le roman de Romain Bert Varlez

Anime des ateliers de yoga, de relaxation et de théâtre dans des centres d’action sociale et autres structures. Quitte bientôt la ville, la capitale pour aller vivre à la campagne.

2. Dentisterie


proposition de départ

Depuis la salle d’attente, pas tout à fait en face de la scène. La porte est laissée ouverte… Par le docteur Sala, Chirurgien dentiste, son nom et son titre sont indiqués sur une petite plaque clouée au mur. Des pieds sont balancés nerveusement par un gars allongé dans le fauteuil, le visage caché par une serviette bleue. Il se raidit. Un instrument métallique tombe dans une cuvette. Il y’a de la musique, une sorte de tango puis du métal qui tombe une seconde fois, plus lourd. La serviette est jetée au sol par le gars. Elle git ensanglantée sur le linoléum avant qu’on ne la ramasse. — Quand je vous dis d’ouvrir la bouche, vous ouvrez la bouche, c’est tout ! Ouvrez la bouche ! Ouvrez la bouche ! Monsieur… Vous comprenez ce que je vous dis ? Les mains du gars se sont affaissées sur les accoudoirs. Le profil du dentiste et son ombre obscurcissent la pauvre figure du gars dont la bouche est maintenant ouverte, passive. Les doigts se plantent dans le fauteuil, les pieds se balancent, la lumière est crue — Gardez la bouche ouverte Monsieur ! Monsieur ? Ne serrez pas ! Voilà ! Quelques soubresauts, le souffle suspendu, le son du bandonéon puis celui d’une dent dans le fond d’une cuvette, des instruments qu’on remballe. Le gars se lève chancelant, une main sur la joue et sort rapidement. Ils ne se disent rien. Les premières notes d’un nouveau tango sont projetés hors de la pièce. La masse du Docteur s’approche et bouche le cadre de la porte. Le tango à la sourdine, il prononce votre nom. Oh ! Quelle sombre histoire !

Codicille : Je ne savais pas trop comment me sortir de cette histoire dans laquelle je ne devais pas entrer. Alors, j’ai utilisé par moment la forme grammaticale passive. ( J’en ai profité pour faire une petite révision ). Enfin, j’ai choisi de passer mon tour dans la salle d’attente. On est jamais trop prudent…

1. omniscience


proposition de départ

Les mots se sont mélangés, tout arrivait en même temps, simultanément et l’espace c’est démultiplié. Prise de hauteur, ça grimpe lentement, plus possible de reculer, de revenir, de redescendre. L’espace se rétrécit tandis que la plaine chaude se déroule jusqu’à et depuis la ligne fixe de l’horizon. Voile de brume matinale, éblouissant. Les yeux écarquillés sur un vertige naissant, une nausée, peut-être, elle est là, à la porte. Descente vers le plexus solaire et plus profond encore, quelque part en-dessous, entre la plaine et l’estomac ça grimpe lentement et ça sert la gorge. Les conversations autour font le bruit d’un moteur, un gros diesel. Les essieux craquent. Tout devient mobile, l’espace, le plancher, la ligne d’horizon. Les couleurs vomissent sous une nappe de tiédeur avant la chaleur. Colonne vertébrale rivière, la chemise se trempe, ça coule vers le sacrum. Sacrale égarée, tombée, accidentée dans le paysage, au milieu de corps broyés, enroulés dans la ferraille. Ce n’est qu’une vision fugitive de son imagination qui descend jusque dans ses jambes. Puis plus rien à retenir. Un plongeon dans l’inconnu. De l’autre côté de la route, une forêt d’acacia, densité de matière pour se raccrocher. Comme des poings serreraient une barre fixe, les pieds battant le vide. Accroché aux acacias, se débattre dans la plaine où siffle l’effrayant infini, une sorte d’acouphène. Un haut le coeur, puis le petit-déjeuner qui redescend, reprend son chemin normal vers les profondeurs, où il y’a forcément un fond, un réceptacle, un lieu ou prendre appui, un sol nécessaire, une terre porteuse, une mère rassurante. Même si, cette dernière présence-image semble encore plus ondulante. Accroché au sein, le nourrisson balaie des yeux pour être sûr qu’on le tient dans l’espace. Vu au cirque : un acrobate qui tourne à l’extrémité d’une barre qu’il serre fort entre ses mâchoires, au sommet du chapiteau, au-dessus d’une foule retenant son souffle, une émotion, une vague sur la piste. La plaine s’étire, se condense, s’allonge. L’autobus sans vitre aux fenêtres, continue son ascension, lentement. Par le déplacement de l’air dans l’habitacle, tous ont l’impression d’aller vite. Ils s‘en moquent, ils ont l’habitude mais pas lui, qui a la nausée parce qu’il est loin de chez lui, et se dit que si le bus tombe dans le ravin qui s’en souciera. Alors, tout à coup, il perd de son importance parce qu’il vient justement d’un pays, un autre monde où chacun a une importance. C’est ce que l’on croit chez lui. Ici, c’est différent, comme cette femme qui tient son bébé et sourit. De la ferraille ou de la chaire : de la matière. Cependant, lui, son passeport dans la poche, n’a pas vu les choses comme ça jusqu’à présent, et il vient de recevoir ça d’un coup net alors qu’il tient la barre pour résister aux coups de freins secs dans les virages. Toujours plus haut sous le ciel jaune. Il ne sait pas encore que cela lui aura fait du bien de n’avoir été personne. Il serre les dents, ne s’en aperçoit pas. La jeune femme à l’enfant, c’est ainsi qu’il la voit lorsqu’il la regarde et il joindrait presque les mains, se retourne et sourit dans sa direction mais pas pour lui. Elle est heureuse d’aller montrer sa fille à sa mère. Elle est attendue. Dans son sac bien fermé, il y’a un peu d’argent pour la famille. Le bébé ne tète plus mais continue à s’assurer qu’il est bien tenu et parfois quand la main qui le soutien lâche un peu, il exprime un début de pleur qui s’arrête aussitôt. Le bras qui le porte c’est raffermi, son visage s’adouci. L’homme à la casquette, fier dans son uniforme, avec agilité se déplace dans le couloir du bus et contrôle les morceaux de papier humides qu’il considère comme tickets. Il les poinçonne dans la montée en ligne droite parce que plus haut les virages reprendront, plus raides, et il devra aider le conducteur en le prévenant à coups de sifflet, depuis la plateforme arrière, si les roues risquent de quitter la route. Il n’a pas eu le temps de dire au revoir à sa femme ce matin. Il ne la reverra que dans quelques jours. Il sait qu’il n’a pas été très aimable avant de partir, il était trop tôt, il n’était pas bien réveillé. Il toise un gars qui n’a pas le morceau de papier de la bonne couleur. Ce n’est pas le moment de retirer sa casquette et de s’éponger le front. Ça ira pour cette fois en échange de quelques billets mous comme du tissu. Désolé, chérie pour ce matin. Le gars les lui donne en se disant que c’était les derniers, qu’il en aurait bien fait l’économie. Il touche la poche de son pantalon de grosse toile qui devait être blanc, il y’a encore un peu de monnaie, il sourit et le contrôleur se demande s’il ne se moque pas de lui. Dans une cage de fer, derrière le chauffeur, une télévision projette des couleurs et des chants d’amour passionnés, un chapiteau en carton où tournent des acrobates. Personne d’autre que le touriste ne regarde. Au dessus du bus le ciel blanchi. Le chauffeur est concentré. Il n’a pas mangé grand chose. Ça ira.

Codicille : Je passais par la proposition 1.

L’omniscience est un chaos. Comment peut-on ordonner la vision omnisciente quand toutes les informations arrivent en même temps ? Elle n’est pas sélective. Et si j’avais pu tout écrire en même temps de manière réellement omnisciente, je l’aurais fait avec grand plaisir. Cela aurait été un gribouillis, une juxtaposition de mots les uns sur les autres comme écrit par plusieurs claviers en même temps sur la même page. La proposition c’est essoufflée lorsque cette omniscience c’est épuisée, lorsque le tout commençait à se morceler ou à entrer en communication d’une manière ou d’une autre.

C’est sportif.

5. il se lève


proposition de départ

Le pied droit au sol

Le parquet sans écharde

Pourquoi pas le pied gauche ?

Ses premiers pas… il y’a longtemps…

Il faudrait dormir de l’autre côté du lit

L’empreinte dans la poussière lunaire

Les veines du pied, cela circule

Y’a t’il de l’eau sur la Lune ? Finalement, ils en sont où ?

Puis le pied gauche

La Terre est plate

Codicille : J’ai fais un détour par la proposition 5 qui m’attirait particulièrement après être passé par les 8 et 9. Et cet itinéraire est à prendre en compte. Même si j’ai pu aller jusqu’à la Lune et retour, quelle ascèse.

9. Cadran solaire


proposition de départ

Les volets de la chambre sont fermés. C’est de la pièce voisine, où ils ne le sont pas, que pénètre une lame acérée de lumière blanche pour se poser sur le mur juste en face du lit. Lentement, elle avance, se plante sur la commode.
Ah ! Ah ! forcément de traviole, un des tiroirs est ouvert. Mais froidement, elle en absorbe l’ombre du contenu, glisse sur le lit et se déchire sur les draps froissés.

Tiens… les volets sont fermés, la porte est ouverte. Des habitudes prises avant de se coucher, encore hier soir. Mais ce matin c’est pour regarder ce merveilleux rayon de soleil s’installer devant le lit et en quelques minutes le voir passer sur la commode un peu floue. Pourtant elle n’est pas loin de mon nez. Il faudrait que je la déplace ou que j’en change, maintenant j’en ai le droit.
Humm, la caresse d’un rayon de soleil matinal. C’est bon pour l’arthrose. Oui les draps sont froissés, et alors ! Hi hi hi…

Les volets étaient fermés. La porte était ouverte et ce matin dans l’obscurité de sa chambre un tir de lumière a percé le mur. La commode était encore là, exactement comme avant. Elle s’est éclairée. Puis la lumière s’est allongée dans son lit. Peut-être que cela froissera un peu les draps.

Codicille : J’ai choisi ce décor ( voir la proposition 8 ) car il me paraissait le plus accueillant pour cette proposition. J’ai cru que le choix allait être plus compliqué et prendre des jours mais non c’est venu naturellement. En même temps j’aurais pu être coincé par le peu d’élément qui s’y trouvait : des volets fermés, depuis une pièce voisine, donc une porte ouverte, un mur, une commode, des draps froissés… finalement il y avait de quoi faire dans ce décor. Et le cadran solaire ? Il est dans le titre.

Ça vient, ça vient.

8. jeux de construction


proposition de départ
extérieurs

Les bandes blanches se succèdent depuis des heures. Le paysage défile : des verts, des bleus, des gris, des rectangles jaunes, pailles en rouleau, du bois, du métal, des fils électriques, des éoliennes… Un train qui passe plus vite que nous. L’asphalte lisse puis crisse depuis les pneus jusque dans le métal du véhicule, dans le siège, le volant, mes mains, mes pieds, ma colonne vertébrale.

De la terre humide sous la joue. Vision inversée des ruines du clocher d’une église pulvérisé par un obus. Immenses, elles dominent ce paysage miniature où coule ma rivière rouge. Où les insectes affairés, gravissant des monts à leur taille sont les habitants aux langues inaudibles. Le silence sous un ciel d’herbes fraiches.

La Montagne, sur laquelle glissent avec contraste les ombres de quelques nuages, grimpe jusqu’au ciel. Ici, un champs remplis de fleurs. Multicolore. Des myosotis sous les silènes, les reines des prés, les grandes astrances, des orchidées et géraniums sauvages, le chardon bardane caressant l’érable sous le frêne noir. Une multitude de parfums… puis le fracas d’un torrent, plus bas, déjà dans la vallée au-delà des épilobes en épi. La frontière.

Quelle chaleur… La table, planche sur tréteaux, se dresse pour ce soir dans la cour d’un immeuble parisien aux dizaines de fenêtres alignées toutes pareilles si ce ne sont les couleurs et les motifs des rideaux derrière lesquels chacun, chacune attend de pouvoir sortir le nez dehors pour se retrouver autour de la grande nappe blanche et fraîche.

intérieurs

Les volets sont encore clos. Il fait juste un peu plus jour que pendant la nuit. Le matin, depuis la fenêtre de la pièce voisine s’immisce une ligne jaune d’or qui s’élargissant passe sur la commode ronde, glisse sur le mur blanc jusqu’au milieu des draps froissés où elle se réfracte. Au centre de ce lit-cadran solaire commence la journée.

Les ombres attendent sur les lignes jaunes montrant le chemin à suivre entre les rayonnages remplis de toutes sortes de produits ménagers. Sur les étiquettes des ciels bleus, des forêts, des cascades claires et fraiches, deux mains qui rejettent en arrière des cheveux lisses dans un mouvement si spontanée qu’elles feraient presque basculer le produit dans le vide, prêt à se donner à n’importe quel chariot dans la longue file d’attente jusqu’aux caisses.

En haut de l’escalier un visage ni doux ni dur, neutre, sculpté dans le marbre accueille les visiteurs. Le grand escalier monumental, après une longue ascension de marches recouvertes d’un tapis pompeux rouge et vert, se sépare en deux sur le premier palier. C’est précisément à cette intersection que la figure de marbre semble se retenir de donner une quelconque direction à celui ou celle qui est monté jusqu’à elle.

Un petit couteau à coté de quelques abricots bien en chair. L’image est facile. À droite un faisan pendu par les pattes, le bec pointant sur l’ombre circulaire d’un bol de cuivre sans reflet. Au fond une rangée de casseroles et au premier plan un téléphone portable sur une planche à découper.

Codicille : Des points de vue qui en appellent d’autres. Des petits jeux de constructions où je me suis laissé surprendre et où finalement ce sont confondus l’intérieur et l’extérieur.


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1ère mise en ligne 31 juillet 2020 et dernière modification le 6 août 2020.
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