour celui qui demeurait là, dans cet essentiel, cette quasi pauvreté qui pouvait encore s’offrir l’équilibre d’une beauté. La bêche accrochée au mur parallèlement au balai, comme une parodie de la panoplie de fusils qui aurait correspondu à l’image que la silhouette avait réveillée, a fini de le calmer dans un sourire. Il a vu le mot sur la table, le prénom... L’homme qui n’était plus colère est reparti, oubliant dans sa honte et son trouble de fermer derrière lui.

Le petit garçon était resté la main sur son auto, immobile, en voyant l’inconnu pénétrer dans le jardin, a recommencé à la pousser sur les ravins de la terre après son départ, pensait, ne le savait pas mais pensait, et la tentation, un début d’audace qui l’étonnait, lui venait. Il a abandonné l’auto, il s’est avancé à quatre pattes jusqu’à la marche qui bordait son domaine, s’est redressé après l’avoir escaladée et a roulé comme si quelque chose le tirait vers la porte entrouverte. N’a vu d’abord que le dessin vert et blanc sur le lit au sol. Est entré, a tourné, a regardé, un peu déçu, c’était presque comme la maison de n’importe qui. Mais il manquait les grandes fenêtres et les carreaux rouges au sol. C’était presque comme une cabane, finalement. Ce serait bien d’être ami de l’homme... il devait savoir des histoires ou en inventer, mieux encore que sa mère, des histoires pleines de bons, de mauvais, de découvertes. Il était planté devant la table près de l’évier, un doigt dans la bouche, perdu dans une aventure qu’il se créait, quand la voix de sa mère l’a appelé. Elle l’a rejoint sur le seuil, elle lui a serré le bras, pas trop pour ne pas faire mal, en le grondant, elle a balayé des yeux la pièce en fermant la porte, elle a murmuré « le pauvre garçon ».

Codicille : c’est venu un peu je ne sais d’où, il me reste à connaître mieux celui qui habite là, qui est déjà intervenu dans d’autres textes de l’atelier, qui m’avait dicté le premier décor pour le #8.. J’espère que ne serai pas trop déçue par lui. Codicille/remords au #8 : relisant en rapide rase motte le #6 ai tenté de trouver une pièce où installer l’un ou l’autre des porteurs de noms (sauf pour le dernier intérieur/extérieur qui vient d’un autre texte) et les extérieurs m’ont semblé évidents.

8. Comme en attente


proposition de départ

Un sol presque carré en béton irrégulier entre quatre murs de pierres brutes en camaïeu beige et rose aux joints rudement talochés qui grimpent jusqu’à de grosses poutres noyées dans la pénombre, une porte ancienne si belle qu’elle semble rapportée et la lumière douce qui descend de deux petites fenêtres carrées percées sur deux murs en angle et pose l’attente d’une vie sur un lit, une table, quelques sièges, des objets, et heurte une cloison de bois à claire-voix derrière laquelle se cache une salle d’eau spartiate en prolongement de l’évier qui apparaît sur le mur du fond.

Un espace clos où se côtoient la bande de terre et d’herbes folles qui s’étend devant l’édicule carré donnant sur la rue à côté du portail, un espace pour des jeux d’enfants au delà d’un petit muret et au fond, devant la grande maison fatiguée une terrasse récente en pierres roses sur la droite séparée par une haie de buis d’un petit potager soigneusement cultivé.

La salle à vivre d’un appartement dans un immeuble populaire des années 60, ouvrant sur un balcon clos en partie, à côté d’une parabolepar une tenture pour filtrer le soleil. Les murs sont d’un blanc pur, avec des photos familiales posées sans cadre, comme une mosaïque, au dessus de deux canapés, côte à côte, envahis de coussins, des jouets sur et sous une table basse, une télévision discrète, la sensation d’un vide précaire.

Un parking bordé de lauriers à la floraison effevescente bornant de petits espaces d’herbe rare, une route entre de grands platanes que le soleil bombarde en milieu de jour, un arrêt de bus, seul endroit où l’on voit parfois des silhouettes.

Une pièce qui s’allonge entre la haute fenêtre ceintrée qui occupe presque la totalité de la façade sur rue et la fente qui s’étire à mi hauteur du mur, un peu plus large, sur un feuillage dans le jardin, un escalier en tire bouchon relie, au milieu du mur mitoyen avec la maison voisine, aux étages inférieurs et supérieurs. Le décorateur a casé dans ce volume quelques petits meubles, un grand lit et, au fond, une baignoire.

Une rue étroite, de minces trottoirs et des bacs en ciment plantés d’arbustes piquants entre lesquels sont garées quelques motos ou voitures. De rares passants, des roucoulements et bruits d’ailes des pigeons qui transitent, et la sensation de toutes ces vies qui habitent, qui ont habité peut-être, les trois étages des maisons anciennes, nobles ou humbles, renforcée par les petits bruits ou fortes musiques échappés par les fenêtres.

L’espace, les quatre fenêtres sur la place, les souples gypseries qui dessinent des panneaux sur les murs, la cheminée de comblanchien à l’âtre garni de faïence, mais la soigneuse dissonance des lattes peintes en vert doux entre les poutres enduites de peinture ciel et la pagaille authentique des objets.

Une grande place qui brûle de soleil (le plus souvent), les platanes ou micocouliers qui la bordent et sous lesquels on hésite un moment, saisi de vertige, avant de la traverser.

 

3. après une fin


proposition de départ
en bref

Il l’avait frappé cet homme, il n’avait plus rien, oui, et voilà il était dans ce train puisqu’il devait partir. Il ne pensait plus à ce qui avait précédé, heureusement il y avait la perplexité inquiète du futur, forcément mieux, il le fallait bien, mais que serait-ce ? Et puis comme cette interrogation, qu’il voulait un peu amusée, détachée, curieuse, se teintait d’un peu de grave parce que le toit, le lopin, bon il ne fallait pas s’étendre à une merveille, le lui avait bien dit l’ami, mais il fallait qu’il en soit digne en en tirant un peu de bon. Obligation assez douce mais très irritante, alors pour fuir il s’est endormi... et s’est senti comme un enfant tombé du lit, douloureux, impatient, et tout yeux et envie ouverts, quand la vieille femme, sa voisine de siège, l’a réveillé. A fait tomber sur son siège le sac de marin prêté, l’a saisi, est descendu sur les lattes de bois du quai. La lumière qui frappait les glaces du toit arrondi l’a ébloui, il y avait un parfum de neuf dans l’air et un employé lui a indiqué avec un accent chantant, teinté d’italien, assez dépaysant même pour cette ville, le train régional qu’il devait prendre. Il a eu une envie de chantonner, presque d’esquisser un pas de danse. Peut-être l’a-t-il fait.

en long

Il ouvrit la fenêtre de sa chambre le lendemain de son arrivée sur le frémissement du jour, un carré de terre herbue, le mur de pierres sèches, au delà, que la lumière effleurait doucement, avec tendresse a-t-il voulu penser. En fait il eut largement le temps de découvrir le matin éveillant son nouvel univers, pour l’accepter ou non, pendant qu’il bataillait avec l’espagnolette indocile. Un appel, il se penche, la vieille femme qui lui avait remis la clé de la maison la veille, tête levée depuis le chemin, l’invite à boire le café chez elle « juste pour ce matin, vous attends dans dix minutes ». Devant la glace de la minuscule salle d’eau, dans sa tête qui remue la nuit pour la chasser, des images s’entrechoquent pour lui éviter de se voir : la place du hameau et le car qui l’y a largué dans la nuit, la petite gare sortie d’un jeu d’enfant où l’avait laissé le TER (il aime cet assemblage de lettres qu’il a découvert, comme un bonbon), la beauté neuve, récente plutôt, de la gare aux abords de ce qui sera maintenant pour lui la Ville, et en recrachant l’eau, en posant sa brosse sur une tablette de bois rongée d’humidité il repousse ce qui a précédé. Le café était bon, légèrement amer mais bon, comme la grande tranche de pain réchauffée au four qui lui parlait de l’enfance « sont bons mais trop gros les pains du boulanger, si vous voulez on devrait lui commander une miche commune chaque jour, bon on en reparlera ». Mais le chemin vers le village était long, assez pour qu’au rythme des pas revienne, pour être liquidé, ou plutôt mis en ordre dans un coin de son crâne, comme un témoignage, une leçon, un peu de miel aussi, parce que c’était sa ville et qu’elle et des moments vécus, de longs moments, le rendaient toujours heureux, le souvenir de l’effondrement, ce jour où il n’a plus pu supporter le mépris, la suffisance de cet imbécile et où il l’a frappé, a-t-on dit, simplement menacé à vrai dire, mais c’était suffisant. Il passe vite sur le faible soutien des camarades, sur le moment où il s’est retrouvé chez lui et l’a trouvé misérable ce chez-lui, la tentation... et puis vite parce qu’il arrive au village, la main tendue, refusée, acceptée et les formalités accomplies presque avec emportement pour ne pas revenir en arrière et parce que cela empêchait de penser, le tout petit bagage, la gare de Lyon où arrivé en avance il a erré en se sentant hors du temps. Ce village ce n’était pas le village que l’on voit derrière les hommes politiques sur les affiches mais il lui plaisait, décidément.

Codicille : ai longtemps buté sur ce départ, faute de m’abstraire du réel, et avais décidé de sauter cette étape, et puis l’écoute de la vidéo présentant le #8 a réveillé une envie d’écrire, comme pouvais, mais finalement pas ces deux fois quatre lieux, non mais l’arrivée d’un des personnages qui s’étaient invités dans mes petites ébauches, sans que je vois ce qu’on pourrait en tirer (une polyphonie ou quelque chose de ce genre). Bon suis pas certaine du tout que ce soit passable et que ça réponde à ce qui était demandé. Mais go ?

7. remémorations


proposition de départ

Marthe referma la porte en s’appliquant à la douceur, se retourna, descendit lentement l’escalier. Elle rumine –- comme distraitement, ne veut y donner d’importance –- cette visite de la petite comme dit le vieux, comme s’il n’y avait qu’une petite dont il puisse parler, juste elle la Roselyne Cappa ; vrai que c’est sa petite nièce, ou presque –- la petite fille de Laurine surtout, en fait, pas si proche –- il l’a vue combien de fois cette Roselyne ces temps-ci Monsieur Fustier ? et c’est certainement plus rare encore pour Frédéric Cappa son père. Elle sourit à cette belle journée d’automne, un ciel d’un bleu naissant, ce jour où elles se rencontrèrent Laurine et elle devant l’école de Jonquières, ça il ne le sait pas le vieux. Si jolie Laurine, si bien peignée, et si gentille que ses yeux sourirent en réponse à son sourire à elle qui n’était certes pas si bien peignée, ni bien vêtue... et ensuite, l’année scolaire avançant, elles firent bloc, paire surprenante, la bonne élève sauvageonne, qui n’était pas à sa place et en outre ne se laissait pas ignorer, et la fadate disaient certaines, la richarde disaient d’autres, la fille de Monsieur Clergeot, le notaire. Elle n’ose l’inviter en sortant de classe, pour ne pas se quitter si vite, et puis si... elles trouvent un coin sous un figuier en lisière du terrain vague pour parler un peu des leçons beaucoup des tout-et-riens qui importent. Vient l’anniversaire de Laurine, la fête où elle est invitée et elle découvre qu’elles sont trois, les filles du notaire. Laurine oui, l’ainée mais aussi Eliane qu’elle connaîtra peu, la discrète qui partit faire études, qui choisit –- le notaire a grimacé un peu -– d’être institutrice, qui s’installa et resta dans un village des Hautes-Alpes, s’y maria, disparut semble-t-il de l’horizon familial – à vrai dire Marthe aussi, malgré quelques rencontres au hasard des rues d’Avignon avec Madame Cappa, l’aimable bourgeoise qu’est devenue son amie (et c’est ainsi qu’elle fut engagée pour « assister » le vieux dit Laurine, pour être sa femme de ménage en fait, sans que -– pas besoin qu’il le sache, n’est-ce pas –- soit évoquée cette ancienne amitié entre elles, « mais c’est si triste Marthe, j’attendais tant de toi... que tu n’aies pas continué tes études »). La troisième enfin, la plus jeune, Marie, la folichonne, qui s’en alla, revint, fit causer, mais fut toujours si charmante, si aimable, prit un homme, fut prise par un autre, disparut un temps, revint un peu froissée, rencontra Auguste Fustier lors d’un dîner organisé par son beau-frère dans son bel appartement, regarda avec lui devant une des hautes fenêtres du salon, le soir tomber sur le Palais des papes et la place, l’épousa après un délai raisonnable, et au bout de quelques années d’entente sereine avec lui tomba malade et, ici la pensée de Marthe relaie la rapide brutalité du réel, mourut et le laissa désemparé. Et continuant son chemin dans la rue vers le charcutier des halles pour acheter le jambon promis, elle continue à s’interroger sur la raison de ce brusque intérêt de la petite ou de son père pour son vieux.

Codicille –- un rien laborieux, mon vieux crâne ne savait pas très bien où et comment il allait, démêlait au fil du texte (enfin un fil extirpé) les rapports entre le vieux, la petite et Marthe mais ne sais pourquoi s’y attachait, et ma foi cela se sent... quant à l’écriture, comme le puis.

6. les eux de l’avenue


proposition de départ

Parce que, sauf pour ceux comme moi qui depuis toujours dois faire effort pour retenir un nom et qui, quand je pense à quelqu’un pense à un nez ou une silhouette, des mains, un sourire, un lien avec d’autres qui portent un nom, mais ne cherche surtout pas celui qu’il porte, donc parce que généralement, un personnage, un qui n’est pas affligé de cette désinvolture, lorsqu’il pense à quelqu’un, l’évoque dans son monologue intérieur, emploie son nom, il y a eu l’arrivée dans le doux et le dur de Marthe. Dans ce rôle elle aurait pu s’appeler Gaby comme les deux qui faisaient équipe avec leur patronne, notre mère, dont elles partageaient le nom et qui avaient autorité sur nous et tendresse de notre part, mais avec le vieux la Marthe a complicité, habitude mais ni autorité ni tendresse, alors va pour Marthe et cela lui donne une petite touche d’effacement intelligent, la rapprochant de celle des deux sœurs que je préfère dans les évangiles (n’y pense que maintenant). Le vieux lui, et ses grommellements -– la chair ça pèse –- et ses douceurs, je vais l’appeler Auguste parce que cela le date, mais sans doute trop, et que cela lui va mal –- ce qui à mes yeux donne à la chose une certaine authenticité –- et Fustier parce qu’il a peut-être eu un ancêtre qui poussait le rabot par ici, en Provence.

Et donc Auguste Fustier je l’avais d’abord rencontré devant le bureau de tabac où il attendait, à distances raisonnables, que ce soit son tour d’entrer, avec Cuicui Colin, dont tout le monde a oublié le prénom depuis longtemps, avec les dames Rose Vachon et Cochonaillou et avec ce grand idiot d’Ali Demaison, et leur attente prudente se mêlait à la file impatiente devant l’étal de nourritures : Fabius Grossetête, sa fille Betty, Mélanie Innocent, son amie Marie Cousette, trois hommes sans nom, Eddy Dupont Jean Mouton qui tient le rayon boucherie de Monoprix et les belles Dahlia et Iris de la Souche.

Sur le trottoir d’en face, un qui pourrait avoir un rôle, ce serait l’assis omniscient qui s’appelle Vincent -– c’est évident et sa barbe, ses cheveux bouclés gris jaspé le confirment -– Vincent Mokhani parce qu’une faute d’orthographe a été faite dans le nom de son grand-père et celui qui le quittait après avoir discuté un temps avec lui, qui portait veston de lin de bonne coupe froissée mais aussi un foulard de soie digne de son père, c’était Florian Patricien, avec lequel il avait échangé un sourire en voyant passer les belles et jeunes jambes nues de Mélaine et Aïcha, encadrant Florence devenue Asmaa. Et là maintenant, avec celle qui n’a pas de nom et qui vient de renoncer à traverser en voyant la file devant le tabac, ils jouent à baptiser les passants, et entre deux phrases pour ceux qui déposent dans le béret et saluent, ils voient se croiser Jen-Bernard Lefié, Bénédicte la goualeuse, Jeanne Fortecuisse, Mahmoud le sage sans nom, les gamins Franck, Freddy, Farouk et Fabian, les quatre fils de Maître Ferrand.

Et puis se sont quittés, après le passage faussement tumultueux de Jack Simpson, Ali le Kid, Benoît Castelglio, Umberto de Mantoue et Frankie Conté, et Vincent se déplace un peu vers l’ombre, attend encore un quart d’heure et puis se lève, met le béret dans son sac et s’en va, sa matinée est finie.

Codicille, me suis dit moi et les noms ça fait deux et suis vexante avec ma façon de les oublier, et puis en cours de bribes venues à droite ou à gauche dans mes petites pérégrinations, ai pensé « jubilatoire » pour in fine être passablement déçue, ma faculté d’imagination devient craintive ou ankylosée.

5. usages de la cuillère


proposition de départ

Il efface son épaule, pour laisser le garçon poser une assiette creuse sur la porcelaine fleurie qui attendait ; terminant sa phrase, il regarde son vis-à-vis pour appeler la réponse, pendant que sa main, comme distraitement, et sans qu’il quitte l’homme des yeux, saisit à l’extrémité de la rangée de couverts la cuillère ; il jette un coup d’oeil sur l’assiette où tremble un liquide ambré à l’odeur évanescente, plonge la cuillère en biais, la ramène vers lui, retrouve le regard d’en face avec l’attention souhaitée, par dessus l’argenterie qu’il a remontée avec un parfait parallélisme jusqu’à sa bouche. Elle, à son côté, a renoué avec le rire dédié à son voisin de droite, après un coup d’oeil fugitivement précis, puis légèrement ennuyé, sur le contenu de l’assiette, et sa main joue distraitement au dessus des couverts.. une remarque ironique à son oreille, elle rit derechef, il murmure « courage », ils attaquent selon toutes les règles de la bienséance, conscients ou inconscients d’y avoir manqué, le très raffiné consommé... et elle lève un sourcil d’étonnement approbateur qui rencontre un sourire, et puis avec des gestes mécaniquement alternés ils continuent leur conversation et leur dégustation. Une femme exubérante, mais tout le monde l’aime ainsi, pour son importance aussi et son âge qui la dispense de la discrétion et de l’esprit fin exigés des jeunes femmes, élève la voix et agite sa cuillère en direction d’un grand dadais empesé dont elle exige l’attention, faisant pleuvoir sur la blanc tissage brodé quelques fines gouttes. La maîtresse de maison arrête d’un petit geste et d’un mouvement de sourcil le jeune serveur embauché pour ce soir qui allait brandir, poser sa serviette sur les traces, ou prendre on ne sait quelle initiative incongrue, repose sa cuillère pour approuver sans l’avoir écoutée une phrase de son voisin, en espérant que c’est à bon escient, mais il est si inoffensif que c’est sans doute le cas ou que cela n’a pas d’importance, et pendant qu’il avale le contenu de sa cuillère d’un air satisfait, recueille doucement un peu de potage et, dans le même geste gracieux, le monte à ses lèvres tout en fusillant –- le voudrait du moins – son plus jeune fils qui, sans toucher aux couverts ni s’intéresser à son assiette, se contente d’effriter un bout du petit pain rond posé sur une assiette près des verres en murmurant on ne sait quoi à sa voisine, une bien charmante enfant pourtant qui est prise d’un fou-rire au moment où la cuillère touche ses lèvres... il est vrai que c’est leur premier dîner et qu’ils en oublient peut-être tout ce qu’ils ont appris. Un très bel homme – une tête d’empereur romain – s’est lancé dans un débat économique, contre tout usage, ou plutôt dans une conférence puisque les phrases qu’il assène à son vis-à-vis, entre deux ingurgitations du liquide que la pointe de sa cuillère vient glisser entre ses dents, ne rencontrent qu’une mimique de léger effarement. Le garçon murmure quelques mots à sa jeune voisine et avec un petit sourire dépose dans l’assiette un peu de son pain, plonge sa cuillère, avale, elle rit de défi et l’imite. La maîtresse de maison, comme ils sont les derniers, fait signe de desservir. Le serveur décrit la scène en arrivant dans la cuisine, un murmure de réprobation court à la table des chauffeurs et autres étrangers assis devant leurs assiettes d’odorant potage, la cuisinière affairée sourit avec une résignation tendre et son mari jardinier, qui préside la table des dîneurs, prend son assiette à deux mains et en lape le contenu.

4. dans sa marge


proposition de départ
1

Avançant lentement dans la douceur d’un filet d’ombre, longeant la lueur rose posée sur les dalles, est revenu jusqu’à l’huis de sa maison, l’a poussée sur la pénombre presque glacée où luisaient les dessins en verts éteints et les fonds beiges du sol. Sa main a glissé sur l’arrondi usé de la rampe, les pieds caressaient lentement le bois des marches avant de s’y poser, il s’est hissé jusqu’à son entresol. Passée la porte c’était l’obscurité où dansait la poussière dans les filets de soleil filtrés par les persiennes. C’était l’odeur de miel de la cire. C’était le désir de rester là, de se laisser couler les yeux clos jusqu’à l’assoupissement, la joue posée sur le rouge passé de la terre cuite. Ce fut un lourd flottement jusqu’à la paille, la tendresse enveloppante des bras d’un fauteuil, un sourire malicieux en repensant aux voix échangeant sur rien devant le bureau de tabac, avant que lui vienne l’absence, et que la pièce ne vive plus que des sons qui montaient de la vie engourdie de la ville. C’est le cou qui déploie le visage avec un petit sursaut, c’est la douceur humide qui sourd des yeux, c’est une voix qui s’excuse « oh Monsieur vous ai réveillé, vous aviez l’air si bien là, il faut vous reposer vous savez... » c’est une odeur de café, c’est un bouillonnement qui chantonne et un parfum d’herbes, de légumes qui prend doucement possession de la pièce, ce sont de fortes jambes potelées, de belles fesses tendant une sombre étoffe fleurie dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, une chanson murmurée, et puis le souffle d’une présence proche, une main qui se pose sur son épaule, qui appuie juste un peu trop, ce qu’il faut pour aider, « mais vous pleurez -– ne faites pas attention, c’est en dormant je crois, je suis fatigué –- justement il faut que vous mangiez, mais je venais vous dire, j’ai fait une soupe au pistou pour ce soir, la mangerez froide comme vous l’aimez, seulement y a plus grand chose... comprends pas – c’est la petite de Vincent, elle allait pas bien hier, alors je l’ai gardée et elle nous a fait un vrai gros souper, elle est en stage au Carré vous savez –- c’était bon ? –- c’était aimable -– bon des coquillettes avec le jambon ? Et on fait une liste, vous amènerais ça demain matin, seulement êtes trop bon » et il sourit, elle est si gentille la petite, et la Marthe aussi.

2

Il est parti vers son antre, grommelant, et riant intérieurement des regards rencontrés, frappant durement sa canne sur le grès des pavés, assez pour que le bruit caoutchouté marque presque bruyamment sa présence. La clé a grincé dans la serrure et il a poussé de tout son corps la lourde porte de la rue, s’est rattrapé par un entrechat quand son effort l’a propulsé dans le vestibule obscur. La lumière du lustre l’a ébloui un bref instant. Il s’est agrippé à la rampe métallique et il a grimpé les deux volées d’escalier en ahanant, vers son antre, comme le disaient ses sacrés neveux, qui pouvaient rengainer leur mépris, savaient pas ce qui les attendaient, vieilliront bien, pourront pas y couper, et on verra ce qu’ils seront alors, bon lui heureusement il ne verrait pas. Canne posée dans la pénombre fraiche, a aboyé un appel, a rencontré le silence, a marmotté un juron au ras des dents, a injurié intérieurement Marthe qui n’était pas là, en retard comme toujours, ou qui ne viendrait pas, a souri en gesticulant pour saisir la poussière dans un rayon de lumière pour rétablir son humeur, pour jouer, s’est effondré sur son fauteuil, et il est resté là, ruminant les reproches qu’il aurait voulu faire à sa vie, et puis se repentant parce que croyait que c’était la vie qui lui faisait subir reproches, et cela enflait, et sa gorge se serrait, et il ricanait de son ridicule, de cette colère qui lui venait pour un rien. A voulu pleurer, les larmes refusaient, a décidé qu’une faim le rongeait, est parti presque rapidement et fermement -– ne surveillait pas son manque de force –- a commencé à farfouiller, s’est redressé parce que la porte s’ouvrait, que Marthe arrivait, qu’elle criait de le trouver là où il n’avait « pas à être ». Et ils ont commencé une superbe dispute, trop brève, trop vite interrompue par un rire partagé. Est retourné s’asseoir, s’est préparé à critiquer la nourriture, pour surtout ne pas risquer de penser à ce qui pourrait être trop grave.

Codicille : n’ai pas pu le faire trop méchant mon contemporain, mais lui et moi n’avions pas le souffle de deux pages, implorons indulgence.

2. intime


proposition de départ

Elles étaient trois et elles étaient sœurs. Elles avaient âge proches, mais quand l’ainée venait en vacances et qu’elles étaient invitées aux mêmes surprises-parties ceux qui ne les connaissaient pas ne voulaient croire qu’elles étaient sœurs. Et si elles ne se ressemblaient guère physiquement, il apparaissait aux proches que moralement aussi elles déclinaient avec quelques différences le cadre de pensées et de vie dans lequel elles grandissaient. Les années les ont séparées mais quand elles parlaient, rarement, les unes des autres c’était avec la tendresse légèrement détachée que l’on pouvait attendre. Pourtant, si elles faisaient front commun, uni, attentif dès qu’un drame -– et il n’en manqua pas au fil des ans, terribles pour certains -– frappait l’un ou l’autre ou les siens, si elles désamorçaient en souriant, d’éventuelles critiques contre l’une ou l’autre, si elles se retrouvaient avec plaisir, revenaient assez rapidement des petites phrases plus ou moins spirituelles (souvent très spirituelles ce qui aggravait la tension) émergeant d’un magma de rivalités adolescentes, négligeables à l’époque, que l’on croyait oubliées mais qui revenaient des profondeurs du silence intérieur, réveillées par les désaccords politiques, moraux, ou sociaux, qui n’avaient sans doute force si grande que d’être tus et bien plus graves d’être devenus si absolus par le silence, petit remugle qui restait confiné, qui s’éveillait à travers des futilités et lors d’un repas sur deux, environ, l’une ou l’autre pour éviter que le ton monte, pour éviter l’ironie sans pitié de celle qui ce jour là attaquait, se levait, sortait, s’attendant à être rappelée ce qui, à la longue ne se passait plus. Et c’est pourquoi lors d’un mariage où se devaient d’être – le voulaient d’ailleurs -– en réponse, d’une chaise à l’autre dans le rang de derrière, à la mimique effarée d’un des nouveaux gendres devant la violence du recul d’une épaule qu’une autre approchait trop, la distance soigneusement créée malgré l’ancrage des chaises, le soupir discret du frère venant s’intercaler, les regards noirs dardés sur un profil qui s’appliquait à une indifférence gracieuse, le chuchotement aigre de l’une, le petit sourire dominateur de l’autre, une jeune femme a murmuré avec une petite grimace résolument résignée « pas grave, mais ennuyeux, elles ne s’améliorent pas ».. phrase que la suite de la journée a heureusement démentie.

Je voulais une histoire apparemment en bémol, et elles tenaient à venir ces trois sœurs... j’ai hésité plusieurs fois à repartir à zéro parce que les traiter en les désarmant avec leurs tempêtes dans des verres d’eau, finalement pas si nulles que ça et leur lien indestructible ça réduisait tout à néant et c’était, je le crains un rien hors sujet mais n’ai pu que les brutaliser un peu comme le ferait un observateur extérieur qu’elles enquiquineraient..

1. contre le mur


proposition de départ

Puisque le dé-confinement est là, il a rapproché un peu de ses pieds la casquette et l’assiette godronnée posée dessus. Puisque c’est le dé-confinement les passants depuis une semaine sont chaque jour un peu plus nombreux et pour la plupart ne portent pas de masque... mais lui garde le souvenir du temps où « on » faisait peur, alors il se rejette davantage contre le mur... pour la plupart, aussi, ils ne le voient plus et ne s’arrêtent pas, même ceux qui s’engouffrent à côté de lui entre les portes vitrées du Carrefour. Il lui reste ses habitués, même s’il ne tient plus salon comme ils le disaient, et le jeune gars en kaki recherché qui s’éloigne maintenant, remontant vers la place, remâchant ses problèmes personnels –- ne pas s’accorder de les trouver petits -– et l’ayant oublié comme une étape obligée de la matinée maintenant dépassée, vient pendant dix bonnes minutes de tisser avec lui un tableau avec le temps qui chauffe leur visage nu, un jugement acerbe du gars sur les jambes de trois filles qui passaient, mollets et cuisses juste un peu trop fortes et foulard sage pour l’une, qui sélectionne encore ses révoltes, un article de journal, la phrase incompréhensible jetée avec un sourire par une qui descendait dans les profondeurs du magasin, phrase dont il est certain qu’elle ne correspondait à rien, juste à des mots trouvés pour justifier un échange furtif. De l’autre côté de la béance vitrée un grand échalas, toujours le même, calot en tête, tire sur sa cigarette, la prolonge, médite sans doute son accrochage du jour avec une caissière qui use de son âge, sa rondeur bruyante et son ancienneté pour tenter de le régenter, il lève les yeux vers les arbustes de la terrasse de l’autre côté de la rue au dessus de la boutique de sandwichs, salades, macarons, et puis vers le bleu franc du ciel, il pense à son ami et à sa colère rentrée ce matin, il invente l’excuse qu’il voudrait présenter ce soir, parce que rentrée ou non elle devait être visible, et comme un groupe de collégiens le bouscule un peu pour dégringoler l’escalier vers le rayon de casse-croûtes à combiner, il jette sa cigarette, il soupire à fond avec hargne, il rentre. Sur le trottoir d’en face deux femmes –- permanentes bouclées et, pour l’une, chien en laisse –-, installées devant la profusion des nourritures proposées par l’étal, choisissent des macarons, lentement, entre deux phrases et la serveuse les traite intérieurement de tous les noms tout en regardant, par dessus leurs têtes, sa collègue qui arrive, désinvolte, avec une demi-heure de retard, elle retient les piques soigneusement souriantes qui lui viennent, pleines de ressentiment contre la fautive – et en fait tout autant contre les deux clientes lambines – et elle cherche une vengeance qui ne fasse pas trop mal, parce que elle est gentille la Rosa, et puis elle a l’air fatiguée, l’a des jolis cernes là, vaut pas la peine de chercher pourquoi, en rester à une petite phrase entre ironie et interrogation et surtout ne pas l’interroger comme elle s’y attend sans doute. La file de clients postée devant les tacos, les sandwichs, les pan-bagnats, les tartelettes aux épinards et les macarons vient s’intercaler entre ceux qui attendent, respectant les distances marquées au sol, devant le tabac/journaux d’y pénétrer un par un, et ceux qui sont dehors font peser leur regard sur celui qui, s’il n’est pas venu pour chercher de quoi assouvir son vice –- ah ces fumeurs s’agace une femme qui s’est arrêtée avec son chariot retour de marché, parce qu’elle n’a plus de mots-croisés –-, hésite un peu devant la masse des hebdomadaires et revues, puisque les journaux nationaux n’arrivent plus, et qui, ensuite, essaie de mettre en quelques mots ce qu’il faut de chaleur pour remplacer les échanges aussi dénués de fond qu’aimables qui étaient de rigueur « avant » avec le buraliste. Une conversation s’est engagée, à voix aillées ou pointues, sur le trottoir, survolant un vieux très digne qui se tait, craignant que viennent des opinions, des idées intolérables et qu’il se verrait contraint de laisser passer. La femme qui avait souri à l’assis et son interlocuteur avant de descendre dans le super-marché, ressort, écarte ses mains vides, parle de cette sacrée carte bleue, –- oui pense-t-il, ou dit-il c’est tout comme, sont revenus -– ils rient et regardent avec une fausse indifférence teintée d’attendrissement cinq ados qui arrivent de front sur le large trottoir, présentant un assortiment assez réussi de coiffures colorées et construites, et qui se disputent, se bousculent un peu en riant, quelques insultes volent de l’un à l’autre, un peu comme entre les guerriers d’antan, mais il ne sera pas question de combat entre eux, au moins pas ici et à cette heure, et dans les yeux du plus grand flotte un peu de crainte en regardant, trois cent mètres plus loin, les trois garçons groupés près d’une fontaine, bicyclette en main et sac portant l’un ou l’autre des sigles de plateformes posé à terre, attendant fraternellement une commande, qui se font plus rares maintenant. Elle regarde la file devant le bureau de tabac, hésite, hausse mentalement les épaules, remonte vers la place en espérant que l’attente y sera moins longue.

Pendant que je rêvassais à l’éventualité d’une aspiration suis passée d’un quai devant un bateau d’immigrants à la charnière des 19° et 20° siècles – brièvement –- à la plaque tournante de la station Auber en changeant plusieurs fois de regardeur et puis un presque ami s’est imposé, ou du moins l’un des « installés » comme il y en a dans tous les centre-villes... pour le résultat il est ce qu’il peut.. j’avais plus de silhouettes en tête mais se sont évaporées, pensaient qu’elles viendraient en « fatiguant » le texte, mais même si j’y suis revenue brièvement trois fois c’est lui qui m’a fatiguée, j’ai le souffle court (sourire).

 



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1ère mise en ligne 28 juin 2020 et dernière modification le 1er août 2020.
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