le roman de Pierre-Emmanuel Dubois
... Auparavant, j’avais d’autres activités en parallèle de mon travail à la BnF, j’ai fait partie d’un groupe de musique, d’une troupe de théâtre, autant d’activités qui requéraient ma présence. L’écriture me semblait une bonne alternative pour continuer à avoir une activité créative, ne nécessitant au final qu’un papier et un crayon, et qui offrait la liberté de pouvoir se faire n’importe où. J’ai toujours lu, mais je lis beaucoup plus depuis que j’ai identifié ce désir d’écrire.

2. Venom, Bathory, Mayhem...


proposition de départ

Le plateau sur lequel sont éparpillées les frites est du même rouge que celui qui encadre le menu affiché au-dessus du comptoir, du même rouge que celui du dossier des chaises, le rouge vif que l’on voit partout, quelque part entre l’écarlate et le carmin. Il tranche avec le blanc anonyme des murs et du carrelage. Le serveur a dû s’égosiller cinq minutes pour faire comprendre que la commande était prête et qu’on pouvait venir la chercher. Derrière lui, une broche à kebab, des paniers à friteuse et des cuisiniers qui s’activent, rangent, nettoient. Il est tard, la nuit est tombée depuis un bon moment sur Oslo. Un jeune aux cheveux longs et noirs, habillé en noir vient chercher le plateau, et puis repart entre les tables grises ou beige clair en bois aggloméré. Ses pas résonnent un temps sur le carrelage, bientôt couvert par les rires et les voix du groupe qu’il rejoint. Eux aussi ont les cheveux longs et sont habillés en noir. Vestes noires, manteaux noirs, pantalons noirs, ceintures et bracelets à clous, tee-shirts noirs sur lesquels sont dessinés des têtes de chèvres cornues, des croix inversées, des croix celtiques, des mots écrits en caractères gothiques, Venom, Bathory, Mayhem. De loin, il n’est pas évident de les distinguer les uns des autres, ils partagent les mêmes codes, semblent former un groupe uniforme. On discute, on rigole, on se touche. Le jeune homme au plateau rouge vient s’asseoir à la table, et le pose devant lui, au milieu des bouteilles de bière, des hamburgers, des kebabs, des frites, et dans un coin, un verre de lait. À peine s’est-il assis qu’il attire toutes les attentions ; les autres l’interpellent, le sollicitent, cherchent son assentiment. Quand il parle, on le regarde, on l’écoute, on rit à l’unisson. On pourrait croire que tout le groupe réagit comme un seul homme, se comporte comme un monolithe de marbre noir. Mais l’un d’entre eux est à part. Il n’est pas habillé différemment des autres, il a aussi les cheveux longs et un bracelet à clous. Mais il ne mange pas et ne prend pas part aux éclats de rire. Il est dans le coin de la table, c’est devant lui qu’est posé le verre de lait. Ses yeux ne brillent pas de la même admiration, de la même complicité que celles que l’on trouve dans le regard des autres, quand ils se posent sur le jeune homme au plateau. Il est absent, comme s’il n’avait rien à dire, comme si les blagues ne le faisaient pas rire, comme si les conversations ne l’intéressaient pas. Au bout d’un moment, il réussit pourtant à prendre la parole au milieu du tohu-bohu. Il se penche un peu vers le centre de la table, se tend vers le jeune homme au plateau pour qu’il l’écoute, se lève presque. Son ton est véhément, il semble habité parce qu’il dit, son regard se fait plus intense à mesure qu’il parle. Il lève parfois les yeux au ciel. Il réussit même à faire planer un certain silence au sein du groupe, on l’écoute. Il termine. Quelques secondes passent. On se regarde. Puis, tout le monde éclate de rire. Le jeune homme au coin de la table ne rit pas. Il attrape son verre de lait.

Codicille : J’ai longtemps bloqué sur le choix du thème. J’ai peur que ce soit ce qui me bloque pour chacun des exercices. Je suis tombé sur un film qui m’a un peu traumatisé, et j’ai eu envie de m’inspirer d’une des scènes pour me le sortir un peu de la tête. Ensuite, j’ai un peu cherché chez Carver, j’ai réfléchi et j’ai essayé de créer un peu de suspense ou de malaise, ce que permet les non-dits du narrateur objectif. Comme dans un Hitchcock, on est qu’une caméra. Est-ce que mon texte fonctionne par rapport à ce que j’ai essayé de faire, je n’en suis pas certain, mais je pense avoir au moins compris un truc….

1. faillir se mettre à courir


proposition de départ

À la bourre. Comme d’habitude. Même pour ça, il réussit à être à la bourre. Au fond, c’est vrai, il doit être inconséquent. Comment peut-il encore oublier que tous les trajets à Paris prennent une demi-heure ? Comment réussit-il à se persuader qu’on peut perdre du temps à attendre un métro ou un taxi, qu’il vaut parfois mieux marcher vite ? Il n’a pas pris la bonne décision, mais il est trop tard pour regretter ou pour faire marche arrière. Il allonge donc le pas et s’engouffre dans le jardin du Luxembourg. Là, Philippe est le seul à être pressé ; personne ne remarque qu’il court presque en tirant sa valise rouge à roulette. Ses pas soulèvent le sable stabilisé dont la poussière blanche recouvre peu à peu la pointe de ses chaussures. Il a les traits tendus et le regard aux abois derrière ses lunettes de soleil. Personne ne se décale. Au contraire, tout le monde est bien déterminé à marcher lentement en prenant toute la largeur de l’allée. Il penche légèrement le buste en avant pour gagner en vélocité. Sa chemise bleu ciel est foncée par la transpiration. Il a l’impression que personne ne le voit, que le monde entier conspire à le ralentir, que personne ne veut lui laisser aucune chance de rattraper son retard. Les gens n’ont aucune empathie ! Comment peuvent-ils être aussi tranquilles ? Il se fait dépasser sur sa droite par une joggeuse, concentrée sur son souffle ; dans ses oreilles Amy Whinehouse, pas le meilleur choix pour essayer de se projeter à chaque foulée, ça donne plus envie qu’autre chose de se siffler un verre de Tanqueray. Philippe a juste le temps de trouver qu’elle est jolie pour se dire que c’est bien le moment de penser à ça, le jardin est bondé, il fait beau, il aurait dû y penser. Il est évident que l’allée à laquelle on accède par la rue Vaugirard s’est ratatinée comme une veille pomme séchée. Il n’y a pas si longtemps, elle était beaucoup plus large. Un couple de retraités déambule à un train de sénateur et s’arrête sans prévenir pour admirer le palais du Luxembourg, en se demandant quelle loi peut bien être discutée en ce moment-même. Philippe a le temps de les éviter, mais ne peut empêcher une embardée à sa valise à roulette qui se retrouve sur le dos. Il peste en la remettant sur ses roues. Encore de précieuses secondes perdues. Il faudrait qu’il se mette à courir. Mais a-t-on déjà vu un homme sans survêtement courir au jardin du Luxembourg ? Il paraîtrait immédiatement suspect aux yeux du maréchal des logis qui surveille le palais, le fusil à l’épaule. Lui, d’ailleurs, l’a bien remarqué. Non pas que son comportement soit particulièrement louche mais il émane de l’individu à la valise à rouge une mauvaise énergie. C’est un truc qu’il a développé avec l’expérience. Il arrive à sentir l’énergie des gens et celle de ce gars, elle est mauvaise. Philippe détonne tellement que le gendarme n’a aucun mal à le suivre des yeux jusqu’à ce qu’il arrive au bassin central, où des enfants courent après des bateaux miniatures, tandis que d’autres nourrissent les canards. Comme il relève un peu la tête du sol, ses yeux s’arrêtent par hasard sur un visage. Il met un certain temps à reconnaître un homme politique, dissimulé mais pas complètement derrière des lunettes de soleil, qui voudrait être tranquille mais aimerait quand même bien qu’on le reconnaisse aussi. Il lui lance un grand sourire, semblant même s’apprêter à lui dire bonjour… Philippe détourne la tête et jette ses dernières forces dans ses ischio-jambiers pour accélérer à nouveau. Sur sa gauche, des lecteurs se prélassent dans des fauteuils verts. Ils l’irritent au plus haut point. À chaque fois que Philippe vient au Luxembourg, il frustré : soit il n’est pas seul et il faut discuter, soit il est pressé. Quand il a le temps, il ne lui vient jamais l’idée de venir bouquiner ici. Une rafale de vent soulève les pages d’un épais volume que lit une jeune fille. Elle relève la tête et aperçoit derrière ses ray-ban un mec aussi rouge que sa valise en chier comme un russe à monter les marches qui séparent les jardins à la française des jardins à l’anglaise, dans la partie ouest du parc. C’est inintéressant au possible, mais il est quand même un peu marrant engoncé dans sa chemise bleu ciel tachée de transpiration, avec sa grosse tête hirsute, à penser que c’est plus pratique de faire rouler sa valise sur les marches plutôt que de la soulever. Elle profite du spectacle, saisissant ce prétexte pour laisser reposer ses bras et ses yeux, fatigués par la lecture du Pléiade des œuvres complètes de Nathalie Sarraute. Ils n’auraient pas pu faire un bouquin plus gros, écrit encore plus petit, sérieusement ? Philippe arrive en haut de l’escalier, haletant. Quelle connerie de ne pas avoir pris de taxi ! Au moins, cette partie est ombragée, cela devrait aller mieux, puisque a contrario de Miguel Indurain, il n’aime pas la chaleur. Les allées sont à nouveau larges ; la fraîcheur des feuillages a empêché leur flétrissure. Loin de se féliciter de filer la métaphore, Philippe se flagelle de penser autant de débilité. Il ferait mieux de se concentrer sur son souffle, sur les mouvements de ses jambes, sur l’aérodynamisme de son corps, sur l’inclinaison de son bassin vers l’avant pour faire contre-poids à son bras tendu qui tient la valise derrière lui, sur la prise à l’air de celle-ci, sur l’intensité de son flux nerveux sur son psoas iliaque, sur la flexibilité de sa rotule. Enfin, Philippe réussit à atteindre son rythme de croisière, sans à-coups, il déroule. Il a même l’impression de se relâcher un peu. Pas suffisamment toutefois pour entendre le roucoulement des pigeons ou pour apercevoir les lecteurs disséminés le long des pelouses interdites. On ne lit que des bons livres au jardin du Luxembourg. Peu de littérature de genre, pas du tout d’essai, que des auteurs décédés. Les promeneurs se font de plus en plus rares. Il est désormais libre de négocier les meilleures trajectoires pour avoir à dévier le moins possible de la ligne droite. Il a maintenant tourné sur sa gauche. Il ignore qu’il marche à l’endroit où se tenait jadis les terrains de l’hôtel de Vauvert réputé hanté, que racheta Saint-Louis pour faire construire près de Paris, un couvent pour les frères Chartreux. Il ne sait pas qu’il passe juste au-dessus de l’ancien cimetière des moines qui entourait le puit dans lequel dit-on, se précipitèrent des moines chartreux sous influence diabolique. Il ne se pose pas la question de savoir pourquoi la poussière levée par le sable et qui recouvre la pointe de ses chaussures est aussi blanche. Philippe longe le pavillon Davioud et sort par la rue Vavin. Il manque de se faire renverser par un taxi quand il traverse la rue sans regarder et s’arrête brutalement. Le conducteur klaxonne, vitupère, l’insulte. Il n’y pas de passager. Une fraction de seconde, il pense que ce n’est finalement pas perdu, que Dieu existe peut-être, qu’une force quelque part a décidé qu’il réussirait à prendre son train en gare de Montparnasse, ou bien qu’il a tout simplement de la chance. Il contourne la voiture et demande au conducteur s’il peut le déposer. Celui-ci accepte à contre-cœur, la course est courte, mais elle lui permettra de rejoindre la gare où il pourra espérer avoir d’autres clients. Philippe embarque, soulagé, sans se douter qu’il aurait peut-être mieux valu que ce jour du 7 juillet 2009, il rate son train pour le diable Vauvert.

Codicille : Choisir le lieu n’a pas été une mince affaire. Je me suis finalement contenté de prendre un lieu que je connaissais bien et auquel je pouvais me référer de mémoire, n’étant pas forcément dans la capacité d’écrire ailleurs qu’à mon appartement. J’ai essayé de m’inspirer du mouvement brownien, en utilisant le personnage central comme un guide qui rebondirait d’une personne à l’autre ; le narrateur rentrerait dans leurs têtes à ce moment-là. Je suis ensuite resté bloqué un certain temps ; j’avais l’impression que mon narrateur manquait de hauteur pour être tout à fait omniscient et je ne savais pas non plus où allait ce début de roman, comment donner au lecteur l’impression qu’il pourrait y avoir une suite qui ferait envie. À force de relire des choses sur le jardin du Luxembourg, j’ai fini par avoir ces idées de ce qu’il y avait pu y avoir avant et en-dessous. J’ai quelque part le sentiment d’avoir un peu cherché à contourner la difficulté posée par l’omniscience. Mais il devenait urgent de finir pour passer aux autres exercices.


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1ère mise en ligne 14 juillet 2020 et dernière modification le 31 juillet 2020.
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