Catherine Bédarida | Entre

« Je veux croire qu’écrire repousse le temps – écrire, observer, imaginer, inventer. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Berit Ellingsen | À Caras Galadhon, dans la Lorien
l’auteur

Catherine Bédarida vit à Paris et dans les Cévennes. Auteure de fiction et poésie. A publié dans des revues, notamment Dissonances, Contre-Allées, Phœnix et La Passe, revue des langues poétiques.

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le texte

Été 2013. Syrie. Argenteuil. Pékin. Tunis. Ménilmontant. Londres. Ou le monde à grande vitesse. À vif, trois personnages partagent un autre monde, tout en lenteur et mémoire, Kass, une amazone contemplative, voyageuse posée là, le temps d’un été, Sébastienne à tête de chat, corps offert aux flèches du soleil, et Mut, fils d’un antinazi allemand qui avait rejoint la Résistance dans le Maquis cévenol.

On reconnaîtra les croisements entre ce texte et quelques-unes des propositions d’écriture partagées cet été sur Tiers Livre à partir de Marguerite Duras, L’Été 80, qui ici ont pris leur élan propre et leur autonomie.

 

 

*

 

Nuit sans lampadaire, sans lune, noire. Assise dans la chaise en plastique blanc, Kass étend ses jambes maigres, pose les pieds sur la table. Ici sur la terrasse, elle entend la Saumane qui coule sur les rochers en bas du terrain avec un bruit de vent, et les grenouilles dans les bassins, leur espèce de rire hoquetant. En début d’été, tout autour, la Cévenne regorge d’eau vive – sources, torrents, béals.

Kass fume. Elle croit se taire mais elle parle. Peut-être à cause du parfum de l’air, la nuit, les tilleuls et cette variété de jasmin grimpant planté par ses propriétaires en signe de bienvenue. Des mots tapissent sa bouche – là où je ne sais pas, il y a ce que je sais et autre chose. L’armure de ses épaules se détend.

 

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Été 2013. Plus de 55000 Congolais réfugiés en Ouganda. Le nouveau visage de Marianne ne plaît pas à tout le monde. Tout le pays est prêt à accueillir le bébé de William et Kate. La poussière menace les missions lunaires.

 

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Kass. Elle a 22 ans, ne s’épile pas les sourcils, porte tout l’hiver le même pull de laine couleur rouille, qu’elle lave la nuit, puis attend au lit qu’il soit sec.

Elle a 19 ans, un homme reine sur hauts talons lui apprend à mettre du rouge à lèvres, sort un tout petit mini miroir de son tout petit mini sac à main vernis et le lui offre.

Elle a 35 ans, ne connaît pas le ventre de la baleine, erre à sa recherche en vélo, train, avion, bateau. Elle voyage beaucoup, surtout Sud et Est. Son passeport est griffé de visas colorés. Rwanda. Indonésie. Algérie. Inde. Palestine. Japon. Sénégal. Jordanie. Bangladesh. Tunisie. Portugal. Turquie. Népal. Brésil. Maroc. Canada. Israël. Tchad. Liban. Caraïbes. Afrique du Sud. Mexique. Madagascar.

Elle a 7 ans, vacances d’été, elle fait du vélo avec les aînés. Elle porte un survêt bleu dont elle est totalement fière. Comme elle est totalement fière du vélo avec les aînés, de la bande d’enfants en liberté la journée. Les plus grands confectionnent des cigarettes avec les feuilles de tabac cueillies dans le champ voisin, séchées et roulées dans un papier jaune, et font semblant d’aspirer la fumée.

Elle a 55 ans. Elle marche. Ne s’épile pas les sourcils. Porte des pulls rouille, lavande, ardoise, en laine douce.

Elle a 49 ans. Elle trouve le ventre de la baleine, une cabane où l’on stockait les châtaignes l’hiver, un cube très vitré, tout autour terrasse, bois, pierre, rivière. A chaque arrivée, elle reste trois jours dans ce ventre vert, à l’abri du monde, avant de ressortir neuve, yeux et bras grand ouverts.

Elle a 9 ans, avec les filles, elle fait du camping, allume des feux de bois, boit l’eau du torrent, chante le soir sous les étoiles. Les cheftaines âgées de 16 ans lui paraissent des dames.

Elle a 41 ans, la bande à vélo et le camping des filles sont ses seuls souvenirs éclats d’enfance. Le reste est une chape d’ennui bénitier dont elle s’est enfuie en courant à 19 ans quand elle a connu l’homme reine et les amazones.

 

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En Floride, le vigile qui a tué un adolescent noir en 2012 est ressorti libre du tribunal. Une femme voilée enceinte qui avait été agressée jeudi à Argenteuil a fait une fausse couche lundi. Pékin annule un projet nucléaire après des manifestations. À Ménilmontant, le bar PMU Le Triomphe restera ouvert tout l’été.

 

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Le matin, en été, c’est fanfare. Kass sort dès le réveil. Tout y est : ciel, herbe, lumière, fleurs, arbres. De la terrasse, elle voit la pente dévaler, jardin puis pâturage, jusqu’à la Saumane, la chute d’eau et son blanc d’écume dans le vert, et sur l’autre rive, la colline couverte d’arbres jusqu’à la crête, châtaigniers, pins, acacias. Tout près derrière, il y a le bourg, la route départementale mais, d’ici, ils sont invisibles.

En contrebas, au bord de la Saumane, les rochers sont gris pâle. Granit, feldspath, la roche produite par le feu primitif garde trace des effervescences magmatiques avec ses rectangles de pierre blanche incrustés dans le gris, que les gens d’ici appellent des dents de cheval.

À présent, les roches arrondies, polies par l’eau ressemblent à de vieux éléphants nonchalants, doucement avachis, heureux, béats. Elle se dit qu’elle va passer la journée comme eux, béatement avachie, épaules arrondies, en attente.

 

*

 

La nuit commence à tomber quand Mut Stein gare sa voiture près des containers à ordures derrière la maison. À son âge, il fatigue. Il a fait toute la route d’une traite, une journée entière passée sur les autoroutes brûlantes, mille kilomètres depuis les plaines industrielles, à travers les Alpes, jusqu’aux premiers contreforts cévenols. Le buste penché sur la carte, dans ses yeux d’un bleu presque transparent, monte une buée de mémoire. À l’entrée du bourg, Mut n’a pas manqué de voir la nouvelle plaque : « En hommage aux Résistants allemands contre le nazisme, morts pour la liberté. » Il ferme les yeux. Il voit encore.

 

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5000 personnes meurent chaque mois dans le conflit syrien et environ 6000 fuient le pays chaque jour. Les riverains de l’église Saint-Merri exigent que les musiciens sur les marches soient délogés par la police. George W. Bush et Barack Obama s’échangent des compliments via Twitter.

 

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À 11h, l’arrivée quotidienne du camion du SIVOM, sur la route départementale derrière la maison, s’entend de loin. Bruits de ferraille quand il se gare à côté des containers à ordures. Voix des deux ouvriers. Arrimer les bennes au camion. Pivoter. Verser dans un son de grêle. Redescendre. Extinction des déchets, broyés, inutilisables.

À la radio, Kass a entendu ce matin un type d’Emmaüs. Les chiffonniers qui font les poubelles, eux, désossent, trient, récupèrent. Dans les déchetteries officielles, c’est le contraire. Prenez un frigo, a dit le type d’Emmaüs : les chiffonniers démontent tout, séparent les matériaux. A la déchetterie, une méga-machine compresse le frigo entier pour le réduire à un cube, rien n’est récupéré, tout est perdu. Pendant ce temps, a dit le type d’Emmaüs, on pourchasse les chiffonniers qui trient vos poubelles.

Kass entend le camion du SIVOM redémarrer.

 

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À Tunis, les trois jeunes filles qui avaient montré leurs seins ont été condamnées. Un blogueur tunisien a posté un billet : bande de crétins, à croire qu’ils n’ont jamais tété le sein de leur mère.

 

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D’où est-elle tombée ? Du ciel ? Kass l’a trouvée là au retour du marché. Elle dormait assise par terre sur son sac orangé, derrière le caillebotis qui protège la terrasse du soleil. Toute sa silhouette semblait percée de rayons lumineux. Kass a remarqué sa bouille de chat, avec ses cheveux noirs tout courts et ses oreilles en pointe. Chacun de ses ongles de pied était recouvert d’un vernis de couleur différente. Le débardeur laissait apparaître la peau fine de son ventre. Où avait-elle passé la nuit ? Où allait-elle ? A son poignet, elle portait un bracelet tressé avec un prénom : Sébastienne. Le sien ?

 

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68% des Maliens détiennent un téléphone portable. Catherine Deneuve incarne une femme en fugue dans « Elle s’en va ». Syrie : la Russie bloque à nouveau.

 

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Mut Stein. Il a 74 ans. Il s’assied l’après-midi sur le banc à l’ombre des platanes. De ce banc, situé près de la nouvelle plaque à l’entrée du bourg, il surplombe l’unique rue du village qui longe la Saumane et sinue avec elle, les toits rectangulaires des filatures abandonnées, la toiture ronde du temple et le faîte de l’église.

Il ferme les yeux pour se représenter les lieux en 1944. Les soldats nazis. Les Résistants allemands làhaut dans le mas isolé. Les femmes cévenoles qui montaient les ravitailler. Jusqu’au jour où ils ont été repérés par les SS, où Kurt Stein a été assassiné avec les autres.

Il a 5 ans. Son père l’appelle doucement : – Mut, mon petit Mut. Il le serre dans ses bras à l’étouffer. Lui chante sa chanson préférée.

Dors mon petit mon tout beau
Ton père est ici qui berce tes rêves
Dors mon petit mon tout beau
Ta mère est partie en chemin vers la lune
Dors mon petit mon tout beau
Elle cueille des étoiles, nous les rapportera
Dors mon petit mon tout beau

Ensuite, l’enfant voit sa mère préparer un sac, parler tout bas avec le père. Il entend des mots qu’il ne comprend pas, sauf le mot « départ ». Il a peur.

Il a 75 ans. C’est l’été sur le banc. Il somnole. Sa tête est retombée entre ses épaules. Il pleut, les gouttes font des tâches sombres sur sa veste. Il entrouvre les yeux, voit la pluie d’été, reste sur le banc. Il sourit, il semble heureux d’être assis sur un banc sous la pluie.

À demi enfouis dans les racines, des filtres de cigarette. Ici, le soir, des ados du bourg viennent rouler et fumer leurs pétards. Une nuit où, obsédé par la pensée de son père, Mut n’arrivait pas à dormir, il est sorti regarder les étoiles, contempler la nuit d’été, il a marché jusqu’au banc et a vite reconnu l’odeur. Les jeunes allaient détaler quand Mut a ouvert les doigts et montré sa paume. Il a murmuré un merci inaudible, pour la vie dans leurs rires, voix crayeuse des garçons et filles tout juste sortis de l’enfance.

Il a 6 ans. Il fait beau sur Berlin, il joue à cligner des yeux avec les rayons du soleil. Il appelle sa mère, lui murmure au creux de l’oreille : « Je vais te dire un secret. Ferme les yeux. Dès que tu les ouvres, l’aventure du soleil commence. » Elle s’effondre en larmes.

A la fenêtre, comme à celle des veuves de Résistants, flotte une gigantesque bannière noire et rouge frappée de la croix gammée.

Il a 60 ans. Il a pris une décision. Il veut connaître l’endroit où son père a rejoint la Résistance et affronté la mort, découvrir le maquis dont sa mère ne pouvait lui parler, rencontrer les survivants, les enfants des femmes qui aidaient son père et ses camarades.

Il sait que Kurt Stein a traversé clandestinement l’Allemagne puis la France en 1943, avec des militants antinazis catholiques et protestants, opposés à l’antisémitisme et au néo-paganisme hitlérien. La population du bourg cévenol, majoritairement protestante, les avait protégés ainsi que plusieurs familles juives.

Peu après la mort de Kurt, quatre Polonais sont arrêtés par les SS sur la rue principale et pendus le 2 mars 1944 dans la ville voisine. Il met une caisse de whisky dans le coffre de sa voiture et quitte Berlin, direction le maquis cévenol.

 

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La centrale du Tricastin présente une vingtaine de fissures sur la cuve du réacteur numéro 1, dont une de 11 millimètres. À qui appartiennent les plantes cultivées ? Les drones américains ont tué 2000 personnes au Pakistan depuis le début de l’année.

 

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Elle a un bon sommeil, Sébastienne tombée du ciel, le bruit de la rivière, les coups de vent, ça ne l’empêche pas de dormir, se dit Kass, une nuit d’orage et la Saumane déborde ce matin, ici depuis la terrasse je vois l’écume déferler entre les rochers, quand on arrive de nuit, au débit sonore de la rivière, on sait s’il a plu, une nuit d’orage et l’eau chante, à présent il reste des nuages de traîne, la première fois que j’ai entendu les gens d’ici parler du « combat des vents », je regarde le ciel et, oui, c’est vrai on voit le vent du Nord pousser les nuages vers le Sud, une heure après, le vent du Sud, qui règne depuis plusieurs jours, les souffler vers le Nord, et même parfois une strate de nuages file vers le Sud tandis qu’une couche plus haute dérive vers le Nord, cet hiver, j’ai décidé que je ne me mentirais plus, mais hier « ça m’a fait plaisir de vous voir » alors que.

Je me demande quelle tête elle fera quand elle se réveillera, est-ce qu’elle sait où elle est, est-ce qu’elle est déjà venue profiter de la terrasse, oui peut-être quand personne n’y est, un corps alangui dans le sommeil, là où le débardeur laisse apparaître la peau, je vois son ventre doré se soulever à chaque respiration, l’ombre du nombril avec un grain de beauté au bord frémit – « un jardin japonais miniature », aurait dit celle qui voyait le Japon partout –, le jardin se perd dans la hanche dénudée, j’aperçois plus haut le creux de la taille, sa main repose sur le ventre, peau sur peau, pulpe des doigts sur nu du ventre, au-dessus le débardeur froissé recouvre, je devine les seins libres d’agrafe et de nylon, le haut du corps est couché sur le sac orangé effrangé, comme ceux du magasin de bagages de Ménilmontant, question choix et prix c’est le champion de ce quartier où les habitants voyagent beaucoup, surtout de part et d’autre de la Méditerranée, le vendeur connaît les tailles de bagages à main acceptés par les compagnies en particulier par les low cost qui exigent des bagages tout petits « pour forcer les clients à payer un surcoût parfois plus cher que le prix du billet lui-même, attention à ne pas vous faire piéger », il a l’amabilité veloutée d’un steward.

J’ai ici le sac que je lui ai racheté après le vol du précédent dans l’église Saint-Merri, j’assiste à l’enterrement de ma tante, je le laisse sur le prie-Dieu pour aller faire les condoléances à la famille, « ça arrive souvent », a dit le sacristain, le quartier est fréquenté par les usagers de drogue souffrant du manque, dans certaines situations, c’est plus facile de se mentir, se dire ça va oui plutôt que reconnaître qu’on est en train de se laisser égarer, on reste parfois pour ne pas se séparer, épaule aux aguets.

Celle que j’appelle ou qui s’appelle Sébastienne voyage seule, son ventre monte et descend calmement à chaque respiration, le mouvement joue avec la pénombre, le corps respire avec ce qui nous manque, c’est rare autant d’eau dans la Saumane début août, le héron guette depuis les branches du pin le moment où l’eau va redescendre, il pourra fondre sur les poissons et planter son bec dans leur chair

 

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Israël menace de nouveau d’intervenir en Iran. Quarante ans après le coup d’Etat de Pinochet, les souvenirs sont amers. Manuel Valls n’a pas de recette miracle. Les femmes sourient en moyenne 47 fois plus que les hommes. La bouche n’est pas les dents. L’une embrasse, les autres mordent.

 

*

 

Le camion du SIVOM a fait sursauter Sébastienne et sortir de son rêve. Elle s’étire, voit Kass, aussitôt le lui raconte. L’oiseau est là, avec son chant venu du Sud. Posé en haut du peuplier au bord de la Saumane, il scintille comme une feuille. Ventre blanc, crête argentée, des taches noires à la pointe des ailes, fines calligraphies difficiles à déchiffrer. J’ai traversé les Grands Lacs, le Sahel, le Nil, où en ce moment dans la rue les êtres espèrent. J’ai mis les couleurs des révolutions sous mes ailes. Votre Nord s’éteint depuis que vous avez enfermé les chants d’oiseaux dans vos sonneries de téléphones portables. Je viens désactiver les codes, brouiller vos ondes, fausser les puces, cisailler les câbles, déconnecter les réseaux, délivrer le chant de la huppe et du pinson, du merle, du rossignol, du pipit farlouse, des pétrels et de la sauvagine.

Kass voit qu’elle invente. Elle rit. Quelque chose vient, Kass le sent. Une bretelle de teeshirt glisse et découvre son épaule.

 

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Un violoniste du Bolchoï décède en tombant dans la fosse d’orchestre. Fuck America de nouveau en scène. A Paris, acheter de la nourriture devient difficile pour les familles les plus modestes. Neuilly, Annecy : les villes où les riches sont de plus en plus riches. Les seins des femmes ont toujours tort, il faut le savoir. A Mayarwady, des léopards font irruption dans le temple.

 

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Elle aura 93 ans. Sa mémoire flottera. L’après-midi, elle s’installera au soleil de la terrasse, devant la Saumane. Mêmes eaux, même ciel. Elle posera ses souvenirs sur les feuilles qui dérivent à la surface de la rivière et verra scintiller ses visages aimés et flous.

Elle aura les épaules courbées vers l’avant, une fatigue de la verticale, et sourira en sentant dans son dos le coussin que la main aimante aura glissé.

 

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Nelson Mandela est à nouveau capable de regarder la télévision. Trois millions de Syriens ont quitté le pays depuis le début du conflit.

 

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Blancheur des nuages blancs. Sébastienne a rejoint Kass sur la terrasse. Côte à côte, face à la rivière, aux arbres, à la crête, toutes les deux à mivoix se parlent. Il y a ce qu’elles disent et autre chose, un battement dans l’air qui insiste.

Sébastienne nomme les oiseaux. Elle suit le héron au bord de la Saumane. Dans la lumière de l’après-midi, la tache blanche de la chute d’eau brille. L’eau coule, apporte, emporte. Les mots sont des éclaboussures, des giclées, une brume entre leurs deux corps, chaude.

Entre est un espace brûlant qui va se réduire, s’amenuiser jusqu’au contact. Quelque chose l’annonce dans le tremblement des épaules nues de Kass. Les feuilles du frêne dansent par petits sauts inégaux, une branche après l’autre, dans une brise tiède.

 

Postface de Mut

Je m’appelle Helmut Stein. Je suis né en 1938 à Berlin, j’ai 75 ans. Le médecin a prononcé un mot que je ne veux pas écrire ici. Avant de perdre complètement la tête, je rassemble les dessins, les bribes, les notes prises au cours de cet été 2013. Pour Kass et Sébastienne, je confectionne un cahier – dessins, croquis, impressions, divagations. Elles le liront quand mon esprit sera parti vers un autre temps.

Sébastienne, notre première rencontre : je monte le sentier qui mène à la ferme où se cachaient mon père et ses camarades résistants ; j’aperçois sa silhouette ; je vais marmonner un bonjour quand elle met un doigt sur ses lèvres. Du même doigt, elle désigne une branche. Sur la branche, une chouette dort en plein jour.

J’ai continué mon chemin, elle a suivi. Arrivé à la ferme en ruine, je m’assieds, je respire pour calmer les battements de mon coeur. Mon esprit dessine le groupe d’hommes en train de discuter des prochaines opérations. Sébastienne a sorti des jumelles et regarde quelque chose en hauteur dans un creux de mur. Je ne la vois pas, je suis en 1944, deux femmes du village apportent le ravitaillement, les cigarettes, les journaux clandestins. Je perçois vaguement la voix de Sébastienne : Il y a un couple de faucons qui niche là-haut. Elle a posé ses jumelles et me regarde. Elle voit les larmes perler à mes yeux. Elle dit : – La vie, ça revient toujours.

Dans mes notes, je compte trois rencontres sur les chemins avant qu’elle m’emmène chez Kass. La vue de la terrasse sur la Saumane et les arbres m’a tellement ébloui que j’ai demandé à venir la dessiner.

L’après-midi, je descends jusqu’à la terrasse de Kass et je crayonne sur mon carnet. Kass et moi sommes deux présences silencieuses. Je me tiens dans un coin sans bouger. Elle va et vient. Il flotte une complicité qui n’a pas besoin de mots. En fin d’après-midi, Sébastienne rentre du Parc Naturel où elle travaille depuis le début août. Nous partageons un verre de whisky tous les trois. Et je m’éclipse. J’arpente les chemins pour mettre mes pas dans les pas de mon père. Sébastienne m’accompagne parfois pendant ses jours de congé. Hier, j’ai senti qu’elle voulait parler de Kass. Fougue et timidité, les mots couraient sur ses lèvres. Je lui ai dit : Kass a embelli, elle est gaie ; dans la journée, je l’entends souvent chantonner. Je suis un vieil homme mais je comprends certaines choses. L’intime est infini, un chatoiement tremblant qui reflète les éclats, passés, futurs.

Tant qu’il me reste des forces, je réunis mes bribes sur ces cahiers. Sur le blog des anciens du Maquis, je poste mes documents, mon témoignage, un récit biographique accompagné de photos et de dessins.

Je veux croire qu’écrire repousse le temps – écrire, observer, imaginer, inventer. Je pense à ma mère. Même à la fin, elle ne pouvait toujours pas parler de Kurt, son mari, mon père. Mais un mois avant sa mort, dans son appartement devenu aussi en désordre que son esprit, elle a sorti une photo. Elle me l’a tendue, a murmuré : « Mon petit, mon tout beau ».



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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 janvier 2014.
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