Thibault Boixière | Tout contre le silence

« On a lu Ricoeur, on connaît. Mais on connaît la vie, aussi, on sait ce qu’elle a et ce qu’elle est quand elle est dépouillée. Elle n’a pas de sens, ou si peu. Elle n’a rien que le temps qui passe. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Julien Boutonnier | Scum n° 1
L’AUTEUR

Thibault Boixière est étudiant à l’université Rennes 2, en master recherche de lettres. Son travail porte sur l’auteur nord-américain Don DeLillo, plus particulièrement sur les notions d’événement, de récit (narrative) et contre-récit (counternarrative), en somme comment l’événement – en particulier le 11 septembre – est mis en fiction / récit dans son œuvre romanesque, par rapport aux idéologies véhiculées par le politique et le médiatique.

Contact via Twitter @boixierethibault.

LE TEXTE

L’idée, c’était un homme pris en flagrant délit de mensonge, notamment face à son amie, et qui ne parvient pas à se justifier. Son silence est éloquent et il s’enferme à l’intérieur, tâchant de le comprendre et de l’analyser. C’était une manière pour moi de mener un récit déstructuré, un ressassement de la part du personnage.

Aussi, mon désir de faire un presque-récit était motivé précisément par la réflexion sur le récit lui-même, sa capacité à structurer une expérience ou non, tout comme le mensonge et le silence.

 

Tout contre le silence

C’était l’après-minuit, environ, minuit et des poussières. J’étais assis de telle sorte que mon regard allait de Marie à mon verre et – lorsque ce même regard se perdait plus ou moins dans le vide – de mon verre à la fenêtre semi-ouverte. Alors mon regard croisait – comme s’ils eussent été transparents – Alexandre, Antoine et un autre homme dont le nom m’a échappé. Ma perception de la soirée était incomplète – fatalement – elle ne saisissait son objet seulement que par deux entrées. Pourtant – et pardonnez-moi au passage pour l’aspect factuel que prennent ces notes – je pouvais appréhender la soirée dans son ensemble. J’en avais la maîtrise. L’espace était restreint, et je savais comment il était occupé. Les invités – tous des connaissances de Marie – étaient répartis en quatre ou cinq groupes, dispersés entre le salon où nous nous trouvions, Marie et moi, et la cuisine d’où allait bientôt sortir Maxime. Il restait – à ma connaissance – deux personnes qui se tenaient seules, chacune installée dans un fauteuil du salon.

Tout se passait normalement. La soirée qui se passait dans ma maison – et qui avait pris forme par hasard – ne procédait de rien qui ne fusse important ou festif. Nous parlions, chacun dans notre coin, nous parlions beaucoup, c’est-à-dire que la musique – symboliquement peut-être – restait en arrière-fond. Personne ne dansait et personne n’aurait dansé même si la soirée s’était poursuivie jusqu’au matin. Elle ressortait d’une conjoncture particulière, ou du moins d’un apéritif qui s’était poursuivi de lui-même.

Pour autant, la venue de Maxime m’avait mis en alerte. Lui qui n’était pas invité, surtout pas invité, avait pourtant trouvé le temps de venir me saluer en passant, à l’improviste. Et lui seul – qui était le seul à cette soirée à être de mes connaissances – lui seul pouvait mettre à mal le tour narratif – pour ne pas dire mensonger – qu’avait alors pris mon quotidien.

Je me tenais sur mes gardes, cependant, décidé à ne jamais lâcher Maxime ne serait-ce que dû regard et à veiller de près à ce que chaque parole suspecte puisse être détournée à mon avantage.

Je ne saurais dire ce qui a relâché mon attention. Marie probablement, dont j’étais amoureux depuis peu, avec qui je couchais du moins, Marie vers qui mon mensonge se tournait, Marie pour qui ce dernier existait. Marie, à coup sûr, mais peut-être l’alcool aussi. Ce qui se passait, c’était un passage du temps tout court, et un passage du temps sous alcool, qui me faisait oublier la menace que sous-tendait la présence de Maxime. Il se passait tellement de choses, en mon for intérieur – assurément – et à l’extérieur aussi, qu’il m’était impossible de veiller à chaque seconde sur mon secret.

Et pourtant, c’était l’après-minuit, Maxime était parti à la cuisine se servir du punch – j’aurai dû me méfier – il arriva dans mon dos, au dos de mon fauteuil, au moment même où mon mensonge pouvait lui apparaître. Je disais à Marie que je ne m’inquiétais pas, que ce serait la trêve hivernale dans une semaine et que personne ne pourrait plus me déloger.

Il y eut un premier silence chargé de significations. Pardon de structurer ainsi ce qui s’est passé, mais c’est véritablement en terme de silences que mon mensonge allait être dévoilé. La scène – qu’on pourrait dire de reconnaissance – se passa de paroles. Maxime me regarda avec un air – comment dire – indéchiffrable, qui semblait manifester autant la colère que la déception. Il regarda ensuite Marie, qui le regarda à son tour et nous regarda lui et moi tour à tour.

Elle m’a demandé – mais ce n’était pas tant une question qu’une affirmation, pire, une accusation – elle m’a demandé si je payais un loyer pour cette maison.

Il y eut alors – et ce silence semble ne pas cesser de se poursuivre – il y eut alors un silence éloquent. Éloquent pour moi et – j’en suis certain – éloquent pour eux. Car tous – pas seulement Marie et Maxime – tous me regardaient. La musique tournait encore, quoique très faiblement, mais le silence était autrement plus fort. J’entends par là que ce silence en question – car c’est lui véritablement qui est mis en question – avait une texture qui lui était propre. Il n’était pas une absence de son pure et simple. Il incluait dans sa durée, comme dans l’espace qu’il agençait autour de lui, toutes les paroles qui auraient pu être prononcées à cet instant précis.

Et c’est ainsi – même si je me trouvais alors dans ma propre maison – que j’ai quitté la soirée, sans que personne ne prononce un mot, ou une interpellation, et sans que personne ne pense à me suivre. Quand je suis revenu, une ou deux heures plus tard, tout le monde était parti et depuis – quelques semaines après – personne n’est jamais revenu.

*

Le pire peut-être, ce fut le peu de paroles prononcées. Pas une seule de ma part avant que le regard de Maxime ne résume tout.

Tu payes un loyer pour cette maison.

La question était en elle-même presque rhétorique. Ce qui se passait était entièrement rhétorique. C’était un débat, sitôt ouvert qu’il fut fermé, un discours qui tenait dans une seule phrase et dont la force de persuasion était telle qu’il anéantissait toutes formes de contre discours. L’assemblée entière fut persuadée, immédiatement, et le coupable évacué, réduit au silence.

Une seule phrase, véritablement, une apostrophe, une interpellation, un procès. Toi, Théodore, tu payes un loyer comme tout le monde, comme moi et comme nous tous ici présents. Cet énoncé n’aurait rien eu de choquant si la situation avait été différente. Mais nous parlions de cette maison, nous parlions de moi. C’était la normalité de cet énoncé qui était véritablement choquante, qu’une chose aussi normale paraisse alors anormale.

La phrase prononcée rétablissait l’ordre des choses – et surtout – rétablissait la situation dans laquelle j’avais énoncé mon mensonge. Tout était à revoir, à normaliser. Celui qui avait parlé – moi, en l’occurrence – était un faussaire et le lieu dans lequel tout le monde croyait se trouver était à réévaluer. Même la temporalité n’était désormais plus la même, sans parler de l’expérience qu’elle suscitait.

C’était un brusque retour à la réalité, pour eux, grammaticalement, stylistiquement. La phrase – qui n’en finit plus de résonner à mes oreilles – la phrase prenait les allures d’une maxime. Elle portait les marques d’un temps qui n’en finissait pas de normaliser la soirée, et leur existence tout entière. Elle levait le voile. Elle dévoilait.

Un loyer pour cette maison.

Car quoi de plus normal, en fin de compte. Un loyer comme un autre, indéfini, indéfinissable, pour une maison particulière, pas un appartement, pas un studio, une maison, la tienne, celle où l’on se tient inconsciemment, dans ton mensonge.

Je le voyais dans leur regard, qu’ils prenaient conscience du lieu – du lieu commun, si l’on peut dire – dans lequel ils se tenaient. Ils voulaient partir et moi-même – qui suis parti avant eux – je m’étonne encore d’y être ne serait-ce que revenu.

Ceux qui avaient éprouvé du mépris ou de la jalousie se mettaient à jouir et ceux qui y avaient vu un espoir, ou au moins une possibilité, se sentaient trahis, peut-être même abattus. Au détour d’une seule phrase, exclamative, déclarative, interrogative. En tous cas performative, non ? puisqu’elle accomplit un acte, celui de rendre à la situation sa réalité, si normale soit-elle.

Des phrases comme celle-ci, une personne en conserve dans sa mémoire quelques-unes. Le minimum est préférable. Elles ne cessent jamais de revenir, de se répéter mentalement. On dirait ces voix désincarnées dans les gares ou les métros qui annoncent perpétuellement dans la même station le même message, inlassablement. On ne les chasse pas, ou presque, comme les bactéries pathogènes qui peuplent nos corps et que l’on ne sait trop situer.

*

Cette maison n’était pas une maison comme les autres. Ce n’était pas tant son éloignement, pas tant sa solitude, pas tant sa désertion, que l’abstraction qu’elle suscita directement à mes yeux. Comment dire – plutôt, comment redire – comment le dire, ce qui m’a pris en la voyant ?

La vérité – car c’est bien de cela que nous parlons – la vérité : il y avait une annonce pour cette maison, une annonce perdue dans des pages de Google lointaines, sur un site mal-géré et à moitié abandonné. Et il y avait un numéro de téléphone.

Je n’avais pas besoin d’entendre les demi-vérités que proféraient l’agent immobilier et le propriétaire. Que le loyer était extrêmement bas, étant donné les circonstances, je le comprenais très bien sans eux. Ce que je voyais, c’était tour à tour une esthétique merveilleuse, déchue, une situation, une idée, une histoire. La maison était une maison-témoin, un témoin oublié dans un lotissement fantôme construit au quart et que les promoteurs avaient lâché sans aucun scrupule.

Ils m’ont fait le récit de son histoire, la mauvaise conjoncture économique qui n’avait pas supporté la construction d’une autoroute – qui, de manière aberrante, n’avait pas été prévue – à moins de cinq cents mètres du jardin.

Seule la maison-témoin avait été terminée. Le reste – quatre maisons mitoyennes seulement – le reste n’avait pas dépassé le stade du stuc sur les briques rouges. Le tout demeurait dans un état statique, virtuel à souhait, une jachère en périphérie de rien. L’autoroute en construction donnait au paysage un aspect désertique et lunaire. Un pont s’esquissait plus loin, quatre colonnes soutenant une plate-forme qui chutait dans le vide. Il y aurait du bruit. Il y aurait des voitures. Pour le moment, tout était silencieux. Le lotissement fantôme abritait parfois des squatteurs et des tagueurs, rien de bien méchant.

Je n’aurais jamais désiré une telle maison si sa normalité et sa finitude n’avaient pas juré autant avec son environnement direct. Mais, à ce moment-là – précisément – elle m’apparut comme un ermitage, la cabane de Saint Antoine déplacée directement dans notre siècle, dans notre époque. Il y avait une idée derrière – une idée encore imprécise – quelque chose qui me disait de la louer parce qu’elle me ferait exister. Moi qui me sentais perdu – et maintenant, n’en parlons pas – pour moi qui me sentais perdu, cette maison représentait la situation, le cadre spatial sur lequel il me faudrait construire mon existence. Je me voyais déjà comme un fantôme, un anachorète, et je voyais déjà les réactions de ceux qui y viendraient et y repartiraient en emportant avec eux une image précise de moi.

La vérité, c’était Marie, aussi, n’est-ce-pas ? Marie pour qui, d’un ermite seulement je suis devenu un squatteur, et pour qui j’ai dû mentir durablement. La vérité c’était ses yeux, et sa poitrine gonflée, ruisselante, qui ferait mentir n’importe qui.

La vérité, c’était Marie.

*

Ils étaient tous partis. Passe encore le bordel, passe encore les odeurs, passe encore les vestiges de leur présence. Passe encore qu’ils aient tous désertés en éparpillant partout les traces de ma future solitude. Mais la musique. Ils ont laissé la musique défiler en partant. La playlist continuait, un tube des années 80 qui injuriait totalement mon abattement, I will survive de Gloria Glaynor. Qu’ils soient partis, à la rigueur pourquoi pas, à la rigueur tant mieux. Que je me retrouve seul dans les décombres de cette soirée atroce, sans aucun bruit, passe encore.

Le silence complet aurait pu me satisfaire.

Mais la musique, c’était trop. Elle résonnait depuis une autre dimension, un autre temps. Elle appartenait à la soirée, à un passé indépassable désormais. Gloria Glaynor chantait en différé, avec au moins quelques heures de décalage. Tout avait foutu le camp sauf la musique, qui restait par erreur et me ramenait par hasard à repenser à la cassure qui s’était produite ce soir, la rupture définitive.

Pourtant je ne me suis pas précipité pour aller éteindre les baffles ou baisser le volume. Continuer à écouter, cela tenait peut-être de la complaisance autant que de la curiosité. C’était mon malheur, le mien, et il trouvait à ce moment précis une représentation très singulière. La musique hors contexte, décontextualisé puis recontextualisé dans un nouveau segment de ma vie. J’ai laissé la chanson se finir sans rien faire, toujours dans la même posture, une lenteur irréfléchie dans mes mouvements, une personne qui se demande encore quoi faire, comment reprendre le cours des choses.

Je suis resté debout à la porte du salon, immobile, les bras ballants. Il arrive parfois que l’on soit tellement stupéfait et que l’on se sente tellement déplacé, ou déphasé, que l’on se voit de l’extérieur. Champ contre-champ. Je me suis regardé de loin, depuis la cuisine, une silhouette désincarnée tenant sur ses pieds. Une sorte de revenant, livide et catatonique, incapable de parler.

J’ai fini par remuer, fatalement, j’ai arpenté mollement le salon et la cuisine. Combien de temps je ne sais pas, je ne me suis pas décidé à faire une action concrète et menée à son terme. Il aurait fallu ranger, manger ou dormir. Il aurait fallu éteindre la playlist qui continuait. Il aurait fallu appeler Marie ou Maxime.

Je me suis assis sur le fauteuil boire un verre de vin rouge et fumer une cigarette. Champ contre-champ, l’extra-solitude. Comme il faisait nuit noire et que tout était allumé, je me voyais partout dans les vitres. La décision m’est venue à ce moment précis. Bien sûr, elle avait mûri dans ma tête auparavant, le long du canal, en parcourant les rues et les avenues. Je n’avais pas encore commencé à m’intéresser de près au silence – il faudrait attendre quelques jours encore –, mais déjà ma décision s’en approchait. J’allais disparaître. J’ai pensé à me tuer, en premier lieu, puis à quitter Rennes et mes études, mais j’ai très vite balayé ces initiatives. J’ai revu mes ambitions à la baisse pour disparaître de la circulation, au moins virtuellement, cesser de sortir, éteindre mon portable, fermer la porte à double tour – en un mot, me cloîtrer.

Je ne savais pas encore qu’il existait un mot pour cela. Je ne savais pas non plus que c’était une tactique, un stratagème proprement militaire. C’était avant mon intérêt pour le silence et mon étude du dictionnaire. Il n’était pas question littéralement de silence radio. Le terme n’existait pas pour moi. Ce qu’il désignait était alors tapi dans mes mâchoires crispées et mon ventre noué, au stade du proto-langage. Ce n’est que plus tard que mes pensées ont commencé à fulgurer et que la rage s’est emparée de moi. Il fallait battre en retraite, rester seul – c’est ce que je pensais. Éprouver le silence, enfin, et comprendre la nature de celui qui m’avait condamné.

Mon corps le savait mieux que moi, que ma retraite était stratégique et que le silence, qui semblait ne concerner que moi, était en vérité dirigé vers eux, vers tous ceux qui étaient partis ce soir-là. Moi qui croyais ne souhaiter rien que le vide et la solitude, mon silence se retournait contre moi en devenant la manière de communication la plus efficace qui soit.

Mon silence alimenterait leurs conversations et leurs inquiétudes. Il ferait parler de lui. Il ferait parler de moi.

*

J’ai beau tourner et retourner la situation dans mon esprit, aucune réponse ne parvient à survenir. Des réponses, foutraque, une tonne de questions-réponses en permanence, sans discontinuité. Comme une musique atroce dans mon crâne.

Je ne sais pas.

Une musique atroce. Des idées stupides.

J’essaie de prendre des notes, ou d’enregistrer mes fulgurances sur mon dictaphone. J’ai construit un appareil à silence avec un cache-oreilles et du coton. J’ai même inventé ou presque un tout nouveau système de détecteurs de mensonges.

Des idées stupides qui vont, qui viennent.

Dalida utilisée comme instrument de torture au Chili. Une histoire qui doit nous aider à dormir le soir.

La vérité se construit par strates, à chaque seconde et dans chaque recoin. La vérité sur mon mensonge, la vérité sur mon silence, ce n’est pas Marie, ce n’est pas Maxime, ce n’est pas la maison-témoin. C’est ça plus la nature du mensonge et la nature du silence, et encore et encore et encore.

Les ouvriers qui construisent l’autoroute – je les vois par la fenêtre – ils creusent dans la terre, et ce n’est pas la terre, mais du gypse, du sable, de la craie, du calcaire, et tant d’autres choses dont je ne sais pas le nom. La vérité, c’est de croire que ce silence a suffisamment de force pour subsumer mon existence complète, parce qu’il existe des raisons qui sont papa-maman, ou la société, et qu’il existe aussi des ultrasons et des infrasons.

*

Quand je suis revenu le soir, je me voyais partout dans toutes les vitres. Comme si je me trouvais, non seulement seul avec moi-même, mais en interaction avec moi-même. C’est une chose qui me prend aussi aux toilettes, quand j’y trouve refuge pour réfléchir. Je baisse mon pantalon jusqu’à mes chaussures, et mon caleçon à mi-cuisse, mais je ne chie pas. Je pisse éventuellement. Je m’écoute vivre et remuer dans cet espace insonorisé.

Quand je suis revenu ce soir-là, il n’était aucun endroit qui ne puisse pas réfléchir mon visage. Une poignée de porte, la bonde de la douche, le verre de ma montre. Toujours quelque chose.

Parfois il m’arrivait de me dévisager vraiment, puis de prendre peur. Je regardais d’abord un reflet, puis un autre, puis un autre, si bien que je pensais me multiplier. Je faisais des grimaces inimaginables, des contractions pour mimer mon désarroi et miner ma peur. Je m’envisageais de longues minutes avant de parvenir à un point-limite – une seconde à peine – un point où l’autre surgit de moi-même, un moi extérieur, moi, mais ailleurs.

Quand j’ai arrêté – il faisait presque jour – j’ai vu un bout de papier sur le meuble de la cuisine, un mot griffonné à la hâte par ce qui me semblait être la main de Maxime.

L’immoralité du mensonge ne tient pas à ce qu’on porte atteinte à la sacro-sainte vérité. Celui qui ment a honte, car chaque mensonge lui fait éprouver tout ce qu’il y a d’indigne dans l’ordre du monde qui le contraint au mensonge pour survivre.

Signé Adorno, co-signé Maxime.

*

Mon père et ma mère auraient adoré ma maison si elle avait été incluse dans un lotissement qui ne soit pas fantôme. La leur, qui était la mienne aussi, était le fruit du travail et le produit d’un très long crédit. Maintenant qu’elle est en viager, et que ma mère perd la mémoire en son for intérieur, la miniature que mon père avait construite prend une expressivité vraiment frappante.

Chaque dimanche soir, sauf exception, pendant au moins un an, mon père s’était attelé à reproduire en miniature notre maison. Un carré de bois blanc percé pour les fenêtres et puis les portes, du plastique pour les vitres, de la mousse synthétique pour la pelouse. Il avait même poussé le vice à se figurer lui-même par un Playmobil à la coupe au carré, et au sourire douloureusement figé. Une petite voiture prise à mon frère représentait la berline familiale.

Seul le gravier était le même.

*

On sous-estime les phéromones. En particulier celles qui provoquent une réaction cérébrale qui, par un procédé complexe, provoque à son tour une excitation d’ordre sexuel. On les appelle phéromones putatives et elles nous tournaient autour, à moi et Marie, et quand nous nous sommes rencontrés, et quand nous fumes sur le point de nous quitter. J’ai menti pour elles, non ? Mes pupilles m’avaient trahi, elles qui s’étaient enflées subrepticement. Marie aurait dû les voir et comprendre que le désir altérait mes paroles.

Elle qui était si belle et aventureuse, qui semblait mener une vie originale et surchargée, comment aurait-elle pu me regarder moi, et m’aimer, moi qui ne suis pas grand-chose ou si peu, un étudiant lambda dans une existence lambda. Ma maison, sans que je réfléchisse aux conséquences, est devenue mon faire-valoir, un moyen qu’elle me pense décalé et authentique.

On ne réfléchit pas quand on rencontre quelqu’un pour la première fois. On se laisse aller à ce qui vient dans la conversation et la sous-conversation. C’est le désir qui me menait en sous-main, et c’est par lui que mon mensonge allait naître. J’en suis maintenant certain. Je n’ai pas eu le temps de réagir, la conversation nous dépassait. La première fois, c’est à une existence entière que les paroles se consacrent. Vingt ou trente ans résumés en une demi-heure ou presque, une esquisse toute en pauses, catalogues, ellipses et sommaires. Faite parfois avec réserve ou précipitation. À chacun sa méthode ou son style pour se présenter.

Moi qui n’ai jamais été fier de moi, je n’ai pas réfléchi au moment de mentir. J’ai été pragmatique et puis c’est tout. J’ai laissé mon désir pour elle prendre le pas sur moi.

*

Il n’est pas facile de disparaître. Vraiment, même pas pour deux ou trois semaines. Il ne suffit pas de ne plus sortir ou de ne plus appeler personne. Le monde vient par toutes les fuites et failles que vous avez dressé entre lui et vous. Je voulais disparaître, et ne plus voir personne. Les premiers jours, le plan fonctionna à merveille, mais au bout d’un moment mon portable se mit à sonner et vibrer. Il fallut raccrocher puis l’éteindre définitivement.

Mais le monde ne vous lâche jamais. Il y a Internet, les courriels, la poste et les courriers, et au bout de quinze jours – après n’avoir ouvert à personne qui sonnait à votre porte – un gendarme se pointe qui semble sur le point de rentrer par effraction.

Vous lui ouvrez, un cache-oreilles duveteux au milieu du crâne, et vous lui expliquez que tout va bien, mais que vous ne souhaitez voir personne. Le fonctionnaire est soupçonneux. Vous tentez de lui expliquer la nature du silence, ses complexités, le pourquoi-du-comment. Il propose son aide et offre des adresses en tout genre. Il reviendra, il le dit poliment, impersonellement, en fonctionnaire, il reviendra.

*

Ma première résolution fut de mener une étude synchronique et ontologique du silence. J’abandonnai mon mémoire pour elle. Il me fallait partir de zéro et commencer une classification précise car, à bien y réfléchir, il existait plusieurs variantes du silence.

Si un homme se fait tabasser dans une ruelle sombre où, par hasard, je suis en train de me promener, et que je ne dis rien, mon silence est plein de mon inaction, de ma peur ou de mon manque de valeur morale.

Si je me tais, comme je l’ai fait, plutôt que de justifier ma position, mon silence est plein de ces justifications, plein de paroles non-prononcées.

Ainsi j’en suis venu à penser que le silence était paradoxal en ceci qu’il était à la fois vide / plein, actif / passif, etc... Il est tantôt positif – le silence digne, qui se passe de mots – tantôt négatif – le silence coupable, qui devrait se briser.

Je prenais des notes, construisais des plans, dessinaisdes diagrammes. Je problématisais mon sujet. Et pourtant, rien de ce que je pouvais écrire ne m’éclairait sur la nature du silence, son essence. Ainsi, un soir, j’ai amélioré mon cache-oreilles en le fourrant de coton, et je me suis plongé dans un silence absolu.

L’absence de bruit.
La retraite.
La coupure.
La rupture.
Le schisme autoproclamé entre moi et le monde auditif.

Je tirai de mon expérience deux hypothèses que je m’acharne alors à valider, petit, 1 que le silence absolu n’existe pas, petit, 2 que le pseudo-silence accroît les autres qualités sensorielles, en particulier la vue. En effet, le port de mon cache-oreilles scientifique, loin de me plonger dans le silence le plus complet, ne me fait que ressentir encore plus à quel point je suis un être vivant, doté d’un appareil respiratoire et d’un cœur. Si le monde disparaît, je me fais moi, en revanche, encore plus présent.

Il est vrai, cependant, que ce pseudo-silence apporte au monde alentour une expressivité plus grande. Je suis assis sur mon fauteuil, mon cœur bat tranquillement, expiration, inspiration, expiration, inspiration, le plateau de fruit posé en face de moi prend des allures de nature morte,
de memento mori

un poivron rouge, fendu en son milieu, dont les arrêtes découpés commencent à sécher et s’écorner, exhibent ses entrailles nuancées, là où les membranes blanches pâlissent le rouge et font perler, par centaines, des graines plates, crèmes, réniformes.

Ainsi pour la maison entière, de quoi la peupler, la repeupler.

*

Bientôt le cache-oreilles me fit parler et ma voix prit alors des tournures de mégaphones. Je pouvais parler à mon aise et réfléchir mieux que quiconque.

Un jour – je commençai peu à peu à perdre le compte – je crus avoir trouvé enfin une explication plausible à mon mensonge, puis à mon silence, en faisant entrer la notion terrible d’authenticité. Elle était là, depuis le début sûrement, mais au stade de la prédiction.

Le désir d’être authentique qui est, de manière ironique, la manière de vivre la plus inauthentique qui soit. Plus que posséder Marie, mon désir était l’authenticité, et squatter la maison-témoin d’un lotissement abandonné, pour Marie comme pour moi, c’était une manière authentique de vivre.

On en entend partout des comme moi, des qui disent la vérité et des qui mentent, qui pêchent à la mouche dans les Highlands, qui convoient des trois-mâts jusqu’au Pacifique, qui soufflent le verre dans les églises, qui marchent de montagne en montagne, qui vivent comme des pèlerins, qui marient des femmes exotiques, qui gagnent tout en ne faisant rien, quoi d’autres encore ? qui écrivent des romans, qui font du piano, des qui font leur propre pain BIO, qui ont des enfants qu’ils font rire, qui disparaissent sans rien dire, quoi d’autres encore ? Je ne suis pas même assez authentique pour trouver ce qui les rend authentique, ou l’être au sens premier du terme, lambda, tiers-personne, monsieur Tout-le-monde, petit, mais serein.

Je suis bon à mentir et me taire.

*

Je parle, mais pour éviter le mensonge, j’ai élaboré un système issu du Moyen-Âge. Pour savoir moi-même si je mens ou non, j’avale de la farine. Si ma bouche s’assèche, je suis en train de mentir. Paraît que c’est un système imparable.

Déblatérer alors, parler pour ne rien dire, penser tout haut ce que je pense tout bas. J’ai mon gueuloir à moi dans ma maison-témoin. Je ne dérange pas les voisins. Je peux hurler mes quatre ou cinq vérités et tracer tout autour un arbre dont les ramifications mènent à la vérité. On me dira fou, le fonctionnaire reviendra, mais je prépare quelque chose de grand, un livre peut-être. Une fois que j’aurai ordonné mon expérience, je ferai un roman, avec des parties, avec des chapitres, avec des normes.

*

Mon étude sur le silence n’ayant mené à rien – j’en conviens – je me suis attelé à quelque chose de nouveau. Lire le dictionnaire et connaître tout de la langue française. Le silence me fait voir le monde avec plus de précision, soit. Le silence me conduit à écrire un roman, soit.

Mais il me faut connaître le mot qui désignera la chose, chaque mot qui désignera chaque chose. Sinon quoi ? le roman n’aura aucun sens. Il faut le remplir, ce vide autour, n’est-ce-pas ? Alors je m’entoure de dictionnaires en tout genre. Je commence par questionner l’origine de chaque mot, de son apparition jusqu’à moi, le pourquoi de son apparition. Je bifurque parfois, je me laisse tenter par du vocabulaire hautement technique, de médecine, de mécanique, de botanique. Je les note sur un carnet à spirales, ceux que j’aime ou que je déteste. J’ai commencé par la lettre A, forcément, et je viens tout juste de parvenir à la lettre B.

Le B est extraordinaire. Il commence par des mots splendides comme b. a. b.a-ba baba babeurre babil babines babiole bâbord babouche babouin bacchanale

et ça continue ainsi avec toujours dans mon esprit la même délectation, le même plaisir. Ce n’est rien, peut-être, mais les mots me matérialisent, moi et mon univers. J’aimerai rester avec eux pour un moment, acheter des pense-bêtes et désigner par le mot exact chaque chose de mon appartement et ma personne. Plus difficile que faire une étude sur le silence, hein ? de réussir à nommer toutes les parties qui forment un homme, physiquement, plus tout ce qui existe à part son anatomie, ce qui se trouve dans ses gênes, sa mémoire, son esprit.

*

Je ne ferai pas de récit, non. Il n’est pas question de réponse, non. Il n’est plus question de réponse, plus question de récit. On a lu Ricoeur, on connaît. Mais on connaît la vie, aussi, on sait ce qu’elle a et ce qu’elle est quand elle est dépouillée. Elle n’a pas de sens, ou si peu. Elle n’a rien que le temps qui passe. La vérité sur moi, sur mon mensonge, mon silence, hein ? Elle est trop vaste – il existe un mot, réticulaire – pour être appréhendée dans sa totalité.

Il faudrait un roman, il faudrait toujours un roman. Mais je ne suis pas Joyce ni Musil, moi je parle dans mon dictaphone pour ne rien dire, comme tout le monde dans le silence. Je parle sans relâche, tant et tellement que je ne sais plus si je parle tout bas ou si je pense tout haut. Je parle car il ne reste que la parole. Je parle histoire de.



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1ère mise en ligne 5 janvier 2014 et dernière modification le 10 janvier 2014.
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