Asie | Mahigan Lepage, #Usagi (un typhon à Hong Kong)

« & la ville s’éloignait en tournant, les citadins reprenaient leurs usages, dans les rues & les hauteurs, par les rampes & les trams »

un autre texte de la revue, au hasard :
Jacques Serena | Voleur de guirlandes
l’auteur

Mahigan Lepage est québécois, et seul au monde à porter son prénom. Mais on l’a vu en France, en Amérique latine, au Népal, au Maroc et ailleurs.

Depuis 2008, sa base d’écriture est un blog, Le dernier des Mahigan. Il a aussi publié plusieurs livres, dont le très beau Vers l’ouest.

Il est parti en Thaïlande depuis bientôt deux ans, et y mène un projet d’écriture fascinant urbaine – voir Explosent les villes d’Asie. C’est dans ce contexte qu’il a croisé le typhon #usagi.

Contact : sur Twitter @mahiganl, ou via Facebook.

le texte

Le 22 septembre 2013, pendant un court séjour à Hong Kong, en déplacement entre Shanghai et Bangkok, j’apprends que le typhon Usagi s’en vient. On l’attend dans la soirée, le plus fort de la tempête devrait frapper au milieu de la nuit. Beaucoup de superlatifs (ce serait le pire typhon jamais vu à HK en 34 ans), la plupart des vols annulés, je ne sais pas encore si mon avion partira demain. Alors pendant un peu plus de 24 heures, de 10:02 le 22 à 16:43 le 23, je consigne en direct sur Twitter le récit fragmenté du cyclone qui arrive et qui passe, sans revenir en arrière : ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

 

rien n’avait changé, c’était le matin et la ville respirait une pluie vaporeuse, sous les parapluies les gens marchaient lentement

c’est hier soir seulement que tu avais su, ces 20 jours en Chine tu ne parlais à personne, tout à tes #villesnombres qui pour te dire #Usagi

rentré de boire des pintes seul de l’autre côté du havre, un peu soûl tu traînais sur le site de la BBC, dans ta case de 6’ x 8’

tu as dû lire la moitié de l’article avant de comprendre que ça te concernait : on est si indifférent au monde, s’il ne nous happe

un typhon s’approchant de HK, des vols de dimanche annulés déjà, l’impact prévu pour très tôt lundi, & ton départ vers BKK à 10:45 am

tu savais que c’était la saison quand tu as acheté tes billets, mais « typhon » pour toi un nom trop exotique, presque attirant, irréel #Usagi

& Beijing 12 jours & Shanghai 7, mais HK ce n’était plus la Chine, un autre monde, une ville sans pays, « city no country » tu pensais

une ville fantastique, HK, tout en blocs imbriqués, une ville verticale, folle de rampes et passerelles, aux mille suspens et trajets

des jours tu y avais marché, sans connaître #Usagi, sans attendre la tempête, glissant de pli en pli, tout surgissement ici était possible

pour trouver ce café tu avais beaucoup cherché, pas d’enseigne, ainsi cette ville, puis ruelle, porte glauque, dédale d’escaliers...

ta chambre aussi, le 1er jour, que le hasard ou la ville même pour te pousser dans ce passage & vers cet ascenseur, 17e étage, portes

après 3 jours tu ne comprends toujours pas où tu loges, dans quel bloc, sur quoi ta fenêtre, minuscule case suspendue sur ta perte

dans la rue et le passage des Indiens, des Népalais, des tout, les mots « watch, Rolex, massage, marijuana » : plus de pays ici, un port

& l’ascenseur qu’il faut attendre de longues minutes, vieux à faire peur, il y a tant de cases là-haut, mais où, des trous à souris

dans ton lit tu ne peux pas t’étendre, ni sur la cuvette t’asseoir droit, à la fois trop grand et trop petit pour cette ville immense

& les ferries & les tramways & le funiculaire, & les trains & les escaliers mécaniques aux rues en pente, vont-ils s’arrêter quand #Usagi

pour l’heure la ville restait si calme, la pluie fine avait même cessé, une blancheur filtrait les nuages, rien n’annonçait le temps d’#Usagi

oui ce mot t’aspirait, typhon, oseras-tu le dire, quand même les morts quand même la dévastation, pauvre fou, diras-tu ton excitation

& tu imaginais les Philippines, les racines qui volent, les toits déchapeautés, les couleurs vives de ces îles que tu aimes, brassées

sur le site de la BBC une carte, la trajectoire du cyclone, une flèche pointant vers HK, & la date 23 septembre, jour de ton vol

& les femmes en talons continuaient de mesurer les trottoirs, & les vestons de héler les taxis, & les touristes de tourner

& ce nom #Usagi, lapin en japonais tu apprends, te rappelle surtout "L’usage du monde" que tu lis en ce moment : use donc du typhon, égoïste

& que l’autre nom d’#Usagi est Odette, & là c’est trop de littérature, le même nom qui avait aspiré Swann ? non, ce n’est pas le genre de HK

puis tu es allé sur les Nouveaux Territoires, autre nom à faire rêver, où des immeubles à mille cases plongeaient entre les montagnes

& pendant que tu traversais un pont près du centre « Marriage Registry » où plein de femmes musulmanes passaient leur dimanche, le vent

le vent & la pluie plus forts, les parapluies qui forcent, le ciel de gris plus chargé : c’était donc vrai, cet après-midi frapperait #Usagi

& tu es rentré, as réintégré ta case, 4:00 pm, une minuscule fenêtre, son et image réduits, que percevrais-tu d’#Usagi, si tu n’en bougeais

tu attendais le soir pour ressortir, HK n’est réel que sous la lune, & comme une armée sournoise les gros vents frapperaient de nuit

la tête renversée sous la fenêtre, au-dessus d’un pan de building échafaudé, tu voyais les nuages filer en convois de + et + rapides

le ciel assombri, tu as traversé Victoria Harbour sur le Star Ferry, les eaux étaient grosses & les nuages enveloppaient la skyline

 

 

de l’autre côté, dans Central, les rues plus désertes qu’à l’habitude, beaucoup s’étaient barricadés, & puis c’était un dimanche soir

tu as grimpé là où la ville s’escarpe, par des escaliers & des trottoirs abrupts : palier, rue, restos fermés, rideaux de fer tirés

celui-là était ouvert quand même – restaurateurs qu’un typhon n’arrêtait pas –, tu as mangé là – mangeur qu’un typhon n’arrêtait pas

tu devais retourner au ferry avant 19:40, sinon le bateau allait se changer en citrouille, & couler : à cause d’#Usagi, on fermait plus tôt

vous étiez 5 ou 6 à monter dans un des derniers ferries, exceptionnel dans la dense HK, il faisait fin noir maintenant, dans le havre

 

 

une télé à l’entrée du port : des plans de HK sous la pluie & le vent, des graphiques, des images d’attente à l’aéroport ; c’était ici

en sortant du ferry, des caméras, des micros, des gens se massant alentour, par curiosité, & cette journaliste qui portait un casque

tu sentais l’excitation maintenant, peur et curiosité mêlées, des gens couraient, d’autres pointaient de gros appareils photo, pluie

& tu es remonté encore dans ta case, ton téléphone déchargé & ces micro-récits qui demandaient connexion, dans l’impatiente fébrilité #Usagi

la pluie, la pluie, la pluie – mais HK est une ville de passages couverts, on peut marcher des km en pente sans se prendre une goutte

on disait que l’oeil se trouvait maintenant 100 km au nord à regarder calmement HK dans le noir, en bas dans les cernes concentriques

ici les gens vivent dehors, dedans c’est trop serré, ils étendent des cartons dans les passages couverts, même ce soir tu en as vu

sur ta fenêtre la pluie battait de + en + fort, & l’humidité s’installait dans ta case de rien : il était temps de retourner dehors

& 4 heures avant le moment anticipé du grand coup (1h du matin), dans les rares bars encore ouverts de Kowloon, la fête continuait…

 

 

mais au détour d’une rue tu avais été poussé par de grandes bourrasques & avais entendu venant des toits des bruits de tôle battante

 

 

maintenant c’était vrai, c’était lui, #Usagi, le lapin de vent et de pluie, courant les rues, fouettant la ville de ses pattes de derrière

alors tu as enfilé ton coupe-vent, pris un parapluie, et tu as mis cap au port, zigzaguant & fouetté – les typhons aiment les ports, #Usagi

& d’autres marcheurs sur les trottoirs valsaient, & riaient, joyeusement malmenés, & couraient après leurs parapluies retournés

quand près du port une vision étrange, devant toi un pigeon qui volant de toutes ses forces reculait lentement, avant de s’affaisser

il s’était réfugié au pied d’un escalier mécanique, le pigeon, & voulait maintenant franchir une barrière de plastique, s’y cognait

au quai du ferry une fête, des gens – des jeunes – venus là comme moi pour voir le typhon, s’amusaient à prendre le vent & filmaient

 

 

le havre n’était plus un havre : des jets montaient haut par-dessus le quai, éclaboussaient les fêtards, & vous salaient les lèvres

tenir dans le vent était un défi, certains en rajoutaient en ouvrant de grands sacs poubelles, s’en servaient comme voile, & volaient

& d’un trou d’égout dans le quai l’eau par intervalles fusait comme d’un geyser, provoquant tout autour des cris d’étonnement : ah #Usagi !

tu as repris ton chemin, tu voulais être seul, seul avec le typhon, seul avec les vagues et la ville dressées, & laisser #Usagi te défaire

tu as marché le long du quai, de l’autre côté du havre brillait la skyline à travers l’embrun, des rafales couraient devant tes pas

tu marchais & souvent tu te retournais, par peur qu’un parapluie ne te frappe par derrière : il n’y a pas traître comme un parapluie

& tu es repassé du côté des buildings, dans les interstices où sifflait le vent, tout était fermé presque sauf un McDo et un 7-Eleven

séché le iPhone aux toilettes du McDo, & remonté encore dans ta case, il fallait te changer, les godasses des flaques, le linge collé

dans l’ascenseur les gens étaient sec, sauf toi qui ramenais ici le typhon, sentiment d’isolement, si facilement on abolit le dehors

& pendant que tu en reportais ici le récit, #Usagi cognait à ta fenêtre, à coups répétés de + en + fort, & tu entendais des cris au loin

tu attendais 1:00 am, heure prévue du plus fort tourment, pour redescendre et voir ; il était 1:00 maintenant, tu redescendais...

mais en bas que pouvais-tu voir, presque rien, à l’entrée du passage un mur d’hommes de partout, derrière le mur la rue arrosée : rien

on ne voit jamais vraiment ces monstres, villes ou typhons, trop vastes et trop rapides, & toi si minuscule et empêché, tu erres

une bourrasque, des eaux grosses, un assombrissement, des danses, des craquements, des parapluies brisés : fragments d’os des côtes d’#Usagi

l’heure H est passée, tu apprends que le typhon vient d’être déclassé de "super" à "sévère", ô pauvre #Usagi, ô toupie qui ralentit, tombera

ton vol de demain retardé, quelques heures, rien de grave – mais tu ne sais pas la dévastation au-dehors, ni les toits ni les arbres

ni les poubelles ni les parapluies, qui volent, & te préparant à dormir tu entends de grands craquements, ô quelle HK demain laissera #Usagi

& les avions s’ils tomberont, & les eaux si elles monteront, si les métros seront égouts, si la centrale nucléaire tiendra bon, si si #Usagi

la ville n’est pas faite pour autant de ciel, & toi pour autant de ville : passe, passe #Usagi, demain on fera l’inventaire de ce qui reste

& tu te réveillais dans un bruit de sirène d’alarme, pas de fenêtre que l’écran pour regarder dehors, les nouvelles pas si mauvaises

HK tenait bien le vent, #Usagi n’avait pas eu le mauvais goût d’imiter Hope, 1979, une douzaine de morts et des centaines de blessés, alors

en Chine 3 morts rapportées, un bateau de pêche chaviré, des corps sous un arbre – les superlatifs faiblissaient, qui parlaient d’#Usagi

dehors pluie fine, des marcheurs du lundi, un matin comme les autres, n’étaient les parapluies brisés & les cartons jonchant trottoir

tu te rappelais d’hier les pleurs d’un petit garçon, devant le spectacle des jeunes dansant dans le typhon : c’était trop pour lui #Usagi

du mineur, des riens, la ville ébouriffée : un non-événement, peu de spectaculaire, les journalistes à casque devaient être déçus d’#Usagi

restait l’attente, & comme pendant ces heures le mot typhon charriait toutes les fictions : ville engloutie, ruée vers le haut pic

arbres volants, pannes d’électricité, nuit noire, sirènes partout dans la ville ; non, aujourd’hui on s’amusait des tempêtes, ô pauvre #Usagi

on disait que tu t’en venais frapper HK de plein fouet, #Usagi mais qu’à la dernière seconde coup de volant, tu avais changé de direction

les nuages filaient + clair au-dessus de la ville, en passant vite tu avais tout ralenti : des cafés fermés, les vols en rattrapage

& ton vol, humain, avait encore été repoussé de 4 heures, tu passais le temps dans un McCafé en sous-sol, ceux-là jamais ne ferment

& la navette jusqu’à l’aéroport roulait plus vite sûrement qu’hier #Usagi, est-ce que la ville avait gagné ou qu’elle était elle-même typhon

en train à travers les paysages neufs, on pense HK une ville & on découvre un territoire, des forêts, des villages sous les buildings

& des ports & des bateaux, & des immeubles à loger des milliers, & des cimetières encastrés dans le roc, le train filait comme un TGV

au milieu du convoi des nuages, un intervalle de bleu, non ce n’était pas l’oeil du typhon, mais sa passée, sa retraite, sa défaite

& soudain un avion chutant du ciel, piquant dans la brume ; mais non ce n’était pas la patte d’#Usagi, on approchait seulement de l’aéroport

aéroport que hantaient des êtres marchant, faisant queue ou dormant : le seul déluge aura été de gens, la seule inondation, d’attentes

& toi tu hallucinais presque, dans ce lieu où les sons rebondissent, où les transparences trompent : tu n’avais pas assez dormi, cause #Usagi

& la ville s’éloignait en tournant, les citadins reprenaient leurs usages, dans les rues & les hauteurs, par les rampes & les trams

oui c’est elle c’était elle le typhon, tu le savais, elle la ville avec son oeil, & ses brassées, & ses furies : HK #Usagi au revoir, tu vas

(mais plus au nord d’autres villes explosent, les nouvelles tombent & multiplient les morts : Guangzhou la gigantesque, ô la nouvelle #Usagi)



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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 janvier 2014.
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