Joachim Séné | Arthur Maçon

ou comment le premier homme s’en vint jusqu’à l’âge du web

un autre texte de la revue, au hasard :
Julien Boutonnier | Scum n° 1
l’auteur

Individu numérisé plusieurs fois sans réussite, Joachim Séné implémenta de brillantes études et des échecs professionnels. Il vit et écrit en région Parisienne. Son site : http://joachimsene.fr/txt/. Twitter : @joachimsene

le pitch

Joachim Séné a défini un territoire bien à lui de la forme littéraire. Une forme qui questionne le présent dans la plaie, par la crise, le travail, l’argent. Et qui l’interroge avec la littérature comme forme vive, presque une arme, via une poétique de la récurrence et de la série, mais toujours sculptée à même l’espace de la relation sociale, des lieux où on vit et on travaille.
Et Arthur Maçon risque bien d’être de ces personnages capables d’échapper à leur auteur pour s’en vivre leur propre vie, à moins qu’ils ne l’aient commencé bien avant lui. Bien sûr le prénom, de celui qui symbolise à jamais pour nous tous le "en avant" du moderne, des semelles de vent.
Mais cet Arthur Maçon là vient de plus loin. Il fut le premier homme, dans une zone confuse et pré-biblique, qui se mêle aux fantômes ou fantasmes de tyrannosaures et de grottes peintes.
Mais on ne s’appelle pas maçon pour rien : éblouissement de factures, devis, prestations numérotées par quoi on réparerait tous les désordres du monde. C’est qu’il n’est pas bien beau, usé et rafistolé, le monde qui a l’âge d’Arthur Maçon. C’est incisif, c’est dur. Cela englobe le chômage.
Et quelle curiosité quand l’informaticien qu’est à l’origine Joachim Séné reprend les manettes de sa propre histoire, et que l’interrogation sur l’âge et le destin du monde vient rejoindre le web, les bases de données et l’Internet.
En donnant vie à Arthur Maçon, l’impression de libérer dans l’espace virtuel un personnage capable de l’arpenter bien au-delà de ce texte caustique et fou, coup de poing et tendresse.

le texte

 

 

1

Arthur Maçon est le nom du premier homme. C’est ce que révèle le très sérieux magazine Bio Life, d’après une étude de l’Inapt (Institut National d’Archéologie et de Préhistoire de Toulouse).

On ne sait pas à quand remonte le début, le vrai début de l’homme, dont Arthur Maçon est le nom du premier. Il faudrait pour cela remonter au commencement d’Arthur Maçon sur Terre, lors de ces jours d’orages électriques sous les milliers de volcans baignant dans leur propre lave. Ces images d’Épinal que nous avons en tête : cieux ultramarins crépitant d’éclairs, cumulus de lave rougeoyants, fumées et météores propulsés hors de volcans nés à l’instant même d’un choc sismique que Richter n’aurait su échelonner. Sur un continent à la dérive, en équilibre sur une arête géante, falaise de plusieurs kilomètres, Arthur Maçon essaie de rester debout. Il essaie, il tombe, il a encore longtemps à attendre, seul plongé dans les éléments tels que nous ne pouvons plus nous les représenter aujourd’hui autrement que par ces clichés sans force ni vibration ; longtemps encore avant même de comprendre, Arthur Maçon tremble de peur, assis au bord du vide, les pieds s’agitant au-dessus de l’ombre profonde.

Sur la carte du rayonnement fossile de l’Univers, qui peut ne pas voir le visage déformé et souffrant d’Arthur Maçon ? (Il nous regardera à jamais, de plus en plus grand à chaque millénaire.)

Arthur Maçon retenait son souffle depuis très longtemps et put enfin soupirer un bon coup quand les procaryotes eurent terminé leur boulot. Arthur Maçon y repense aujourd’hui avec nostalgie, et une pointe d’énervement en se disant qu’elles auraient tout de même pu fabriquer un poil plus vite tout cet oxygène. « Atmosphère ? Atmosphère ! » auraient-elles crié en micro-chœur. Menacé à l’instant par une crise d’asthme, Arthur Maçon étouffe un rire maladroit ou une toux faible, et change de sujet.

Arthur Maçon avait pour habitude de se protéger du soleil sous la mauvaise ombre d’un arbre à la futaie trop haute, tellement haute que seuls les lampadaires d’aujourd’hui rappellent à Arthur Maçon ces premiers arbres longilignes à tête de chou, avant leurs millions de mutations qui aboutirent à nos forêts denses et basses, desquelles Arthur Maçon s’éloigne le plus possible — douloureux souvenirs plus récents (si l’on peut dire) d’ours, de loups, de tyrannosaures.

Arthur Maçon, quand on l’interroge, prétend n’avoir rien vu de tel qu’un astéroïde s’écraser sur Terre et faire la nuit pendant des années. À d’autres anciens souvenirs évoqués, il nous demande de but en blanc si nous n’avons pas un vieux reste de filet de diplodocus au frigo, il dit en avoir une faim inextinguible (c’est son mot).

Arthur Maçon sortit un jour de la grotte les mains pleines de terre. (Il se serait alors écrié : « enfin la sortie ! ») C’est alors qu’il croisa une horde de ses congénères poilus et odorants qui venaient de découvrir le feu et le mettaient à l’abri du vent et de la pluie. Ils ressortirent aussitôt en poussant des cris mécontents : Arthur Maçon avait sali leur grotte en mettant des traces de mains partout sur les parois. On sait que la génération suivante fut plus accommodante, vouant un culte et reproduisant ces traces, mais sans avoir idée qu’Arthur Maçon en était l’origine. Et puis d’ailleurs Arthur Maçon n’était déjà plus là : il s’était fait chasser des campements depuis bien longtemps par des dizaines de mères, mécontentes de ses enfants intenables ; elles se seraient écriées : « Quelle lignée ! »

Arthur Maçon les regarda allumer des feux, cela le surprenait, que l’on pût allumer un feu avec de la fumée, et que le feu fît ensuite de la fumée. Ce spectacle le passionna jusqu’à ce la pluie tombât et que ses rustres et dévoûtés semblables se dispersassent. Arthur Maçon resta seul un instant près des cendres humides, puis s’éloigna avec, au bout des lèvres, l’idée de cigarette.

Dans la grotte ou hors de la grotte, il fait froid partout (ou inversement chaud), ces édifices en creux manquent, Arthur Maçon le devine, d’isolation, de confort, d’humanité finalement. Les courants d’air sont plus forts que le feu, plus forts que la pierre, et après avoir pris en charge la décoration, après s’être acclimaté à ce qu’il considère plus comme de l’éclairage tremblant que du chauffage, après avoir dormi à la belle étoile pour se débarrasser d’une claustrophobie naissante, Arthur Maçon resserre sa peau de bouc autour de sa taille, gratte sa barbe infestée de puces et rêve de portes, de fenêtres à double-vitrage, de thermostats ronds.

Au cours de son exil, Arthur Maçon vit le dernier mammouth. Celui-ci se déplaçait à lents cahots de droite et de gauche, encombré par son pelage long, épais, croûté et graisseux, laissant dans la neige de profondes traînées maladroites. Arthur Maçon le vit de suffisamment loin pour ne pas pouvoir attester sous serment qu’il vit bel et bien le dernier mammouth. C’était même de très loin, il y avait du blizzard, Arthur Maçon était emmitouflé de peaux et de lainages, c’était peut-être aussi bien un ours, ou le yéti, ou une grosse pierre, ou une punaise ou un point. Et puis tout ce froid avait obligé Arthur Maçon à vite quitter les lieux pour descendre vers la méditerranée, et même plus bas, car le froid était partout et il dut allumer nombre de feux pour faire fondre tout ce blanc.

Arthur Maçon a parlé toutes les langues sur son long chemin, les oubliant une à une. Aujourd’hui, seul un cri animal rauque et pierreux lui reste les jours de bronchite, au sujet duquel il nous laisse entendre bien des choses, mais sans s’éterniser. 

Arthur Maçon a passé du temps, et il en a beaucoup souffert, à découvrir les baies et les racines comestibles, les animaux que l’on peut apprivoiser et ceux qui grifferont toujours, ceux qu’il faut cuire et comment les vider, les champignons vénéneux, ce qui pique, ce qui gratte, ce qui brûle, ce qui guérit, ce qui tue, ce qui fait mal au ventre, ce qui soigne ce qui est incurable, ce qui ne sert à rien, et tout ce qui donne mal à la tête et tout ce qui pas, ce qui a un sens et ce qui n’en a pas, ce qui s’écoute et ce qui s’entend, ce qui est mémorable et le reste.

C’est ainsi qu’Arthur Maçon revendique à mots couverts le fait que la bière s’émousse.

 

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2

Les travaux d’Arthur Maçon ne sont pas douze, plus nombreux, plus variés, par haine de son nom et de ses échecs répétés à être ce nom.

Arthur Maçon arrête la pluie sur demande (prestation n° 17) exclusivement la nuit et sur présentation du ticket d’entrée.

Arthur Maçon élimine les tangentes (prestation n° 19) sur présentation des cordes d’origine.

Arthur Maçon augmente vos stigmates (prestation n° 54) remboursement après la sixième désillusion.

Arthur Maçon décalque vos manies (prestation n° 71) merci de fournir creusement d’origine, extrait d’acte de silence et trois copies de votre détermination.

Arthur Maçon déroule les cascades (prestation n° 74) sauf en période de rut.

 

3

Arthur Maçon dénombra les rivières et les sommets montagneux, classifia les plaines et les plateaux, arpenta les mers et les lacs, mesura la profondeur des océans et le poids des nuages, étiqueta les vents et empaqueta les tornades, pesa les séismes et mesura les déserts ; et puis quand il eut terminé son inventaire, tout avait changé. Des chaînes montagneuses s’étaient dressées créant de nouvelles rivières à la place d’anciennes plaines, tel plateau devint une mer, telle mer un océan, tel océan un continent avec son lot de rivières, de montagnes, de lacs, de nuages, de vents associés et de microclimats locaux : c’est ainsi qu’Arthur Maçon entama son deuxième grand inventaire, avant de s’apercevoir qu’il fallait en commencer un troisième, puis un quatrième et ainsi de suite… Arthur Maçon prétend aujourd’hui en avoir terminé avec ces catalogages et puis, avant de passer à un nouveau sujet, nous le surprenons à compter à mi-voix, yeux dans le vague, des nombres à six, huit ou douze chiffres. 

Avant l’heure, Arthur Maçon aurait voulu inventer la pendule, l’horloge, la montre, le calendrier, enfin quelque chose qui lui indique le passage du temps et qui incite à penser qu’il allait se passer quelque chose, inévitablement, ou alors que quelque chose, ou tout, allait prendre fin à un instant possible à déterminer à l’avance. Alors que l’époque se prêtait particulièrement à l’invention de calendriers grâce à ce ciel pur aux constellations claires, aux lunes régulières, grâce à ces saisons de saison et à ces nuits sans jour, toutes choses que nous ne connaissons plus très bien aujourd’hui, ou alors pas partout, et alors qu’Arthur Maçon passait le plus clair de son temps allongé dans l’herbe ou sur un rocher, les yeux dirigés vers le ciel, à contempler, il ne fit rien pour tirer profit des étoiles, des planètes, des éléments en rotation régulière autour de lui. En particulier le soleil, qui aurait dû d’abord alerter Arthur Maçon, des ombres qui sans fin s’allongeaient avant de rétrécir, de disparaître au soir avant de réapparaître le lendemain et ne signalaient, pour lui, alors, rien qu’un vague changement entre un moment, assez long, et le suivant, qu’il aurait pu, avant tout le monde, baptiser « jour », ou un changement entre un moment plus long, beaucoup plus long, et le suivant, qu’il aurait pu baptiser « année » ; bref, et ainsi de suite, un siècle et le millénaire à venir, etc. Or, Arthur Maçon découvrit un jour le cadran solaire (mais pas son inventeur, c’était déjà longtemps après, où avait-il la tête pour avoir raté ça pendant si longtemps ?) et se gratta le poignet en éprouvant une extrême lassitude ; l’attente serait encore longue.

Très vite, il manqua à Arthur Maçon la rumeur sans fin, le joyeux bourdon mécanique et humain, la fumée indéterminée, l’anonymat de la foule et le nombre des rencontres, le commerce de proximité et les urgences hospitalières à côté, le prix du café et celui de l’immobilier, les rocades et les échangeurs, les navettes pour l’aéroport et les avions bas dans le ciel, les braquages et les impasses, les mendiants et les cartons, les prostituées et les travestis, les bus de nuit et l’éclairage public, les tracts et les frites, les pigeons et les pigeons, bref tout ce qu’il entreprit de fuir (sans succès) dès qu’il connut enfin la tant attendue Ville.

Arthur Maçon serait présent dans plusieurs passages de la Bible, sous des noms d’emprunt, des masques d’animaux, des lieux communs et, s’il n’était pas charpentier, ni bélier, ni buisson, il nous signale, avant de partir dans le sous-entendu d’un silence, que nous ne savons rien de son père qui, Arthur Maçon étant par définition « le premier homme », ne peut pas être un homme.

Il est plausible qu’Arthur Maçon ait rencontré les chiffres très tôt dans leur développement. Seulement voilà, Arthur Maçon n’a pas la mémoire des chiffres et quand on lui demande son âge, par exemple, personne ne comprend la réponse. Pour les lettres, même chose, où sont-elles nées, comment ont-elles évolué ? Arthur Maçon reste muet et se contente de dessiner dans la poussière d’incompréhensibles lignes entremêlées, zébrures, ratures… Arthur Maçon aurait-il découvert le dessin de téléphone ? Mais Arthur Maçon n’a pas le téléphone. Et le vent se lève, faisant du sol un nuage. 

Arthur Maçon aurait assez vite regretté son nom, ayant vu le jour à l’aube des temps où il ne voyait pour seul matériau de construction que la pierre nue, les brindilles, ne voulant pas comprendre pourquoi ses congénères manipulaient la terre. Il fut longtemps, en retour, incompris, dans la même mesure que celle de son incompréhension des autres, et cela pendant plusieurs centaines de siècles et même plus pour tout dire, avant d’être débordé de demandes en tout genre : gros œuvres et réparations, revêtements, salles d’eau, cuisines séparées, etc. Arthur Maçon prétend toutefois avoir inventé la terre cuite, ou en tout les cas la terre sèche, enfin disons surtout oubliée le temps qu’elle sèche, prélude aux briques que bien d’autres découvrirent avant lui, les liant avec une chimie de chaux ou d’argile, ou des deux, astuces, traits de génie, associations qu’il fut incapable de découvrir lui-même. Son nom tomba longtemps dans l’oubli, et ne refit surface qu’en vertu de hasards étymologiques qu’Arthur Maçon ne prend pas la peine de revendiquer. Il est toutefois plus probable qu’Arthur Maçon ait inventé le sable et les châteaux éphémères du bord de mer.

Quant à cette cédille… Cet appendice nous intrigue, plus que ça même, il nous choque un peu. Arthur Masson n’aurait-il pas été plus simple ? N’aurait-il pas été plus civil de trouver ainsi un moyen de cacher cet attribut ? Ou par un autre moyen, Arthur Macon aurait-il eu peur d’être pris pour ce qu’il croyait ne pas être ? Se faire passer pour un autre, l’Arthur Masson qu’il aurait pu être se le refuse car il préfère laisser à Arthur Masson – 1896-1970, écrivain belge prolifique et déjà largement oublié hors de la région Chimay d’où l’on suppose qu’il (lui aux deux esses) était originaire – le privilège d’être Arthur Masson, ce qui permet à Arthur Maçon de n’être qu’Arthur Maçon et personne d’autre, ce qui est déjà, considérant son parcours (et si l’on accepte d’appeler parcours ce qu’Arthur Maçon nous cache et nous confie, mal, à demi-mot, ou moins encore, et que nous vulgarisons et coupons ici d’après l’étude sérieuse et complète de l’Inapt), beaucoup.Les travaux d’Arthur Maçon sont réalisés sans devis, les bases de données des outils de gestion ne sont pas conçues pour en recevoir autant, et les mises à jour échouent en message d’erreur rouge ou bleu.

Arthur Maçon tétanise vos réticences (prestation n° 108) gros œuvre à prévoir.

Arthur Maçon hallucine vos intrications (prestation n° 242) projection cinq minutes avant le début de la sentence.

Arthur Maçon frictionne les vagues (prestation n° 360) selon vos écumes et algues, dans la limite des risques disponibles.

Arthur Maçon coulisse le jour (prestation n° 443) avec encryption du désir, sous réserve de cocher la case prévue à cet effet.

Arthur Maçon examine vos écarts (prestation n° 827) le lundi uniquement, de Javel à Picadilly, veuillez présenter vos titres d’uniformité.

 

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4

Un jour de printemps – ce qui était le printemps alors – allongé sur le sable tiède d’une plage qui se transformait en port de commerce, Arthur Maçon déchiffrait une tablette d’argile tout en écoutant la mer dans l’entortillement d’une coquille pourpre qui lui piquait le cou. Plus tard, au large, des voiles s’affalèrent, des rames ramèrent, des tambours furent brisés. Arthur Maçon se replongea dans sa lecture. Au-dessus de sa tête des flèches volèrent, des épées claquèrent, pour Arthur Maçon il était l’heure d’aller dormir – et pour cela il dut traverser la plage, ralentissant un défilé d’éléphants armés jusqu’aux défenses.

Chaud ici, trop chaud là, encore pire chaleur ailleurs, Arthur Maçon se réfugia sous un tas de pierres tout de même excessivement bien rangé, en pointe, façon tas d’oranges au marché. Couloirs frais, de plus en plus frais, qu’Arthur se sentait bien ici ! Tout au bout de ce dédale, il devina à l’écho de ses pas qu’il était arrivé dans une vaste salle. Il trébucha sur un peu trop d’objets métalliques et à tâtons trouva finalement une espèce de lit en bois, un peu dur mais il fit l’affaire. Arthur Maçon ne compte plus les années qu’il lui fallut pour, à son réveil, sortir de ce labyrinthe dans lequel ses souvenirs se mélangent aux rêves qu’il fit.

Ah… sous-bois ! Ah… fossés ! Ah… murs ! Ah… soupentes ! Ah… recoins d’ombre ! Ah… niches ! Ah… caves ! Ah… nuits sans Lune ni Voie lactée ! Arthur Maçon ne compte plus les éléments du décor auquel il aurait voulu que son nom soit associé, créateur des protections, des toits, des apaisements, des ombres, il se contente depuis de profiter du génie des autres pour empêcher le sien d’éclore et de leur faire de l’ombre, par politesse dit-il, mais nous ne sommes pas dupes de son incapacité à faire autre chose que de suivre les pas des autres et les faisant passer pour siens.

Arthur Maçon aurait été bien inspiré de découvrir la voûte, par exemple, ne fût-ce, pour commencer, que celle en encorbellement, toute simple encore que belle car considérée sous un certain angle c’est presque un triangle, rien d’extraordinaire mais juste ce qu’il faut pour faire un plan capable de soutenir, de donner de la hauteur. Au lieu de cela, une fois de plus Arthur Maçon faillit à son nom et se contenta de se réfugier sous terre (à vrai dire il s’allongea sur la terre, à plat ventre, visage enfoui, quelques poignées de poussière vite jetées sur sa nuque) sans même prendre la peine ni de dresser lui-même son dolmen, ni d’entasser son propre tumulus, incapable de creuser sa propre tombe, ce qui fait que l’on peut, aujourd’hui encore, croiser Arthur Maçon pile sur la trajectoire qui nous aurait évité de courir pour attraper le bus.

L’Histoire aurait pu retenir qu’Arthur Maçon fut le premier homme à mettre les doigts dans la prise, ou le premier homme à marcher sur les mains, ou le premier homme à manger des clous, ou le premier homme à sauter à pieds joints, ou le premier homme à compter jusqu’à dix, ou le premier homme à cracher un noyau de prune à plus de deux mètres, ou le premier homme à effacer ses traces en passant dans une rivière, ou le premier homme à rouler sur un hérisson, ou le premier homme à descendre de l’arbre, ou le premier homme à glisser dans la neige, ou le premier homme à voir la première femme (sur ce point et ses développements, un autre volume serait nécessaire), ou le premier homme à rouler des mécaniques, ou le premier homme à voir son reflet, ou le premier homme à dire non, ou le premier homme à mourir à la guerre, ou le premier homme à ressusciter, ou le premier homme à traverser sans regarder, mais l’Histoire ne retint que le fait qu’Arthur Maçon est le nom du premier homme ; ce qui n’est déjà pas si mal.

Quand Arthur Maçon chaussa pour la première fois des lunettes (jeune invention), il s’aperçut qu’il ne s’était, jusqu’à présent, aperçu que des apparences, contours flous d’un monde désormais pour lui à redécouvrir. Arthur Maçon se sentit un homme nouveau, dans un monde nouveau, il comprit rétrospectivement l’épisode du dernier mammouth tout en s’asseyant, distrait et pesant, sur ses lunettes.

Les yeux fermés, Arthur Maçon revint à l’épisode du dernier mammouth. Or, si ce n’était peut-être pas un mammouth, est-il juste de dire : « l’épisode du non-dernier mammouth » ? Ou est-il plus juste de dire : « l’épisode du dernier non-mammouth » ? Si nous parlons de « non-dernier mammouth » il est trop facile de comprendre qu’il peut s’agir de l’avant-dernier mammouth, ou de tout autre représentant loin d’être le dernier de l’espèce, il n’y a donc pas d’épisode, et il y a toujours des mammouths. Si nous parlons de « dernier non-mammouth », il peut s’agir de n’importe quel animal qui ne soit pas mammouth, mais qui soit le dernier représentant de son espèce, voire même, en étant strict, le dernier représentant de toutes les autres espèces à la fois, à l’exclusion du mammouth : ce qui signifierait qu’Arthur Maçon fut en réalité témoin de l’extinction du dernier représentant de toutes les espèces, et qu’il existe encore un (au moins un) mammouth, quelque part (peut-être le dernier), et qu’il ne peut être, vu l’extinction de tout le reste et vu que nous sommes là dans l’esprit d’Arthur Maçon, nul autre qu’Arthur Maçon lui-même. « Eurêka », bâilla Arthur Maçon en secouant ses draps d’oreilles et en ouvrant exactement deux yeux tristes et noirs au-dessus d’une trompe esseulée.

Arthur Maçon s’amusa longtemps des constructions en bois, poutres et solives, chevilles et papier, ces châteaux de cartes sans plus de postérité que la vieille chemise de lin qu’il porta si longtemps qu’elle finit par être si galeuse que les vagabonds malades rejetés par les lépreux et les pestiférés lui lancèrent des pierres pendant des siècles. Voilà qui aurait conduit n’importe qui à détester la pierre : c’est pourtant cela qui porta Arthur Maçon à la favoriser, en elle-même, à toutes les gloses qu’elle engendre : routes, ponts, fortifications. Dans chaque rempart dressé d’après Vauban, dans chaque cathédrale hissée par les arts roman puis gothique, dans chaque caserne de chaque glacis, dans chaque musée sur chaque place pavée, dans chaque hôtel de ville, dans chaque château fort, bref dans chaque massif urbain, péri urbain et au-delà, fait de pierre de taille, se dissimule une pierre qu’Arthur Maçon usa de son front en la recevant de face, égratigna en tombant dessus achevé ou, longtemps après que son corps laissé pour mort tremble à nouveau, gratta en essayant de la soustraire au nouvel usage rentable qui lui avait été affecté, cimentée là, à jamais ; et pour certaines il y parvint. Il manque aujourd’hui, dans chacun de ces bâtiments, une pierre, une seule, une pierre qu’Arthur Maçon, après que celle-ci l’a assommé d’une manière ou d’une autre, vola au chantier, affolé, drogué, les yeux fous, les jambes en coton de fuir avec cet ancien projectile sous le manteau. Ces pierres volées, bien inutiles sur les édifices desquelles elles furent ôtées puisque ceux-ci tiennent encore debout et ont rempli leur office de fortification du temps de la guerre qui les a fait construire, sont autant de biens mal acquis et sans valeur, aujourd’hui perdus ; que sont devenues ces pierres, qu’en a fait Arthur Maçon ? Réduites par l’érosion : cailloux, grains de sable, poussières, molécules, qui sait ? Précisons qu’il peut très bien s’agir de toutes : toutes les pierres d’origine ont pu être dérobées avant d’être remplacées, et les monuments que nous voyons sont des modèles de remplacement, des maquettes à l’échelle 1, des contrefaçons, des farces. Pendant ce temps Arthur Maçon reconstruit de mémoire, sans rien nous dire, ou alors très mal, les édifices invisibles de son esprit déformé, écrasé, ces plans flottants qui redessinent le monde à sa façon, il nous inclut dedans, nous êtres égrotants de son esprit anémié.

Arthur Maçon nia toujours son appartenance aux Loges maçonniques. Mais comment croire qu’il n’a pas fondé le mouvement, que son nom n’a pas servi à… Arthur Maçon secoue lentement la tête, soulevant au passage un nuage de ciment venant de ses cheveux, alors que la pluie se met à tomber et qu’un camion renverse une bonne partie de son chargement de sable, juste à ses pieds – si Arthur Maçon ne nous quitte pas sur-le-champ, ça risque de se mélanger et de prendre, et il va rester coincé là des jours. Ah… Non : il part déjà, descendant quatre à quatre les marches glissantes.

Arthur Maçon travailla dans les champs, moissons le torse au soleil, semis les pieds dans la boue, tout ce sarclage, dans tous ces hectares, Arthur Maçon planté seul au milieu des horizons désherbés, cultivés, récoltés, remués, pendant des saisons et des saisons, des pluies et des pluies, des sécheresses et des temps tout à fait tempérés, Arthur Maçon tel qu’en lui-même alors que le maïs et le blé sont sélectionnés pendant ces siècles jusqu’à cette rentabilité extrême qui les transforme en épis parfaits et calibrés, à côté d’un Arthur Maçon inchangé et informe, presque infirme, toujours à la limite de l’infâme, comme au commencement, brut et déformé, à regarder stupidement ces alignements parfaits de plantes toutes de la même hauteur exactement, ramassées par de géantes moissonneuses qui le poussent hors du champ aussi bien que les bœufs le firent avant elles, et les hommes avant eux, car Arthur Maçon au milieu des champs n’était au fond pas beaucoup plus actif qu’un de ces plants de maïs (mais pas moins) ; bref, on ne le voit déjà plus.

 

5

Travaux non remboursés, autrement qu’en un léger tremblement de la ligne temporelle au-dedans de votre cœur.

Arthur Maçon améliore vos relations contractuelles (prestation n° 920) sur dérogation de l’amertume. 

Arthur Maçon confectionne le désespoir (prestation n° 1140) en respectant la directive 2002/95/CE.

Arthur Maçon s’engage (prestation n° 1212) à vous faire entrer dans le champ contractuel sans obligation de tournure. 

Arthur Maçon dégage (prestation n° 1742) sans réserve les racines boueuses aux clauses révisées.

Arthur Maçon s’applique aux luminaires de l’âme (prestation n° 2485) si vous déclarez être âgé d’au moins dix-sept ans à la livraison ; réemballage non facturé.

 

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6

Qu’importe ce qui pouvait se passer autour de lui, Arthur Maçon marchait toujours les mains dans le dos, ruminant son heure tandis que les navires découvraient, loin, au-delà d’océans derrière lesquels chacun pensait découvrir le bout oriental du monde déjà connu par les chemins de terre, rien que des peuples de tentes et de troupeaux, de plumes et d’os ; rien à faire là-bas pour Arthur Maçon, rien à proposer, aucun mur, aucune tour, aucune fondation, aucune connaissance cimentée, quoique, si, justement, mais trop tard : ils avaient été décimés et les tours jumelles de leurs assassins s’effondraient déjà dans un avenir encore non tracé ; mais qu’est-ce qu’Arthur Maçon aurait pu y faire, lui qui ne fit jamais rien de ses dix doigts qu’effondrements, éboulements, chutes, perditions et autres vents si faibles que l’oreille ne les perçoit pas ? Arthur Maçon marche sans regrets, mais très discrètement.

Guerre au Nord, guerre au Sud, de l’eau à perte de vue à l’Est et à l’Ouest ; Arthur Maçon a bien été obligé de prendre part. Mais pour quel drapeau ? Pour quelle cause ? Au nom de quoi, de qui ? Arthur Maçon, comme la graine de forget-me-not est disséminé au-dessus des champs de bataille, porté par les plumes invisibles de tous les camps, de tous les traîtres, de toutes les alliances, la question qu’il faudrait se poser serait plutôt : qui a suivi Arthur Maçon ?

Depuis leur invention, Arthur Maçon passe son temps sous les bombes ; il pense avec nostalgie aux flèches, en se grattant nerveusement d’invisibles plaies, à la manière de celui qui, manchot, gratte de l’autre main l’espace vide où devrait être son bras arraché par l’obus.

Arthur Maçon essaye de soulever la bande de bitume de route qu’on a déroulé ici (qui ?) pour y retrouver la faible trace de ses pas d’antan.

Arthur Maçon se promène, insouciant, dans les rue de Paris, et de nulle autre ville, à n’en pas douter c’est bien ici Paris : ses inimitables trottoirs, ses non moins inimitables lampadaires, ses immeubles typiques à cinq ou six étages, ses toits zingués, ses murs toujours à ravaler, ses formules entrée-plat ou plat-dessert, ses pharmacies à enseignes clignotantes, ses sens interdits et ses feux tricolores, ses transports en commun et ses titres à valider, ses flics à chaque coin de rue, ses platanes roucoulant d’invisibles pigeons (souvenirs de plats fameux), ses voitures couvrant le bruit des roucoulements imaginés par Arthur Maçon, et ne restent alors que des branches de platanes en réalité vides de tout pigeon et c’est, à n’en pas douter, une ville qui ressemble fort à Paris qu’Arthur Maçon s’empresse de quitter pour Paris ou une ville qui lui ressemble un peu mieux.

Arthur Maçon marche dans une flaque noire. Près de lui et jusqu’à l’horizon des têtes métalliques oblongues, tirées par câbles se baissent vers le sol et remontent, inlassables. Arthur Maçon lâche sa cigarette et c’est tout le champ de puits de pétrole qui flambe. Les flammes forment une voûte sous laquelle Arthur Maçon s’engouffre, les flammes sont le pont-levis qui mène au château de flammes chahuté par les flammes elles-mêmes, Arthur Maçon ouvre les vannes du ciel pour éteindre et faire du monde une cendre gigantesque où pousseront les cités. Arthur Maçon toussote et prend le premier train, non il se ravise et se perd dans le désert aride et sans ressources, que quelques cactus comestibles, peut-être, qui seront bientôt recouverts de cendre, de poussière, qui ne seront bientôt plus.

De quel côté de la guillotine Arthur Maçon se tenait-il pour arriver jusqu’à nous ? Gêné, il se frotte le cou, élude une fois de plus et part en regardant derrière lui.

Chaque matin, au lever, Arthur Maçon ramasse des éclats d’obus encore chauds.
Arthur Maçon lâche quelques mots de russe, ou de chinois, d’arabe, de sanskrit, d’un dialecte perdu ou d’un autre, d’un patois oublié qu’il a peut-être inventé ou réinventé à partir de souvenirs frauduleux. Ainsi il aurait bel et bien voyagé, échangé avec d’autres cultures au cours de son périple sans fin ni début mais à rebondissements nombreux qui nous échappent tous malheureusement ? Mais quelles autres cultures ? Autres que quoi ? Car nous ne connaissons aucune « culture » propre à Arthur Maçon, par conséquent, contre quoi aurait-il « échangé » ? Les bribes finales sortant de ses lèvres gercées ne forment rien de mieux qu’un éclat poussiéreux de mémoire qui ne sucrerait même pas une infusion.

Arthur Maçon est une morne plaine, un bataillon à lui seul, une légende sans siècle.
Il est arrivé à Arthur Maçon de passer des années, de longues et nombreuses années, seul dans un grenier sous des toits tantôt brûlants, tantôt gelés, tantôt ni l’un ni l’autre, à manger des pigeons (et alors, toutes ces plumes dans ce grenier, si douces dans lesquelles dormir), loin de tout ce qui pouvait se passer au bout de sa rue. L’Histoire en marche, les Événements, toutes sortes de Choses sur lesquelles Arthur Maçon serait bien en peine de témoigner, alors que c’était juste sous son matelas de plumes, à l’étage d’en dessous : la peste, les chasses aux sorcières, les barricades, la collaboration, la Résistance, la Chasse aux sorcières, les pavés, les barricades encore, la mobilisation, les grèves, l’endettement, ceci, cela. Arthur Maçon se dit apolitique et désintéressé. Il bâillait quand on arrêtait des juifs sur son balcon, il piquait du nez quand on imprimait des tracts communistes dans son salon. On peut dire qu’à force de plumer les pigeons, Arthur Maçon est passé entre les gouttes. Amusé, ou suspicieux, il regarde devant lui la boîte aux lettres qui porte son nom : Arthur Maçon.

Arthur Maçon ne compte plus le nombre ni de ses femmes, ni de ses enfants, et il nous regarde avec un attendrissement vite gênant.

L’éclair blanc, par deux fois, à quelques jours d’intervalle : que faisait Arthur Maçon à Nagasaki après s’être réfugié d’Hiroshima ?

Arthur Maçon se trouvait en fait sous la plage des pavés. Il se lève, s’ébroue, n’a pas le temps de choisir un camp que tout est déjà terminé, ficelé, à vendre au plus offrant (il y a toujours un plus offrant).

Arthur Maçon a joué du violon. Dix minutes. Il a reposé l’instrument avant de disparaître. On ne trouve plus rien des cordes que, sur le bois, la trace de leur présence. L’archet est éméché. Les clés brisées. Personne alentour… Par quelles oreilles, quelles têtes est passée la musique qu’Arthur Maçon a joué ? En règle générale, nous savons où part la lumière quand il n’y a pas de nuages : dans l’espace infini dans lequel nous voyons nous-mêmes les planètes extra-solaires briller, nous envoyant le film de leur histoire à leur insu, comme un satellite espion espionne, et c’est ce même mécanisme qui signale notre présence sur Terre à qui se trouve peut-être tout au fond de l’Univers, muni d’une ou deux rétines, ou plus, mais où partent les sons ? L’histoire de l’humanité est-elle à jamais vouée au silence ? C’est peut-être cette angoisse qui fit arrêter la musique à Arthur Maçon. C’est peut-être cette angoisse qui est à l’origine de l’invention du phonographe, de la radio, de la télévision, d’Internet et des cordes vocales, de toutes ces choses enregistrées et bruyantes qui envahissent les espaces publics et privés, du café du coin au salon télé, en passant par le radio-réveil et la salle de cinéma avant le film. C’est peut-être cette angoisse qui fit inventer le violon sur lequel joua (prétend-il) Arthur Maçon. C’est peut-être cette angoisse, le nom de cette angoisse : Arthur-Maçon.

Arthur Maçon aurait été impliqué dans. Arthur Maçon aurait été vu par. Arthur Maçon serait condamné pour. Arthur Maçon serait entendu dans. Arthur Maçon aurait répondu des. Arthur Maçon aurait démenti les. Arthur Maçon serait concerné par. Arthur Maçon serait intéressé par. Arthur Maçon toucherait des. Arthur Maçon serait du ressort de. Arthur Maçon tomberait sous le coup de. Arthur Maçon appartiendrait à. Arthur Maçon posséderait le. Arthur Maçon serait au centre de. Arthur Maçon.

Arthur Maçon répète son nom : Arthur Maçon. Sait-il qu’il est le nom du premier homme ? Mais qui, il ? Arthur Maçon le nom, ou Arthur Maçon l’homme qui porte le nom ? Un homme peut-il être un nom au même titre que bien souvent un nom est un homme ?

Arthur Maçon est-il une femme ? Ou alors, est-ce elle qui est un homme ? Peut-on prouver l’humanité d’Arthur Maçon et si oui grâce à quels outils, en fer, électrifiés ou non ?

Arthur Maçon relève la tête, puis la replonge aussitôt dans une lecture à laquelle lui seul a accès : celle de souvenirs millénaires qu’on lui suppose, en tant que lecteur, à suivre la description fragile de ce personnage qui, pour le moment, n’a d’autre existence à nos yeux que son nom : Arthur Maçon. Et encore un nom est-il une bien faible preuve. Pensons aux hétéronymes, pseudonymes, noms d’emprunt, faux noms, coquilles et autres inconnus à cette adresse.

 

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Travaux livrés en retard, Arthur Maçon respecte ce cliché, ainsi que celui de la vente forcée ; non-paiement après livraison non sollicitée.

Arthur Maçon situe vos effondrements (prestation n° 4398) sur l’envie creuse d’une carte mentale.

Arthur Maçon enregistre vos reflets (prestation n° 7117) sur l’écho d’un rêve oublié.

Arthur Maçon vous coupe les bras (prestation n° 9010) avec la corde de votre linge de pensée.

Arthur Maçon décentralise les nuits (prestation n° 14743) dans la flamme des bougies.

Arthur Maçon emboîte le saut (prestation n° 18331) dans les limites de l’espoir, rétractation possible sous sept nuits.

Arthur Maçon cimente (prestation n° 20002) à l’envers.

Arthur Maçon déplie les trajectoires (prestation n° 20902) sous réserve d’aller simple.

Arthur Maçon supplie les neutrinos (prestation n° 25992) pour vous, le matin entre 9 h et 12 h, prix d’un appel local.

Arthur Maçon divise les nombres premiers (prestation n° 31337) par résonance des métaphores.

Arthur Maçon saupoudre vos élans (prestation n° 32156) en trois langues et une nuit.

Arthur Maçon tire sur l’onde (prestation n° 39120) sous vos pieds sans renverser le petit-déjeuner sur l’herbe.

Arthur Maçon atteint vos sommets (prestation n° 40101) gravement en les décapitant lentement ; reste le ciel rouge, du soir, après l’effort.

 

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Arthur Maçon regarde le câble Ethernet qui relie son ordinateur au modem et se dit que le coup des doigts dans la prise, « de nos jours », ça ne marche plus. Alors Arthur Maçon essaye de mettre la tête dans la prise, et ça marche : il parvient à s’RJ45iser dans le câble pseudo vide, il rejoint, par l’intérieur, Internet.

Arthur Maçon prend conscience de l’absurdité du terme « dématérialisation » car il se sent pleinement en corps dans ces fibres optiques, câbles sous-marins et autres installations urbaines faites de serveurs de routage, de multiplexeurs, d’équipements réseaux tous plus transparents les uns que les autres pour Arthur Maçon qui est peut-être, à l’heure qu’il est, sans que vous le sachiez ni ne le voyiez, sur votre disque dur, sur votre écran, au fond de vos yeux et sur la peau de vos doigts.

Arthur Maçon, qui nous a déjà fait rater le bus plus d’une fois, bloque maintenant très régulièrement le bus de données de notre ordinateur – ce circuit à plusieurs bras qui s’accroche à la carte mère pour transporter les octets d’un endroit à l’autre de l’ordinateur : clavier, souris, disque dur, mémoire vive, carte vidéo, écran, carte son, un autre écran, haut-parleurs… Roues ou circuit, Arthur Maçon s’attache à nous ralentir à chaque pas, chaque pensée que nous projetons.

Aujourd’hui, Arthur Maçon se dit qu’il aurait pu, fermant les yeux, se retrouver dans la wifi ou les rouvrant, devant l’écran (ou derrière ?), invisible comme ces ondes, rapide, en contact avec le monde (nouveau ?) à ouvrir (déjà ouvert ?).

Arthur Maçon subit à chaque seconde la frappe de millions de touches de millions de claviers ; et les boutons de souris, toutes ces pointes de clics le percent.

Arthur Maçon aime le contact métallique de l’encre numérique, son parfum séditieux de pixel – corps digital où les doigts glissent sur les mots ; votre chaleur transmise à Arthur Maçon.

Arthur Maçon circule sous forme d’octets, partout à tout instant, il voyage à la vitesse de la lumière entre les claviers et les écouteurs, entre les écrans et les disques durs, les bus de données, les processeurs, les pattes des minuscules transistors et les condensateurs microscopiques des barrettes de mémoire, Arthur Maçon s’écrit sous forme binaire mais Arthur Maçon, avec son indécision légendaire, ne peut en fait qu’être, partout où il passe, la première manifestation spontanée de l’informatique quantique, dans laquelle les états 0 et 1 ne sont plus seuls pour représenter les données, à cette base 2 bien connue s’ajoute désormais l’indécidable, le 0 ou le 1, l’ordinateur ne sait qu’une probabilité, ou alors le 0 et le 1 simultanés, l’un sur l’autre, débrouillez-vous avec ça, Arthur Maçon n’a plus de bits mais des qubits, le pixel à l’écran sera dans la probabilité d’un état, puis ce sera tout l’écran, tout le texte que vous lisez, tout le film que vous regardez ; enfin internet pour ne pas dire le monde et donc vous, tout est désormais, dans ses intrications et superpositions : indécidable.

Que fait Arthur Maçon dans ce flux de particules ? Il nous répond d’abord qu’il ne coule jamais dans le même flux, ne sait pas d’où viennent tous ces éléments (et comment peut-il y en avoir autant et à cette vitesse ?), qu’il ne sait pas où ils le conduisent et qu’il s’en moque tout comme eux-mêmes semblent s’en moquer… Il nous répond ensuite qu’il écrit, comme il l’a toujours fait… Toujours ? Mais où sont donc, avant que leur auteur ne s’enwebise, ses tablettes, ses rouleaux, ses codex, ses manuscrits, ses tapuscrits, ses livres, ses feuilles, ses mots, ses lettres, ses traces ? Ce qu’il numécrit aujourd’hui, où le lire ? Arthur Maçon ne répond pas, il est déjà parti, à plusieurs loin à la fois – quoi faire ? Écrire pardi !, faut-il supposer. Mais écrire sur quoi, sur quel matériau ?

Électricité, neutron, quark, corde ? Quel disque dur, marbre diodé et crépitant, gravera de son propre ciseau les mots d’Arthur Maçon, quelle mémoire folle et vive recevra les mots d’Arthur Maçon, les mots quantiques d’Arthur Maçon, les mots qui ne nous parviendront jamais, à moins que nous-mêmes, réduisant notre existence physique à la masse d’une particule élémentaire, venions écrire tout ce que nous savons écrire, à savoir Arthur Maçon, le mot Arthur et le mot Maçon, ce nom qui l’identifie si bien, le définit si bien : les mots de son nom.

Qui est Noçam Ruhtra ? Artur Machon ? Mou Rancarth ? Ham Actruron ? Roch Rumanta ? Ama Trhucron ? Maur Troncha ? Thor Ranamuc ? Mort Narchau ? Arch Antomur ? Mano Arcthur ? Ramah Curton ? Taro Munchar ? Torr Machaun ? Mona Charrut ? Hunt Cramora ? Aron Marchut ? Hum Tararnoc ? Tom Rhunacra ? Noah Trucram ? Qui ?

Les dénivelés de sa langue, les remous de sa prononciation, les comptes trop nombreux liés à son nom sur les milliers de réseaux sociaux, les anomalies de ses comptes rendus, mais surtout le nombre, le nombre, le nombre, tout porte à croire que 15 à 20 % des milliers de milliards de pages web accessibles sont le résultat d’une erreur de saisie d’Arthur Maçon.

 

9

Arthur Maçon est avant tout sans travail.

Arthur Maçon brûle des silences sans priorité (prestation n° 43965) avant de vous renvoyer l’escalier.

Arthur Maçon cravate les attitudes (prestation n° 49512) en deux exemplaires conformes dans un délai de trois à six semaines.

Arthur Maçon synchronise les différences (prestation n° 55218) au fil et sans aiguille.

Arthur Maçon vieillit vos idées noires (prestation n° 58300) et soupèse leur hypocrisie.

Arthur Maçon déboucle vos alambiquées (prestation n° 59807) sans considération des conséquences de la désintégration de l’atome.

Arthur Maçon tatoue votre indignation (prestation n° 62039) sur le premier caméléon venu.

Arthur Maçon adhère aux remorquages (prestation n° 68938) en bon père de famille, hors guerre d’insurrection et cataclysme climatologique.

Arthur Maçon verse vos hontes (prestation n° 76355) sous l’enclume des yeux fermés.

Arthur Maçon déconnecte vos élans (prestation n° 77630) dans l’apnée des stratosphères.

Arthur Maçon ignore le dérapage des songes (prestation n° 90200) au coin des contrats paraphés.

 

10

Arthur Maçon construit entre les briques, il pousse leur entre-deux sans ordre et glisse entre elles sa matière collante et sèche qui n’empêche pas l’ouvrage d’être instable, plat, effrité, ruine neuve à reconstruire jour après jour. Les briques peuvent bien tomber et lui écraser les pieds, Arthur Maçon ne s’arrête pas, grain après grain entre les briques tombées il dépose le sable de ses souvenirs, la poussière qui le constitue, son corps se répand dans l’assemblage, le tas, les montagnes que patiemment il sculpte et dont certaines sont des mirages. Tous les déserts ont des mirages d’Arthur Maçon qui essaient d’attraper des objets doubles devant leurs yeux. Ses mains fouettent le vide en souvenir de mots, de lettres, de couleurs, de sons, de sensations par milliers qu’il répand au sol en ordre différent. Arthur Maçon répète ces courbes, bouts de traits qui dessinent son univers de motifs, en vertige de déjà-vu, de redites, la correction déjà vue d’un mot déjà rayé, vertige d’effroi, lent, la durée amuse l’accord – étions des lagunes : un faux délavé – chute de ruines sur un tas de feuilles. Arthur Maçon chute, yeux fermés, en silence, tombe, sa tête cognée en dedans, parcours d’un combat simple, il cherche ce qu’il ignore en fermant des yeux qui sentent en dedans la chute du cri du sang, gronde un tonnerre bleu foncé, ciel rouge de nuages de nuit. Arthur Maçon a construit une maison où l’âme et son cortège furent. La saison houle à s’effondrer : neige mûre. Ces lieux hantés, comment les décorer ? Les pièces aux calmes recoins, repères fragiles, feu pris par le vent : ces lieux enchantés, comment les détromper ? Les briques collées l’emmurent, ciment sec irrite sa peau : comment l’humidifier ? Des chutes sans nom encerclent sa maison d’anciennes douves acides, qui dissolvent la terre. Crépitement, fumée, la maison détrônée se dresse sur un fin pic de poussière : comment la faire chuter ? La maison, ce lieu à renverser. Sortir du clos d’où les mots débordent lettre à lettre, source souterraine d’un océan passé, d’une pluie future, cycle indécidable dans lequel seuls flottent Arthur et Maçon et les débris de sa maison. Éclats, oxydation, distance, de trop nombreux chemins où trébucher, hors desquels rien que le rocailleux et mou des souvenirs qui surgissent, surviennent en un ballet sans chorégraphe. Des fous devenus chronomètre sans peau, mais gras. Souvenirs saisonniers, souvenirs persistants, souvenirs à venir ou en herbe, terrés et enterrés, graines de quoi ? Arthur Maçon les griffe à même la terre, tendrement, méticuleux il érafle la croûte mélancolique, le souvenir s’envole à cette blessure, ne reste que son ombre ; nostalgie de nostalgie, trop tard : le souvenir glisse entre ses cils, devenu ombre lui-même Arthur Maçon guette le retour d’une migration et respire ce retour à souvenirs par bouffées ! Il sursaute, effraie une volée qui revenait, reviendra peut-être, dans une grande patience, se poser, apprivoisée, peut-être, Arthur Maçon espère. Arthur Maçon retombe en poussière, il joue à s’intervertir, à se travestir, à se dévêtir, les images se transforment en odeurs, les sons en contact, la réalité mémorisée est tronquée, truquée, la trachée racle et trompe comme un rêve de rêve vous réveille dans un gluant mensonge. La réalité est voilée derrière ce rire de sommeil : Arthur Maçon vise et c’est le rêve oublié qui touche. Arthur Maçon se pose sans s’en douter à l’endroit d’une amnésie, il renverse les briques et le sable, souffle dedans pour gonfler, mélanger ce qui refuse de disparaître, voler ce qui n’existe pas. La chute prend fin sur l’œil éveillé d’un papier sans bouche. Silences de la veine d’Arthur Maçon au coin du front de la maison effondrée. Trames intérieures en labyrinthes quantiques, quand l’indécidable est la troisième position d’un interrupteur binaire. Arthur Maçon épanche Maçon Arthur à son mât en rut et rien tu sais que rien ne sonnera que le dur dans une pénombre pénétrante infusée sous l’os, l’os du crâne allongé comme un fémur qu’un genou renversera dans une douleur sans reflet, Arthur Maçon regarde son image, mirage de son nom qui seul sonne dans le plein de l’attente, dans sa densité étouffante et au but ignoré, trop lointain, oublié, finalement effacé, absent, chaviré comme la victoire. Et quand Arthur Maçon s’endort, et c’est souvent, une paroi intérieure de son cerveau s’effrite alors, laissant passer les données dans tous les sens, mais son corps trop tétanisé par le sommeil et par ce vent en poussière ne peut que rester immobile et assister, impuissant, à ces mots qui se perdent dans les courants synaptiques et mécaniques microscopiques, insaisissables, impossibles, ces mots qui se mélangent insensés en chaîne unique qui, au réveil s’il y en a un, seront à jamais perdus, seul restera le souvenir de leur possible existence d’alors mais ce sera peut-être alors le désir de rêve d’un espoir de rêve, encore, toujours, espérer les croiser à nouveau dans le jour trop blanc et éblouissant ; est-il possible d’ériger ce qui casserait ces évidences bloquantes ?

Arthur Maçon, effrité, creuse un tunnel dans un mur épais qu’il a lui-même érigé, qu’il est lui-même, dans ce tunnel aspirant les particules il n’y a rien de l’Univers connu, cela se déplie dans une dimension ignorée – comme le carré de Flatland ne comprenant pas la sphère et devant sortir de ses deux dimensions pour visiter la troisième – Arthur Maçon est cette nouvelle dimension hors du Monde, il se déplie hors du mur qu’est le Monde.

Et là-haut (pas « haut » mais le terme adéquat qui définirait une direction non encore connue, ni même possible par notre restreinte physique) quoi ? Plus rien. Rien qu’Arthur Maçon, big-bang à lui seul, son propre et unique lecteur, sa boucle infinie qui provoque l’arrêt du système par dépassement de capacité, tout s’arrête, néant zéro.

On le voit alors dans le trou mort d’un mur, un mur aveugle, un trou voyant, ou l’inverse, trou aveugle qui à l’endroit de l’absence masque la présence du mur. Mur de pierres posées en équilibre les unes sur les autres, tenues par la volonté qui a voulu les poser là, ça suffit bien, la volonté, pour poser des murs qu’un souffle peut renverser, ou qu’un regard peut traverser pour le voir ; mais le voir quoi, ou qui ? Arthur Maçon ne sait déjà plus de quoi, de qui, il parle ; parle-t-il seulement ? Que pense-t-il ? Où est-il ? Il était là, Arthur Maçon, et puis l’instant d’après, un peu de poussière s’envole de ce mur, et Arthur Maçon n’est plus là, sans doute faufilé à travers cet interstice, ou celui-ci, tout ce qui respire, ici.

Arthur Maçon est mort si souvent, né tout autant, toujours identique à lui-même à chaque écrasement, empoisonnement, cisaillement, écartèlement, étouffement, brûlure, intoxication, noyade, accusation à tort, erreur sur la personne, procès faussé, balle perdue, météorite mal tombée, carnivore plus gros affamé, dalle glissante, poutre basse, tuile envolée, tornade, explosion, flèche, mot de travers, route mal choisie, ciel trop bas, cratère trop profond, lave trop proche, courant trop fort, mauvaise idée, regret, Arthur Maçon se souvient, en son corps, de chaque erreur, de chaque douleur, et il continue d’avancer au milieu des décombres des siens, qu’il peut appeler ainsi, n’est-il pas humain autant qu’eux tous ?

Également présent dans la mort de chacun, derrière le voile de lumière ou d’obscurité, comment savoir, que le dernier instant lève pour tous, un jour. Arthur Maçon sera là, et alors, pour toujours comme il l’a toujours été, Arthur Maçon sera le nom du dernier homme.

Car Arthur Maçon se disperse après usage : jardin, rivière, prairie, forêt, tout espace périssable fera l’affaire. Recyclable, jetez-le dans la poubelle bleue, il périra dans l’atroce souffrance du silence de votre voix. Arthur Maçon portera sans vernis le masque du temps figé. Il sera la gommure soufflée par votre oubli. Le copeau foulé par vos pieds inconscients. Le tremblement de votre lâcheté.

Sous ses yeux, des rides comme les nervures d’une feuille morte. Dans ses yeux, un océan d’écume enragée est figé par la poussière de ses iris, sa pupille se dilate et reflète des galaxies, une larme bouillonne et s’évapore aussitôt, l’image se trouble et le visage d’Arthur Maçon disparaît, le miroir se brise ou le projecteur s’éteint, la connexion est perdue ou la batterie est épuisée, le sol s’est peut-être dérobé sous nos pieds, ou sous les siens, ne reste que la sensation d’une présence fugace et vaguement gênante, d’un éphémère tenace qui ne veut pas partir.

Arthur Maçon est un glissement de terrain, un mur en ruine, un mur vivant qui décompose, après usage, les vers qu’il ronge, depuis sa naissance, de l’intérieur.
Arthur Maçon sera finalement encore là, toujours nommé au présent, inlassable, épuisant, accablant. Car Arthur Maçon est un souffle électrique que des ailes de mouche soutiennent aussi bien qu’un désir soutient un pont qui n’est pas encore construit. Il a des plans d’échafaudage dont les sonorités l’effraient et une estrade mentale du haut de laquelle il ne s’entend pas se répondre. La poussière prend la place de l’air, le sable remplace les photons, la lumière devient lourde, lente, part d’un Arthur Maçon émietté, délié, à reconstruire – allez : au boulot.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 avril 2013.
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