Matthieu Mével | J’étais un roi mage (nébuleux)

« Je regardais le monde des illusions (j’étais heureux). Je buvais les idées bizarres de la maladie. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Jérôme Bourdon | Elle n’est pas allée à Jérusalem
l’auteur

Matthieu Mével est écrivain (théâtre, poésie) et metteur en scène. Il a travaillé depuis 1998 dans des théâtres (théâtre de La Main d’or, Paris, théâtre des Amandiers, Nanterre, théâtre Kleist Forum, Frankfort/Oder, Allemagne, théâtre Juan Ruiz, Mexico, Auditorium du Centre Culturel Français, Rome), des galeries (Galerie Mercer Union, Toronto, Galerie Italienne, Paris, Casa Vecina, Mexico) et réalisé des performances dans les villes de Copenhague, Bruxelles, Rome, Toronto, Dieppe, Mexico et Paris. Il a publié un texte théâtral, Echantillons de l’homme de moins (Publie.net, L’Entretemps éditions) et des articles pour des revues (Théâtre/Public, Action Poétique, Registres). Son premier texte poétique a été publié aux éditions Argol en 2010. Il dirige la collection « Matériau » dédiée aux textes théâtraux contemporains pour Les éditions l’Entretemps. En 2013, il a dirigé un ouvrage collectif, La littérature théâtrale, entre le livre et la scène. Enfin, il a collaboré, en les traduisant, avec Romeo Castellucci en 2008, (Purgatorio, librement inspiré de La Divine Comédie de Dante), et Patrice Chéreau en 2010 (La Douleur d’après Duras). Il vit à Rome depuis 2006.

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le texte

« ... une sorte d’autobiographie, sans rien de personnel, sans souvenirs, sans intentions, sans moi... »

Dans ce texte avec les ombres de Lautréamont ou de Walser, l’originalité de Mathieu Mével c’est aussi comment il importe dans la narration la dramaturgie de la performance et du théâtre, hissant et littéralement nettoyant le récit, lui donnant sa marche et son relief, produisant la mise en avant des voix... Le lyrisme, en permanent subverti par les images concrètes de l’écrit, n’en apparaît que mieux.

 

1


J’étais un roi mage (nébuleux), elle était une vague qui s’éclaire dans le peu. On s’ouvrait toujours pour nous. Avec elle, je faisais des rêves d’argent et de vin. Je buvais pour oublier toutes les âneries qu’elle pouvait avoir dans la bouche. Ivre souvent, j’affectais l’insouciance : « j’ai aimé trois femmes, mon malheur fut de les avoir aimées en même temps. » Elle est arrivée dans ma vie comme une habituée (une femme de mes lectures). Je me suis épris d’elle au point de lui écrire. J’empruntais des formules au vent, mes paroles s’envolaient. Voir une femme si belle m’étonnait et me rendait chat. Je ne voulais pas tant être aimé que caressé. Renaître sans m’exiler de son cœur. Elle avait ce petit air triste et absent de la jeune fille à qui il manque une main. Un jour, elle me tendit son regard : je vis passer l’éternité. Autour de nous, on continuait à parler avec ce fredonnement qui ressemblait à mes prières d’enfant. Voyageur, je me perdis sur son corps d’une grandeur démesurée. Je voltigeai au-dessus des nuages. Au milieu des ailes et des toits, je pouvais enfin la contempler. Elle ressemblait à l’ange de mes cris. Mes yeux prenaient les traits d’un lieu.

 

2


La mariée était si belle, j’eus l’idée de la faire couper. Je compris ma faute en entendant le bruit de la scie. C’était l’été, il faisait bon. Dans un jardin suspendu, une robe riait à gorge déployée. Le verger prit soudain les manières de la dame. Je l’embrassai dans les bosquets. Elle se coucha dans les orties. Sa main me fit signe de pénétrer dans le mystère. Je descendis sans guide dans le joyeux trou. Le peuple de la montagne vivait là : fidèle, stable, loyal. Pacifiquement, des aveugles avaient envahi l’ignorance. Dans le noir, ils ne parlaient que de désir. Je fus projeté sur une terre de jeunes filles. Elles étaient belles, gracieuses, roses. Je voulais rendre mes sentiments (au milieu de ces cons). Je me mis au travail comme un athlète. Les aveugles me saluaient en gémissant. L’un d’eux me prit par la taille : « est-ce vrai qu’il y a un dieu de la vue ? » Peinte sous les traits d’un cortège de fleurs, combien de fois ai-je rêvé de celle que j’aimais ? Mais les fous se plaisaient à en déchirer la photographie.

 

3


J’ai perdu (brutalement) la faculté de penser de façon cohérente. J’étais électrique, quelque chose de comique (la vie des soldats) m’avait cueilli. Je murmurais dans une sorte d’extase : « je veille sur vous. » J’avais perdu le goût des liaisons. Plus rien ne se laissait fixer. Tout était liquide. Aucune pensée ne pouvait me calmer. On m’étendit sur de grandes fleurs rouges. Mon âme était molle. Mon corps souffrait de convulsions qui me trouaient les côtes. Le langage s’offrait à vif. Les phrases ne me voulaient pas de mal, mais elles avaient pris toute la place dans mon cerveau. Elles me conduisaient au cœur de la paix. Je m’écoulais dans une eau plus ingénue que la langue commune. Je ne parlais plus pour nommer les choses, je parlais pour les éloigner de la tristesse de leur nom. La terre est un paysage de trous où des noms chantent pour nous : « bosquet, lecourbe, lavoir, bleu, jeu de paume. » Les noms sont des images de lieux que nous avons aimés jadis.

 

4


Dans la ville éternelle, on rêve de chaussures. La rue affiche ses articles et ses guirlandes. Devant les vitrines, les corps sans vie semblent en construction. Deux inconnues, colorées comme des plantes chimiques, se tordaient les veines pour être à la hauteur de leur désir d’achat. « Peut-on créer des corps amoureux ? » dis-je. Elles me répondirent par des gloussements. « Vous effarez le monde avec votre vulgarité. » J’avais honte d’être un homme. « Tout est lié à mon trouble - pensai-je - elles n’existent pas. » Des syllabes inconnues sur mes lèvres se précipitèrent. « C’est sur un A en forme de trône inversé que s’assoient les époux pour annoncer la fête. » Mon âme cuisait, j’étais maudit. Les accusations pleuvaient : « où est ton pays ? Quel est ton emploi ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? » Le néant créait des trous dans mon esprit : je tombais dans l’immensité. Ma mère criait sans que je pusse comprendre si elle s’effrayait de ma chute, ou si elle me reprochait ma faute. Je m’accrochais à mes mots les plus chers. Je surpris le nom de « joie » sur mes lèvres. Il coulait en pleurs. Je tremblais comme un enfant. Mon esprit (plein de sarcasmes) avait des égoïsmes pareils à ceux de la chirurgie. Je dois trancher l’organe qui me fait du mal. J’avais ce petit air triste et absent du jeune homme à qui il manque une main. Je cherchais en vain quelqu’un que je connus. Où sont mes filles ? Les nuages me regardaient en souriant. Comment reconstruire un édifice innocent dans les cœurs de science ?

 

5


Entourés de filles nues, les ministres s’étaient assurés de vivre à la manière des enfants rois. La vie les avait enfermés dans des joies conservatrices. Ils épuisaient leurs forces à se nourrir de sang. Leurs gros culs les protégeaient contre les dieux de la justice. Au centre de l’arène politique, déguisés en fleurs, ils dévoraient les enfants. Aucune famille n’osait se soustraire à ce rite cruel. La vie languissait sous le poids de leurs cous puissants. Les prêtres garantissaient le savoir. Quant au peuple, il n’espérait plus rien de la liberté. Il regardait sur un écran géant le visage brûlé d’un enfant de couleur. Les jeunes filles sacrifiées et les parures offertes n’étaient qu’un piètre dédommagement pour les dieux qui se délectaient de cet hideux spectacle. L’argent blanchi de la corruption portait l’espoir du nouveau. « Vulgarité » et « ignorance » étaient les mots d’ordre. Ils effrayaient la vie par leur chant immonde. Le « sacré » s’écroulait sous le poids des corps bronzés. Les esprits flottaient comme des corps de noyés. Une nuit claire et tendre, le peuple fut dévoré par les plantes. Sur la mer bleue, les cheveux luttaient contre la mort. Les dieux de l’espoir brillaient sur leurs fronts mouillés. Une couleur blanchâtre régnait sur l’Italie. « Je veux quitter cet hôpital psychiatrique en flammes », pensais-je. Dans son corps d’enfant sauvage, le soleil se complaisait dans son silence.

 

6


« Français » comment pouvait-on prendre ce mot au sérieux ? Soudain, on me parla dans ma langue natale. Les mots jaillissaient au milieu des fleurs. La langue donnait sur des idées. Qui couraient dans tous les sens : indiennes, sales, colorées. Les idées me réduisaient en morceaux. Et c’est dans la dispersion que je rassemblais mes forces. La vie que j’avais eue jusqu’ici faisait outrage à ma mémoire. « Ma langue est une arme de joie dont je ne connais pas encore l’ensemble des possibilités. Je veux renaître en secret. Armé de mes seules sensations. » Voilà ce à quoi j’étais (délicieusement) réduit. L’imagination invente du vrai. Les phrases nous rendent à la vie. Leurs forces sont multiples et dangereuses. Leurs corps sont si transparents qu’on peut voir à travers la peau les pensées qui coulent en elles. François Hollande avait entendu parler d’une phrase qui brillait en dehors de son royaume (c’était la mienne). « Que le langage produise du libre ou qu’il crève. » Comment traduire la joie où ces phrases me réduisaient ? Qui vit affaibli et méconnu se voit réduit à néant. J’étais disponible pour les phrases qui pénétraient mon corps. Les phrases ne voient pas les peaux, elles se jouent des identités et des frontières.

 

7


Dans le brouillard des matins terribles, je m’éveillai dans cette pensée. Si on retire le R de figure, on obtient le mot « figue ». Je compris que nous étions dans mon pays. Un ciel gris brillait comme une fête qui touche à sa fin. Elle avait parlé toute la nuit. Je résolus de détruire les lettres noires que je porte sur mon cœur. Je lui parlai de ma fatigue, j’avoue toujours. Qui se noue à mon cœur promène aussi mes peines. La nuit fut une idée à elle seule, je dis :

« Les rapports entre les corps sont plus importants que les corps eux-mêmes. Parler, ce n’est jamais bien parler, c’est se relier aux autres, vivre, c’est inventer des rapports qui font jouir de la vie. Et ça vaut pour la cuisine et le cul. » Elle m’embrassa ou plutôt : elle me mangea la bouche.

« Pourvu qu’il y ait des éclairs dans vos phrases à genoux ! » Le mal triomphait dans les nuages. J’avais découvert le mal au milieu de ma vie. On avait essayé de me détruire, le souvenir s’entêtait. Des filles (belles et blêmes) défilaient dans un cirque. L’une portait une robe de fleurs qu’elle perdait en marchant. Elle précédait les fleurs qui la suivaient comme un cortège de poudre.

« Les phrases lancent des pensées. Des pensées qui libèrent le monde de sa laideur. Et l’ouvrent (parfois) à sa beauté. Aucune phrase n’est vaine si elle ouvre la joie d’être au monde. » Ces phrases traînaient dans mon cœur. Les discours, les lois et les amis, tout revenait avec un air menaçant. Je ne croyais plus qu’à la singularité. De chaque être, de chaque instant. Après la visite de ses fesses, le sentiment de la vie s’était perdu dans les plis. Toute action m’apparaissait dorénavant sans espèce. Une gêne m’empêchait, je craignais de m’engager dans les idées de la « révolution. » Je fouillai dans le goût des siècles. Je voulais mourir de fatigue (dans la neige). En Allemagne : pays des lettres et des sentiments. De Kleist et de Nietzsche. De Hölderlin et de Büchner. De Robert Walser. De la musique. « Que Père Dante me pardonne, mais je suis parti de sa technique de déformation pour rejoindre une harmonie qui vainc notre intelligence, comme la musique. Vous êtes-vous jamais arrêté auprès d’un fleuve qui coule ? Seriez-vous capable de donner des valeurs musicales et des notes exactes à ce flux qui vous remplit les oreilles et vous endort de bonheur ? » La poésie est une parole ailée, l’expérience la plus noble et la plus tranchante de la langue. Je quittai le roman (vieux feuilleton récupéré par l’argent). Je fus élevé près de la Seine, dans l’air vif des familles de soldats. Je n’aimais que la langue et les livres d’histoire. Par timidité, je ne disais pas un mot. Dorée, armée, sculptée, la fontaine de mots jaillit après l’adolescence, la bonne grosse figure d’un dieu souriait parmi les fesses des domestiques.

 

8


« Dis mon cochon ! »

C’était mon père déguisé en colonel. Il était pâle (poudré précisément) : « où est mon costume de peuple ? » Ma réponse resta obscure : « autant demander à une fleur son nom. » Père était un homme bon.

« Quel bonheur d’aimer autour de nous ! Je veux changer la vie. » Il jouait à être une jeune fille. Il avait changé de coiffure.

« Je prie pour les hommes et les femmes qui sont en toi. Père, j’aime l’histoire et les phrases. Je veux écrire des livres d’un style nouveau. »

« Le nouveau ne cite les détails (qu’il a empruntés) que pour jouer avec les choses mortes. Comment croire les mots d’aujourd’hui ? Ils fêtent le sacré en se suicidant. »

« Il est vrai que les mots fêtent le sacré en se suicidant, nous parlons dans la langue morte des médias, mais une vie nouvelle succédera à ce désespoir. » Mon idée l’emmena dans les lointains.

« On ne parle pas pour échanger des informations, l’opacité fait voir davantage. Tu en as parlé à ta mère ? Elle n’entend plus rien, elle aura certainement une idée. »

« Père, un mouvement s’est fait en moi : l’homme d’aujourd’hui parle sans douter. Il ne se fie qu’à un et un font deux. Il a toute ignorance du « multiple. » Il ne cesse d’enfermer la vie. Je veux essayer de ne plus savoir pour retrouver les moments d’ouverture de la langue. J’ai le sang vert de la négligence. Je me sens capable. La joie de parler en dessous des « événements » est la plus belle. » Il m’interrompit :

« la bonté a disparu du monde, voilà ce que tu dois dire. »

« Père, mon choix est fait. Les mots « ordre » et « affaire » sont des mots de découragement, des mots cloués comme un âge. Je veux inventer des phrases éloquentes contre ces années de désenchantement. »

« Révolution a été jeune. » Père avait ses humeurs. Il délirait sur la fin du monde. Ses mots de grande taille portaient un enfant de couleur vive :

« Elle est bel et bien morte la croyante. Jamais nuit ne fut plus noire pour l’intelligence. Les hommes ont abandonné la vie plutôt que de résister au démantèlement des formes de vie. Le monde advient sa propre destruction. Tu dois écrire contre la langue morte qui nous entoure. Tu diras un mot du soleil ? On est les premiers à savoir que ça va finir. »

Nous marchions près du Louvre. Un spectacle inouï nous attendait à travers les nuages. La lune jaillissait dans les étoiles. La lumière chantait sa propre fin. Je contemplai la beauté de l’agencement : lune-louvre-étoile. Malgré la fatigue du soir, nous allions légers et joyeux.

« La fin du monde : ce sera chaud, sale, plein, pollué. » Père était en forme. Je pensai à Lautréamont et Napoléon.

« Je hais les musées et les zoos. Au Louvre, je préfère regarder le ciel par les fenêtres. » De vagues espoirs de paix séparaient encore le vrai du faux.

 

9


Une lumière douce éclairait la voix de… (je ne me souviens plus de son nom), je m’éveillai. Son âme me soufflait des phrases de pendus. Une idée vint se loger dans mon esprit, je courus en mémoire de Gérard de Nerval. Je traversai à toute vitesse les… (mon écriture est illisible). À l’hospice, même le délire s’aperçut que j’étais délié (délivré de toute contrainte). L’idée que j’étais un dieu et que j’avais le pouvoir des malades (et des fleurs artificielles) effrayait les hommes blancs. Je marchai dans l’ignorance des hommes qui croient encore à quelque chose. À force de tout donner au savoir, on a oublié de croire. Le médecin avait un avis tranché sur mon cas. Ma force nerveuse m’empêchait de me consacrer sérieusement à toute forme d’action. J’ai découvert les joies de la fessée avec une infirmière. Le bruit de ma main claquait sur sa fesse. J’allais au plus pur de ce bruit. Elle attendait sa fessée comme une princesse. Son cul doré par le soleil triomphait dans la nuit. La fessée est une attention supérieure. Un sacre de la fesse.

1, Des fleurs étaient venues me chercher à la sortie de l’hôpital.

2, Leurs couleurs me semblaient une preuve de vie.

3, Je compris que tout était promesse.

4, On me jeta (de force) hors de France.

5, Sans pays, sans emploi, sans femme, je ne pouvais compter que sur les poils de mon cul.

6, Je riais en disant : « suis-je dans le trou en forme de lune où les prisonniers se promènent ? »

7, …

Pour me donner du courage, les copains de l’hôpital avait peint sur moi un masque d’hiver. J’étais une sorte de saint, une divinité japonaise : j’avais une tête d’O en plâtre blanc. Je ressemblais (en haut) à une sculpture. Des nœuds firent leur apparition dans mon cœur fou. Le masque fixait mon système de « pensées libres. » On avait voulu m’empêcher. Je glissais au milieu des rires malfaisants et hypocrites. Je croyais autrefois en la forme humaine. (Je dansais, j’avais des amis). Le vulgaire semble désormais l’harmonie universelle. Les forces aux culs, nous avons devant nous un sale horizon de verdure. Voilà ce que je voulais dire à mon docteur. On me mit dans un bain cru pour me dépouiller. Je promenai enfin ma sérénité de « lune. » Les feuilles formaient dans mon bain des images de cavaliers. Le monde dans son harmonie avait lieu. Tout traduisait la même lune. Fixé par ma maison « masque », je me promenais parmi les ombres. Je saluai les phrases comme un chef ses armées. Assuré que j’étais soumis au sacré : les forces entraient en moi comme des héros dans une ville. Du nouveau jaillissait des arbres et des animaux. Du langage, tout parlait. Et le langage créait des formes, des fentes, des plis. Je devinais des harmonies inconnues. Tout vivait : « la beauté, c’est ce qui ouvre et délie. Une phrase qui n’ouvre pas un cœur ne peut pas être vraiment belle. » Je plongeai ma tête dans l’eau froide pour renaître en (toute) liberté. Le mot « souvenir » établissait une série d’où l’avenir pendait comme une fatigue. Je voulais m’éloigner du souvenir qui me rappelait les boutiques à touristes. « Penser m’ôte la crainte d’être plongé dans l’eau froide. Penser est sacré. » Ma prière s’étonnait dans ce mot. Je me sentais vivre sous sa protection. Dire cette apparition vaincue, pâle, déchirée : une pensée peut libérer le monde de sa laideur. Vaguement peint en rouge, l’horizon s’élargissait comme une langue morte, la tête sanguinolente d’un nouveau-né.

 

10


L’innocence et la simplicité ne s’apprennent pas. J’ai depuis toujours la bonté des aristocrates ruinés. J’épluchai les peaux de la négation (dans laquelle a grandi ma génération) en regardant la télé. Jaillissait des ruines du monde moderne la merveille de l’avenir « bon marché. » La raison humaine gagnait et riait (stupide). Quel père voit son fils fier ? Par chance, j’avais mes livres : tout ce qu’avait accumulé l’esprit des siècles. Mes lectures constituaient un moyen d’expansion, l’idée était de s’affaiblir jusqu’à disparaître. Devenir une pensée qui file, un corps de joie. La science enfantine des alphabets et les livres vert-aventure composaient la gamme de mon esprit. Les mots ont cessé (comme par impossible) de témoigner pour la vie. Les discours ont envahi l’existence. Comment croire les mots ? Ils fêtent le sacré en se suicidant. Mes traits fatigués me reprochaient mes excès. Mon corps avait gardé le souvenir de tout. Un fantôme marchait dans mes pas. On m’avait envoyé chez un prêtre, chez un psychiatre, chez un expert, on avait essayé de m’empêcher. C’est à une religieuse que je parlai le mieux de ma maladie : « est-ce qu’on songe à la négligence des malades ? Je suis un être de joie. C’est pour cette raison que je chie sur l’ordre du monde. » De cette conversation, l’impression fut très vive : les sentiments ne cessent de crier. Et les cris disent vrai. Je vis le cimetière où était ensevelie l’idée de joie. Voir un lieu si triste fit venir ses larmes. Ma pensée pendait comme un acte sans mots, je triai les débris de mes phrases dispersées (ou vendues). J’avais l’âge du jeune arbre qui cherchait à me consoler. « Comment dire mieux que la nature se meurt. » Du sol mou s’élevait le mot hideux de « végétation. » Je déteste la mousse, le touffu de la nature. Je mis le feu à l’arbre. Je criai à l’ombre du feu de joie : « les dieux sont avec moi ! » Assis sur le tronc noir, il me semblait entendre, sous les airs divins des arbres, le cri confus des livres. La bibliothèque est une variation infinie, chacun de nous ne fait que modifier la position spatiale des mots qu’il emploie. Il s’agit juste de trouver de nouvelles combinaisons (pour réveiller la vie). Les monstres que nous lisons sont des oiseaux rares. Des lettres guident l’histoire des humains. Les paroles (qui ont des ailes) chantent au nom de la pensée. « Je ne suis pas digne des phrases » pensais-je. Je voulais changer de nom.

 

11


On s’esclaffe, on glousse, on se tord de rire. Mon existence (suspendue) chassait l’idée même de « plan. » De moi s’éloignaient par méfiance les cartes, les programmes, les horaires. Je disais la vérité à ma lampe de chevet (car je suis sincère) : je déteste les objets et, de façon générale, tout ce qui est fixe. Les souvenirs sont des films de cul. Aux objets et aux souvenirs, je préfère le nuage et l’oubli. Je jetai tous mes objets personnels, ou plutôt, je les laissais à ma femme. Je ne conservais rien en mémoire de mon enfance. Je jetais tout, j’oubliais tout, j’allais léger. Je retrouvais ce que je « possédais » : mes livres qui font rire les nombres et rendent fous les sages. La nuit, je parlais de plus en plus souvent dans une sorte d’ivresse ravie et de sarcasme froid. Au matin, je continuais mes rêves dans un kiosque. Je lisais les journaux et vomissais (de bon cœur). Le destin s’éloignait dans l’eau froide. La beauté perdait en « perfection. » Elle était bizarre et bleue, elle tombait dans l’eau glacée. Sur le trône (chinois), la génération de l’avenir pendait comme un acte sans mots …(j’ai oublié son nom), celle qui avait ce petit air triste et absent de la jeune fille à qui il manque une main, était venue me saluer. La figure appétissante de ses seins ronds et pleins me fit assister à un spectacle « inouï. » Elle refusait la nourriture. Au mot « amour », elle avala les liquides.

« J’aime l’abandon comme un interprète. »

« Tu n’es qu’un pauvre con ! » La tête penchée, je réunissais mes esprits ravis. Les paroles sortaient de ma bouche. J’étais du côté du ciel, mes forces ne manquaient pas de courage :

« Où sont mes frères ? »

« Tu n’as ni frères ni sœurs ! »

« Ma patrie ? » J’éclatais de rire, il y avait une patrouille de police.

« Que ta vie soit enchantée ! »

« Tu n’es qu’un pauvre con ! Je vais te massacrer. » L’idée appela les traits du pauvre. Je contemplai l’esprit qui brillait sur son front. Il demandait de l’argent avec un défaut dans son expression. Comme une honte de la voix. Sur les traces de sa vie s’inscrivait un immense :

« NON ! »

« Tu es un fleuve de poison. Tu fatigues les liens ! »

« Oui, je les tords. Il faut bien veiller à relier les choses. » La joie répandit ses signes : c’était une apparition qui consolait.

« Je veux flotter sur les forces qui empêchent. Le secret qui lie le monde prend sa force dans les astres. Une étoile m’a révélé les secrets du monde. » J’écrivis sur le dos de sa main :

« J’inscris mes impressions sur un élan. Sur le nombre des victoires vit un sauvage brûlé. »

 

12


Ses seins résonnaient dans l’eau magique. Les noms chantaient autour de nous : son corps s’ouvrait dans le mot « sang. » La lumière baisait les fleurs de la chambre. Un son sortit de ses seins gonflés et l’astre roula dans l’infini. Sur une montagne bleue, une fleur est née. Je l’embrassai sur le front qu’elle avait orange (couleur pêche). Mon regard se posait sur les cris de l’étrangère. « Ô pleine de vie, ta mère est douce, ton père aspire les fleurs. Qu’ils te préservent dans le divin. » Je me trouais dans la neige, je me couvrais de terre. J’éclatais d’un rire idiot, c’était bon. Une petite fille glissait sur le dur et répétait en dansant : « majestueux. » Quelque chose de blanc nous préservait du vent. Une chatte maigre s’embarrassa dans mes jambes, j’étais bien. « C’est lui le fils de la fée » dit la petite fille. Mon rêve se transportait sur une île de nuages. S’accumulaient des Ô, des i, des voyelles. Je songeais aux heures de mélancolie, aux paysages colorés des jours gris et doux. L’âge devenait transparent. Les eaux s’agitaient dans la lumière. Dans la brume, je vis apparaître une statue chargée de figues chaudes et épaisses. L’heure douce s’approchait de l’espace du cri. Arbitre de mon rêve, je résolus de renaître en secret. Armé de mes seules sensations. Un mauvais esprit se joue de nous. Il n’est pas bon pour moi. « Je veux renaître en plaisir. » Une vie nouvelle commençait, pareille à un lien entre deux possibles. Je me nouais au présent, pour toujours. Dès les mots : « nouais au présent », je quittai mes inquiétudes. Mon attention jouissait : tout est beau et bizarre quand on regarde de près. Je voyais à travers les peaux les pensées qui coulent dans le sang. Je jouissais du temps. Les objets pendaient (vaincus) sur la vie qui coule quand elle ouvre le temps. Et les jours passaient pleins de « joie » dans ma conscience purifiée. Ma vie de jouissances infinies (tous les sons que j’aime étaient là)… Des seins me faisaient triompher de la campagne. Les nuages nous regardent en riant nous débattre dans nos idées fixes. Je chantais le bonheur de voir. Qui entendait ? On répétait mes chants. Ils étaient bleus et froids comme l’ironie. Des yeux ouverts parlaient : « j’ai soif de lèvres. J’aime les caresses et la grâce. » Je regardais le monde des illusions (j’étais heureux). Je buvais les idées bizarres de la maladie.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 septembre 2013.
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