Muriel Boussarie | Perspectives

- bio et liens

7. Tu partis


proposition de départ

Tu traversas le marché. L’air est déjà poisseux au-dessus de la Baie. Tu longes les étals de poissons, de crustacés dans leurs derniers tressaillements, la glace commence à goutter le long des tréteaux. Tu marches au milieu de l’agitation matinale sans regarder les marchandises accumulées, une puanteur sourd du fond des allées se mêlant au parfum d’essence qui se dégage des étals de mangues. Tu passes une dernière fois devant les immeubles vertigineux aux balcons grillagés, aux bouches d’aération hideuses, qui t’avaient tant impressionné lors de ton arrivée à K., tu ne les regardes pas. Tu ne pris pas le métro. Tu marches d’un pas décidé, tranquille, le visage neutre, presque serein. Tu sais maîtriser les expressions de ton visage même quand ton rythme cardiaque s’accélère. Tu évites de te demander si les nouveaux détecteurs à vibrométrie laser peuvent déceler l’emballement de ton cœur. L’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l’entend ? La lumière rasante du début de matinée fait plisser tes yeux. L. déboucha d’une ruelle perpendiculaire à Portland Street. Elle avance devant toi, vêtue d’un jogging sombre, une casquette enfoncée sur la tête, un sac à dos de taille moyenne se balance sur son épaule droite. Tu remarques sa démarche, un peu trop déliée quand elle allonge le pas, elle est loin d’être aussi calme qu’elle veut le paraître. Des oiseaux de mer hurlèrent dans le ciel. La brume ne se dissipe pas, elle coupe en deux la silhouette des gratte-ciels de Central. Les voitures, de plus en plus nombreuses, ralentissent sur Portland Street. Tu essaies de ne penser à rien. Un groupe de joggers vous dépasse. Vous descendîtes vers le port. Un ferry est en train d’accoster, un autre est à l’approche. Vous êtes légèrement en retard sur l’horaire prévu. Il y a déjà foule, des employés de banque de Central en chemise claire, des saisonniers en partance pour les îles, des ouvriers du bâtiment avec leur casque, beaucoup de policiers en uniforme. Tu scrutas la foule. Tu cherches à repérer Matt qui doit vous attendre près de l’entrée Est pour vous fournir les laisser-passer. Tu rejoins L. et la préviens que la fermeture de son sac à dos est légèrement ouverte. Elle te remercie et fait mine de refermer son sac. Tu passes devant elle. Tu regardes de tout côté, tu ne vois toujours pas Matt. Ton nom résonna dans un haut-parleur. Tu es prié de te présenter au guichet 5. L. te suit à deux mètres de distance d’un air faussement nonchalant. Tu attends devant le guichet 5 que la femme qui te précède dans la file d’attente ait fini de régler une invraisemblable affaire de validité des titres de transports de ses trois enfants. En l’écoutant, tu constates que certaines subtilités du cantonnais t’échappent toujours. Quand vient ton tour, tu dis à la jeune employée que tu viens d’être appelé à son guichet. Elle te tend une enveloppe. Tu dois signer un reçu après l’avoir ouverte et constaté qu’elle contient bien les deux laisser-passer. Le document est plus long que ne l’est habituellement un reçu. Tu parcours une vingtaine de lignes d’idéogrammes, en relis certaines, quelques formules te semblant exagérément alambiquées. Tu es étonné que Matt n’ait pas laissé au moins un petit mot expliquant pourquoi il ne vous a pas lui-même remis les deux laisser-passer. La jeune femme te presse, te faisant remarquer que derrière toi la file s’agrandit. Tu signas et tendis le reçu à la jeune femme. Il te sembla qu’elle te regardait d’un air ironique. Tu te retournes, tu cherches L. des yeux. Elle n’est plus entre la file du guichet 4 et la file du guichet 5. En même temps, tu te demandes si tu as bien fait de signer ce document. Une caméra de vidéosurveillance zooma sur ton visage, tes paupières clignaient fiévreusement. Tu scrutes la foule, à droite à gauche, et encore plus à droite, sur le côté, de l’autre côté, entre les gens qui s’entassent, les policiers qui patrouillent parmi les files d’attente. Tu as beau scruter la foule, nulle part tu ne vois L.

Codicille : proposition magique, très inspirante, de très beaux textes sont nés de cette proposition 7 mais pour ma part je n’ai pas écrit – pour le moment ? – celui que j’aurais voulu. J’ai commencé par écrire une nuit de deux personnages, une nuit un peu particulière, et parallèlement je voulais voir ce que donnerait le texte #3 tu partiras si je lui appliquais le passé simple et n’ai pu résister à la tentation de faire ce texte tu partis… puis en réécoutant la proposition, je me suis dit que je ne suivais pas du tout la consigne et j’ai commencé un autre texte sur une vie qui pourrait être la vie de Clément Rocchio. Finalement je laisse ce dernier texte infuser et j’en reste pour le moment à tu partis, un peu une solution de facilité… mais devant moi la 8, la 9, la 10 et l’envie de raccrocher le fil de l’atelier.

6. j’ai rêvé de Clément Rocchio


proposition de départ

Non, tu ne m’attraperas pas, si tu crois que je vais me laisser faire. Prénom, nom et pourquoi pas un surnom pendant qu’on y est ? Laisse-moi tranquillement rêver dans mon coin, ne crois pas que tu lis dans mes pensées et s’il te plaît cesse de me vouloir me trouver un nom. Adélie ? Tu es sérieuse ? Oui, c’est beau mais ton désir de beauté n’est pas le mien. Je veux rester informe et multiforme, me glisser entre elle et il quand je veux. Louise B. ? J’ai l’impression d’être épinglée, les ailes encore palpitantes déjà clouées. Je savais que tu n’allais pas me lâcher comme ça. Voilà maintenant que je répète ce prénom que tu m’as donné, que tu trouves beau et qui me semble si abstrait. Voilà que je le psalmodie dans le jardin givré de l’enfance à l’abri des oreilles et des regards, espérant le graver dans ma poitrine comme un code intime mais je ne récolte qu’un peu de buée. Oui, j’apprends vite à repérer le nom de l’élève qui me précède sur la liste alphabétique pour répondre présente à mon patronyme que je n’entends jamais, sauf à être déjà sur le qui-vive. Mais ça ne fait pas de moi quelqu’un qui sait habiter un nom.

L. n’a qu’une initiale pour une identité fracturée que ses différents prénoms – commençant tous par L – ne peuvent pas cimenter. Ils sont autant de tentatives d’exister, de renaissances après naufrage, toutes vouées à l’échec, des éclats fugitifs de vie possible qui se succèdent sans se déployer. L. évolue dans un univers s’approchant de la science-fiction et de l’espionnage. Elle est la nièce adoptive d’un magnat de l’industrie numérique de K., ville fantomatique du Sud-Est asiatique. L. est une énigme dans cet univers, ses intentions demeurent incertaines, son parcours chaotique. Aucune explication psychologique n’est recherchée. Quelques situations, quelques événements viennent éclairer ou obscurcir la personnalité de L. Elle est un personnage du texte 3, tu partiras. Son mystère, ses mystères me donnent du fil à retordre car il est périlleux d’écrire sur un personnage aussi mouvant mais cela enclenche en même temps une dynamique presque irrésistible et j’aime ce personnage aux contours flous, aux prénoms changeants, à l’initiale presque avalée.

Lui, sa mère l’appelle Rodia, elle lui écrit mon cher Rodia, mon inestimable Rodia, un fils au-delà de toute estimation, un fils qui n’a pas de prix, auquel on peut tout sacrifier, y compris sa fille magnifique, visage splendide, personnalité splendide, la sacrifier parce que Rodia, le premier-né est tout pour la mère et aussi pour la sœur Dounia, Douniétchka, laquelle a résolu d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, de surcroit dominateur, pingre, sans autres qualités que sa position et son aisance matérielle. Mais l’épouser tout de même afin que son inestimable frère et sa mère sortent de la misère qui les accable. Rodia, ce petit nom qu’écrit la mère, comme il semble tendre, solaire, si loin de la violence de Raskolnikov, le nom « schismatique » qui concentre tous les tourments qui ébranlent l’ancien étudiant et la barbarie de son projet d’assassinat. Rodia, Rodenka, Rodion Romanovitch Raskolnikov, toute la palette russe avec nom de famille, patronyme, prénom, diminutif, dérivés affectueux pour désigner une personne dans toutes les facettes de sa vie intime, familiale, sociale, professionnelle… une abondance qui nous déroute et nous attire.
Pourtant c’est de Clément Rocchio que j’ai rêvé une nuit durant le confinement. Je rêvai que j’étais Clément Rocchio enfant, j’allais à la boulangerie acheter du pain, fier de cette nouvelle responsabilité – j’avais 6 ans –, appréciant la liberté de marcher seul en plein soleil dans l’air transparent des Alpes, dans la lumière vive de la matinée, les sensations aiguisées par une angoisse diffuse… La forme des pains, des brioches, des gâteaux se torsadait dans le flou de mon souvenir, car je rêvais un souvenir de Clément Rocchio, et revivais le plaisir immense que la boulangère ait pétri spécialement à mon intention une baguette fine, aérée qui avait le goût d’un croissant… J’ai passé tant de temps à construire le personnage de Clément Rocchio qu’il était naturel qu’il vînt se faufiler dans mes rêves. Pour ce personnage, le prénom de Clément était venu naturellement, avec l’idée de calme et de tempérance à laquelle on peut l’associer… à l’inverse de Vincent et Marieke, ses parents, qui avaient cherché pour leur fils un prénom qui s’harmoniserait avec leur nom de famille, j’ai cherché un patronyme qui siérait à Clément dans des listes de patronymes italiens -– et plus spécifiquement toscans comme ses ancêtres -– qu’on peut trouver sur les sites de généalogie. Rocchio s’est imposé très vite, c’était lui, Clément Rocchio, il existait déjà.

Mais je n’oublie pas Gilberte. Quand sous mes yeux le prénom de Gilberte fendit l’air au-dessus des herbes et des fleurs pour aller se ficher dans le cœur du petit narrateur, il transperça également mes sentiments de lectrice envoutée car comme le petit narrateur j’étais un peu naïve, prête à être bouleversée par la fulgurance d’un prénom lancé dans un jardin au-dessus d’un buisson de giroflées, y compris par un prénom que dans d’autres circonstances j’aurais pu trouver désuet, voire légèrement ridicule. Était-ce l’irruption si particulière de ce prénom dans le récit qui le rendait vibrant ? Gilberte venait cristalliser l’apparition de la jeune fille, un rien sauvage et insolente, belle, et lui faire don d’intimité, une intimité resserrée sur son entourage dont le narrateur se sentit passionnément exclu. L’entrée en scène du prénom, du nom… son inscription dans le texte… Dans Crime et Châtiment c’est Raskolnikov lui-même qui se présente en rappelant son nom à la vieille usurière qu’il projette d’assassiner. Comment le nom de Clément Rocchio fera son entrée dans mon roman, si roman un jour il y a ?

Codicille : question des noms, vertigineuse, ultra-sensible… J’aurais aimé la traiter avec à la fois plus de profondeur et de désinvolture, mieux exprimer aussi le trouble parfois, la difficulté à porter un nom (dans la réalité ou dans une fiction). Avant Clément Rocchio, mes personnages n’ont souvent eu que des prénoms et L. juste une initiale. Raskolnikov s’est invité ici car la relecture en cours de Crime et Châtiment m’a amenée justement à repérer comment se faisait l’introduction des noms et de leurs différentes déclinaisons dans le fil du récit. Il est aussi question de Gilberte car l’irruption de son prénom dans la Recherche m’avait sidérée. Quant au chat, il faut tout de même en dire deux mots : il aurait pu s’appeler Personne, mais ce fut Nessuna, une belle chartreuse aussi affectueuse que sauvage qui m’accepta dans son territoire pendant quelques années avant de devenir le personnage énigmatique d’une nouvelle.

4. attendre


proposition de départ

Elle a huit ans, elle attend. Plantée derrière un grand portail depuis dix minutes, depuis un quart d’heure ou quarante-cinq minutes… elle attend depuis deux heures. Elle attend ses parents. Attendre, elle s’y connaît. Attendre, elle déteste. Impossible pourtant de relâcher la pression, la tension de l’attente. Impossible de jouer avec les autres au loup glacé ou à un, deux, trois Soleil. Ne plus attendre, ça serait trahir, ne plus être leur petite fille qui les aime, qui les attend. Elle s’occupe à contenir la peur lourde qui la gagne, la peur de l’accident, son père conduit trop vite, il roule à tombeau ouvert comme on dit. Elle guette les voitures blanches qui tournent à l’entrée de la rue. Mais les voitures sont grises, bleues, rouges. Pas une blanche depuis dix minutes. La directrice lui a dit que le trajet prenait bien trois quarts d’heure, probablement plus d’une heure quand il y a de la circulation. Une voiture blanche se profile au bout de la rue, son cœur bat d’autant plus vite que la voiture ralentit. Mais c’est un faux espoir. Encore un. La directrice l’appelle, lui dit de venir dans son bureau, sa mère est au bout du fil, sa mère qui explique que le déjeuner avec les grands-parents s’est éternisé, qu’ensuite il était trop tard, qu’ils viendront la semaine prochaine. Ses yeux se rétrécissent, ils piquent. Elle ne répond presque rien, elle raccroche et tourne le dos à l’interrogation muette de la directrice. Elle sort, elle ravale sa tristesse, cul sec. Plus en colère contre elle que contre eux. Elle n’attendra plus, jamais plus, elle se promet. Des grands – au moins dix ans – lui proposent une partie de pétanque. Elle prend les boules rouges, ses préférées. Elle se sent libre, curieusement libre. Comme si elle avait grandi d’un coup. Elle tire.

Si longs, si lents ces moments derrière la grille noire attendant une voiture qui ne vient pas, imaginant un câlin avec sa maman mais est-elle une enfant câline ? elle, doucement sauvage, innocemment indocile comme certains chats difficiles à amadouer, encline à se faufiler dans les hautes herbes, à s’y cacher, si seulement elle pouvait s’échapper maintenant, échapper à la situation mais elle reste attendre la voiture qui ne vient pas… si longues si lentes ces minutes ne voyant rien venir, les attendant, imaginant se promener longuement le long du canal une fois qu’ils seront là, vraiment là, parlant, riant, évitant en attendant de songer à la vitesse de la voiture blanche lancée sur la chaussée, les yeux plissés sous l’éblouissement du soleil, voyant la voiture blanche avancer vers elle dans un mirage, apercevant leur visage derrière les vitres souriant… soupirant, chuchotant les bribes d’une chanson comme un talisman, patientant en égrenant les secondes en se disant à vingt, à soixante, ils seront là ou sinon alors ce sera à cent, à cent vingt-six… l’après-midi s’est allongé, elle suit maintenant la directrice venue la chercher, elle la suit jusqu’au téléphone où résonne si lointaine la voix de sa mère, si étrange, et elle réalise soudainement qu’ils ne viendront pas… la sensation d’avoir été cueillie dans une nasse de songes, piégée au sortir d’un long engourdissement, elle ne veut pas en écouter plus, elle ne veut pas non plus se lamenter… mais se faire une promesse à elle-même… dehors inspirer l’air neuf en allant jouer avec les grands, s’étonnant de leur gentillesse, oubliant les minutes si longues si lentes à attendre une voiture qui n’est pas venue, condensant toutes ses pensées son énergie sur la visée, afin que la boule rouge dans sa main et la boule jaune frôlant là-bas le cochonnet ne fassent plus qu’une.

5. elle ouvre, elle ferme un robinet


proposition de départ
1

Elle ouvre le robinet d’eau froide de la cuisine, remplit un verre et ferme le robinet. Elle boit l’eau fraîche. C’est le matin.

2

Elle ouvre le robinet de la douche, laisse l’eau couler un peu puis entre sous la pluie tiède qui ruisselle sur sa tête, sur son corps.

3

Elle ouvre un robinet à la croisée de deux allées du parc, mouille un kleenex pour tamponner le genou de sa fille, elle ferme le robinet.

4

Elle ouvre le robinet de la salle de bain, attrape le savon, fait mousser sa surface au contact de l’eau, savonne des petites mains entre ses mains, paume, dos, entre les doigts, trente secondes au moins. Elle rince les quatre mains, les quatre poignets. Elle ferme le robinet.

5

Elle ouvre le robinet d’eau chaude de la cuisine, elle remplit une casserole de taille moyenne. Elle ferme le robinet et pose la casserole sur la cuisinière. Elle verse du sel dans la casserole.

6

Elle ouvre le robinet de la cuisine, l’eau froide coule sur le doigt qu’elle vient de se brûler, elle râle contre sa distraction, contre la grille brûlante du four. Au bout de quelques minutes elle ferme le robinet.

7

Elle ouvre le robinet contre le mur du cimetière. Cascade lourde contre plastique épais. Quand l’arrosoir est rempli aux deux-tiers, elle ferme le robinet.

8

Elle ouvre un robinet, penche son visage pour boire l’eau qui ruisselle sur sa joue, sous son menton.

9

Elle ouvre le robinet de la cuisine, mouille une éponge sur laquelle elle verse un peu de liquide vaisselle avant de fermer le robinet.

10

Elle referme le robinet plus fort parce que l’eau goutte encore sur l’inox de l’évier.

11

Elle ouvre un robinet, l’eau froide jaillit sur ses mains sur ses poignets rougis qu’elle tourne en direction du jet, parce que l’eau arrête le sang, dit-on, l’eau arrête le sang.

12

Elle ouvre le robinet de la salle de bain, recueille l’eau dans les paumes de ses mains jointes et creusées pour asperger son visage. Elle ferme le robinet, elle s’ébroue.

13

Elle ouvre un robinet, rouille qui tourne et grince, rien ne coule. Elle referme tout de même le robinet.

Codicille : un geste quotidien, on ne peut plus banal, et un petit miracle se produit, se répète : l’eau jaillit (miracle dont sont tout de même exclus plus de deux milliards d’humains). Ça donne ce texte minimaliste car je me suis laissé prendre dans son rythme répétitif et n’ai pas su développer plus.

3. tu partiras


proposition de départ
comme une nouvelle

Tu guetteras les premières rumeurs dans la ville, les premiers coups de klaxon, l’installation des étals dans les rues de K., et tu te glisseras dans l’effervescence matinale. Tu longeras une dernière fois sans les regarder les immeubles vertigineux aux balcons grillagés, aux bouches d’aération hideuses, tu quitteras le marché… tu ne prendras pas le métro, tu marcheras… tu marcheras d’un pas décidé mais tranquille, ton visage sera neutre, presque serein, tu t’es appliqué à maîtriser les tressautements des muscles faciaux qui peuvent attirer l’attention des caméras de surveillance postées aux angles des rues, sur les poteaux des feux de signalisation, sur la paroi des panneaux publicitaires… tu t’efforceras de marcher naturellement comme si tu ne savais pas que les mouvements de ton corps, le plissement de tes yeux dans la lumière rasante sont captés, sériés, analysés en temps réel avec ceux de milliers de passants pour détecter la moindre anomalie de comportement. À l’intersection d’une ruelle près de Portland Street, L. te rejoindra. Vous avancerez l’un devant l’autre comme si vous ne vous connaissiez pas, elle vêtue d’un jogging sombre, un léger sac à dos à l’épaule, la beauté foudroyante de son visage occultée par la longue visière d’une casquette vissée sur son crâne. Si tout se passe bien vous arriverez au port une demi-heure avant le départ du ferry. Avant de passer les contrôles, vous retrouverez Matt qui vous fournira discrètement les papiers nécessaires à votre fuite. Il embrassera L., lui dira son espoir qu’elle se rétablisse rapidement, il te souhaitera un bon voyage en te serrant la main. Il n’est pas dupe de ton mensonge, mais il le préfère sans conteste à toute hypothèse de sédition, de tout cœur il croit à ce mensonge qui le protège autant que toi. Du moins pour le moment.

comme un roman

Un jour poisseux émerge du fond de la Baie, sixième jour consécutif de canicule, déjà 29° Celsius, 94% d’humidité dans l’air. Le long des avenues de K., des maraîchers, des traiteurs, des poissonniers, des confiseurs s’affairent à installer leurs étals. Dans les recoins, des marchands ambulants déballent leur bric-à-brac qu’ils déposent sur des nappes délavées à même le sol. Les gens viennent de plus en plus tôt se ravitailler, hier les premiers étaient là avant six heures, ils profitent des heures moins chaudes –- on ne peut plus dire fraîches –- de la matinée. Après onze heures, il est difficile de tenir en place, les poissonniers ont déjà bradé toute leur marchandise, la glace a fondu en flaques visqueuses sous leurs étals. La brume peine à se dissiper, elle coupe en deux la silhouette des gratte-ciels de Central. Un jeune homme, assis sur un tabouret en bambou, a posé sa camelote devant lui sur une toile cirée fleurie : trois vases de couleurs vives, quelques bracelets et colliers de perles irrégulières, un petit manège ancien, quatre chats porte-bonheur, un vieux thermomètre mural d’époque coloniale, une étonnante collection de soldats de plomb. À côté de lui, un transistor d’un autre temps laisse nasiller les aigus lancinants d’un opéra. Quand une stridence presque imperceptible s’immisce dans les envolées vocales, le jeune homme se lève pour extraire de sa poche son téléphone. Il appelle un garçon d’une dizaine d’années qui rôde près d’un étal de friandises et lui demande de garder sa camelote en lui glissant un billet dans la main. Le garçon râle, le jeune homme lui donne un second billet tout en le menaçant de représailles s’il ne fait pas très attention à ses marchandises. Il entre rapidement dans un immeuble, suit un long couloir sombre qui tourne à angle droit vers une porte qu’il déverrouille après avoir jeté un coup d’œil furtif autour de lui. Il passe la porte qu’il referme aussitôt à clé puis descend un escalier humide. Il avance sur un sol de terre battue entre des portes moisies garnies de cadenas plus ou moins gros avant de s’arrêter devant une porte aux lattes serrées munie d’une serrure. Il entre et referme la porte. Un mètre derrière la porte de bois se dresse une nouvelle porte, métallique, inattendue. Il compose un code et la porte coulisse vers la gauche sans un grincement, laissant apparaître une pièce assez vaste, nimbée de la lumière bleutée des écrans qui tapissent les murs, bruissant de sons indistincts… les rues du marché de K., l’esplanade du musée de l’Espace, la jetée de T., les quais, les passerelles de Central, le parc Victoria… ce sont des dizaines de vues de la ville traversées de silhouettes, de visages… sur la droite un écran clignote sur lequel le jeune homme zoome avec une télécommande. Ça y est, il part, dit-il à voix haute. Il regarde un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise claire, qui marche dans la rue, un sac de sport à la main. Apparemment rien de plus. Mais le jeune homme jubile. Il répète Ça y est et se frotte les mains avant de régler une rangée d’écrans pour suivre le parcours de l’homme qui avance en direction de Portland Street. J’étais sûr que tu partirais… Il a vu juste, l’homme est en train de mettre à exécution son plan d’évasion. Il le surveille depuis des semaines et quelques détails lui ont fait penser que l’homme chercherait vite à fuir l’extension de la dictature dans l’archipel, des signaux faibles qui ont échappé à l’équipe de surveillance officielle, mais pas à son intuition, ni à l’algorithme de vigilance avancée qu’il a développé. Il sait qu’une jeune femme le rejoindra bientôt, une femme très belle quand son visage n’est pas ravagé par des convulsions incontrôlées… est-ce qu’elle tiendra le coup jusqu’à l’embarquement ? La voilà, elle est sortie d’une ruelle et marche devant l’homme comme si de rien n’était. Son visage est assombri par la visière d’une casquette sous laquelle elle a relevé ses cheveux. Elle semble calme. Ils prennent la direction du port. Malgré sa satisfaction, le jeune homme est nerveux. Il sait à qui il vendra les détails de leur évasion mais il ne sait pas encore à quel moment précis de leur fuite il interviendra. S’il agit trop vite, il ne pourra pas monnayer bien cher ses informations. Il faut que l’homme et la femme soient portés disparus pour que les enchères montent. Mais s’il laisse le couple prendre le large trop loin, il risque de les perdre de vue et de tout perdre. Il tape une suite de lettres sur un clavier. Un écran s’allume sur l’intérieur d’une chambre : on aperçoit un lit défait aux pieds métalliques, le dossier en bois d’une chaise. Le jeune homme jure. L’homme qui fuit a laissé son téléphone portable dans la chambre miteuse qu’il occupait ces derniers jours, il ne pourra plus le localiser quand il sera sorti de l’espace de surveillance. Il tape rapidement une autre série de lettres. D’un écran noir zébré de lignes claires jaillit des sons parasites, des frottements… La fille a bien pris son téléphone, il se balance dans son sac au rythme de ses pas. Ses précieuses infos, il ne va sûrement pas les proposer aux autorités qui, loin de lui donner la prime promise à ceux qui dénoncent les aspirants à l’exil, le sanctionneraient sévèrement d’avoir détourné vers son poste de surveillance clandestin une partie du système de caméras de la ville. Il ne les vendra pas non plus à un de ces cabinets de conseil en pseudo-stratégie qui fleurissent depuis les nouvelles lois sécuritaires. Il a trouvé bien mieux, beaucoup plus cher. Un ferry entre dans le port. Le jeune homme se branche sur ses caméras internes et voit distinctement deux membres d’équipage avancer sur le pont avant. Sur l’écran central de la pièce, on aperçoit la jeune femme et l’homme qui descendent vers le port. Il pourrait aussi les laisser tranquilles, les laisser pendant quelques mois vivre au loin tout ce qui vibre entre eux. En renonçant à plusieurs millions de dollars HKD, ce serait beau… Il sourit.

Codicille : d’abord pensé à écrire quitter Dijon, Nice ou Nanterre puis c’est K., instance fictionnelle de Kowloon à Hong Kong, qui a pris toutes mes pensées. C’était rejoindre un univers et des personnages qui sont nés au cours de l’été 2015 pendant l’atelier du Tiers Livre sur le fantastique lors d’une proposition invitant à se perdre dans la ville. Déjà il y avait ce tu, cette adresse au personnage. J’avais poursuivi ensuite pour moi cette écriture, sans chercher à développer une fiction linéaire mais plutôt un univers qui porte provisoirement le nom de L., une des personnages. Écrivant ce texte pour la proposition 3, j’ai pensé bien sûr au Port Intérieur de Volodine mais surtout aux gens de Hong Kong dans cette période de bascule sinistre. J’ai écrit d’abord la version nouvelle vers laquelle je vais plus naturellement. Vers la fin de la version roman, j’ai pensé que le jeune homme pourrait être le narrateur de la version nouvelle, celui qui dit Tu partiras, mais manque de temps je n’ai pas beaucoup exploré cette piste intéressante.

2. père, fils


proposition de départ

Sur la terrasse d’un petit bar, deux hommes sont assis l’un à côté de l’autre, silhouette mince et traits fins, le visage de l’un buriné par les ans, l’autre encore très jeune, l’un vêtu d’une chemise claire sous sa veste épaisse, l’autre d’un pull et d’un blouson noirs. Père et fils. Devant eux, la longue rue piétonne aux dalles luisantes que sillonne un flot croissant de passants. C’est cette longue rue devant eux que regardent les deux hommes. Ils ne parlent pas. Ils n’ont adressé la parole qu’au serveur venu prendre leur commande : une bière pression et un coca zéro. Ils n’esquissent pas de geste qui exprimerait sinon une complicité du moins une communication minimale. Le père a le visage particulièrement fermé, il boit sa bière à petites gorgées tandis que le fils fait tourner le fond de son verre en faisant mine de s’absorber dans la contemplation des bulles qui remontent pétiller à la surface. Le père a le visage mat, une longue saillie comme une cicatrice descend dans le creux de sa joue droite. Le fils a la pâleur d’hiver de ceux que la traversée d’un quartier sous le soleil vif brunira d’un coup. Ses cheveux sont coupés très courts et dégagent un peu trop ses oreilles. Il y a dans son expression quelque chose d’étonnamment juvénile et tendre, mais cette première impression est contredite – ou complétée – par la crispation de ses lèvres qui révèlent une dureté ou une volonté prononcée. Manifestement il est contrarié par le silence qui s’écrase entre son père et lui. Il tente par quelques mouvements maladroits de renouer un échange qui semble bloqué. Le père reste totalement insensible aux tentatives de son fils. Il semble comme prisonnier du silence qu’il a imposé. Le fils capitule le premier, il sort une cigarette et demande du feu à son père. Celui-ci tire de sa poche un vieux Zippo et sans chercher à allumer la cigarette que son fils serre entre ses lèvres, il le dépose sur la table tout en continuant à regarder fixement devant lui. La bouche du fils, pincée sur la cigarette, se sert un peu plus. Le fils prend le briquet et allume sa cigarette. Il aspire profondément une première bouffée puis repose le briquet sur la table. Après quoi, il s’installe plus confortablement sur sa chaise, face à la rue, sans plus chercher à communiquer avec son père. Il aperçoit un jeune homme – environ son âge – qui s’extrait du groupe avec lequel il se promène pour venir les saluer. Avant de serrer la main du fils, le jeune homme serre la main du père avec un respect manifeste. Il échange quelques mots avec le fils avant de rejoindre ses amis. Le fils a terminé depuis un moment déjà son coca zéro, il écrase sa cigarette. Le père continue d’avaler sa bière à petites gorgées. Une femme aux longs cheveux châtains, jolie, les rejoint. Elle est accompagnée de deux enfants d’environ huit et dix ans. Le père lui sourit. Elle est trop jeune pour être la mère du fils, trop âgée pour être la fille du père. Le fils l’accueille avec une extrême courtoisie comme pour souligner une distance qui semble irrévocable. Elle lance gentiment une plaisanterie au fils, on voit qu’elle prend le parti de sourire de la situation, d’essayer de l’alléger. Les deux enfants se précipitent sur le fils, la fillette s’installe sur ses genoux, le garçon commence à jouer à pierre, feuille, ciseaux avec lui. La jeune femme et le père se regardent, se parlent un peu. Un peu plus tard, les enfants vont jouer autour d’un banc. Le fils se lève alors, salue la femme et son père. Il pose cinq euros sur la table. Dans son attitude, dans sa façon de se retirer, il leur laisse l’idée qu’il est de trop à présent. La femme lui sourit avec une sorte de regret. Tout à coup, alors qu’il va partir, son père lui dit quelques mots, des mots graves, inattendus. Il ne répond pas. La femme et le père regardent le fils s’éloigner dans une ruelle qui monte vers la vieille ville. La femme pose alors un regard interrogatif sur le père qui ouvre ses mains dans un geste d’impuissance comme s’il ne pouvait échapper à une fatalité qui régirait les relations père-fils. Les enfants sont revenus à la table de leurs parents. Le garçon vient s’appuyer contre l’épaule du père. Il a les joues mates de son père, les yeux d’ombre de son frère. Le père le regarde avec douceur, avec dirait-on une sorte de nostalgie, tandis que plus haut dans une ruelle, l’obscurité vient d’absorber la silhouette de son aîné.

Codicille : pas mal gambergé sur les notions de narrateur externe, objectif, narrateur omniscient… avant de choisir comme symptôme d’une sombre histoire le silence entre père et fils évoqué dans le premier texte de l’atelier. Dans ce deuxième texte, le narrateur objectif – ou se voulant objectif – hésite parfois dans sa narration (par exemple, est-ce de la dureté ou une forte volonté qu’exprime parfois le visage du fils ?). Dans sa volonté d’objectivité, il doute parfois du sens de ce qu’il voit et préfère signaler qu’il n’est pas toujours certain de la justesse de ses observations. Car ce narrateur externe est avant tout un observateur, parfois tenté par une description pointilleuse de la scène qu’il scrute. Ça donne ce texte écrit assez rapidement, dont je ne sais pas trop quoi penser et que je reverrai peut-être plus tard…

1. la passeggiatta


proposition de départ

Est-ce en descendant le Corso Vittorio Emmanuelle II qu’elle a le plus de chance de le trouver ou en tournant sur le Largo Carlo Felice en direction du port, elle tenterait presque la montée vers la cathédrale si elle en avait le temps avant de rejoindre ses amies, elle aimerait tant le voir, juste un instant, seulement elle et lui, lui elle     mais lui dire quoi ?     peut-être rien peut-être restera-t-elle sidérée comme jeudi soir quand elle l’a aperçu au défilé du Carnaval, la peau de son visage peinte en rouge et blanc, si concentré pour battre le rythme, si content de faire vibrer son tambour. Elle a été submergée en le voyant –- au lycée elle le croisait sans le voir –- et soudain il est apparu si vivant, Giuseppe, elle chuchote son prénom dans un souffle qui rebondit sur ses lèvres, Giuseppe… une grande femme d’une trentaine d’années l’arrête pour savoir si elle n’a pas vu une petite fille, trois ans et demi, robe bleue, des cheveux bruns, bouclés, la femme est affolée, elle tient fermement la main d’un garçon trop grand pour qu’on lui tienne la main, au moins sept ans… si seulement Maman voulait bien se calmer… on va la retrouver, cette petite peste… mais la mère répète encore où est passée ta sœur ? Il y a tellement de monde ! Elle a déjà parcouru une bonne partie du Corso dans un sens dans l’autre et une pensée monstrueuse s’immisce en elle Si on ne la retrouvait pas ? Elle scrute les renfoncements qui creusent des ombres dans l’alignement des bas immeubles aux balcons étroits, c’est déjà la nuit, elle scrute à hauteur de hanches les groupes qui déambulent et pourraient la masquer à sa vue… Elle appelle sa fille. Elle accoste des passants. Son fils dégage sa main, il cherche lui aussi, la peur de sa mère l’a rattrapé, ils reviennent dans le flot du Corso pourtant je la surveille tout le temps, comment a-t-elle pu s’échapper ? Sur la terrasse d’un petit bar, Luca est assis à côté de son père. Ils regardent devant eux. Ils ne parlent pas. Son père a le visage particulièrement fermé, il boit sa bière à petites gorgées tandis que Luca a déjà terminé son coca zéro depuis cinq bonnes minutes et se demande où son père veut en venir avec ce silence interminable. Voilà Mattia qui s’extrait du groupe d’étudiants avec lequel il se promène pour venir leur serrer la main, il s’incline légèrement devant son père et Luca sent que ce n’est pas forcé, c’est une déférence sincère qu’il exprime là, car son père inspire le respect, un respect lourd et sombre qui faisait jaillir sa fierté quand il était enfant… Tant pis pour son père s’il veut garder le silence, il ne se soucie plus de lui, il laisse son regard couler sur la longue procession du soir au milieu de laquelle court une toute petite fille, les bras ouverts, comme un avion prêt à décoller, en riant aux éclats tandis qu’elle se précipite vers une femme et un jeune garçon. Il remarque aussi dans le flot des passants deux femmes de la paroisse, fidèles parmi les derniers fidèles à chanter le soir la litanie des vêpres à Santa Maria, Madre di Dio, prega per noi peccatori… deux vieilles femmes étonnamment joyeuses ce soir, elles rient franchement tout en cachant leur bouche de leurs mains, elles ne sont guère exubérantes d’ordinaire, quelle histoire peut tant les amuser ? Après l’avoir serrée dans ses bras, elle a soulevé sa fille pour la porter sur ses épaules, même si elle est trop lourde maintenant, elle est tellement heureuse, quelle enfant terrible, NE JAMAIS LA LACHER DES YEUX, elle entoure de ses mains les mollets soyeux de la petite, quelle intrépidité, que Dieu la protège ! Elle fait un signe à la jeune fille qu’elle a croisée tout à l’heure pour lui montrer qu’elle a retrouvé sa fille mais celle-ci ne la remarque même pas, son cœur brûle, écartelé entre la joie d’avoir croisé Giuseppe et le malheur d’avoir compris qu’elle ne l’intéresse pas, elle marche comme si de rien n’était entre Lisa qui s’est accrochée à son bras et Sara qui la taquine, elle tente d’accorder ce qui vient de se passer à ses sentiments, il a vraiment souri en me voyant, oui il a souri et elle voudrait s’arrêter à ce sourire, elle aimerait se dire qu’il avait sans doute une obligation pour s’échapper si vite, qu’il était peut-être vraiment pressé, mais quelque part en elle s’est inscrite l’indifférence de Giuseppe, une indifférence qui la meurtrit et elle mord sa bouche que tord l’envie de pleurer alors que Martina vient de les retrouver et leur suggère si on allait chez Zara ? Elles longent la terrasse où deux français boivent un cocktail rouge en faisant tinter les glaçons qui flottent dans leur verre, regardant sans se lasser l’incessant flux des passants qui remonte le Corso croisant l’incessant flux qui descend le Corso, devant la terrasse que vient de quitter Luca après que sa belle-mère est arrivée avec son demi-frère et sa demi-sœur, Luca qui se met à courir par la via Scopolas maintenant qu’il se trouve hors de portée de leur regard. Il rage contre les mots –- les seuls –- qu’a prononcés son père quand il s’est levé pour partir. Tout le sang qui monte à sa tête alors qu’il grimpe les ruelles de Castello. N’oublie pas que tu es mon fils ! Les cloches de la cathédrale sonnent et vibrent comme si elles vibraient dans sa tête. Pourquoi il a dit ça ? Est-ce qu’il se doute de quelque chose ? Sur le pas de sa porte, Carlo hume l’air du soir, sa douceur inattendue pour la fin février, ce serait donc vrai cette histoire de réchauffement climatique ? on pourrait presque installer des tables sur le trottoir… Combien de printemps encore gardera-t-il le restaurant ? Il se pose la question machinalement car pour l’instant il ne veut pas savoir, il préfère rester dans le flou. Ils ont pourtant commencé à parler de se retirer dans leur petite maison au village, presque dans la montagne, ce serait sans doute mieux pour sa femme qui se fatigue plus vite ces derniers temps, mais lui ne peut pas imaginer quitter la ville, le restaurant et ses clients qui sont devenus des amis au fil des ans… Comme il aime présenter sa carte aux nouveaux venus, parler des vins, servir de beaux poissons entiers qu’il va découper lui-même, retirant l’arrête centrale avec soin et levant des filets parfaits… Comment imaginer sa vie sans cette inspection méticuleuse avant le premier service pour vérifier la disposition des couverts, la netteté des nappes dont le tombé immaculé éclaire la salle aux boiseries sombres et donne au restaurant cette ambiance calme, authentique, comme le soulignent les guides qui mentionnent son établissement. Comment se passer de l’atmosphère particulière de certains dimanches soir quand les Atzeni, les Serra ou les Solinas viennent dîner plus tôt, parfois deux voire trois générations à table, une parenthèse qu’ils s’offrent de temps en temps avant d’entamer le rythme d’une nouvelle semaine… Si au moins leur fille voulait bien reprendre l’affaire. Il fait doux ce soir mais une brise fraîche souffle par intermittence, on ne va pas sortir de tables dehors. Sa femme l’appelle, il salue un jeune qu’il connaît de vue et rentre dans son restaurant en se disant que c’est encore trop tôt, beaucoup trop tôt. Il n’y a presque plus personne dans la rue, la grande vague de la passeggiatta s’est étirée jusqu’ici, elle s’y est disloquée       Giuseppe reste seul au milieu de la chaussée comment passer inaperçu quand la moitié de la ville le connaît depuis qu’il sait courir       toujours prête à murmurer l’avoir vu avec l’un ou l’une     ce n’est pas qu’on surveille         mais       on aime bien raconter les faits les gestes de chacun chacune       on est comme une grande famille       un grand corps pourtant personne n’a remarqué son trouble le soir du Carnaval       il le jurerait       sa joie de taper sur son tambour face au jeune gars qu’il connaît à peine       leurs fronts leurs joues peints en rouge     tapant ensemble sur leur tambour       joues rouges cerclées de blanc leur regard s’accrochant l’un à l’autre       tapant ensemble     frappant en rythme plus fort       stoppant le battement d’un regard       relançant leur battement       plus fort       leur rythme syncopé       battant       leurs yeux s’arrondissant       surpris     lui souriant sans défense       comme vaincu par cette synchronicité magnétique qui résonne entre eux       donnant son numéro       étonné     puis s’éclipsant     fuyant     trois nuits chamboulées à ne plus rien savoir       sachant maintenant qu’il ne fuira plus       qu’il va répondre au téléphone qui tremble contre sa cuisse       écouter Luca lui dire qu’il l’attend de l’autre côté de Castello       là où les réverbères sont rares       là où personne ne les reconnaitra       sans se douter que sa gorge se serrera quand Luca lui dira si tu veux puis ajoutera en tout cas je t’attendrai       après quoi il restera un instant immobile       comme étourdi      avant de s’élancer par les ruelles au-dessus du Corso       de courir là où une autre vie bat son plein comme le sang pulsé sous sa peau.

Codicille : à l’écoute de la proposition, c’est tout de suite l’idée de la passeggiatta qui s’est imposée, nourrie d’images, de souvenirs récents du dernier Carnaval en Sardaigne peu avant le confinement. Un premier jet assez long, puis d’autres ensuite comme des vagues allongeant et recouvrant en partie la première esquisse. Ça m’a fait penser parfois (même si c’est assez éloigné) à La ronde d’Arthur Schnitzler. Vers la fin, il apparaît que la ville est omnisciente et que ça pourrait être elle le narrateur.

 



page proposée par Muriel Boussarie
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1ère mise en ligne 4 juillet 2020 et dernière modification le 9 août 2020.
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