le roman de Liliane Laurent

- bio & liens

5. Confiture d’abricot


proposition de départ
1

Elle lève le bras vers la porte du placard du haut pendant que les tranches de pain complet dorent dans le toaster. Elle hésite entre les bocaux entamés : mûre du supermarché, la gelée de vanille d’Anne-Sophie Pic, les prunes de l’an dernier, l’abricot de la Drôme ? Elle craque encore pour la gelée de vanille. Sur la table, près du set, la cafetière pleine d’un café aromatique, le bol à pois rouge de Bretagne, elle pose les avant-bras et saisit le pot avec gourmandise, dévisse le couvercle, plonge de la main droite la petite cuillère qu’elle remplit largement pour l’étaler en couche épaisse sur le toast encore tiède qu’elle tient de la main gauche qu’elle soulève presque sous les narines pour en humer la subtile odeur de vanille. Et mord.

2

Sur la terrasse qui garde la fraîcheur de la nuit, ils arrivent un par un autour de la table du petit déjeuner. Profusions de jus de fruits, de baguette croustillante, de lait, de confitures. Comme tous les matins les cousins se bousculent, se poussent du bras, réclament. On se bat pour la confiture d’abricot. Le pot est presque vide : c’est encore Nathan qui s’est goinfré en douce cette nuit. Et justement, ce matin, on n’aime pas la cerise, on ne veut pas de chocolat. Valérian a kidnappé le pot et plonge le doigt sur les parois. Léo s’en empare, le pot roule sur le carrelage. Le drame.

3

Seul dans son studio, il parcourt les appli de journaux, les derniers posts sur Facebook, debout devant la cafetière Nespresso. Pose ses fesses sur le tabouret, attrape sans regarder un bocal sur le plan de travail et tartine un petit pain rond, l’œil rivé sur l’écran. Tiens, abricot, le pot offert par Assia la dernière fois. Sucrée et acidulée, comme Assia. Il sourit, les yeux dans le vague.

4

Elle se souvient des journées d’été chez sa grand-mère. Les oreillons dorés et juteux baillaient dans une bassine. Les bocaux chauffaient dans le stérilisateur pendant qu’elle découpait des ronds de papier blanc, des ronds de la circonférence du bocal, que l’on plongeait ensuite dans le kirsch, et d’autres plus grands que l’on ficellerait sur les bords. Adeline prendrait des étiquettes et de sa belle écriture penchée, elle écrirait « abricots » et l’année. Dans la cuisine flottait l’odeur sucrée des fruits mêlée aux vapeurs d’alcool, les notes entêtantes du kirsch imprégnait ses doigts. Les bocaux se remplissaient. Elle goûte encore sur sa langue la viscosité sucrée de la mousse encore chaude que l’on avait enlevée avec l’écumoire.

5

Normandie, un gîte pour un week-end. Et retarder encore un peu l’arrivée sur le port de Honfleur. Le rituel de début septembre. Réveil bucolique. Ces femmes reconverties qui ouvrent des gîtes. Des citadines, des profs, des comptables. Converties à l’odeur des draps propres, aux brins de lavande glissés dans des sachets de toile brodée, au pain maison, aux homemade jams, you’re welcome. Converties à la religion de « l’authentique », du rustique. Ces femmes l’attendrissent. Elle sait bien que cela ne durera pas longtemps. Le ménage, les lessives, les fourneaux, et les récriminations des touristes, ça n’a rien de la transcendance ni des nourritures spirituelles. Sur la nappe saumon tendre, elle saisit le pot de confiture, le penche vers elle, le regarde par habitude, abricot. Elle va en mettre sur les morceaux de croissant qu’elle avale l’air absent. Ça dégouline lentement sur la nappe. Elle n’en a cure.

6

Il pousse son chariot dans les travées. Sans hâte. Il est entré pour la clim, pour échapper à la touffeur de cette journée. Des caddies remplis à ras bord le doublent, des bras se tendent juste sous son nez. Des enfants pleurnichent devant les friandises rangées exactement à leur portée. Il gêne, avec son grand chariot presque vide, si ce n’est pour un pack de bières et des lames de rasoir. Une palette le bloque devant les confitures. Il sourit à l’employé qui défait les cartons. Pour se donner une contenance il lit les étiquettes, sourcils froncés. Confiture au chaudron, confiture à l’ancienne, marmelade thick cut, confit de coquelicot, gratte-cul. La tête lui tourne. L’employé s’impatiente. Il tend la main au hasard : un gros pot de confiture d’abricot, sa préférée. Maintenant il peut se diriger vers la caisse 10 articles. Il se sent épuisé.

7

Charmaine ouvre les yeux. Elle a entendu un bruit dans la maison. Son cœur s’emballe. Elle ne s’est jamais bien remise du cambriolage du mois de décembre dernier. Mais l’espace à sa gauche est vide. Alex n’est plus là. Peut-être est-il descendu surprendre l’intrus. Et si celui-ci était armé ? Charmaine se recroqueville sous la couette, elle tend l’oreille. Ne pas appeler, ne pas bouger. L’écran du téléphone brille dans le noir, elle le saisit, quel numéro pour la police ? le 15, le 18, le 12 ? Tout s’embrouille. Une porte grince au rez-de-chaussée, un choc mat sur une surface. Elle n’y tient plus, elle pose son pied nu sur le parquet. Quelques lattes couinent mais elle sait les éviter. En bas un filet de lumière filtre de la porte entrebâillée qu’elle écarte prudemment. « Entre ! Tu ne dors pas ? Ta confiture d’abricot de cette année est une réussite ! »

8

Je déteste les buffets au petit-déjeuner dans les hôtels, toute cette débauche de fruits, de salades, de charcuterie, de fromages, de petits pains ronds, de pain de seigle, pancakes, cracottes, céréales, muesli, porridge, weetabix, chocopops, pain des fleurs quinoa, croissants, brioches, brownies, tartes salées, œufs brouillés, rarebits, œufs à la coque, blancs, rouges, miel de montagne, sirop d’érable, et ces petites dosettes ridicules de confiture près du panier plein de petites portions de beurre, de margarine, omega 3, vous complèterez vous-même ! J’ai des goûts simples : un grand bol de café noir, une demi-baguette croustillante beurrée et de la confiture d’abricot. Et ma première cigarette, mais même ce petit plaisir nous est interdit dans les salles des hôtels. Si bien que je m’arrange pour trouver une chambre pas très loin d’’un café et je file dès ma note réglée m’installer tranquillement à sa terrasse. Vous me reconnaîtrez.

9

Les amandes d’abricot sont hautement toxiques. Elles entraînent des empoisonnements au cyanure. Elle a réfléchi à tout cela depuis longtemps, depuis des années en réalité. Tous les ans elle sort le grand chaudron de cuivre et prépare 8 pots de confiture d’abricots. Son mari, tous les ans la complimente. Elle a appris à varier les recettes : abricot vanille, abricot menthe, abricot pistache. Cette année, elle est prête. Le sachet d’amandes bien rebondi est posé près de l’écumoire et du thermomètre. Elle fera cela dans les règles de l’art.

10

Amaretti and apricot fool :
- 24 apricots, large, stoned and halved
- 2 tbsp of caster sugar
- 12 tbsp of crème fraîche
- 6 tbsp of apricot jam
- 24 amaretti biscuits

Preheat the oven to 200°C/gas mark 6

Place the prepared apricots in an oven-proof dish and sprinkle the sugar over the top with a little water, about 4 tablespoons. Bake/roast for 15-20 minutes, or until the fruit is soft and has just started to collapse but still retains its shape. Allow to cool

Crumble 2 amaretti biscuits into the bottom of each serving bowl, and then make the fool. Stir the apricot jam through the crème fraîche so it is marbled - do not over mix

Spoon the apricot and crème fraîche fool mixture over the amaretti biscuit crumb base and then top with the cooked apricots, layering them if necessary

Just before serving the desserts, crumble the remaining amaretti biscuits over the top of the apricots and serve straight away with a glass of dessert wine and a bowl of extra crème fraîche or cream.

Codicille : l’idée de la confiture d’abricot est venue d’un pari au petit-déjeuner. En récompense je vous offre la recette du apricot fool. Proposition joyeuse, je dois dire.

4. Avec Alz


proposition de départ
softly

Menue et maladroite la voilà s’aventurant dans le jardin. Vers la lumière dorée de la pelouse presque sèche sous la chaleur de juillet. Elle hasarde un pied après l’autre sur le sol irrégulier dans l’ombre vaste du figuier. Elle ne sait plus les années ni les jours mais après le figuier elle ira d’arbre en arbre, jusqu’à l’éclaboussement des coroles violines du volubilis. Le dos voûté se redresse, les bras se dénouent, du ventre monte un léger cri d’admiration, elle sent sa gorge s’ouvrir sous la vibration : elle ressemble à un oiseau et d’ailleurs un filet de sons s’égrène dans le matin, un phrasé que nul n’entend, que nul ne pourrait comprendre, des échos à demi effacés, presque une glossolalie de bébé. Un gazouillis. Le visage se froisse, un souvenir émerge qui la fait grimacer. Elle gesticule, figée près des lauriers aux feuilles vernissées. Puis son regard se perd dans un lointain intérieur où l’on ne peut la suivre. Elle s’est échappée. Elle échappe à l’infirmière, aux mains sur son bras, toutes ces violences à son intimité, elle bougonne, mais un filet de vent soudain la caresse, ses joues se prêtent à la douceur furtive, le feuillage des oliviers frissonne, un lézard file dans une anfractuosité d’un mur. Ses pas la mènent d’un étonnement à un autre. Elle a fait un tour, deux tours, trois tours, elle ne sait plus. Là la fleur fanée d’un artichaut, là les flèches aigües d’un yucca, là un vide, un vide qui aurait dû être occupé par quoi ? il y avait autrefois, qu’y avait-il là autrefois ? Ses doigts se referment comme pour vérifier la texture de cette chose évanouie. Une fois de plus elle se sent trahie. Se laisser choir. Les brins d’herbe la picotent un peu, s’étendre, elle a six ans, elle est allongée dans le parc, qui s’appelait, qui s’appelait… un drôle de nom, ma, mon, maman assise tout près, ma petite souris, Montsouris. Oui, Montsouris. Le ciel est par-dessus les toits. Ta ta ta… Elle chantonne. Non, elle ne veut pas. Elle ne veut pas être là. De ses doigts recroquevillés elle chasse une mouche sur son avant-bras, elle chasse ce filet qui l’emprisonne, elle se débat. Elle ne veut pas ça. Elle roule sur le sol, se redresse cahin-caha, un pas, les flûtes épanouies de la plante volubile qui étend ses bras ont la transparence du cristal. Une ombre se dessine sous ses yeux, une ombre comme une silhouette de femme, qui reste là, de quelque côté qu’elle se tourne, manège à deux, de-ci de-là. Elle a dansé sur cet air-là. Nous n’irons plus au bois… La chaleur l’oppresse. Elle tourne le dos au soleil et se dirige vers la caverne obscure du figuier centenaire. Les fruits sont encore verts et tout petits, il y en a parfois tant qu’un tapis juteux recouvre les pierres de la cour. Attention à ne pas glisser. Elle lève un genou après l’autre, elle sait encore se débrouiller toute seule, elle marmonne de longues périodes qui font des rubans qui flottent sur les fils de linge, il reste tellement à dire mais ces gens ne comprennent rien. Ses rides se froissent, un voile humide trouble la vue, elle est fatiguée. Son dos se voûte, elle est dans le jardin depuis une éternité, près d’une maison qui ressemble à celle qu’elle connaît, on ne peut pas être sûr. Son pied butte contre la marche, elle trébuche.

hard

Le corps cassé, désaccordé, elle se tient là, enracinée. Pas question de bouger. Les bras contre le torse, elle tape du pied. Non et non. Le poing part contre le tronc de l’arbre, sa crinière ébouriffée se prend dans les branches., elle se débat, nouvelle Absalom. Elle a quitté la maison, ces êtres qu’elle déteste, qui la bousculent, qui la triturent, qui la commandent. Elle piétine le carré d’herbe, lance des imprécations au yucca, de brefs sons gutturaux. La corneille lui répond du toit, croâ, croâ. Elle lève la tête d’un air méfiant : qui est là ? Ce matin le mistral souffle en rafales et secoue le mur de bambous. Sur la rocaille, le cactus pointe ses épines acérées. Voilà le sort des enfants obstinés, non, non, ma fille, tu n’iras pas danser. Non et non. Elle dansera, et voilà. Elle fait trembler la terre sous ses pieds, puis elle cesse et tourne la tête l’air sournois. La voilà cachée sous le grand figuier. Il y a des scarabées, les guêpes vrombissent entre les fruits pourris qui pendent. Ils ne la trouveront pas, d’ailleurs elle n’est plus là. Tous ces bruits dans son crâne, ces gestes qui dérapent, même son corps ne lui obéit pas. Accroupie, elle se gratte le bras. Quelle mouche l’a piquée ? Elle arpente le carré cerné de murs trop hauts, un tour, deux tours, trois tours, elle ne sait plus. Elle ne sait plus le temps d’avant ni la minute passée, ni de quel côté se tourner. L’enclos qu’elle connaissait est sa prison, croyait-elle s’échapper ? Croâ, croâ, moque toi sale corbeau. Je te plumerai. Elle se voudrait bourrasque, orage, à l’image de sa rage. Sa rage qui l’épuise, pauvre carapace inefficace. Les martinets cisaillent le voile bleu sans nuages, un bleu de faïence, intense, qu’elle aimerait déchirer. Elle rampe vers la menthe et hume son odeur poivrée. Et pleure. Des bouillons de sanglots, presque un chagrin de bébé. Des hoquets. Elle est seule, elle est abandonnée. Un chat miaule. La chaleur l’oppresse, elle n’y voit rien derrière les larmes sur ses traits dévastés. La pesanteur comme un fardeau et elle comme un cheval fourbu. Elle renacle, se redresse, regarde ses doigts, remue la main vers le soleil trop vif. Jaune, ocre, ocre du mur, la paroi rugueuse qui barre la sortie. À tâtons, elle trébuche sur les pierres qui tracent une allée. La barre en fer de la barrière brûle la paume de ses mains. Une fulgurance qui s’éploie dans son cri. Elle lance ses accusations aux fleurs, aux fenêtres fermées, au village, à l’univers, au cosmos tout entier, petite brindille secouée par l’injustice de son état, petit soldat qui repart à la bataille. Dans la diagonale de la cour, tels de petits moulins sur son chemin, se dressent, menaçantes, des vasques et des comportes qu’elle renverse d’un coup de rein. Les tessons épars jonchent les graviers qu’elle piétine. Jamais, jamais ! Sa cheville se tord sur la marche, elle trébuche encore. Du fond de la maison, elle entend son nom.

 

3. Transit


proposition de départ

Eté 2020 – 3

comme un roman

« Je suis en transit ». À l’entendre, on dirait une maladie : transitis. Voilà la première phrase qui surgit, debout sur le palier du septième étage, boulevard Blanqui. À ses pieds, un tout petit bagage rempli à la hâte, sans réfléchir. Un palier qui est donc une salle de transit, vide, qui ouvre sur un long couloir. Destination inconnue. Le hoquet de la porte refermée derrière lui s’est évanoui dans le silence de l’espace insonorisé. Il attend. Marie s’est peut-être approchée pour entendre ses pas résonner dans l’escalier, une marche après l’autre. Peut-être espère-t-elle la note aiguë de la sonnette. L’un et l’autre debout, aux aguets, de part et d’autre de la cloison, elle dans leur espace familier, lui sur le palier, son vieux sac de cuir avachi à ses pieds. Allons, Loth ne s’est pas retourné sur la route de l’exil. L’ascenseur affiche le compte à rebours, 5, 4, 3, 2, 1, 0. Top départ. Il reste là, décontenancé derrière la vitre de l’immeuble. Il voit son nom sur la boite à lettres. Peut-être devrait-il l’enlever. Ou mieux, le barrer pour que tous les habitants, le gardien, le facteur, les livreurs, tous voient que Beck Élie n’est plus ici, pour que Marie, en relevant le courrier, voie derrière la cicatrice noire à travers les lettres, la marque de sa présence/absence. Et regrette, peut-être. Ses jambes l’emmènent comme à l’ordinaire vers Glacière. Les ados sont déjà là à bondir sous les paniers de basket. Il regarde leurs chaussures. Au prix exorbitant. Tant de choses lui échappent. Autour de lui, c’est la vie ordinaire : les transversales entre les piétons et les voitures au rythme des feux verts et des feux rouges, Son quartier depuis neuf ans. Aucun matin, en se dirigeant vers le métro il n’avait fait le décompte. Voilà l’autre nouveauté : d’abord en transit, et puis neuf ans. Neuf ans chez Marie, Marie qui ne veut plus de lui. Qui trouve leur vie « ordinaire ». Tout ça à cause d’un livre qu’il lui a offert, La Vie ordinaire, d’Adèle Van Reeth. De l’influence des livres sur le cours de la vie. Elle lui a expliqué la différence entre le quotidien et l’ordinaire. Il n’a pas vraiment compris. Ni le rapport avec leur vie. Il regarde les gens sur le quai. Sont-ils aussi confrontés à l’impasse cachée derrière le rythme des jours ? Dans le reflet des vitres de la rame il aperçoit un type ordinaire, un sac de cuir fatigué à la main, qui a l’air de se demander s’il ne devrait pas être sur le quai en face. La rame repart. Les souterrains, la foule dans l’axe des rues et des avenues, tous ces lieux attachés à des moments de leur vie, la ville entière dit Marie. Quitter Marie, Quitter Paris. Il est sous le panneau des départs gare de Lyon. Valence, Avignon, Marseille. 12h08. Milan, Lausanne, … Il pourrait téléphoner à Jean-Matthieu. Lui donner rendez-vous Place Saint-Sulpice. Sans rien préciser, s’asseoir à la terrasse, regarder les bus passer, créer l’entracte avant de jouer le deuxième acte. Dont il ignore encore le décor. Sur le parvis, le ballet des taxis. Tous ces gens qui vont d’une ville à l’autre. Chassé-croisé incessant, ça lui donne le vertige. S’il part loin, il pourra revenir. Tirer sur l’élastique et relâcher. Il a suivi un jeune couple jusqu’au quai. Quai F, F comme Fuite, comme Finalement, comme Foutrement Furieux. Fuck Marie, Fuck Paris. Les bariolages agressifs des tags sur les murets suivent son regard qui glisse par-dessus la Seine, le long des fenêtres aveugles des tours, dans le halo grisâtre de la pollution qui stagne sur la ville. La géométrie métallique des hangars, les friches parsemées de rebuts, tout cet espace dévoré par la laideur, un attirail monstrueux. Plus tard il ouvre les yeux sur les douces rondeurs de l’Auxerrois, le vert frais de la Bourgogne, vers la montagne, vers l’Italie, vers la Toscane, vers la reine de Saba à Arezzo, pourquoi pas. Neuf c’est aussi un recommencement.

comme une nouvelle

Un pilier tranche la fresque. Des femmes nobles, hiératiques et douces viennent d’atteindre le but de leur long périple. On desselle le cheval, les genoux ploient. À droite la rencontre. Dans la fraîcheur de la basilique d’Arezzo, un homme contemple la scène. Lui aussi a fait un long périple, un vieux sac de cuir avachi à ses pieds. Quand il avait fallu briser la sidération qui le paralysait, là-bas dans la gare de Lyon, soudain le désir urgent de revoir la fresque était devenu une évidence. C’est donc lui qui allait sortir de l’ordinaire, du quotidien, il ne savait plus la différence, et quelle importance. Marie restait à Paris. Marie le quittait, il quittait Paris.

Un peu de Toussaint, un clin d’œil à Perec, des détails glanés dans un quartier que je connais bien, les livres qui décident d’une vie et l’art qui s’offre quand on a besoin d’une autre nourriture.

2. quelques failles


proposition de départ

Les voisins arrivent discrètement, seuls ou en couple. Ils ont contourné le petit parking. Ils se glissent dans le Cour Saint Ruf. Un espace protégé des regards, jolies façades en pierre de molasse, face au parc qui descend en terrasse jusqu’au Rhône. La longue table se couvre rapidement de plats, de vins, géométries colorées des portions, le frais des fraises, le croustillant des petites bouchées, les verdures, le jaune acidulé et le rouge tranchant des poivrons, le surprenant dessert au matcha. Ils se retrouvent pour la première fois, on devine l’émulation des cuisiniers. Il flotte un parfum de transgression, un climat de complicité. Ils se rencontrent enfin, en pied, les voix prennent corps, on tombe le masque, littéralement. Ça leur donne un petit coup de jeune, pour les plus anciens, une euphorie mêlée d’une vague incertitude. Ils se connaissent si peu. Le soleil glisse lentement derrière les monts d’Ardèche, les ombres mouvantes se reflètent sur le muret du perron, La lumière dorée qui baigne la soirée les avantage, cela forme comme une peinture flamande, une ronde de nuit désarmée et secrète. Loin dans la savane, de tous horizons, arrivent les lions, les girafes, les gnous, les hérons garde-bœufs, et tant d’autres. Ils se rapprochent en baissant la garde, juste un peu, le temps de faire cercle autour du point d’eau, le temps d’une trêve. Est-ce si différent ? Qui l’impala pusillanime, qui la féline qui règne sur sa meute ? Celle qui joue les hôtesses par habitude, celui qui sirote en retrait ? On accueille les nouveaux, on recueille au passage quelques détails, les yeux écarquillés pour marquer l’intérêt, tout fait aventure. Les plus anciens qui jusqu’ici n’ont fait que se croiser sur leur bout de trottoir se reconnaissent de loin, lancent des boutades, se tutoient pour la première fois. Les enfants s’observent blottis derrière leurs parents, sauf la petite danseuse qui a mis son tutu et espère se faire applaudir à nouveau. On mange, on boit, on va de l’un à l’autre. On les retrouve plus tard par petits groupes. Les premiers mots avaient créé de frêles passerelles. On n’en est plus là. Il y a des regards de biais, des mises en garde. On raconte comment la voisine du dessous, la précédente, avait souhaité la mort du pauvre Tarquin, le pékinois. Le quinqua du 13 lance des œillades vers la jeune du 8 dans sa robe légère, celui du troisième, du haut de son mètre 90 déploie l’étendue de sa collection de revues rares. Il prononce des noms de comédiens avec qui il …, de soirées où… dans le 15ème ou aux Buttes, bref à Paris, dont on se défait pour refaire sa vie en province. Puis il fait trois pas en arrière, s’appuie contre le mur et contemple ces drôles de provinciaux grégaires. Un enfant s’est mis à pleurer, la petite du 11 l’a bousculé, il a fait une grimace, elle l’a pincé. Sous les lauriers roses le ton monte. C’est l’ingénieur et le jeune musicien. Qu’est-ce qui leur prend ? Tout s’interrompt. Une fraction de seconde. Alors s’élève une note cuivrée, quelques mesures d’un air connu. On refait cercle pour entonner les chansons rodées aux fenêtres. On oublie les deux adversaires qui ont failli tout gâcher. La nuit est tombée. La trompette luit sous le réverbère. Justine se dresse sur ses pointes, arrondit ses bras, et tournoie.

Codicille : suggérer quelques failles, précurseurs de séismes plus dangereux. Pas satisfaite de mon recours au « on » comme approche distanciée.

1. Un trait d’union...


proposition de départ

Un trait d’union entre les branches de l’acacia. Un petit trait noir, comme file une flèche, noir vite disparu dans le vert, un vert à nouveau compact, fusionné mais tremblant sous le mistral. Un trait noir et blanc, déjà oublié, effacé sous les feuilles qui tremblent sous la vibration de la note cuivrée. Un grand remue-ménage aussi, comme un nuage sans queue ni tête, pris de vertige, qui piaille et criaille et file là-bas au-dessus du Rhône qui s’écoule sous l’œil sans paupière de la muraille de Crussol. Un grand ciel vide, en creux, qui s’est mis à vibrer sous la note cuivrée qui monte de la rue étroite, resserrée, un goulet d’étranglement pour le mistral qui ne parvient pas à emporter la note qui s’élève entre les fenêtres, les fenêtres qui s’ouvrent parce que la note cuivrée vient heurter les vitres, toutes les vitres de la rue étroite, une note qui ne veut pas être étranglée et qui persiste, se répète, insiste. Alors ils apparaissent dans le cadre des fenêtres, de chaque côté de la rue et leurs bustes se penchent vers la trompette qui clame sa note sous le souffle de l’homme debout au milieu de la rue, sous les doigts de l’homme qui appuient sur les pistons, l’homme seul au milieu de la rue qui vient de sortir de chez lui et se tient à trois pas de sa porte, et sa femme apparaît elle aussi dans l’embrasure. Elle lève la tête vers les fenêtres ouvertes d’où dépassent des bustes, comme si elle suivait du regard chaque note répétée qui file dans l’encadrement du ciel balisé par les immeubles qui tracent un couloir où s’engouffre le mistral qui emporte chaque note jusqu’à la petite place bordée de platanes. Et d’autres fenêtres s’ouvrent, de nouvelles personnes tournent le coin de la rue et s’approchent du joueur de trompette qui a entamé un air de jazz. Dans l’intervalle mouvant des feuilles d’acacia le trait noir s’est arrondi et l’on aperçoit la pie posée sur son nid à la cime de l’arbre, la pie qui a replié ses ailes et semble capter le rythme qui s’élève dans le regard de son œil noir, comme subjuguée. Rien, aucun signe, aucun indice n’avait annoncé ce mouvement simultané aux fenêtres et tout ce qui en dériva. Rien d’ailleurs n’avait laissé présager les événements qui contribuèrent à ce frémissement inédit dans la rue étroite, mais aussi à d’autres fissures où disparurent les automatismes qui nous avaient servi d’armature, d’aucuns diraient de cage, même si cette libération en laissa plus d’un démuni et dans le plus grand désarroi. Le bras autour des épaules de sa femme, l’instit lance des bonjours personnalisés, il connait déjà chaque nom, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, loin s’en faut. Tous ne se voient pas ou alors il faudrait se pencher dangereusement ou se tordre le cou. Une touffe de cheveux blancs au-dessus des jardinières. Les mouches blanches ont attaqué les pétunias. Elle est sur le point de se raviser mais elle agite la main de ci de là comme si elle tentait d’attraper des notes invisibles ou des bulles de savon. Elle pourrait inventer là tout de suite un haiku vite fait : Façades en molasse/ Frôlées par les notes perlées/ trop vite disparues. Qui est ce jeune couple qui vient de descendre l’escalier ? la jupe longue qui ondule, lui en retrait. On les connaît à peine, ils viennent d’arriver, d’Amérique ou du Canada. On ne sait pas. D’autres voix derrière le rosier grimpant, et soudain un pigeon qui surgit du jasmin en boutons. Sous la barre d’appui, les joues rondes d’une petite fille qui tente d’observer une enfant de son âge en contrebas. Elle fait des entrechats dans sa robe de princesse, compliments, révérence. Elle la rejoindra un autre soir. La leçon de piano est interrompue. Huit heures : c’est l’heure des applaudissements.

Codicille : comment pourquoi… un texte en coup de vent pour retrouver ce temps étrange de ma rue ces derniers mois.

 



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1ère mise en ligne 30 juillet 2020 et dernière modification le 11 août 2020.
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