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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>Laurent Peyronnet | Hans Petersen</title>
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		<dc:date>2022-02-02T17:56:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Norv&#232;ge</dc:subject>
		<dc:subject>mer, ports, paysages maritimes</dc:subject>
		<dc:subject>conte</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>Peyronnet, Laurent</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; garder trace, &#224; la fois de ce que Poe imprimait l&#224; en moi et de ce que l'archipel en particulier et la Norv&#232;ge en g&#233;n&#233;ral &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot22" rel="tag"&gt;Norv&#232;ge&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot61" rel="tag"&gt;mer, ports, paysages maritimes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot184" rel="tag"&gt;conte&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot376" rel="tag"&gt;Peyronnet, Laurent&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;em&gt;l'auteur&lt;/em&gt;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Depuis un peu plus de vingt ans, je partage mon temps entre le nord de la Scandinavie et la r&#233;gion lyonnaise o&#249; je r&#233;side. Je passe environ cinq mois sur douze en Laponie o&#249; j' exerce le m&#233;tier de guide touristique. Le reste du temps, j' &#233;cris : un roman jeunesse, d&#233;clin&#233; sur &lt;a href=&#034;https://www.babelio.com/auteur/Laurent-Peyronnet/279748&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;trois tomes, des contes, des nouvelles&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous trouverez l'actualit&#233; de mon &#233;criture jeunesse &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/Magnusunehistoirepourtuerletemps&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur cette page Facebook&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'anime &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/channel/UCfPYK3_xBKbIiNRA4SHQgJw&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;la cha&#238;ne YouTube &#171; Quelques choses &#224; vous lire &#187;&lt;/a&gt; avec d&#233;sormais une quarantaine de lectures vid&#233;os dont : Raymond Carver ; Bob Dylan ; Joyce Carol Oates ; Selma Lagerlof... ainsi que des textes personnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pratique parall&#232;lement un peu la musique et le dessin.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;em&gt;le texte&lt;/em&gt;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cette nouvelle, en forme de conte, est n&#233;e d'une rencontre avec Edgar Poe. Je suis souvent amen&#233;, par mon m&#233;tier de guide, &#224; parcourir l'archipel des Lofoten, radieux, peupl&#233; de mille lumi&#232;res en &#233;t&#233;, venteux et recouvert de neige en hiver. Pour plonger les voyageurs que j'accompagne dans l'ambiance si particuli&#232;re de ces &#238;les, j'avais pris l'habitude, au fil des ann&#233;es, de leur lire, pendant que nous roulions dans ces paysages fantastiques, &lt;i&gt;Une descente dans le Maelstrom&lt;/i&gt;. J'avais d&#233;couvert avec &#233;merveillement l'&#233;criture de Poe sous les toits des mansardes parisiennes de ma jeunesse mais ici, &#224; force de lire et relire cette nouvelle, je me suis peu &#224; peu profond&#233;ment impr&#233;gn&#233; de ce rythme si particulier de son &#233;criture, de ce vocabulaire pr&#233;cis, technique, qui tente de saisir, dans ses plus d&#233;licats d&#233;tails, le complexe bouillonnement de la vie &#233;motionnelle. Nous roulions et je lisais, et chaque nouvelle lecture au fil des semaines, des mois, des ann&#233;es, ancrait la voix de Poe un peu plus en moi. Il y a chez lui une musicalit&#233; que la lecture &#224; haute voix a amplifi&#233;, comme une chanson devenue, au fil du temps, une compagne famili&#232;re. Je trouvais unique cette exp&#233;rience de lire en public un texte de litt&#233;rature dans le paysage m&#234;me o&#249; elle se d&#233;roule, surtout lorsque ce paysage est aussi grandiose. Le langage, le r&#233;cit, la po&#233;sie donnent chair et corps, identit&#233; et familiarit&#233; &#224; l'&#233;tranger-&#233;tranget&#233; du monde. Mon exp&#233;rience du lieu s'est, en quelque sorte, incarn&#233;e dans cette d&#233;clamation r&#233;p&#233;t&#233;e. En lui donnant voix, j'en ai fait un &#234;tre. Que me serait-il rest&#233; si je m'en &#233;tais tenu l&#224; ? Un souvenir que le temps effacerait lorsque le temps ne serait plus &#224; traverser les Lofoten. J'ai donc voulu garder trace, &#224; la fois de ce que Poe imprimait l&#224; en moi et de ce que l'archipel en particulier et la Norv&#232;ge en g&#233;n&#233;ral, &#233;mouvaient en moi. J'ai plac&#233; certains de mes d&#233;mons dans ce merveilleux cadre et j'en ai fait une histoire, dont j'ai d&#233;couvert, une fois &#233;crite, que je l'avais d&#233;roul&#233;e dans le registre musical, dans la tonalit&#233; de Poe. Le conte &lt;i&gt;Une descente dans le Maelstrom&lt;/i&gt; m'avait fertilis&#233; et de lui, &lt;i&gt;Hans Petersen&lt;/i&gt; est n&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de la revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article831' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire f&#233;vrier 2022&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;Laurent Peyronnet | Hans Petersen&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Le petit port d'Henningsvaer, d'ordinaire si tranquille, &#233;tait, ce matin l&#224;, en proie &#224; une agitation f&#233;brile. Les habitants formaient un groupe compact devant la jet&#233;e, se pressant les uns les autres pour mieux voir. Chacun y allait de son commentaire, on s'interrogeait. Un homme fendit la foule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Braves gens &#8212; commen&#231;a-t'il &#8212; vous ne me connaissez pas mais je me permets d'intervenir car ce que j'ai &#224; vous dire pourra peut &#234;tre apporter quelque lumi&#232;re sur la myst&#233;rieuse affaire qui nous occupe. L'homme que la mar&#233;e a rejet&#233; ici &#8212; dit il , d&#233;signant un cadavre envelopp&#233; d'algues, allong&#233; &#224; ses pieds &#8212; &#233;tait pour moi , il y a encore quelques heures, un parfait inconnu mais le hasard fait qu'&#224; pr&#233;sent, j'en sais certainement plus sur lui que n'importe lequel d'entre vous qui aviez l'habitude de le voir errer le long des c&#244;tes de Lofoten. Je suis arriv&#233; hier apr&#232;s midi sur votre archipel par le ferry en provenance de Bod&#7443;. Apr&#232;s m'&#234;tre rendu sur la falaise de Moskenes pour admirer le fameux maelstrom dont nous parle Edgar Poe, je d&#233;cidai de rester s&#233;journer quelque temps dans ces lieux magnifiques. Comme je m'informais des particularit&#233;s de votre archipel, on me conseilla la route c&#244;ti&#232;re qui s'ach&#232;ve &#224; votre village ; c'est ainsi que j'arrivais dans la soir&#233;e. Je trouvais sans difficult&#233; une chambre &#224; l'h&#244;tel et apr&#232;s m'&#234;tre restaur&#233;, je partis explorer les alentours. &#192; plusieurs reprises au cours de ma promenade, j'aper&#231;us cet homme &#233;trange. Il parlait seul, tendait les bas, comme pour toucher quelque chose d'imaginaire et semblait tr&#232;s agit&#233; int&#233;rieurement. J'ai pens&#233; qu'il devait s'agir de l'idiot du village. Je continuais ma promenade, absorb&#233; dans la contemplation de cette lumi&#232;re d'&#233;t&#233; qui illumine ici chaque recoin de la nature quelque soit l'heure du jour ou de la nuit, et c'est aux environs de minuit que se produisit ce qui m'incite &#224; pr&#233;sent &#224; r&#233;clamer votre attention. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les villageois se regard&#232;rent les uns les autres, l'air curieux et embarass&#233;s, puis l'&#233;tranger reprit dans le plus profond silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comme je rentrais &#224; l'h&#244;tel en longeant la jet&#233;e &#8212; dit il &#8212; j'aper&#231;us une nouvelle fois cet homme &#233;trange. Jusque l&#224;, il avait totalement ignor&#233; ma pr&#233;sence mais maintenant, il me faisait face et me fixait d'un regard enfi&#233;vr&#233;. G&#234;n&#233;, je poursuivis ma route, feignant de n'avoir pas remarqu&#233; son attitude mais alors, il se mit &#224; courir dans ma direction et lorsqu'il m'eut rejoint, il m'agrippa le bras. Il &#233;tait terriblement excit&#233; et tenait &#224; toute force &#224; ce que je l'&#233;coute. Craignant qu'un refus n'entra&#238;ne quelque extravagance de sa part, je lui r&#233;pondis avec la plus grande douceur que j'&#233;tais parfaitement dispos&#233; &#224; l'entendre mais qu'il fallait imp&#233;rativement qu'il se ma&#238;trise d'abord. Mes mots produisirent sur lui un effet certain car il me r&#233;pondit d'une voix parfaitement calme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous avez raison Monsieur, je m'excuse de vous avoir effray&#233; mais depuis longtemps, je ne suis plus moi m&#234;me. Tout va rentrer dans l'ordre ce soir et je ne vous reverrai plus, ni aucun des habitants de ces &#238;les. Alors, s'il vous pla&#238;t, &#233;coutez-moi. J'ai besoin qu'au moins quelqu'un sache... &#224; d&#233;faut de me croire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous ass&#238;mes sur un rocher, face &#224; la mer et l'homme commen&#231;a son r&#233;cit :&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt; ***&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je me nomme Hans Petersen &#8212; dit il &#8212; et je suis n&#233; dans le port d'Alesund. Mon p&#232;re, comme la plupart des hommes de cette ville, &#233;tait marin p&#234;cheur. Ma m&#232;re travaillait &#224; la corderie. Enfant, je jouais avec mes camarades &#224; faire des ricochets dans la mer ; j'allais d&#233;nicher dans les herbes les &#339;ufs que pondaient les eiders pour les gober . J'avais peur des trolls et avant de m'endormir, j'aimais sentir les mains &#233;paisses de ma m&#232;re caresser mes cheveux , alors roux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;poque b&#233;nie qui ne revient jamais !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir de Saint Jean, autour des feux de joie, je d&#233;couvris d'autres mains et d'autres caresses, je devins un homme. &#192; la p&#234;cherie, j'&#233;tais respect&#233; comme un marin habile et un ami sinc&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous raconte cela, Monsieur, pour que vous sachiez que je n'ai pas toujours &#233;t&#233; tel que vous me voyez aujourd'hui. Je r&#234;vais de fonder un foyer, comme tous mes camarades. J'aurais aim&#233;, moi aussi, avoir des enfants et il e&#251;t &#233;t&#233; normal qu'apr&#232;s les avoir vu grandir, je connaisse le bonheur de raconter des histoires &#224; leurs propres enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le destin ne le voulut pas. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme se tut . Apr&#232;s un silence, comme s'il plongeait au fond de lui m&#234;me, il reprit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout bascula par une nuit d'orage. L'&#233;quipage du Mette Marit avait embarqu&#233; aux alentours de 23 heures sur une mer agit&#233;e. &#192; bord, l'ambiance &#233;tait aux plaisanteries ; nous avions l'habitude de ce genre d'exp&#233;dition et le mauvais temps ne risquait pas d'alt&#233;rer notre bonne humeur. Ce soir-l&#224;, mon compagnon de quart &#233;tait Bjorn Larsen, mon ami et fr&#232;re de ma fianc&#233;e. Lorsque vers 3 heures du matin, je vins le relayer &#224; la barre, il me confia que l'air frais faisait du bien &#224; son &#226;me et qu'il pr&#233;f&#233;rait rester l&#224; plut&#244;t que de rejoindre l'atmosph&#232;re enfum&#233;e de la cabine et les parties de cartes. Je savais qu'une veille trop longue pouvait &#234;tre dangereuse et j'aurais d&#251; insister pour relayer mon camarade. Au lieu de cela, je rentrai me mettre au sec. Vers 4 heures du matin, tandis que je commen&#231;ais &#224; m'assoupir, je fus d'un coup, ainsi que les autres membres de l'&#233;quipage, violemment projet&#233; &#224; l'autre bout de la cabine. Le bateau venait de heurter un rocher. Je me pr&#233;cipitai sur le pont mais il n'y avait personne. Le choc avait projet&#233; Bj&#246;rn par dessus bord et il criait pour qu'on lui vienne en aide. La mer de Norv&#232;ge est particuli&#232;rement froide et noire ; si l'on ne s'y noie pas, on y meurt gel&#233; au bout de quelques minutes. Je n'avais qu'une seule chose &#224; faire : me saisir de la bou&#233;e de sauvetage attach&#233;e &#224; une corde et la lancer &#224; mon ami. Mais je ne le fis pas. Au lieu d'agir dans l'urgence du danger, je restai l&#224;, immobile, face &#224; mon camarade qui se d&#233;battait dans l'oc&#233;an. Mes yeux le voyaient mais je le regardais comme on regarde une image. J'assistais &#224; ce qui se passait mais je n'en ressentais pas la r&#233;alit&#233; ; c'&#233;tait comme si, soudain, j'avais &#233;t&#233; tir&#233; &#224; c&#244;t&#233; de moi m&#234;me o&#249; vers un autre moi m&#234;me, &#233;tranger &#224; tout. Bjorn, quant &#224; lui , criait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment. Je ne sais combien de temps cela dura mais lorsque l'&#233;quipage venu &#224; la rescousse rep&#234;cha enfin le malheureux, il &#233;tait mort. Quelques heures plus tard, nous accost&#226;mes dans le port de Bergen. Je descendis &#224; terre et ne revins pas au bateau. J'&#233;tais effondr&#233;, muet face &#224; mon crime. Comment avais je pu laisser se produire pareille horreur ? Quelle esp&#232;ce d'abomination avait surgit de moi ? Qui &#233;tais je pour &#234;tre capable de commettre une telle monstruosit&#233; ? Tout se m&#233;langeait dans ma t&#234;te et la seule chose que je percevais clairement &#233;tait qu'une terrible trag&#233;die venait de se produire qui avait emport&#233;, sans espoir de retour, tout ce que j'avais &#233;t&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il prit une respiration profonde et dit tout doucement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Voyez-vous, monsieur, il suffit parfois d'un instant pour que bascule le destin d'un homme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se tut &#224; nouveau, le ressac de la mar&#233;e clapotait doucement contre la jet&#233;e puis il reprit, le regard tourn&#233; vers la mer :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les jours qui suivirent ne m'apport&#232;rent aucun r&#233;confort. La douleur et la honte submergeaient ma pens&#233;e. Le chagrin et le remords devinrent mes seuls compagnons. Que mes yeux soient ouverts o&#249; que je les ferme, je trouvais toujours face &#224; moi, l'horreur de mon crime. De jour en jour mon c&#339;ur s'&#233;puisait. La seule vue de l'oc&#233;an me devint insupportable. Je m'enfon&#231;ai &#224; l'int&#233;rieur des terres. Je marchais et marchais le plus loin possible. Je dormais dans des cabanes lorsqu'il s'en trouvait une, dehors s'il ne s'en trouvait pas. Les jours, les semaines pass&#232;rent. &#192; l'&#233;t&#233; succ&#233;da l'automne puis l'hiver. Finalement, un soir qu'il faisait trop froid pour continuer sur les chemins, j'entrais dans une taverne. La premi&#232;re pinte de bi&#232;re que je vidais me r&#233;chauffa le corps et l'&#226;me. Je sentis avec d&#233;lice le liquide couleur d'or se r&#233;pandre dans tout mon &#234;tre. Je fermais les yeux et savourais cet instant. Ma poitrine, qui semblait p&#233;trifi&#233;e comme un roc depuis l'horrible nuit sur la Mette Marit, s'ouvrit et s'emplit d'air comme sous la pouss&#233;e d'une s&#232;ve nourrici&#232;re. Je commandais une seconde bi&#232;re. Apr&#232;s la troisi&#232;me pinte, l'engourdissement me gagna. Ma bouche devint p&#226;teuse. &#192; mesure que je buvais, mon cerveau s'enfon&#231;ait dans un ouateux brouillard du fond duquel les pens&#233;es ne remontaient plus. Je go&#251;tais &#224; l'indicible oubli et c'est ainsi que je rejoignis la communaut&#233; des hommes. Dans les mois qui suivirent j'arpentai le pays en tous sens. Pour me nourrir, je louais ma force de travail : aux r&#233;coltes &#224; la belle saison, pour les travaux sur les lignes de chemins de fer et le flottage du bois en automne, &#224; l'entretient des fermes en hiver. Il y avait sur la route beaucoup d' autres vagabonds mais je ne parlais ni ne me m&#234;lais &#224; personne. Si je regardais quelqu'un dans les yeux, je me demandais imm&#233;diatement &#171; Et s'il fallait lui tendre la main, le ferais-tu cette fois ? &#187; . Alors je me d&#233;tournais, incapable de r&#233;pondre et reprenais ma besogne. L'argent que je gagnais, je le buvais et je buvais toujours plus. Je ne parvenais plus &#224; m'endormir que compl&#232;tement saoul. Cela m'ab&#238;ma les nerfs. Je devins violent. La boisson affaiblissait &#233;galement ma r&#233;sistance au travail et finalement, on ne voulut plus m'embaucher. Je pris alors l'habitude de vivre de mendicit&#233;. J'errais ainsi, telle une ombre, non plus sur les routes et les chemins mais &#224; travers les ruelles sombres des villes, au plus pr&#232;s des bouges o&#249; je savais pouvoir trouver ce que je cherchais. Gardant l'argent des oboles pour me payer &#224; boire, je d&#233;couvris que la privation de nourriture produisait une sorte d'ivresse et que l'effet de l'alcool &#233;tait lui-m&#234;me multipli&#233; par la faim. Je ne mangeais plus qu'une fois tous les deux ou trois jours. Cet &#233;tat me mena aux portes de la folie mais derri&#232;re ces portes il y avait l'oubli et c'&#233;tait tout ce que je cherchais. Ivre du matin jusqu'au soir, je ne pensais plus &#224; rien, y compris et surtout, au jour maudit o&#249; j'avais laiss&#233; mourir mon compagnon. Je ne ressentais plus rien. Les passants me heurtaient du pied sans m&#234;me s'en rendre compte. J'aurais pu m'&#233;teindre ainsi sans que quiconque s'en aper&#231;oive. Une nuit pourtant, que j'avais bu plus encore qu'&#224; l'ordinaire, je m'&#233;veillai en sursaut, submerg&#233; par une peur totale, vertigineuse, comme si la mort elle m&#234;me me tirait par les cheveux. Pris d'un acc&#232;s de panique, je me redressai et fuyait de toute la force de mes jambes &#224; travers les rues d&#233;sertes de la ville. Parvenu sur le port, je me glissai, au hasard, &#224; bord d'un navire de commerce. Je me recroquevillai tout au fond de la cale. Ce qui m'avait pouss&#233; a agir ainsi ? Je l'ignore. L'obscurit&#233; &#233;tait compl&#232;te. Il n'y avait pas de hublots mais je reconnaissais des odeurs lointaine, famili&#232;res. Je m'endormis. Lorsque je m'&#233;veillai, je compris au tangage que le bateau avait quitt&#233; le port. Je d&#233;cidai de rester cach&#233; jusqu'&#224; la prochaine escale. Il y avait dans la cale quelques tonneaux de bl&#233; ; j'appris, en la m&#226;chant, &#224; me satisfaire de cette nourriture. Lorsqu'il pleuvait, un peu d'eau s'infiltrait &#224; l'int&#233;rieur du navire, alors, je l&#233;chais les parois de bois et c'&#233;tait tout ce que j'avais &#224; boire. Les jours passaient et nous voguions. Peu &#224; peu, mes yeux s'habitu&#232;rent &#224; l'obscurit&#233; permanente qui r&#233;gnait en ce lieu mais je perdis vite la notion du temps. L'&#233;puisement et le manque d'alcool provoqu&#232;rent en moi des visions douloureuses. Des images distordues de mon pass&#233; surgissaient sous mes yeux, peupl&#233;es de fant&#244;mes. J'&#233;tais de plus en plus malade et le bateau ne faisait pas escale. Mon cerveau se d&#233;menait au milieu de mes cauchemars. Mon corps commen&#231;ait &#224; m'&#233;chapper. J'&#233;tais occup&#233; &#224; tenter de ma&#238;triser un tremblement qui s'&#233;tait empar&#233; de mes mains et remontait dans mes avant-bras, mes coudes et jusqu'&#224; mes &#233;paules lorsqu'un craquement monstrueux emplit le r&#233;duit o&#249; j'&#233;tais reclus, le bateau se mit &#224; tanguer en tous sens, des gens criaient au dessus de ma t&#234;te. Les parois se disloqu&#232;rent, l'eau s'engouffra dans la cale et je sus que j'allais mourir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hans Petersen s'interrompit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'en viens &#224; pr&#233;sent, Monsieur, au plus extraordinaire de mon histoire &#8212; reprit il en me regardant droit dans les yeux &#8212; mais je vous demanderai de fixer le jugement que vous portez sur moi avant que je ne poursuive. Comme vous le constatez, je ne tremble pas ni ne d&#233;lire. Je n'ai plus touch&#233; une bouteille depuis des ann&#233;es et si je ne fr&#233;quente pas mes semblables, c'est que j'ai mes raisons. Alors &#233;coutez moi jusqu'au bout et lorsque je vous aurais quitt&#233;, allez, si vous le pouvez, dans le port d'Alesund o&#249; je suis n&#233;. Dites aux gens qui vivent l&#224;-bas que vous m'avez connu et racontez-leur mon histoire. Peut &#234;tre me jugeront-ils moins durement lorsqu'ils sauront que, malgr&#233; mon infamie, j'aurai &#233;t&#233;, au moins une fois dans ma vie, un homme de bien, digne d'amour. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hans Petersen fit silence &#224; nouveau. D'un mouvement de la t&#234;te j'acquies&#231;ai &#224; sa demande. Il reprit le cours de son r&#233;cit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quand la mer m'entra&#238;na, j'&#233;tais pr&#234;t &#224; mourir. Finalement, je sentais dans mon c&#339;ur comme une d&#233;livrance. Mais ce jour l&#224; la mort ne voulut pas de moi. Les courants me roul&#232;rent vers la terre et j'&#233;chouais sur une plage. Il ne restait plus trace de la violente temp&#234;te que nous venions d'essuyer. Le ciel &#233;tait limpide et la mer avait retrouv&#233; son calme. Malgr&#233; la douleur que j'&#233;prouvais dans tout le corps, je me levai &#224; demi et scrutait l'horizon &#224; la recherche de quelque chose ou quelqu'un qui aurait surv&#233;cu au naufrage mais, chose &#233;trange, aussi loin que mon regard puisse porter, je ne d&#233;couvris aucune trace du navire ; pas la moindre poutre, pas le moindre morceau de voile, pas une plainte d'&#233;ventuels rescap&#233;s. Je tentais de me relever compl&#232;tement mais mes jambes se d&#233;rob&#232;rent et je poussai un cri, l'une d'elle &#233;tait cass&#233;e. Une sorte de for&#234;t avan&#231;ait jusqu'&#224; environ cent m&#232;tres du rivage ; je d&#233;cidai de me tra&#238;ner au moins jusque-l&#224;, pouss&#233; par ce vieil instinct commun aux b&#234;tes et aux hommes qui nous dicte de nous mettre &#224; couvert lorsqu'on est vuln&#233;rable. L'effort que je dus fournir pour progresser dans le sable mou m'&#233;puisa et je perdis connaissance. Je ne sais combien de temps je dormis. Je fus r&#233;veill&#233; par une sensation de fra&#238;cheur ; des gouttes d'eau tombaient &#224; intervalles r&#233;guliers sur mon visage. J'ouvris les yeux. Une jeune fille me souriait. &#171; Ou suis-je ?, demandai-je. &#171; Qui &#234;tes-vous ? &#187; La jeune fille continuait de sourire mais je ne re&#231;u pas de r&#233;ponse. Je me redressai un peu en m'appuyant sur les coudes et ce que je vis alors m'&#233;tonna au plus haut point. Le visage et le corps qui se tenaient au dessus de moi &#233;taient bien d'une jeune fille mais ses jambes s'enfon&#231;aient dans la terre comme des racines. Ses bras &#233;taient des branches dont les feuilles avaient recueillies l'eau qui m'hydratait. Autour d'elle, se tenaient d'autres jeunes filles de m&#234;me constitution. J'essayais de me redresser mais une douleur intense me fit comprendre que je ne pouvais pas me lever. J'essayais alors en vain de tirer quelques mots de ces jeunes filles puis , d'&#233;puisement, je me rendormis. &#192; mon r&#233;veil, elles &#233;taient toujours l&#224;, silencieuses. Il me fallut m'habituer &#224; leur pr&#233;sence muette. Plusieurs jours pass&#232;rent ainsi. Les jeunes filles-plantes me tenaient compagnie et me prot&#233;geaient du soleil avec leur large feuillage. D'abord plein de gratitude, je me mis rapidement &#224; &#233;prouver de la tendresse pour ces &#234;tres qui prenaient soin de moi. &#192; d&#233;faut d'entendre leurs voix, j'appris &#224; lire les expressions de leurs visages. Pour combler le silence, je leur contais les choses du monde que je connaissais, les &#233;preuves que j'avais travers&#233;, les souffrances que j'avais endur&#233;. Je suivais les mouvements de leurs &#226;mes dans leurs regards attentifs. C'&#233;tait la premi&#232;re fois que je parlais autant de moi. Une nuit, je fis un r&#234;ve. La jeune fille qui m'avait sauv&#233; le jour du naufrage &#233;tait avec moi sur la plage. Elle n'&#233;tait plus tenue par ses racines et dansait joyeusement. Ses longs cheveux jouaient avec le vent ; parfois, sa main venait fr&#244;ler mon bras ; avec une infinie douceur, ses l&#232;vres se pos&#232;rent sur les miennes. Les jours qui suivirent n'apport&#232;rent aucune modification dans la routine qui s'&#233;tait install&#233;e. Je parlais, elles &#233;coutaient et le soleil suivait sa course dans le ciel. Mais les nuits avaient chang&#233;. &#192; pr&#233;sent, d&#232;s que le sommeil me gagnait, je les rejoignais en r&#234;ve. Je les voyais rire, chanter, jouer comme des enfants sans plus aucunes racines pour les retenir. Elles m'accueillaient dans leurs danses comme un des leurs. Pour moi qui avait tant &#339;uvr&#233; a n'&#234;tre plus personne, ces r&#234;ves &#233;taient une r&#233;surrection. J'en vins &#224; souhaiter de ne plus m'&#233;veiller. Mais chaque matin je les trouvais l&#224;, &#224; nouveau enracin&#233;es dans la terre, muettes, leurs longues branches au vert feuillage me prot&#233;geant du soleil. Ma jambe gu&#233;rissait et je pouvais &#224; pr&#233;sent varier les positions de mon si&#232;ge. Mais de les voir ainsi, pales ombres de mes r&#234;ves, m'emplissait de tristesse. Une nuit, je m'en ouvris &#224; la jeune fille qui m'avait embrass&#233; et dont j'&#233;tais tomb&#233; amoureux. Elle proposa de m'&#233;pouser pour que je ne sois plus oblig&#233; de les quitter au matin. Je mis ma main dans la sienne et la suivi sans h&#233;sitation. Tout autre aurait craint de basculer dans les t&#233;n&#232;bres. Allais-je r&#233;ellement renier la lumi&#232;re du jour ? Refermer le couvercle de la r&#233;alit&#233; sur un r&#234;ve sans fin ? Me retrancher, irr&#233;m&#233;diablement, du monde des hommes ? Je n'eus pas une pens&#233;e pour ces pauvres d&#233;tails. Cette nuit-l&#224; fut le plus beau jour de ma vie. Mais au matin, mes yeux s'ouvrirent. Les jeunes filles comme d'habitude se tenaient autour de moi, immobiles, muettes, enracin&#233;es mais quelque chose avait chang&#233;, elles semblaient profond&#233;ment attrist&#233;es. La journ&#233;e fut p&#233;nible a passer. Le soleil &#224; nouveau, enfin, se coucha mais cette nuit l&#224; je fus long &#224; trouver le sommeil. Lorsque je rejoignis ma bien-aim&#233;e elle me prit la main et dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Suis-nous , il faut que tu voies quelque chose. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous march&#226;mes vers la for&#234;t. Tout sur l'&#238;le &#233;tait d'une extraordinaire beaut&#233; mais je n'oublierai jamais l'endroit o&#249; elles m'amen&#232;rent . Comment une telle horreur pouvait-elle exister ? Pareil &#224; une plaie b&#233;ante dans cette nature b&#233;nie, s'ouvrait devant moi un profond gouffre noir. Une mati&#232;re purulente respirait en son fond, soulev&#233;e &#224; intervalles r&#233;guliers par ce qui ressemblait aux battements d'un c&#339;ur. Quelque chose comme une grappe milliers de serpents , maill&#233;s inextricablement les uns aux autres, enserraient cette mati&#232;re, l'&#233;touffant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Voila ce que tu as amen&#233; ici &#8212; dit alors ma bien aim&#233;e -&#8211; Voila ce qui t'emp&#234;che de nous rejoindre, voila les racines qui nous retiennent. Il n'y a que toi qui puisses tuer cette chose. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se tut. Des larmes coulaient sur son visage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regardais l'horrible b&#233;ance et ce fut, soudain, comme si tout recommen&#231;ait. Une angoisse terrible me saisit et je sentis alors, surgissant du plus profond de mon ventre, la pr&#233;sence du monstre. Apr&#232;s toutes ces ann&#233;es il demeurait tapi en moi. Tout comme j'avais regard&#233; mon ami Bjorn se noyer, mes yeux fixaient le gouffre tandis qu'une force irr&#233;pressible me repoussait quelque part hors de moi-m&#234;me, &#224; un endroit o&#249; rien n'avait plus de r&#233;alit&#233; o&#249; j'&#233;tais &#233;tranger &#224; tout. Je me r&#233;veillai dans un sursaut, tremp&#233; de sueur. Ma jambe &#224; pr&#233;sent &#233;tait compl&#232;tement gu&#233;rie et ma premi&#232;re pens&#233;e fut alors de fuir mais je regardai les jeunes filles-racines et c'est une toute autre d&#233;cision qui se fit jour en moi. Je n'eus aucune peine &#224; retrouver la faille, je suivis seulement le chemin sur lequel, la nuit pr&#233;c&#233;dente, elles m'avaient guid&#233;. &#192; pr&#233;sent il faisait grand soleil, le gouffre, en ses entrailles, n'en &#233;tait pas moins terrible. Je sautais. &#192; l'impact, les racines vol&#232;rent en tous sens. D&#232;s cet instant je dus me d&#233;battre pour n'&#234;tre pas broy&#233;. De mon couteau, je taillais &#224; grands coups dans la masse tentaculaire, coupant les chairs, me rapprochant du centre. Je parvins jusqu'au c&#339;ur et coupant la derni&#232;re racine, le lib&#233;rait. Puis je glissais dans le vide. Le fond du gouffre &#233;tait travers&#233; par une grotte reli&#233;e &#224; l'oc&#233;an. Une fois dans cette grotte, il ne me resta plus qu'a nager vers l'air libre et rejoindre la plage o&#249; les jeunes filles m'attendaient. Mais jamais je ne les revis. Jamais je ne les revis car ce fut l'&#233;quipage d'un bateau qui me rep&#234;cha. On me hissa &#224; bord et il fallu pour cela la force de quatre marins car je me d&#233;battais comme un vrai poss&#233;d&#233;. Ils m'attach&#232;rent solidement. Je tournai d&#233;sesp&#233;r&#233;ment la t&#234;te vers la plage et criais :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ne m'abandonnez pas, aidez moi, ne les laissez pas m'emmener ! Je ne veux pas vous perdre ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je tombais, &#224; demi inconscient, d&#233;chir&#233; de chagrin. Alors je les entendis. Port&#233;es par le vent, je per&#231;u leurs voix douces et tristes qui traversaient l'espace pour venir caresser mon &#226;me &#224; la torture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ne nous oublie pas Hans, ne nous oublie jamais -&#8211; disaient elles dans le souffle des aliz&#233;s. Cherches nous comme nous te chercherons. Un jour nous serons r&#233;unis. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le navire eut rejoint la Norv&#232;ge, on m'enferma quelques temps &#224; l'h&#244;pital de Bergen puis on m'oublia et je repris ma route. Combien de temps avait pass&#233; ? Je ne sais. Dehors, le monde &#233;tait le m&#234;me mais moi, j'avais chang&#233;. Je partis vers le nord et depuis, je parcours le monde, attentif, toujours, au moindre signe d'elles.Voila une &#233;ternit&#233;, monsieur, que je guette le silence. Ma souffrance fut immense mais ce soir, je les ai retrouv&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tranger s'arr&#234;ta de parler. Tout le village l'avait &#233;cout&#233;, pas une voix ne l'avait interrompu. &#192; pr&#233;sent, les bateaux, partis p&#234;cher la veille au large, rentraient au port. Il leva la main vers sa t&#234;te, &#244;ta son chapeau, le pla&#231;a sur sa poitrine et dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Voila , braves gens d'Henningsvaer, le r&#233;cit que me fit l'homme &#233;trange, hier soir, tandis que je rentrais &#224; l'h&#244;tel. Je vous rapporte son histoire telle qu'il me l'a cont&#233;e, laissant &#224; chacun le soin de choisir ce qu'il veut en penser. S'est il donn&#233; la mort ? A t'il sauv&#233; sa vie ? Je ne sais et tout comme vous, je m'interroge, car je n'ai jamais vu un cadavre qui sourit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Thomas Villatte | Erik Thorsten</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article143</link>
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		<dc:date>2014-06-09T09:21:16Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>guerre, guerres</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>noir, polar</dc:subject>
		<dc:subject>Villatte, Thomas</dc:subject>
		<dc:subject>photographie, sur la photographie</dc:subject>
		<dc:subject>Afrique, Mali</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; De rage, il &#233;clatait son verre sur la gueule d'un de ces types et finissait mal la soir&#233;e dans un commissariat minable. Encore aujourd'hui, du Mali &#224; G&#246;teborg, j'imagine qu'il ne sera jamais vraiment tranquille, pas tir&#233; d'affaire, non. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot17" rel="tag"&gt;guerre, guerres&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot35" rel="tag"&gt;r&#233;cit&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot51" rel="tag"&gt;noir, polar&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot180" rel="tag"&gt;Villatte, Thomas&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot267" rel="tag"&gt;photographie, sur la photographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot292" rel="tag"&gt;Afrique, Mali&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Thomas Villatte est &#233;tudiant en master de lettres modernes &#224; l'Universit&#233; de Rennes 2, et travaille parall&#232;lement dans l'&#233;dition jeunesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le suivre sur son blog &lt;a href=&#034;http://www.furtives.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Furtives&lt;/a&gt; et sur &lt;a href=&#034;http://www.cinekphrasis.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Cinekphrasis&lt;/a&gt; (blog d'&#233;criture du cin&#233;ma par le cin&#233;ma). Contact par Twitter &lt;i&gt;@TheoVall&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il s'agit d'un texte dont j'ai eu l'id&#233;e en lisant un article du Monde&lt;a href=&#034;http://www.lemonde.fr/international/article/2013/12/02/les-derives-du-legionnaire-a-la-tete-de-mort_3523867_3210.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;, &#224; propos de la d&#233;ch&#233;ance d'un l&#233;gionnaire. Tout est parti d'&lt;/a&gt;une photo, assez connue &#224; pr&#233;sent &#8211; en tous cas qu'on a probablement tous vu sans y pr&#234;ter r&#233;ellement attention, l'auteur du clich&#233; est &lt;a href=&#034;http://www.tumblr.com/tagged/issouf-sanogo&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Issouf Sanogo&lt;/a&gt; pour l'AFP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je voulais simplement remplir les zones d'ombre du r&#233;cit factuel par de la fiction. En ce qui concerne la forme &#8211; j'ignore pourquoi &#8211; c'est un r&#233;cit plusieurs fois ench&#226;ss&#233; qui s'est impos&#233; &#224; moi. Et c'est encore plus myst&#233;rieux, puisque j'ai tr&#232;s rapidement pens&#233; &#224;... Nerval, justement, &lt;i&gt;Les filles du feu&lt;/i&gt;. De comment on passe de la recherche du manuscrit Du Bucquoy / De Bucquoy &#224; l'histoire d'Ang&#233;lique, puis des autres filles. &#199;a n'a pas grand rapport avec mon texte, je le conc&#232;de, mais j'ai eu en t&#234;te ces r&#233;cits tout au long de l'&#233;criture. Probablement pour la multiplication des strates narratives. Je ne sais pas, en fait. Ce n'est sans doute pas tr&#232;s important. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_154 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;73&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/revue/local/cache-vignettes/L500xH342/mali2-e46d6.jpg?1750685426' width='500' height='342' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Photographie Issouf Sanogo &amp; AFP. Mali, 2013. Tous droits r&#233;serv&#233;s.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'avais d&#233;j&#224; vu cette photo mais sans y pr&#234;ter attention, parce que la plupart des groupes de presse l'ont utilis&#233;e pour traiter l'intervention fran&#231;aise au Mali. Elle repr&#233;sente un soldat montant la garde, dont le regard qu'on devine parfaitement assur&#233;, parfaitement concentr&#233;, est dissimul&#233; par un masque afin de prot&#233;ger ses yeux de la poussi&#232;re en suspension. Le bas de son visage &#8211; c'est ce qui marque d'embl&#233;e &#8211; est recouvert d'un foulard avec, dessus, un motif repr&#233;sentant une t&#234;te de mort. Cette photographie illustre un article du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; &#8211; c'est en le lisant que je l'ai vraiment regard&#233;e pour la premi&#232;re fois, lequel reprend la photo &#224; son compte pour mieux approcher l'homme qui la domine : Erik Thorsten, son masque et son foulard bien en &#233;vidence. L'auteur de l'article &#233;crit : &#171; le l&#233;gionnaire &#224; la t&#234;te de mort para&#238;t un mercenaire de la terreur &#187;. C'est vrai. Pourtant, l'article m'apprend que ce l&#233;gionnaire, Erik Thorsten, dont la photo a fait le tour du monde, s'est lentement perdu apr&#232;s cet &#233;pisode. Le clich&#233; faisait mauvais genre et interf&#233;rait avec le discours pr&#233;sidentiel qui justifiait le d&#233;ploiement des troupes fran&#231;aises au Mali par la lutte contre le terrorisme. La France, para&#238;t-il, n'avait pas besoin d'un &#171; mercenaire de la terreur &#187;. Alors, Erik Thorsten a &#233;t&#233; puni &#8211; on murmure que c'est le Pr&#233;sident lui-m&#234;me qui s'en est assur&#233; : vingt jours de mise &#224; pied, corv&#233;es suppl&#233;mentaires. Ensuite, je suppose que &#231;a a d&#233;rap&#233; dans sa t&#234;te. Il a commenc&#233; &#224; boire, &#224; prendre toute sorte de m&#233;dicaments. Entre-temps, il a d&#233;sert&#233; par deux fois puis s'est fait radier de la L&#233;gion. Enfin, il a command&#233; sur internet une Kalachnikov neutralis&#233;e et l'a utilis&#233; pour braquer une pharmacie en r&#233;clamant du valium pour dormir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que dit l'article, intitul&#233; &#171; Les d&#233;rives du l&#233;gionnaire &#224; la t&#234;te de mort &#187;. La photo en question, qui est &#224; l'origine du scandale mais surtout de la chute de Thorsten, a &#233;t&#233; prise probablement parmi des centaines par un photographe de guerre de l'AFP, Issouf Sanogo. Si cette photo n'avait pas &#233;t&#233; aussi &#8211; non pas aussi belle ; si cette photo n'avait pas &#233;t&#233; aussi l&#233;ch&#233;e &#8211; alors il est probable que rien n'aurait eu lieu, que ni le pr&#233;sident ni l'opinion ne s'en seraient &#233;mus, et que Thorsten serait encore un l&#233;gionnaire et fier de l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'ai vu ce clich&#233; pour la premi&#232;re fois je me suis dit : &#171; c'est une feinte &#187;. C'est cela, d'abord, qui m'a pouss&#233; &#224; vouloir &#233;crire &#224; propos de Thorsten : quelque chose cloche dans la r&#233;alit&#233; de cette photo, tous les &#233;l&#233;ments qui la composent s'accordent trop &#224; la perfection. Une feinte. La lumi&#232;re est parfaite, la poussi&#232;re flotte comme dans les films sur la guerre du Vietnam, ou plus r&#233;cemment comme dans Le Faucon Noir, que sais-je encore, et elle flotte de mani&#232;re &#224; ce qu'on devine, &#224; force d'observation minutieuse, les pales d'un h&#233;licopt&#232;re en arri&#232;re-plan. Le soldat Thorsten, lui, monte la garde devant le v&#233;hicule de son unit&#233;. Bien s&#251;r il y a son foulard, cette t&#234;te de mort, mais surtout, quelques m&#232;tres derri&#232;re, il y a un groupe de soldats qui discute, et je les imagine haussant la voix pour couvrir le bruit de l'h&#233;licopt&#232;re. Je pense &#224; pr&#233;sent &#224; un film d'action de qualit&#233; en train de se faire, o&#249; Spielberg par exemple serait assis sur un si&#232;ge &#171; director &#187;, dirigeant la man&#339;uvre &#8211; il y aurait un travelling compliqu&#233; &#224; ex&#233;cuter pour dynamiser la sc&#232;ne de l'h&#233;licopt&#232;re &#8211; et guidant les figurants (Thorsten en serait un), les motivant ou les engueulant selon les besoins et l'humeur du moment. Lorsqu'on voit au cin&#233;ma, &#224; la t&#233;l&#233; ou sur YouTube, une telle sc&#232;ne, un travelling avant vers un h&#233;licopt&#232;re pr&#234;t au combat, ce n'est pas le foulard de Thorsten qu'on remarque en premier, c'est le m&#233;lange de peur et de sens du devoir des soldats, c'est le cliquetis des armes que l'on charge, c'est la poussi&#232;re en suspension. On ne remarque pas qu'un des figurants porte un foulard &#224; t&#234;te de mort, et le cas &#233;ch&#233;ant on f&#233;liciterait surtout le souci du d&#233;tail du r&#233;alisateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la diff&#233;rence, c'est que cette photo c'est la r&#233;alit&#233; : je peine encore &#224; y croire mais je sais bien au fond que &#231;a n'est pas une feinte. Je peine encore &#224; croire que le Mali c'&#233;tait comme &#231;a, que les cramances de la lumi&#232;re sur la photo irradient r&#233;ellement, et que si je me rendais aujourd'hui &#224; cet endroit pr&#233;cis au Mali, je verrais la m&#234;me lumi&#232;re, les m&#234;mes arbres et la m&#234;me poussi&#232;re. Avec ce genre d'image, c'est l'inconscient collectif qui en prend pour son grade, lorsque la r&#233;alit&#233; d'une photo rejoint &#224; la perfection, bord sur bord, les fables qu'on consomme jour apr&#232;s jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ignore pourquoi cette histoire, li&#233;e &#224; cette image qu'on qualifiera faute de mieux de terrible, j'ignore pourquoi cela m'a remu&#233; tellement. Sans doute parce que ma volont&#233; d'&#233;crire, d&#233;marr&#233;e par l'image, continu&#233;e par le r&#233;cit d&#233;clench&#233; par l'image, elle-m&#234;me me fascine. Comme si je me fascinais moi-m&#234;me, par procuration, &#224; travers des actes et des sentiments que je suis absolument incapable de commettre et d'&#233;prouver. Mais bien que je n'aie aucun int&#233;r&#234;t pour l'arm&#233;e et pour son fonctionnement si particulier, je dois admettre malgr&#233; tout un penchant certain pour les faits-divers, et sanglants de pr&#233;f&#233;rence &#8211; &#224; chacun ses n&#233;vroses. Quoi qu'il en soit, j'ai commenc&#233; &#224; penser souvent &#224; Thorsten : j'essayais de comprendre ce qui s'&#233;tait pass&#233;, comment exactement avait &#233;t&#233; prise la photo, comment avait-il r&#233;agi aux punitions, quel &#233;tait son &#233;tat apr&#232;s la radiation et quel est son &#233;tat maintenant qu'il est on ne sait o&#249;. Conform&#233;ment &#224; l'article du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt;, juste apr&#232;s le braquage, je l'ai imagin&#233; seul dans son appartement ; nu, bourr&#233; de m&#233;docs et d'alcool, se frappant la t&#234;te contre les murs et &#226;nonnant des bribes de paroles inintelligibles, m&#233;langeant par habitude le peu de Fran&#231;ais et le peu d'Anglais qu'il connaissait. J'ai retourn&#233; cette histoire dans tous les sens, interrogeant l'ensemble des faits connus afin d'extrapoler, le plus justement possible, toute la trajectoire de Thorsten, de son enfance &#224; sa chute, et m&#234;me l'apr&#232;s de sa chute. Je crois que tout &#231;a commen&#231;ait &#224; me monter &#224; la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai eu besoin de partager mon trouble afin qu'il me p&#232;se moins. Un soir alors que j'avais un peu trop bu, j'ai r&#233;dig&#233; un court mail &#224; l'ensemble de mes contacts, leur demandant s'ils avaient d'autres infos &#224; propos d'Erik Thorsten. Je ne connaissais de lui que cette photo et cet article. Je voulais en savoir plus et j'esp&#233;rais que mes relations, dont certains avaient quelques accointances avec l'arm&#233;e ou le journalisme, pourraient m'apporter de nouveaux &#233;l&#233;ments. J'&#233;tais un peu p&#233;t&#233; et je me disais en terminant mon mail que si j'obtenais assez de renseignements sur Erik et sur son histoire, je pourrais &#233;crire quelque chose l&#224;-dessus. Quoi au juste je ne sais pas, mais j'avais la conviction profonde que Thorsten pouvait m'offrir un r&#233;cit assez ample, qui possiblement tiendrait sur des pages et des pages. J'esp&#233;rais en somme qu'Erik Thorsten, son histoire percut&#233;e par une image, me fasse &#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les semaines ont pass&#233; et je n'ai re&#231;u aucune r&#233;ponse. Avec le temps, je commen&#231;ais &#224; oublier Erik ; &#224; contrec&#339;ur je passais &#224; autre chose, &#224; un autre projet d'&#233;criture qui aurait comme soutenu ma vie. Mais un jour, Mathias, un ami que j'avais un peu perdu de vue, me r&#233;pond sans faire de mani&#232;res. Je recopie son mail :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;t&#233; tr&#232;s surpris de recevoir ton message. Tu aurais pu donner des nouvelles&#8230; Comme &#231;a tu t'int&#233;resses &#224; Erik Thorsten ? Tu ne le sais peut-&#234;tre pas mais j'habite Orange aujourd'hui, l&#224; o&#249; Thorsten &#233;tait bas&#233;. Par chance, il se trouve que je suis tr&#232;s li&#233; avec son colocataire. J'&#233;tais avec lui le lendemain de l'arrestation, lorsque les flics sont venus dans leur appartement pour r&#233;cup&#233;rer des pi&#232;ces &#224; conviction. T'aurais d&#251; voir &#231;a, c'&#233;tait d&#233;gueulasse leur attitude. Ils voulaient le charger, faire de Thorsten une esp&#232;ce de fou de guerre, afin que les journaux en parlent suffisamment et qu'ils disent : &#171; des ordres tr&#232;s clairs ont &#233;t&#233; donn&#233;s par le minist&#232;re pour contr&#244;ler et d&#233;tecter les d&#233;faillances chez les l&#233;gionnaires &#187;. Tout &#231;a pour faire plaisir au pr&#233;fet comme au ministre, tu vois le genre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je ne t'&#233;cris pas pour plaindre la L&#233;gion et d&#233;gobiller sur le syst&#232;me. Le lendemain de l'arrestation, j'&#233;tais donc dans l'appartement de Thorsten. Pendant que les bleus interrogeaient pour la troisi&#232;me fois son coloc' et que lui d&#233;bitait les m&#234;mes conneries : &#171; il &#233;tait bizarre ces derniers temps, mais je pensais pas qu'il p&#233;terait un plomb comme &#231;a &#187;, etc., etc., moi je fouillai l'appart'. Tu sais comme on est, certains r&#233;flexes ne s'oublient pas. Normalement, les flics devaient avoir fait le boulot avant moi, mais ils &#233;taient tellement obnubil&#233;s par la kalash, le &#8216;sky et les cachetons qu'ils ont tard&#233; avant de fouiller les poubelles. Alors, je les ai coiff&#233;s au poteau, j'ai trouv&#233; dans une corbeille quatre feuilles de bloc-notes froiss&#233;es qui t'int&#233;resseront sans doute. Fais gaffe par contre, je te fais confiance, tu dois garder &#231;a pour toi : tu sais comme les flics ont des oreilles partout lorsque les affaires sont sensibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois te dire que Thorsten &#233;tait fonced&#233; quand on l'a retrouv&#233;. Il y avait des m&#233;docs et une bouteille de &#8216;sky &#224; moiti&#233; vide &#224; c&#244;t&#233; de lui. Le flic qui l'a d&#233;couvert, il a cru qu'il &#233;tait mort. Mais, sachant qu'on allait le retrouver, Thorsten a &#233;crit un truc avant de se mettre une race : une sorte de lettre adress&#233;e &#224; personne. Je sais pas pourquoi il a &#233;crit &#231;a. Je te recopie le mot tel quel (pas besoin de pr&#233;ciser que Thorsten n'est pas un po&#232;te) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai tout foutu en l'air et je sais qu'on va dire plein de bullshit sur mon compte. On va parler de la photo, de la L&#233;gion et de ma vie d'avant. On va parler beaucoup de moi alors qu'il y a quelques semaines je n'existais pour presque personne. Moi j'ai toujours fait mon taf et fuck. On m'aimait bien &#224; la l&#233;gion j'&#233;tais s&#233;rieux et clean, un homme de devoir comme ils aiment. Et puis on a pris la photo et lorsque le photographe s'est accroupi &#224; quelques m&#232;tres et qu'il a appuy&#233; sur le d&#233;clencheur, pour moi il n'y avait pas de probl&#232;me. D'accord il y avait un foulard sur ma gueule et dessus une t&#234;te de mort. Mais c'est juste un foulard et puis &#224; la L&#233;gion on m'avait jamais emmerd&#233; pour ces trucs-l&#224;. Je l'avais foutu dans mon paquetage sans me poser de question. C'est la l&#233;gion c'est pas un d&#233;fil&#233; de mode, faut assurer c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait tr&#232;s dur le REC. Quand j'&#233;tais &#224; Castelnaudary pour faire mes classes j'en ai chi&#233; &#224; mort. Toujours on nous demandait l'excellence et c'est dur l'excellence. Ensuite on est all&#233; dans des endroits je sais plus trop lesquels, on a fait la guerre et j'ai vu des trucs mon dieu je saurais pas raconter non plus. Pourtant je suis pas tellement sensible, j'en ai vu des choses dans mon autre vie d'avant la l&#233;gion quand on se tabassait &#224; Stettin, quand on &#233;tait &#224; la limite dans les squats des cam&#233;s. Je me suis barr&#233; ensuite &#224; G&#246;teborg pour tenter de conqu&#233;rir une vie noble. Mais le divorce de mes parents mais l'atmosph&#232;re de l&#224;-bas, j'ai recommenc&#233; &#224; me battre dans les bars. C'est devenu hard j'&#233;tais fich&#233; un peu partout, j'avais pas de fric et je foutais rien. Je crois que j'avais besoin d'un storm. Alors je suis all&#233; en France juste comme &#231;a parce qu'il fallait que j'aille quelque part o&#249; on ne me connaissait pas. On m'a permis de m'appeler Erik Thorsten, j'aime bien &#231;a sonne war et viking. Puis entra&#238;nement &#224; Castelnaudary puis la L&#233;gion puis la guerre. C'est ce que je viens de dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je continue. J'ai vu des choses ignobles dans la guerre, des cadavres le long des routes &#233;gorg&#233;s &#224; la machette ou cribl&#233;s de balles, des gosses mal amput&#233;s des mines qui explosent lointaines ou proches c'est selon. Malgr&#233; &#231;a fallait me voir j'&#233;tais fier, j'avais l'impression de l'avoir enfin conquise cette vie noble dans le storm de la guerre et du sang qu'on trouve sur les corps. Je gardais la t&#234;te haute je me disais j'agis enfin pour un truc (maintenant je me demande lequel) et la l&#233;gion me prot&#233;geait comme pour me remercier. Les grad&#233;s m'aimaient avant la photo, ils me notaient bien et j'avais souvent le droit aux f&#233;licitations. J'aidais les jeunes qui &#233;taient comme moi &#224; mon arriv&#233;e un peu trop crazy, je leur disais tout le temps l'importance de l'uniforme, de la belle image que doit garder le REC.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y a qu'&#224; voir la photo en France on l'a pas trop aim&#233;e mais qu'est-ce qu'elle dit de moi ? Elle est clean et je suis &#224; mon poste sur mes gardes et au pr&#233;sent. Mon buste est droit tout se tient. C'est juste que, qu'on enl&#232;ve d'un coup de photoshop comme ils font souvent le blanc du foulard et y a plus d'histoire et je continue de faire carri&#232;re au REC. Si on avait utilis&#233; photoshop, en fait, j'aurais pu &#234;tre l'arm&#233;e par excellence. Mannequin dans ces images qu'on utilise dans les clips what the fuck de recrutement, quand tout &#231;a ressemble &#224; un camp de vacances et d'aventure pour les jeunes boys friqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Fier de ton &#233;tat de l&#233;gionnaire, tu le montres dans ta tenue toujours &#233;l&#233;gante. &#187; C'est &#231;a le code du r&#233;giment et je me souviens encore des fois o&#249; on le r&#233;citait avec les coll&#232;gues devant les sup&#233;rieurs. Je l'ai r&#233;p&#233;t&#233;e tellement souvent cette phrase qu'elle reste dans ma t&#234;te tout le temps. Elle est devenue mon identit&#233; et aujourd'hui on me la confisque. Comme si de force on m'op&#233;rait de la t&#234;te pour faire de moi un autre en moins bien, un monstre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur mon uniforme y avait jamais un faux pli, il &#233;tait toujours parfait brillant et repass&#233;. Je voulais &#234;tre respect&#233; pour ma nouvelle vie pour ce que j'avais r&#233;ussi &#224; devenir. La &#171; tenue toujours &#233;l&#233;gante &#187; c'&#233;tait un moyen pour moi de dire aux gens que je pouvais croiser dans le train &#171; je suis Erik Thorsten, je suis beau et tr&#232;s comp&#233;tent &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais maintenant quoi je ne suis plus beau et plus comp&#233;tent. Je sais pas ce qui m'a bousill&#233;. J'&#233;tais si proche de m'accomplir, d'&#234;tre un autre et un good guy cette fois. Je pensais m&#234;me que je pourrais obtenir de l'avancement, un jour peut-&#234;tre devenir instructeur quelque chose de ce genre. Mais au lieu de &#231;a ce sera les troubles encore, les heures pass&#233;es au commissariat et sans doute plus tard &#224; nouveau les bastons dans les pubs. Y aura plus que &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je suis rentr&#233; du Mali apr&#232;s l'histoire de la photo, c'&#233;tait plus fort que moi fallait que je parte en live, que je m'azimute compl&#232;tement et jusqu'au bout. Les commandements du REC appris par c&#339;ur me hurlaient dans le cerveau sans cesse. Y avait aussi le bruit des balles, les d&#233;tonations trop proches des oreilles qui revenaient en &#233;cho le soir dans le lit. Des bips longs tout le temps et on peut rien faire contre &#231;a. Mais c'est surtout lorsque les grad&#233;s et les potes se sont mis &#224; me regarder de travers que je me suis senti partir loin. J'aurais pu r&#233;sister au reste mais pas &#224; &#231;a c'&#233;tait trop dur. D'un coup j'&#233;tais plus Erik Thorsten pour eux juste un vieux connard. On chuchotait slowly quand on me voyait dans les couloirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La photo et la mauvaise pub que &#231;a a fait au REC, on m'a consid&#233;r&#233; du jour au lendemain comme une sorte de loser affreux. En r&#233;alit&#233; c'est comme si ma vie su&#233;doise &#224; retardement m'&#233;clatait &#224; la gueule et me disait &#171; putain mec t'en a pas encore fini avec moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis le braquage &#224; la pharmacie. Je la connaissais de vue la pharmacienne. Elle a &#233;t&#233; cool. Je me suis point&#233; avec cette kalachnikov fake, c'&#233;tait presque rien. On peut se procurer des guns de ce genre partout sur le net et des m&#234;me pas neutralis&#233;s pour rien, en colissimo depuis la hongrie. J'ai achet&#233; &#231;a juste pour faire peur et puis &#231;a me rappelait le REC, porter une arme et avoir le droit de le faire et voir un peu de peur dans les yeux des gens. Mais le strange c'est que la pharmacienne c'&#233;tait comme si elle s'en foutait du gun et de ma gueule fonced&#233;e, comme si elle connaissait d&#233;j&#224; l'histoire. Quand elle a lev&#233; les yeux j'ai cru qu'elle regardait un ami. Bon elle a appel&#233; les flics mais c'est normal je lui en veux pas. Elle aurait pu crier et me faire encore plus mal &#224; la t&#234;te, trembler de partout et supplier. &#199;a j'aurais peut-&#234;tre pas support&#233;. J'aurais pu lui d&#233;foncer sa gueule &#224; coup de crosse, au moins j'aurais pris cher pour quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle m'a emp&#234;ch&#233; de passer derri&#232;re le comptoir et elle m'a mis gentiment &#224; la porte. J'ai pas trop protest&#233; et apr&#232;s j'&#233;tais comme un con. J'avais pris trop de trucs pour me calmer, mais le c&#339;ur &#224; cent &#224; l'heure je marchais plus droit et je voulais m'effondrer. J'&#233;tais dehors sur le seuil de la pharmacie et les passants me fuyaient. J'avais rien d'autre &#224; faire. Je savais que c'&#233;tait fini et qu'on allait me retrouver parce que j'ai vu &#224; travers la vitre la nana passer son coup de fil, pareil, sans s'affoler. Je suis rentr&#233; chez moi pour picoler encore, faire passer un dr&#244;le go&#251;t d&#233;gueu dans ma bouche et maintenant j'&#233;cris &#231;a. Je sais pas trop. Je vais me d&#233;foncer encore, que &#231;a qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a va &#234;tre ma f&#234;te. Maintenant on murmure il est crazy, on dit Thorsten n'avait pas les &#233;paules. On se fout de ma gueule avec Call of Duty parce que c'est le foulard de Ghost que je portais sur la photo. Le pire mais on s'en fout, c'est que j'ai jamais vraiment jou&#233; avec &#231;a, les consoles et tout &#231;a m'abrutit ces conneries pour les gosses de riche. Alors on m'emmerde on m'emmerde, et avec le Valium les pilules qui d&#233;foncent et l'alcool, c'est quand m&#234;me plus facile tout &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je veux pas qu'on me mette &#224; l'asile avec la camisole et le reste des dingues. Je m&#233;rite pas &#231;a non. Je veux juste le silence, qu'on me parle plus nothing mais fuck tu fais quoi toi quand tu perds ta dignit&#233; hein ? Je sais qu'il y a rien de plus pr&#233;cieux que la dignit&#233;, c'est &#224; peu pr&#232;s tout ce qu'on m'a appris, avec saluer et tenir un fusil aussi. Parce qu'&#224; part picoler dans un trou merde qu'est-ce que tu fais sans dignit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi j'en ai rien &#224; foutre je veux juste qu'on sache, que quelqu'un sache au moins que j'ai &#233;t&#233; beau et tr&#232;s comp&#233;tent. Mais &#231;a je pourrais le crier autant que je le veux on dira toujours Thorsten est devenu crazy et les grad&#233;s et les gens des bureaux me feront pas de cadeau, je sais comment &#231;a marche j'&#233;tais dans le game. Je sais pas s'il y aura une fin &#224; tout &#231;a. Peut-&#234;tre que je suis juste bon pour la zone et le bordel. Au pire je me casse, je retourne faire le jobard en Su&#232;de. J'ai l'impression d'&#234;tre un sacrifi&#233; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;. C'est tout ce que j'ai pu trouver. Il n'y a m&#234;me pas de point final. Peut-&#234;tre qu'il y avait encore dans la corbeille deux ou trois autres feuillets qui m'ont &#233;chapp&#233;, qui expliqueraient mieux ce qu'a fait Thorsten, comment il a r&#233;agi apr&#232;s la photo. Peut-&#234;tre est-il pr&#233;f&#233;rable d'en rester l&#224; sans conna&#238;tre rien d'autre, on n'aura que ces bribes un peu absconses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure o&#249; je t'&#233;cris, il para&#238;t que Thorsten est effectivement reparti en Su&#232;de. Si tu veux, je pourrai peut-&#234;tre obtenir du coloc' le nom de son avocat, ou peut-&#234;tre deux-trois autres renseignements qui pourraient t'&#234;tre utiles si tu veux remuer tout &#231;a. Quoi qu'il en soit, on n'entendra plus parler de lui et je suis s&#251;r que le pr&#233;sident dans son palais pourra dormir sur ses deux oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, je me sens mal d'avoir recopi&#233; les mots de Thorsten. T'as vraiment int&#233;r&#234;t &#224; garder &#231;a pour toi. Je sais &#224; peu pr&#232;s ce que ces gars endurent, mais ce que lui a subi, toute cette pression en un rien de temps&#8230; &#192; sa place j'aurais peut-&#234;tre p&#233;t&#233; les plombs, je serais peut-&#234;tre devenu &#171; crazy &#187; &#224; mon tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis d&#233;sol&#233;, je m'&#233;panche. Je ne vais pas insister plus longtemps sur l'attitude des bleus, tu t'en tapes toi, mais c'est vraiment des pourritures ces types-l&#224;. D'ailleurs, je monterai &#224; Paris dans une semaine, il y aura une grosse manif' pour protester contre le passage &#224; tabac d'Hakim, un syndicaliste de l'usine o&#249; &#231;a br&#251;le des pneus depuis un mois. Tu pourrais te joindre &#224; nous, t'es pas loin, &#231;a te rappellerait nos belles heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je te dis &#224; bient&#244;t, et si tu ne viens pas &#224; la manif' bouge-toi jusqu'&#224; Orange, je t'y invite, tu verras comme &#231;a pue l&#224;-bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Salut,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathias&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est ainsi que s'est termin&#233;e mon affaire Thorsten : Mathias tentant une nouvelle fois de m'engrener dans ses combines et ses r&#233;seaux. Je n'avais rien d'autre &#224; ajouter, rien &#224; dire ni &#224; Thorsten si je l'avais eu en face de moi, ni &#224; mon vieil ami que je comprenais de moins en moins. Parce que j'avais lu sa lettre, j'ai su que je ne pourrais rien faire de bon de la vie de Thorsten. J'&#233;tais d&#233;j&#224; trop vendu, d&#233;j&#224; de m&#232;che avec ce que Mathias appelle le syst&#232;me. Pour &#233;crire quelque chose de juste sur Thorsten, il aurait fallu qu'un mec comme lui s'en charge. Un mec qui a vraiment la rage, un qui se bat. En lisant les phrases mal foutues de Thorsten, j'ai compris que je ne saurais jamais aspirer la vie d'un type comme lui et la souder dans mes phrases. Mathias, s'il le voulait, il aurait pu j'en suis s&#251;r. Il aurait &#233;crit sur Thorsten un truc vraiment puissant, vraiment marquant, sans compromission et sans vanit&#233; stylistique. Il aurait su s'emparer r&#233;ellement de la photo, et puis &#233;lever ce r&#233;cit pour l'amener au-del&#224; du journalisme de bon aloi. Il y aurait eu un souffle dans son &#233;criture de Thorsten.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'on veut &#233;crire, c'est en se confrontant &#224; des histoires comme celles-ci qu'on d&#233;couvre si notre cerveau poss&#232;de encore suffisamment d'instinct et de rage, ou si c'est trop tard et que tout est d&#233;j&#224; jou&#233;. Pour moi il &#233;tait trop tard et j'&#233;tais triste en le comprenant, parce que ne pouvant pas &#233;crire sur Thorsten j'ai devin&#233; que s'&#233;vanouissait pareillement le r&#234;ve de faire de ma vie une vie litt&#233;raire, &#224; cause d'une lettre adress&#233;e &#224; personne, et parce que le courage, la col&#232;re et le talent me manquaient pour la sublimer. Je n'ai pas pu &#233;crire sur Thorsten alors je l'ai laiss&#233; tranquille. Faute de mieux &#8211; ce n'est ni du courage, ni de la col&#232;re ni du talent &#8211;, je l'ai souvent imagin&#233; le soir &#224; G&#246;teborg, &#224; boire des pintes encore avec ses vieux potes perdus de vue. Immanquablement, il s'embrouillait &#224; nouveau avec des mecs bourr&#233;s qui l'avaient reconnu &#224; cause de la photo. De rage, il &#233;clatait son verre sur la gueule d'un de ces types et finissait mal la soir&#233;e dans un commissariat minable. Encore aujourd'hui, du Mali &#224; G&#246;teborg, j'imagine qu'il ne sera jamais vraiment tranquille, pas tir&#233; d'affaire, non.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Camille Philibert | &#192; la masse (with Clash live)</title>
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		<dc:date>2014-05-11T09:14:22Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fantastique</dc:subject>
		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>musiques, histoire de la musique</dc:subject>
		<dc:subject>Philibert, Camille</dc:subject>
		<dc:subject>rock'n roll</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; La r&#233;volution est un drame passionnel. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot5" rel="tag"&gt;fantastique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot36" rel="tag"&gt;musiques, histoire de la musique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot87" rel="tag"&gt;Philibert, Camille&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot157" rel="tag"&gt;rock'n roll&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Camille Philibert est la cr&#233;atrice du fanzine &lt;i&gt;Toi et moi pour toujours&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Blog perso &lt;a href=&#034;http://camillephi.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;camillephi.blogspot.com&lt;/a&gt;. Sur &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/camillep&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Facebook&lt;/a&gt; et sur Twitter &lt;i&gt;@KmillePhilibert&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle coordonne la cinqui&#232;me saison du blog &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/les807.blogspot.com'&gt;les807.blogspot.com&lt;/a&gt;, ouvert &#224; vos contributions&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nouvelle saison pour &#171; les 807 &#187; le blog qui a d&#233;marr&#233; sur une phrase d'Eric (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#192; la masse&lt;/i&gt;, roman en cours d'&#233;criture, a l'ambition de faire revivre le concert des Clash &#224; la f&#234;te Rouge porte de Pantin en mai 78. Apr&#232;s quelques allers-retours &#224; Londres pour rencontrer des proches des Clash y ayant particip&#233;, j'ai reconstitu&#233; cette nuit m&#233;morable o&#249; sous l'immense pavillon de Pantin se sont affront&#233;s autonomes et militants de la LCR. Et encore merci &#224; Herv&#233; Le Tellier qui en &#233;tait et m'a mis la puce &#224; l'oreille sur ces bastons hom&#233;riques pendant que les Clash crachaient sans rel&#226;che leur premier album sur une sc&#232;ne basse avec une sono pourrie. Tous les r&#234;ves de 68 sont pulv&#233;ris&#233;s lors de ce dixi&#232;me anniversaire sous le signe de la violence. C'est ce que je retranscris, avec des figures fantomatiques qui se dirigeront vers l'aube en ramassant leurs illusions d&#233;truites par une masse. C.P.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;small&gt;J'ignore o&#249; se livrera le combat entre le vieux monde et le nouveau, mais peu importe : j'y serai.&lt;br/&gt;Louise Michel.&lt;/small&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Samedi 28 mai 78, midi. Le d&#233;barquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la surface du sable blanc, la brise fra&#238;che agite les grains qui s'envolent. Sur la plage, un jeune homme blond, silhouette de chat &#233;corch&#233;, s'&#233;loigne du ferry qui repart vers l'Angleterre. La travers&#233;e a &#233;t&#233; agit&#233;e, bi&#232;res et conneries &#233;paisses, roulis et pistolets &#224; eau. Leur manager a d&#233;bit&#233;, du ton sentencieux qui le fait pouffer, le programme pour le concert du soir et il l'a &#233;cout&#233; d'une seule oreille. D'accord c'est Bernie qui a lanc&#233; le groupe, mais pourquoi faut-il qu'il m&#233;lange syst&#233;matiquement slogans politiques et conseils de guitare ? Le jeune homme s'accroupit au bord d'une flaque d'eau de mer, y plonge sa main, le contact de l'eau froide la soulage et refroidit la tension nich&#233;e dans les tendons. Il a press&#233; trop fort les cordes m&#233;talliques de sa basse et maintenant il a mal. Hier &#224; Brixton, avec le groupe, ils ont cherch&#233; en vain une nouvelle chanson pour leur deuxi&#232;me album. Avachi, il fredonne. Lui aussi veut &#233;crire des chansons, et au lieu de contempler le miroir de la flaque, faire des vagues. D'ailleurs ce soir il va chanter sa premi&#232;re compo. Voyager avec ses potes musiciens, c'est le bazar, tout prend beaucoup de temps. Ce matin le guitariste en petite forme a retard&#233; leur d&#233;part. &#199;a ne valait pas le coup de se lever, l'escale et l'horizon liquide qui se floute au loin... Ils vont faire le show dans une grande f&#234;te militante pour l'anniversaire des dix ans des &#233;v&#233;nements. Ceux de mai 68. En France en plus, c'est romantique. Ce soir, ils ont un r&#244;le &#224; jouer pendant ce concert, ils ne se seraient jamais engag&#233;s comme &#231;a en Angleterre. Leur chanteur n'adh&#233;rera jamais &#224; un parti, mais utiliser les slogans, d&#233;tourner les attitudes, &#231;a l'inspire. Comme d&#233;noncer les injustices. Comme dit Joe, le chanteur, faut que les jeunes prennent leurs vies en main. Comme eux l'ont fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paul t&#226;tonne dans la poche de son perfecto, en sort des Winston. Il frotte une paupi&#232;re pour enlever un grain de sable, se bat mollement avec le vent qui tourne. La flamme arrive enfin &#224; sortir de ce putain de briquet. Il inspire une bouff&#233;e &#226;cre qui couvre le parfum sal&#233; de l'air. Les volutes caressent son visage sculpt&#233;, r&#233;chauffent ses pommettes, s'&#233;vaporent dans les cheveux d&#233;color&#233;s coup&#233;s au s&#233;cateur. Il veut peser lourd sur ses pieds, s'&#233;paissir, avoir l'air d'un homme. Il se campe sur ses maigres jambes. Les autres, voient-ils ses poses de ca&#239;d ? Il s'&#233;tire en souplesse, avance vers la mer grise, plus envie d'aller toucher l'eau, d'autres taffes aspir&#233;es d'un trait sec, il ne s'agit pas de savourer, juste se r&#233;veiller bien qu'il soit cinq heures d&#233;j&#224;. Les grains de sable coulent doucement entre ses doigts...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la corniche blanche qui surplombe la plage, le chanteur se penche pour rentrer dans un minibus, suivi du batteur et de Mick, le guitariste. La &#171; star &#187; a besoin de se relaxer, se dit Paul. C'est lui, le dompteur d'accords, lui qui lui a appris &#224; jouer de la basse. Son toucher des cordes est fantastique. Paul n'y connaissait rien, \le\Si\en\jaune\fluo ?=, le Sol en vert. Quand il h&#233;site, il n'a plus qu'&#224; appuyer l'index sur la couleur correspondante. Il joue, l'air cool avec un chou&#239;a de d&#233;pit dans le coin de la bouche. Il voudrait d&#233;passer sa timidit&#233; et frimer sur sc&#232;ne, malgr&#233; la fa&#231;on un peu pataude dont il plaque ses accords. Il cultive son jeu de jambes et ses mouvements de bassin pour marquer les esprits. Et met un point d'honneur &#224; jouer toujours devant, au m&#234;me niveau que le chanteur. Pas de raison que le bassiste soit planqu&#233; en arri&#232;re. La travers&#233;e de la Manche l'a enkilos&#233;. Il esquisse quelques pas twist&#233;s. Il se force &#224; faire la gueule, &#231;a le m&#251;rit. Efface aussit&#244;t prise sa mimique &#224; la John Wayne et s'imaginant en Charles Bronson, teste un mince sourire asym&#233;trique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bl&#234;me, une mouette stagne en suspension dix m&#232;tres au-dessus de lui puis se pose &#224; c&#244;t&#233;. Apr&#232;s avoir tir&#233; sur des pigeons d'un toit de Brixton, les flics lui sont tomb&#233;s dessus, l'ont explos&#233; en lui passant des menottes avant qu'il se retrouve au tribunal. Il en a &#233;crit une chanson. Il se frotte le poignet pour effacer une trace invisible de menotte. Sa basket d&#233;rape, elle vient de glisser sur un magazine &#224; moiti&#233; enfoui, il le ramasse, sur la couverture Elvis en blouson noir. L&#232;vres charnues, regard brumeux, invocation intemporelle du rock qui r&#233;sonne. Il agite le magazine dans le vent, le sable s'envole, et appelle de sa voix matte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Joe, viens voir ! Tu crois que c'est un signe, il demande en tendant le journal au chanteur essouffl&#233; qui vient de le rejoindre, tu crois qu'on fera aussi la couverture bient&#244;t ?Laisse tomber, bull shit, glisse Joe avec un air narquois, tout ce qu'il m&#233;rite c'est &#231;a. Il commence &#224; fouiller ses poches. &#192; cot&#233; de Paul, le chanteur perd de son allure, sa belle gueule se ratatine, se plisse, semble presque caboss&#233;e. C'est souvent l'effet produit par le grand bassiste sur ceux qui se rapprochent, comme s'il faisait ressortir leur insignifiante transparence. Le chanteur tient d'une main le magazine, de l'autre un briquet. Il tente d'enflammer la couverture cartonn&#233;e qui ballotte dans le vent, &#231;a ne veut pas prendre, il replace le briquet crachotant sous une page, &#231;a y est, une langue rouge se d&#233;ploie, chaleur, la flamme grandit et d&#233;vore le magazine. Avec un sourire carnassier, il le jette sur son pote :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ramasse-toi &#231;a, rockeur &#224; papa, et plonge en enfer avec lui !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grosse boule de chaleur fr&#244;le le visage du bassiste, d'un bond il &#233;vite le paquet de flammes et regarde, atterr&#233;, Joe d&#233;taler sans demander son reste. Il s'&#233;lance &#224; la poursuite du fuyard. Suivre la trajectoire zigzagante du chanteur plus petit mais plus rapide. Balancer ses longs bras en avant, un doigt r&#233;ussissant &#224; crocheter le blouson du fuyard, victoire ! Ramener sa proie vers soi, encha&#238;ner avec un balayage des jambes, l'autre s'&#233;croule. Paul s'effondre sur lui en hoquetant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; T'as failli me cramer ! Tortue impuissante renvers&#233;e sur le dos, l'autre n'en m&#232;ne pas large. Rigolard, Paul lui balance des coups de poing dans les c&#244;tes. Joe gigote, bascule sur le c&#244;t&#233;, l&#232;ve les bras en signe de reddition :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Merde, c'est Elvis quand m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la corniche, un petit brun sort du minibus et crie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ramenez-vous les gars. Il n'est pas cinq heures, mais six. On est sacr&#233;ment en retard. Les Fran&#231;ais ont une heure de plus que nous. J'ai oubli&#233; le changement d'heure avec les grenouilles...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paul tend sa main &#224; Joe qui l'attrape fermement. Il reste un go&#251;t acide sur la langue, quand m&#234;me Elvis, c'est pas rien. D&#233;j&#224; loin devant, le chanteur se retourne avec une grimace narquoise. Paul les conna&#238;t pas coeur ses tirades &#171; eh oui mec, c'est fini les idoles, le culte des stars, c'est mort ! Faut se d&#233;barrasser de tous ces vieux schnoques, donner un coup de pied dans la fourmili&#232;re, Elvis comme les autres, au rencard, &#224; la benne &#224; ordure, on le tue. Le rock est mort, le futur est mort, la seule chose qui reste, c'est nous ! Et le punk ! &#187; Menton lev&#233; et bravache, ses index point&#233;s vers son torse, Joe prend la pose avec d&#233;sinvolture avant de faire un petit bond pour filer vers le v&#233;hicule. Paul entend le mugissement rauque d'une vague s'&#233;crasant derri&#232;re lui et le tempo parfait de celles qui la suivent. Ses mains tremblent en sortant une autre clope du paquet moite, une minuscule larme pique sous sa paupi&#232;re, oui mais le King quand m&#234;me. Qui lui a donn&#233; une implacable envie de sc&#232;ne, d'envoyer du son comme un diable, d'&#234;tre poss&#233;d&#233;, de d&#233;clencher l'explosion du public, de lib&#233;rer leur folie en un accord ! Et c'est pareil pour le chanteur quand il s'&#233;poumone et que d&#233;filent sur son visage des expressions de chien enrag&#233;. Les m&#234;mes moues que celles de la star de Memphis, la m&#234;me fi&#232;vre, la m&#234;me &#233;nergie qui repousse les murs. Bruissement d'ailes, une mouette s'envole juste &#224; c&#244;t&#233;, le surplombe de son envergure immense. Il se racle la gorge, Joe doit avoir raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne presse pas le pas, le ralentit m&#234;me expr&#232;s en avan&#231;ant vers les autres qui le toisent. Frottement des grains de sable, &#224; chaque pas laisser s'envoler un petit bout d'Elvis, se d&#233;barrasser du vieux g&#233;ant en jetant en p&#226;ture aux oiseaux blancs ses disques, effacer ses chansons, carboniser sa voix moir&#233;e, d&#233;chirer mentalement son jeu de sc&#232;ne qui met les nerfs &#224; vif. Tracer un chemin de notes qui n'existe pas encore et n'appartiendrait qu'&#224; son groupe. Sous le souffle de la brise, derri&#232;re les sifflements d'air qui s'engouffrent sur toute la longueur de la plage, quand le jeune homme blond embarque dans le v&#233;hicule, il entend un fredonnement derri&#232;re le ronronnement du moteur, une voix de braise et de miel, des brides chantonn&#233;es &#224; la limite de l'audible. Relevant le col de son blouson, il coince une cigarette entre ses l&#232;vres blanches. Ce soir, quel que soit l'endroit o&#249; ils doivent jouer, on va entendre sa basse, vraiment. Que d&#233;sormais son son aille plus loin que le vent.Le sable &#233;coul&#233; du sablier et le temps r&#233;tr&#233;ci, des grains de sable blancs passent en s'entrechoquant et &#231;a va bient&#244;t &#234;tre son tour de grimper sur sc&#232;ne comme on part &#224; l'assaut, ce sera ton deuxi&#232;me concert &#224; Paris, la ville des &#201;v&#233;nements, ce soir c'est vous qui allez faire l'&#233;v&#233;nement, et le dernier grain de sable atterrit sur tous les autres dans le bas du sablier. Le moment arrivera, sous les spots, tu vas te retourner et tout se renversera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'instant dans le chapiteau bleu de la porte de Pantin, la sc&#232;ne sur laquelle ils vont se d&#233;cha&#238;ner est d&#233;serte. Pour p&#233;n&#233;trer &#224; l'int&#233;rieur de l'immense tente en bordure du p&#233;riph&#233;rique nord, on peut choisir l'entr&#233;e principale large de dix m&#232;tres ou se rabattre sur les c&#244;t&#233;s et leurs deux ouvertures plus petites. Les organisateurs de la F&#234;te des dix ans des &#233;v&#233;nements de 68 ont droit un acc&#232;s r&#233;serv&#233; &#224; une entr&#233;e situ&#233;e derri&#232;re les barri&#232;res du c&#244;t&#233; gauche. Destin&#233;e aux artistes et aux militants organisateurs, elle se trouve &#224; c&#244;t&#233; d'un long b&#226;timent en pr&#233;fabriqu&#233; qui sert &#224; la fois de loge, de local d'intendance, et de bureau pour la comptabilit&#233; de l'Organisation r&#233;volutionnaire. De l'entr&#233;e centrale on aper&#231;oit au fond du chapiteau une sc&#232;ne longue et basse. Cinq micros sur pied, une enceinte d&#233;di&#233;e au retour du son, trois cymbales, une caisse claire, une grosse caisse ainsi qu'une caisse roulante. Quelques enceintes noires sont pos&#233;es au hasard, des affiches de la Ligue Communiste R&#233;volutionnaire couvrent le panneau du fond. Trois gros poteaux m&#233;talliques distants de soixante-dix m&#232;tres soutiennent le chapiteau, s'y accrochent des barres soutenant des flop&#233;es de n&#233;ons bleut&#233;s align&#233;s perpendiculairement. Des barri&#232;res forment un couloir r&#233;serv&#233; &#224; la circulation du service d'ordre compos&#233; uniquement de militants. On observe aussi un long bar avec quelques tabourets. Ce qui frappe ce samedi &#224; midi, c'est le vide immense, cet espace absorbant o&#249; rien ne se passe. Quelques nu&#233;es de poussi&#232;re flottent au gr&#233; des courants d'air ti&#232;des sous la nef de toile. Aucun passage. Seul r&#232;gne un silence poisseux. On distingue &#224; peine le fr&#233;missement de la b&#226;che du chapiteau, ses oscillations venteuses, vagues. Il viendra du large, le vent de mai qui ne souffle pas encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt-deux heures trente. Le sommet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le coup de tonnerre &#233;clate, il est trop tard pour se boucher les oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vas-y. Vas-y maintenant se r&#233;p&#232;te Paul. La prochaine chanson, c'est la sienne, pour une fois qu'il a r&#233;ussi &#224; en pondre une qui sonne, qui balance, qui d&#233;colle. Pas une note de ses cordes, pas une fibre de son corps, pas une rythmique balanc&#233;e qui ne puisse &#234;tre le soubassement de la transe. Dans leur groupe, le chanteur &#233;crit beaucoup de chansons, comme le guitariste, et lui, tout le monde sait qu'il n'est pas naturellement dou&#233; en musique. Il est excellent pour prendre les poses, mais un nain pour faire les accords, juste bon &#224; les plaquer dans le tempo en se concentrant. Et un soir, les notes ont chant&#233; dans sa t&#234;te, les mots ont d&#233;ferl&#233; aussi, tout est sorti ensemble, notes et mots. Sur un bout de nappe en papier, avec un stylo &#224; bille, il s'est lanc&#233;. Apr&#232;s la prison, &#231;a avait d&#233;bord&#233;, la chanson &#233;tait sortie, nette, tranchante, &#233;vidente. Il l'a d&#233;j&#224; chant&#233; &#224; leurs pr&#233;c&#233;dents concerts, il &#233;tait d&#233;j&#224; pass&#233; par ce tunnel o&#249; sa voix s'&#233;br&#233;chait syst&#233;matiquement la fin du refrain. Les autres tol&#233;raient qu'arriv&#233; &#224; la moiti&#233; du concert il la chante. Ils supportaient, ni partisans, ni hostiles. Le chanteur vient &#224; sa place et lui indiquant son micro. Vas-y, &#224; ton tour. Il avance pile au milieu de la sc&#232;ne, gorge r&#234;che, il se cale. Le bassiste est un soutien total : pas une note de ses cordes, pas une fibre de son corps, pas une rythmique qui ne puisse balancer sa transe. C'est ses sons qu'il entonne devant les silhouettes en contre-jour qui disparaissent dans un nuage de fum&#233;e. S'acharnant comme il peut sur la basse, le chanteur renforce la m&#233;lodie. L'estrade r&#233;sonne de ce qui est ass&#233;n&#233; sur la grosse caisse par le batteur plus d&#233;cha&#238;n&#233; que jamais. Le d&#233;sordre qui r&#232;gne dans la salle et la sono pourrie lui mettent les nerfs. Il inspire apr&#232;s les deux premi&#232;res phrases, de toute fa&#231;on cette chanson est en rodage, &#231;a l'&#233;tonnerait qu'il y ait des amateurs de leur style ici, c'est pas un public de chevelus et de barbus qui appr&#233;cient leur musique, ils en sont encore aux Stones ces arri&#233;r&#233;s de Fran&#231;ais, encore moins un public qui d&#233;ferle, s'&#233;crase en contre-bas, puis recule dans des mouvements aussi convulsifs qu'impr&#233;visibles. Dans le micro, il crache des mots pour s'en d&#233;barrasser, vite fait, puis retrouver sa place de poseur dans le coin droit. Il n'a pas l'assurance du chanteur, capable de tout pour captiver. &#199;a n'est que sa premi&#232;re chanson, des tar&#233;s de flics lui ont saut&#233; dessus. Il testait la carabine du batteur sur des pigeons pouilleux...Il a quand m&#234;me fait un carton sur un de ces rats volants, avant d'&#234;tre chopp&#233; direction le poste de police. Le pigeon est tomb&#233; comme une pierre, il a bondi, saut&#233; haut. Il s'en souvient dans l'instant. Le chanteur aussi est un soutien total : pas une vibration de ses cordes vocales, pas une fibre de son corps, pas un rythme scand&#233; qui ne puisse &#234;tre racine d'un envol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui &#224; Paris sous l'immense chapiteau bond&#233; et agit&#233;, c'est Brixton qu'il va balancer, le toit b&#233;tonn&#233; de l'immeuble sans chauffage o&#249; ils r&#233;p&#233;taient sans rel&#226;che, entre les rats et le givre sur les baies vitr&#233;es. Quand il mangeait de la colle d'affiche pour tromper sa faim. &#192; ses pieds ce soir, les chevelus se rapprochent, et quelques punks, il hausse la voix, vas-y c est ma chanson pour le refrain qui sort d un trait. La bouche coll&#233;e au micro il encha&#238;ne sans reprendre son souffle, le grain rauque de sa voix se pr&#233;cise en s'appuyant sur la ligne virevoltante de la Gibson se calant sur la rythmique de la basse, elle-m&#234;me dynamis&#233;e par la propulsion de la batterie. C'est pendant le troisi&#232;me couplet qu'il r&#233;alise le cocon dans lequel il se trouve, cocon de notes sonnantes, de ciel gris o&#249; un h&#233;licopt&#232;re appara&#238;t, de phrases scand&#233;es dans une d&#233;licieuse odeur de poudre, cocon o&#249; tout est parfait. Une bulle lumineuse qui le berce au-del&#224; de cette immense tente oppressante ou personne ne les a &#233;cout&#233;s jusqu'ici. Sa chanson l'enveloppe encore alors qu'il finit de la traverser, de survoler la foule. Il remarque que, pour la premi&#232;re fois depuis ce show, les gens se balancent, marquent le rythme de leurs mains, la derni&#232;re note tombe, ils d&#233;collent du sol, ils hurlent, ils applaudissent, m&#234;me les barbus en vestes chinoises. Une lueur d' admiration dans les yeux du chanteur quand il lui rend sa basse. Les yeux humides, Paul remarque la laideur autour, l'&#233;clairage aveuglant, la mauvaise qualit&#233; des amplis, comme si une peau de soie se d&#233;collait brusquement de lui. Paul cale la bandouli&#232;re sur son &#233;paule droite, &#233;carte les pieds, bien en dedans surtout les pieds, encha&#238;ne direct la chanson suivante qui pour la premi&#232;re fois ne l'&#233;pate plus, franchement l'air pas si original que &#231;a, &#231;a ressemble &#224; n'importe quel groupe ricain, vraiment pas la chanson capable de faire monter les larmes aux yeux &#224; n'importe qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Va falloir y aller et le bide qui se sert. Pourquoi maintenant, &#231;a arrive rudement. Il a toujours envie d'&#233;tirer le temps lorsqu'il n'y en a plus. Dans une seconde c'est a eux, ce qui veut dire qu'il doit imp&#233;rativement y aller. Quoiqu'il arrive. Les autres, &#224; c&#244;t&#233; de lui dans le coulisse, ils comptent sur lui. D&#233;brancher la petite voix int&#233;rieure qui lui murmure, pour la premi&#232;re fois, qu'il est nul. &#199;a y est, c'est l'heure, apr&#232;s la travers&#233;e de la Manche et l'autoroute, apr&#232;s l'arriv&#233;e au milieu des stands &#224; drapeaux rouges et la loge am&#233;nag&#233;e &#224; la va-vite, il est au bord du grand trou. Seul. faut qu'il y aille, qu'il fonce, &#231;a fout les foies d'un seul coup. Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Est-il capable de le faire, bon sang hier il l a fait, il l'a fait bien, il a m&#234;me assur&#233; comme une b&#234;te, les autres lui ont dit, et puis les jolies filles accroch&#233;es &#224; lui apr&#232;s dans la loge, il &#233;tait le roi. Mais hier il transpirait pas comme une vache avec le tee-shirt coll&#233; dans le dos, c'est toujours comme &#231;a avant, on lui a dit qu il s'habituerait, eh bien non, c' est le contraire, plus &#231;a va, plus c'est pire, un immense trou &#224; ses pieds, gouffre sombre et vertigineux, alors que c' est un sol en bois, un sol bien stable parcouru de quelques longs c&#226;bles qui s'&#233;tend de l'autre c&#244;t&#233; du rideau bleu, celui qui marque la fronti&#232;re entre coulisse et sc&#232;ne, inconnu et acclam&#233;, nuit et lumi&#232;re. La sangle de sa basse scie l'&#233;paule, ses genoux tremblent, qui l'attend, est-ce la sc&#232;ne qui s'impatiente, va-t-elle l'absorber tout entier, s' effondrer sous son poids, les c&#226;bles bleus et rouges commencent &#224; ramper, boas plastiques affam&#233;s, et sa basse elle est accord&#233;e juste pour jouer faux ? Il a beau y avoir pass&#233; du temps dans la loge, il ne sait plus, s'il a bien tendu les quatre cordes. C'est maintenant qu'il voudrait se mettre en automatique, devenir un robot encha&#238;nant sans accrocs accords et postures. Pourquoi son c&#339;ur se d&#233;cha&#238;ne entre ses cotes, des coups explosifs couvrant le son de la foule qui scande leur nom, et s'il n'entendait plus ses notes en les jouant ? Son corps p&#232;se une tonne. Son pied gauche ne se l&#232;ve pas du sol. Scotch&#233;, bouche d&#233;shydrat&#233;e. Quelle zone. Pourquoi ils l ont choisi, il ne sait pas jouer de la basse, &#224; la base il veut peindre, faudrait pas l'oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a appris en r&#233;p&#233;tant d'arrache-pied. Maintenant il a tout oubli&#233;. Un an de r&#233;p&#232;tes dans un squat humide en hiver, il s'est accroch&#233;. La faim, le froid, la peur. Mais rien ne l'a arr&#234;t&#233;, m&#234;me ses trous de m&#233;moire : avec de la peinture jaune il a &#233;crit les accords sur l'&#233;pais manche de la basse, comme &#231;a, quand il a un trou au milieu d'un morceau il regarde le guitariste dont la bouche s'ouvre pour articuler sol, r&#233;, ou mi. Il appuie ses longs doigts sur l'accord dessin&#233;, Sol, R&#233; ou Mi et le tour est jou&#233;. De toute fa&#231;on, quand on joue du punk, on n'a pas &#224; savoir jouer. Ras-le-bol de la technique sophistiqu&#233;e qui a pris le pas sur l'&#233;nergie brute de la musique. Enfin, &#231;a c'est la th&#233;orie. &#199;a fait toujours bien &#224; sortir dans les interviews. Parce que qu'est ce que tu fais, en vrai, pour un concert de plus d'une heure, si t'es pas capable d'aligner les accords en rythme ? Le public, il lui faut quand m&#234;me quelque chose qui ait plus a voir avec la beaut&#233; qu'avec le boucan. En fait, lui a appris la basse en acc&#233;l&#233;r&#233; jusqu'&#224; un niveau acceptable, le guitariste qui joue depuis ses dix ans sort les sons qu'il veut de sa Gibson. Et si on appelle le batteur la machine &#224; rythme, c'est pas pour rien, plus exact qu'un m&#233;tronome, un as dans tous les styles du funk au pop. Quant au chanteur, soit, il ne sait pas chanter, son placement de voix est si incertain qu'il est quasi muet &#224; la fin du show. Et tous ses th&#233;s au miel dans la loge avant n'y peuvent rien. Mais ses cris et ses &#233;ructations transpercent le coeur. Il arrive m&#234;me que ce soit le guitariste qui chante les chansons, pendant que l'autre tr&#233;pigne et arrange &#224; vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils m'ont pris dans le groupe pour ma belle gueule, m&#233;lange d'innocence et d'&#233;nergie que je d&#233;gage et mon sens inn&#233; des poses d&#233;sarticul&#233;es qui rendent les filles hystero. C'est cet &#233;tat en transe qu'il faut, le guitariste est d&#233;j&#224; en train de brancher sa Fender, le chanteur derri&#232;re son micro un peu trop haut, le batteur en train de r&#233;gler une cymbale, le chanteur lui jette un &#339;il allum&#233;. Alors tu fais quoi ? Je ne supporte pas que l'autre me ravaude comme &#231;a, m&#233;fiant, doutant de lui. En face une multitude de gens dans l'ombre, beaucoup sautillent d&#233;j&#224; sur place. Le bout de mes baskets touche le bord de la sc&#232;ne. Je recule un peu mais reste devant, &#224; hauteur du chanteur et du guitariste, malgr&#233; les gestes &#233;nerv&#233;s du manageur qui lui fait signe de reculer. Mais quoi, c'est parce que je suis bassiste que je devrais jouer derri&#232;re ? N'importe quoi. Moi c'est devant, et pendant que mon index &#233;crase avec duret&#233; les cordes &#233;paisses, je me penche encore pour chopper toute la lumi&#232;re du projecteur. Mes pieds s'&#233;cartent un maximum, longues jambes formant un angle d&#233;routant, relever la t&#234;te avec une moue d&#233;daigneuse, plisser les yeux , trembler de la t&#234;te aux pieds, une transe &#233;lectrique qui contamine le public le plus proche de la sc&#232;ne, tous les yeux s'accrochent &#224; celui qui les entra&#238;ne au c&#339;ur d'un volcan, gigantesque.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nouvelle saison pour &#171; les 807 &#187; le blog qui a d&#233;marr&#233; sur une phrase d'Eric Chevillard pour que de nombreux talents s'inspirent du nombre 807 pour &#233;crire. Textes en 4 courts chapitres, mixage possible, voir m&#234;me recommand&#233; avec images, sons, vid&#233;os et toujours &#224; un endroit ou un autre 807. Vos contributions sur &lt;i&gt;blog807@gmail.com&lt;/i&gt;. C.P.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#201;lias Jabre | La figure perdue de l'ennemi (mon hommage &#224; Ousman)</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article128</link>
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		<dc:date>2014-05-01T06:51:03Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Jabre, &#201;lias</dc:subject>
		<dc:subject>anticipation, fantasy</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &#199;a, j'avais d&#233;velopp&#233; un sens in&#233;narrable du comique avant ma zombification. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot14" rel="tag"&gt;Jabre, &#201;lias&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot152" rel="tag"&gt;anticipation, fantasy&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elias Jabre est n&#233; en 1975 dans un village de la montagne libanaise. Quatre mois plus tard, il d&#233;barque Paris et d&#233;cide de s'y &#233;tablir jusqu'&#224; nouvel ordre. En 2004, il publie &lt;i&gt;Immortalis&lt;/i&gt;, un roman d'anticipation aux &#233;ditions du Masque. Depuis, il multiplie les formes d'&#233;critures en changeant r&#233;guli&#232;rement d'avatar. Il cr&#233;e notamment la collection &lt;i&gt;One Shot&lt;/i&gt; avec Storylab, o&#249; il publie des nouvelles qui jouent avec les codes des genres, et tente d'y faire passer un peu de folie en contrebande. Quelques-uns de ses sc&#233;narios sont en cours de production pour le cin&#233;ma et la radio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Membre de la revue &lt;i&gt;Chim&#232;res&lt;/i&gt; &#224; la crois&#233;e de la politique, de la philosophie et de la psychanalyse, il a codirig&#233; un num&#233;ro sur les nouveaux rapports entre les hommes et la technologie (&lt;a href=&#034;http://www.cairn.info/revue-chimeres-2011-1.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Devenir hybride&lt;/a&gt;), et plus r&#233;cemment un num&#233;ro sur la b&#234;tise et les animaux (&lt;a href=&#034;http://www.editions-eres.com/parutions/psychanalyse/chimeres/p3280-betises.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;B&#234;t(is)es&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses blogs : &lt;a href=&#034;http://antioedipe.unblog.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;antioedipe.unblog.fr&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;http://blogs.mediapart.fr/blog/elias-jabre&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogs.mediapart.fr/blog/elias-jabre&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On est habitu&#233; maintenant (voir &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le syndrome de Dard&#232;ne&lt;/a&gt;, accueilli d&#232;s le lancement du site) &#224; ces recherches en format court ou ultra-court d'&#201;lias Jabre, convoquant une horlogerie narrative extr&#234;mement pr&#233;cise, traversant le champ de la philosophie ou de la pens&#233;e contemporaine (en gardant les distances et l'humour, voir ici br&#232;ve travers&#233;e de Jean-Fran&#231;ois Lyotard !), sur les contenus de la fantasy, avec tout ce qu'il convient d'action, et, ici, de &lt;i&gt;zombis&lt;/i&gt;... Enjoy ! FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;son &#339;il bleu vacillant portait la marque des sans-abri, ceux qui n'ont jamais connu de territoire &#224; eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je l'avais reconnue. on venait du m&#234;me endroit, de mille lieux, de nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;quand la nostalgie d'un pays devenait trop forte, elle partait se r&#233;fugier dans le d&#233;sert on ne trouve pas mieux comme patrie par d&#233;faut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230; pour se lib&#233;rer du bruit, des salet&#233;s qui s'incrustent jusque dans les mots, &#224; la fr&#233;quentation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je l'avais rencontr&#233;e apr&#232;s l'une de ses retraites qui lui apportaient le calme sans la d&#233;barrasser d'un go&#251;t fade d'incompl&#233;tude. elle resterait une &#233;trang&#232;re, o&#249; qu'elle aille. une forme inaboutie, en carence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;on nous pr&#233;senta, simplement, parmi d'autres, &#224; une plage. Indiff&#233;rence polie, puis on s'&#233;tait aussit&#244;t oubli&#233;s, happ&#233;s par d'autres rencontres dans d'autres lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;vint le soir, je me retrouvais bient&#244;t seul, dernier rescap&#233; d'une vir&#233;e, sur le point d'abandonner &#224; mon tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;vers la sortie, t&#234;te famili&#232;re, un de ses amis, et elle, un peu plus loin. je restais. enjou&#233;, bavard, en harmonie avec le reste et un verre &#224; la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans&#226;mes. puis la nuit. le matin. &#233;change de mots. peu. quelques-uns. difficile un matin apr&#232;s une nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de la terrasse, face &#224; nous, la mer l&#233;chait les rochers &#233;cras&#233;s de soleil. le manque de sommeil, l'alcool, le plaisir arrach&#233; &#224; la nuit et aux corps, et surtout cette chaleur qui d&#233;goulinait comme de l'or fondu ramollissait toute initiative&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et alors, je ne sais comment, par quelque propos, &#233;voquant un vague projet chim&#233;rique, comme si j'avais prononc&#233; une formule secr&#232;te, elle se d&#233;brida.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le rayon de ses yeux m'&#233;tourdissait de puret&#233;. je flottais dans une atmosph&#232;re trop claire. &#224; chaque respiration, je sentais mes poumons s'embraser. une l&#233;g&#232;re ivresse me gagnait pour me faire perdre pied. j'avais pass&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es &#224; m'empeser de simulacres pour redescendre, et, les uns apr&#232;s les autres, elle coupait tous ces liens que j'avais patiemment nou&#233;s avec la terre. distraitement, elle avait jet&#233; le leste qui pr&#233;servait un &#233;quilibre pr&#233;caire, sans savoir qu'elle saccageait mon travail. et pourtant, je laissais faire, d&#233;muni, heureux, de prendre un nouvel envol, de nouveau coup&#233; du sol. il ne restait plus qu'&#224; se rattacher au soleil, au bruit des vagues, &#224; la poussi&#232;re, et &#224; ses yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;toutes les formes s'&#233;vaporaient pour laisser place &#224; un dispersement iris&#233;. je m'&#233;parpillais dans le paysage jaune, entre les immeubles sales et le scintillement des vagues, ses paroles me parvenaient diffuses, comme dans un r&#234;ve&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je l'accompagnais dans la ville ocre, &#224; la d&#233;rive, n'en sachant pas plus qu'elle. nous vagabond&#226;mes au gr&#233; des ruelles encore vides, pour finir dans un caf&#233; local, &#224; communiquer par gestes, avec un serveur souriant qui ne comprenait rien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle n'arr&#234;tait plus de me surprendre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle vous p&#233;n&#233;trait avec une facilit&#233; d&#233;concertante. comme on parle du temps, elle vous soulevait de l'int&#233;rieur, elle mettait en pi&#232;ce votre assurance de fa&#231;ade, en quelques mots, je devenais aussi vuln&#233;rable qu'un enfant. et elle vous d&#233;sagr&#233;geait sur le ton de la d&#233;sinvolture, n'admettant pas d'autre sujet. c'&#233;tait presque de la maladresse&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a, j'avais d&#233;velopp&#233; un sens in&#233;narrable du comique avant ma zombification. Je jouais aux fant&#244;mes comme un cr&#233;tin inv&#233;t&#233;r&#233; (invert&#233;br&#233; ? &#231;a ne fait aucun doute, &#233;coutez ce chant p&#226;le, j'en rigole encore, avec des d&#233;bris de poumon, quelle aventure. Et la farce s'est multipli&#233;e, il a fallu s'en farcir des attitudes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous pr&#233;sente ma perruque&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;jusqu'&#224; ce qu'un indien me scalpe, je dois dire qu'il &#233;tait temps.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[1]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ousman est un grand iroquois &#224; l'accent africain. J'apprends plus tard qu'il a fait la travers&#233;e de Guin&#233;e Bissau en France comme clandestin. Ne prononce jamais ce mot ! Nous sommes des sans-nom ! c'est ce qu'il me r&#233;p&#232;tera plusieurs fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ousman est un sans-nom et je le suis. Je le rencontre deux rues plus t&#244;t o&#249; il discute avec un maigrelet &#224; lunettes, et le maigrelet &#224; lunettes et lui, je rel&#232;ve qu'ils ont tous les deux relev&#233; leurs petits doigts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le maigrelet s'en va.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je rel&#232;ve mon petit doigt et m'approche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je ne r&#233;ponds pas &#224; ses yeux clignotants (il est vraiment comique, mais je ne r&#233;ponds pas), Ousman me demande :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est la premi&#232;re fois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se met &#224; sourire puis se met &#224; m'emmener avec lui. Ousman n'arr&#234;te plus de se mettre &#224; faire des quantit&#233;s de choses tr&#232;s simples et je suis fascin&#233;. Sa deuxi&#232;me phrase est :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est quand l'un d'entre vous rep&#232;re le signe et le reproduit qu'il devient l'un d'entre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est un jeu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il marche (suivi par moi) en se mettant &#224; ne pas me r&#233;pondre. Et l&#224; encore, Ousman le fait. Il ne me r&#233;pond pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Le signe, c'est... et je lui montre mon petit doigt que je rel&#232;ve lentement avec un air de connivence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il resplendit &#224; ne pas me r&#233;pondre, filant dans son sillage, je rajoute :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est un jeu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il r&#233;cidive dans un silence qui marche tout droit (et je suis fascin&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est un jeu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous exc&#233;dons rue du D&#233;part avant de tomber sur la gare Montparnasse o&#249; nous entrons pour prendre l'all&#233;e de la Deuxi&#232;me Division Blind&#233;e. Nous sommes en guerre, je l'ai bien senti (je crois m&#234;me que je l'avais devin&#233; depuis longtemps).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; H&#233; ? C'est un jeu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Eh oh ? Il faut retrouver David Vincent ? C'est &#231;a ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se met &#224; faire volte-face, mais c'est comme s'il l'avait fait en plusieurs fois. Et Ousman plante son index dans le mou de mon front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; T'as tout compris ! Les envahisseurs, c'est nous ! (or j'avais entendu &#171; c'est mou ! &#187;) Alors ce signe, c'est comme le reste, tu comprends ? TOUT ! TOUT ! Tout ce qu'ils nous donnent doit nous servir ! Tout ce qu'ils nous donnent nous servira ! Tout est repris, rem&#226;ch&#233;, relanc&#233; dans le d&#233;cor &#224; travers nos propres choix !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors c'est un jeu, dis-je le sourire gagnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son &#339;il vrille. Il me fixe soudain comme s'il me prenait soudain pour un con.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un ton moins triomphal, je demande toujours :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et... quel jeu ? avec mon air stupide de connivence qui sourit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se met &#224; se retourner en plusieurs fois et submerge le quai des Grandes Lignes o&#249; il cherche des yeux le panneau d'affichage &#224; la recherche d'un train qui n'existe pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[2]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Nous attendons le train qui n'existe pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assis contre la vitrine d'une librairie Relay, nous attendons sans espoir ni doute, nous sommes des sphinx au milieu des &#233;lectrons libres qui s'agitent en augmentant la chaleur de la couche d'ozone qui n'est plus qu'une fine pellicule perfor&#233;e (d'apr&#232;s des sources taries).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e, c'est de leur faire croire qu'on attend le train comme eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ousman me dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ils font les choses les unes apr&#232;s les autres, ils ont des possibilit&#233;s innombrables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ousman dit aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ne te fie pas au signe, il change tout le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Le petit doigt ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors ? Comment je saurai la prochaine fois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son silence m'accable en m'abreuvant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une voix de femme en m&#233;tal indique que le TGV pour Marseille a dix minutes de retard, et une s&#233;rie d'affiches recrutent pour l'arm&#233;e de terre des Land Warrior qui traversent des for&#234;ts, et quand on voit leurs viseurs thermiques reli&#233;s &#224; leurs combinaisons intelligentes reli&#233;es en r&#233;seaux entre elles, on a envie de rejoindre le th&#233;&#226;tre des op&#233;rations qu'il soit en C&#244;te d'Ivoire ou au Pakistan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais : &lt;i&gt;&#234;tre un cyborg, &#234;tre un cyborg, &#234;tre un...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ousman surprend mon regard captur&#233; par la publicit&#233;. Il claque sa paume sur mon front et m'attrape par les cheveux, avant de s'assurer par quelques petits coups d'&#339;il alentour que les monotypes ne nous ont pas rep&#233;r&#233;s (le concept de monotype fait partie de la strat&#233;gie d'encapsulage des adversaires, o&#249; il s'agit de les enfermer dans les cases &#233;troites qu'ils r&#234;vent eux-m&#234;mes d'occuper en accompagnant leurs discours vers des points de p&#233;trification ou mots-cage qui permettent dans le temps suivant de l&#233;zarder ces blocs de subjectivit&#233;s de coups pr&#233;cis qui entra&#238;nent leur dislocation imm&#233;diate. Cette technologie performative s'appelle l'encapsulage).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Le th&#233;&#226;tre des op&#233;rations, il est partout autour de toi ! me dit-il. Arr&#234;te de r&#234;ver !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est quoi &#224; la fin ces histoires ? Vos signes, tout &#231;a, qu'est-ce qu'on fout l&#224;, &#224; attendre le train fant&#244;me ? Tu te crois &#224; la foire du Tr&#244;ne ? &#199;a sert &#224; quoi toutes ces conneries ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pointe alors un index vers une chevelure d'incendie dont la jupette noire monte jusqu'au ras des fesses et les bas rouges descendent aux chevilles, diablesse qui fait la gueule &#224; son mec, hirsute mal ras&#233; en mode caillera qui imite la gueule de la diablesse. Ils sont parfaits, parfaits, parfaits. Et ils ont cette chose en trop qui me vide de mes forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ousman dit alors :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &#199;a sert &#224; vivre parmi eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Eux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends alors parler des monotypes, et je sus qu'on les classait par esp&#232;ces et, des esp&#232;ces, il y en avait des tas. Sauf les sans-nom qui sommes &#233;galement sans esp&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ceux qui ont &#233;t&#233; ou qui seront surexpos&#233;s... perceront le d&#233;cor... ils passent ou passeront... de notre c&#244;t&#233;... Nous sommes le n&#233;gatif de photos de vacances rat&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[3]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est une manifestation, on se retrouve &#224; Bastille et on protestera. J'y suis, sans Ousman, mais j'y suis contre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la politique,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;du gouvernement,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des patrons,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'Europe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;peut-&#234;tre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;est-ce une procession syndicale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une proclamation neurasth&#233;nique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;est-ce que des gesticulations contribuent &#224; envahir le d&#233;cor ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me pose des questions en ajoutant quelques cumulus qui nous foncent droit dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les pluies acides nous tombent dessus, alors nous serons dissous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On rigole bien. Des manifestants aux visages peinturlur&#233;s lancent des mots d'ordre rigolos :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Les pauvres sont tous des nuls, il faut les &#233;liminer ! Les pauvres sont tous des nuls, il faut les &#233;liminer !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais &#233;t&#233; aussi d'accord, qu'est-ce qu'on rigole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; coup, &#231;a y est, les pluies acides, &#231;a y est ! Les cumulus larguent leurs m&#233;gatonnes de litres d'acidit&#233;. En 1944, Dresde a &#233;t&#233; ras&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; coup, le d&#233;cor se l&#233;zarde et ils jaillissent. Des cris, une multitude de cris, &#231;a gicle dans tous les sens, c'est bien sanguinolent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est les zombis, les manifestants se transforment en zombis et bouffent leurs voisins qui se transforment en zombis &#224; leur tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une journaliste en attrape une flop&#233;e, attrap&#233;e elle-m&#234;me par des zombis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle veut en savoir plus avant de se transformer, alors qu'un zombi ouvre grand la bouche pour croquer dans sa hanche, elle prend son micro et le plante dans la bouche du zombi en fringale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est moi, le zombi en fringale, c'est moi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le zombi n'est pas content.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai de la ferraille plein la bouche, de la mousse, alors que je pensais planter les dents dans sa peau toute dor&#233;e, quel r&#233;gal, quel r&#233;gal, j'ai de la ferraille plein la mousse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a encore le temps de demander.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Quelles sont vos revendications ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je retire la mousse de mon micro avec des morceaux de ferraille dans ma bouche, mais un autre zombi m'assomme, me plante une paume qui tra&#238;nait par terre dans la bouche (pour faire diversion), et prend le micro &#224; ma place pour revendiquer en vrac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas plus outr&#233; que &#231;a, je bouffe cette paume en roulant des yeux devant la belle journaliste dont je boufferai bien la hanche, tandis que mon confr&#232;re r&#233;pond au t&#233;l&#233;spectateur qui fixe en direct le t&#233;l&#233;film improvis&#233; &#171; les zombis font la gr&#232;ve &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas plus outr&#233; que &#231;a, on me tapote l'&#233;paule et je me tourne dans le dos. Ousman est l&#224;, qui me fixe d'un seul sourire. Avec lui, je redeviens un sphinx inalt&#233;rable au milieu du chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;pliage en quatre r&#233;p&#233;titions : je r&#233;cup&#232;re les signes, j'envahis le d&#233;cor, j'&#233;tablis les r&#232;gles, je commence &#224; assimiler.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[4]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La figure perdue de l'ennemi, la figure perdue de l'ennemi, les hommes sont &#224; la recherche de la figure perdue de l'ennemi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment faire lien social en pays de post-modernit&#233; apr&#232;s avoir lu Lyotard (et si on ne l'avait pas lu ?) (pourtant il dit le contraire, Lyotard ?) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la mort des grands r&#233;cits qui soutiennent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les institutions&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le progr&#232;s nation avec le reste de la liste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la d&#233;l&#233;gitimation de la poli&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tic&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tac&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tic&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tac&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tic compte &#224; rebours enclench&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Identifications cr&#233;pusculaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou hyper narcissis&#233;es, &#233;nonc&#233;s fant&#244;mes et co&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mic&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mac&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mort de l'homme, nous y sommoc au summum de l'homonculric&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis un zombi sinon je ne serais qu'un autre combattant humain qui rate la mise en contribuant &#224; brouiller les pistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;cris pour les zombis, je n'&#233;cris plus pour les humains qui se prennent encore au s&#233;rieux jusque dans leurs farces o&#249; ils se parodient eux-m&#234;mes s&#233;rieusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui n'a &#233;t&#233; zombi, quitte &#224; redevenir humain, ne peut comprendre pourquoi cette agitation saum&#226;tre de la Sc&#232;ne n'est qu'une impuissance de plus &#224; nous rendre nos vies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Humains trop humains, au sens de Nietzsche ou Artaud qui disait bien : dieu est mort et l'homme s'y croit encore, il faut l'&#233;masculer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; l'ennemi : c'est l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On me r&#233;torque : des hommes luttent contre d'autres hommes pour d&#233;fendre une autre vision du monde, alors &#231;a n'a rien &#224; voir ce que vous dites, votre combat pro-zombis n'a rien &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauf que des hommes luttant contre d'autres hommes sont dans le fond le m&#234;me homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ces hommes luttant contre d'autres hommes luttent pour que les zombis demeurent des hommes avec droits de l'homme et tout le fourbi (ils luttent contre ceux qui veulent les transformer en zombis, donnons leur raison ! / Non ! Toi, tu d&#233;gages !)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ils passent &#224; c&#244;t&#233; du d&#233;sir r&#233;el des zombis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les zombis ne veulent pas refaire des hommes, sortir des h&#244;pitaux psychiatriques avec une sant&#233; en informatique &#224; la D&#233;fense ou chez IBM, une coiffure Monoprix place L&#233;on Blum avec la CGT, et on arr&#234;te la d&#233;clinaison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les zombis veulent devenir des surhommes, c'est-&#224;-dire retrouver du d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hors des &#233;nonc&#233;s morts au devenir perroquet qui peluche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ennemi, c'est l'homme, on les a d&#233;busqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des bons zombis, des bons zombis, des bon... zes. Des bonzes, des bonzes... Je me tais, fais silence, je suis tout en m&#233;diation. On voulait faire de moi un zombi, je suis un bonze, j'ai raccourci la situation en retournant l'&#233;nonc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Attrapez chaque signe et faites-en un alli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[5]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'un collaborateur de camp ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir 39-45.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas du tout ! C'est faux !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais tr&#232;s bien ce qu'est un collaborateur de camp ! En 39-45, j'aurais &#233;t&#233; un excellent collaborateur de camp, j'en suis convaincu, puisque je ne l'ai &#233;t&#233; pas plus tard... qu'hier l'ann&#233;e derni&#232;re n'importe quand... En 2009, 2009, 2009... ou alors c'&#233;tait en 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simple d&#233;placement, mais les dispositifs sont toujours l&#224;, plus retors, plus cocasses, plus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mise en place d'un dispositif de collaborateur de camp &#224; l'aide de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit A, Moi, dans le cadre d'un projet de ma&#238;trise d'ouvrage de transformation des processus de fabrication des livres dans un groupe d'&#233;dition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais veiller &#224; ce que B, la victime, le juif de l'histoire, soit d&#233;lest&#233; de son humanit&#233;. B, tu seras un esclave que je viderai de sa substance, moi A, j'y veillerai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donnez &#224; A une nouvelle t&#226;che comme : s'occuper de la production num&#233;rique des fichiers de livres. Concr&#232;tement, A va passer des journ&#233;es &#224; manier des codes informatiques &#224; la cha&#238;ne, le soir il r&#234;vera de codes et de langages balis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or A doit d'abord r&#233;cup&#233;rer les fichiers de livres du compositeur B, un z&#234;tre humain qui d&#233;couvre en panique ces nouveaux processus. Les d&#233;lais sont fous, B n'y conna&#238;t rien et passe des nuits blanches &#224; abattre le travail. B appelle A et lui demande un d&#233;lai suppl&#233;mentaire en tant que z&#234;tre humain, mais A n'en a que faire, A ne peut rien faire, les ordres viennent d'en haut, A n'est qu'un simple ex&#233;cutant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A n'est qu'indiff&#233;rence machinique et le sort de B ne rentre pas dans l'&#233;quation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A n'est pas m&#233;content que B soit r&#233;cur&#233; comme il l'a &#233;t&#233; lui-m&#234;me par les heures pass&#233;es dans les fichiers. La sympathie ou le cri de l'autre sont des restes incongrus dans ce n&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mieux, il est arriv&#233; que A rencontre B en personne avant de le r&#233;curer par ordinateur. A l'a rencontr&#233; en d&#233;but de projet avec d'autres ing&#233;nieurs, collaborateurs qui se sont tous entendus. Ils parlent un langage projet, un langage d'experts et d'efficacit&#233;, et ces livres &#224; num&#233;riser sont de simples t&#226;ches &#224; accomplir quand B, lui, fait son cin&#233;ma. Car B s'extasie. B s'extasie sur le contenu des fichiers. Pour B, ces fichiers sont des livres. Alors B raconte ce qu'il pense des livres. B s'extasie sur Sade, par exemple, quand il faut num&#233;riser &#171; Histoires de Juliette &#187;. Quel auteur admirable ! Quelle abomination, ses histoires, mais quel auteur admirable ! B s'extasie et se d&#233;cale du reste de l'&#233;quipe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour A et ses coll&#232;gues, ces livres sont des fichiers, des t&#226;ches ex&#233;cutables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que B surench&#233;rit avec tout son enthousiasme qui d&#233;borde d'anachronisme humain. A et ses coll&#232;gues l'observent avec des yeux o&#249; d&#233;filent des lignes de code.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand B s'en va, A commente &#224; ses coll&#232;gues : &lt;i&gt;Ce type est compl&#232;tement malade !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A a du lire Sade, il y a longtemps, dans une vie r&#233;sorb&#233;e. Depuis, A n'a cure de ces fables d'un autre &#226;ge. A, quand il rentre chez lui, regarde des s&#233;ries o&#249; les h&#233;ros d&#233;montrent leur expertise, tout le reste n'est que fables d'un autre &#226;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B travaillera des nuits d'affil&#233;e jusqu'&#224; ce que ces yeux fassent d&#233;filer des lignes de code. Quand B ne jouera plus la com&#233;die, B aura &#233;t&#233; num&#233;ris&#233; comme A, et on pourra le consid&#233;rer comme l'un d'entre eux. A lui apprendra peut-&#234;tre &#224; lever le petit doigt, comme Ousman....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais d'abord, B doit renoncer &#224; toute revendication d'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[6]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quatre lignes se croisent et s'enchev&#234;trent un moment pour former une ligne plus &#233;paisse avant de reprendre leur autonomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G, M, F et C venaient de mondes diff&#233;rents qui avaient tous la propri&#233;t&#233; d'&#234;tre immobiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du moins dans leur esprit, ils ne pouvaient leur donner le mouvement n&#233;cessaire pour s'y battre et &#233;voluer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G, M, F et C &#233;taient tous les quatre sortis de la route. Une route immobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient donc des errants. Ils avaient err&#233; toute leur vie, comprenant que cet &#233;tat qu'ils pensaient temporaire, ne l'&#233;tait pas. C'&#233;tait leur &#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils avaient entre 28 et 36 ans. Leurs copains &#233;voluaient sur les routes, se mariant, enfantant, divor&#231;ant, errant &#224; leur mani&#232;re, mais ces quatre-l&#224; erraient diff&#233;remment comme s'il leur &#233;tait impossible de rentrer sur le circuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand des errants de ce type se rencontrent, il leur arrive de s'associer comme des brigands pour parcourir les chemins de traverse. Ils constituent alors une force plus grande, continuant le voyage moins seuls et plus fous, car les obsessions des uns s'ajoutent &#224; celles des autres, d&#233;multipliant les conversations folles et la cr&#233;ation de d&#233;sirs fous, encore plus inadapt&#233;s au monde qui les entoure. Ils croisent parfois d'autres errants, et alors, ils se saluent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a &#233;galement de la beaut&#233; lorsque quatre errants parcourent ensemble les chemins, prenant une consistance nouvelle les uns pour les autres, devenant soudain formidables et dangereux, car leur folie s'affirme et menace bient&#244;t l'ordre ordinaire. Il se rapprochent alors de la route bitum&#233;e, guettant &#224; bonne distance le bon moment, attendant de trouver l'intervalle et le mouvement qui leur permettra de s'y encastrer, sans &#234;tre &#233;crabouill&#233;s par le trafic et ses chauffards immobiles qu'ils avaient pris le soin d'&#233;viter jusque-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;laborant des strat&#233;gies d'attaque, leur folie prolif&#232;re, quand les moments de lassitude ne les an&#233;antissent pas. Dans ces moments-l&#224;, ils redeviennent des fous les uns pour les autres, et chacun se condamne en condamnant ses associ&#233;s, esp&#233;rant rejoindre la route principale avant qu'il ne soit trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut arriver que l'un d'entre eux tombe malade en chemin. Les voil&#224; de nouveau &#224; se serrer les coudes, il ne peut pas en &#234;tre autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ces quatre errants, ridicules petits fous l&#226;ch&#233;s hors de la route, incapables de saisir leur mouvement bien que passant leur temps &#224; le d&#233;crire, repartent de chemin en chemin, se stimulant dans une excitation perp&#233;tuelle qui les vide peu &#224; peu de leurs derni&#232;res forces. Ils se serrent alors plus fort pour accompagner celui d'entre eux qui se met &#224; tituber.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourvu qu'il ne s'arr&#234;te pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il faut qu'il marche, il faut qu'il marche, il faut qu'il marche.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voil&#224; que l'un d'eux se met &#224; l&#226;cher. Pour de bon, voil&#224; qu'il l&#226;che. Il gonfle de plus en plus et l&#226;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres rel&#232;vent la t&#234;te, le consid&#232;rent avec &#233;tonnement et comprennent. Ils cherchent une aiguille, ils en ont en r&#233;serve. Mais les aiguilles &#224; baudruche sont &#233;puis&#233;es. Ils gonflent alors &#224; tour de r&#244;le... Sauf celui qui titube et tombe. Bient&#244;t, les autres marchent en s'entretuant par des fous rires gonfl&#233;s qui ne d&#233;gonflent plus personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun s'envole de son c&#244;t&#233; dans un ciel de plus en plus immobile.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[7]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me appris &#224; me r&#233;sorber&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'y a plus d'endroit. Il n'y a plus d'endroit, tout a &#233;t&#233; pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La famille et ses salet&#233;s, c'est pris depuis toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les amis, ils sont partis, les uns apr&#232;s les autres, et m&#234;me ceux qui sont rest&#233;s, au fond de moi, ils sont partis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le pays, ou les pays, celui-l&#224; ou l'autre, d'o&#249; para&#238;t-il je viens, d&#233;gustent sous le b&#226;ton, et puis ils ont tout pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toi-m&#234;me, tu m'as aim&#233;, et puis c'est ma folie, et puis c'&#233;tait fichu, toi-m&#234;me, tu es partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis rest&#233; sans savoir o&#249; encore aller, et je regardais dans toutes les directions. Et &#224; chaque fois, je savais que &#231;a n'irait pas, que tout avait &#233;t&#233; pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors il fallait que je prenne &#224; mon tour, mais &#231;a aussi je l'avais fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais all&#233; tellement loin, &#224; prendre pour toi, pour lui, j'&#233;tais all&#233; trop loin, et je savais, que ce que j'avais tant pris, n'&#233;tait plus que fum&#233;e sans feu, n'y avait plus rien &#224; prendre, ici ou ailleurs, n'y avait plus qu'&#224; se dire : adieu mon amour, adieu mes amis, je n'existe pas plus que vous n'avez exist&#233;, puisque tout a &#233;t&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout est&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;nul et non avenu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;nul et non avenu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;nul et non avenu&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[8]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On reconna&#238;t un imposteur &#224; ce qu'il rend toute interaction sociale suspecte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien il reste en retrait, c'est le malaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien il joue le jeu de fa&#231;on trop appuy&#233;e. Dans les deux cas, c'est le malaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas m&#233;chant, n'a pas mauvais esprit, il n'est ni &#233;go&#239;ste ni int&#233;ress&#233;, la liste est longue de ce qu'il n'est pas, sans devenir pour autant ce qui se rapporterait &#224; tout ce qu'il n'est pas, c'est-&#224;-dire un imposteur, voil&#224; qui est dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est juste qu'il lui est impossible d'adh&#233;rer &#224; une inscription sociale qu'il ne prend pas au s&#233;rieux et qui met en jeu des &#233;nonc&#233;s avec des rapports de pouvoir qui le d&#233;chirent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, quand les inscriptions qui portent le monde sont mortes ou congel&#233;es, il ne peut s'emp&#234;cher de le faire remarquer &#224; travers une multitude de signes contradictoires qui d&#233;font le paysage avec les personnes qui s'y accrochent encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un politicien d'un autre type.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne capitonne pas en un point &#171; Je &#187;, incapable du moindre acte narcissique. Sa seule fa&#231;on d'&#234;tre port&#233; par le monde tient au mouvement de la soci&#233;t&#233; dans laquelle il s'embo&#238;te. Il est le s&#233;rieux de la politique par excellence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un homme politique n'est pas un imposteur m&#234;me s'il y croit de tout son c&#339;ur (m&#234;me s'il ne croit plus &#224; la politique, il croit encore aux &#233;nonc&#233;s qui le soutiennent (par exemple, &#171; Je suis un imposteur &#187; est un &#233;nonc&#233; renvoyant un sujet (de l'&#233;nonciation) &#224; une soci&#233;t&#233; o&#249; le sujet (de l'&#233;nonc&#233;) choisirait entre l'&#234;tre ou ne l'&#234;tre pas). Un imposteur n'a pas le choix, il n'est plus prot&#233;g&#233; par ce type de superstition).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cette raison-l&#224;, si les codes avec lesquels on le construit lui paraissent obliques, il les d&#233;montera sans pouvoir faire autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on appelle encore la diagonale du fou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un imposteur a du mal &#224; se tenir en libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est souvent enferm&#233; et rendu inop&#233;rant au soulagement de son entourage et au sien en premier lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;multiplication des imposteurs (DI) r&#233;v&#232;le l'&#233;tat de d&#233;labrement des &#233;nonc&#233;s d'une soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Axiome et id&#233;ologie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ECE (&#201;tat de Consistance des &#201;nonc&#233;s) se mesure en imposteurs par comprim&#233;s ou &#233;lectrochocs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ECE = DI (Co + El)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le PIB et l'ATD (Affluence de Touristes D&#233;port&#233;s) sont des valeurs d&#233;su&#232;tes, il faut revoir nos instruments.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;[9]&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et si les Touristes D&#233;port&#233;s, les Zombis et les Imposteurs venaient un jour &#224; faire alliance...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la derni&#232;re lubie d'Ousman que j'&#233;coute encore, bien que je sois devenu mon propre Ousman et que je me suis mis &#224; ousmaner &#224; mon tour &#224; travers la ville des zombis (je me suis mis &#224; me mettre &#224; faire moi-m&#234;me une quantit&#233; de choses en m'y mettant).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est fini, ces histoires, dis-je &#224; Ousman, on ne fait plus comme &#231;a&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Samuel Balmeur | La barri&#232;re de flottement</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article96</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article96</guid>
		<dc:date>2014-01-05T07:52:30Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>routes, voyage</dc:subject>
		<dc:subject>anticipation, fantasy</dc:subject>
		<dc:subject>Balmeur, Samuel</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Et j'ai ri de moi-m&#234;me, de la vitesse et de ma peur du futur. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot35" rel="tag"&gt;r&#233;cit&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;routes, voyage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot152" rel="tag"&gt;anticipation, fantasy&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot221" rel="tag"&gt;Balmeur, Samuel&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mon nom est Samuel Balmeur. J'ai 29 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je dis souvent, &#233;crire est &#224; peu pr&#232;s tout ce que je me sens capable d'oser. Ma bibliographie est vierge. Moi, je suis Poissons, n&#233; en mars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n' ai qu'un lien &#224; communiquer, celui de mon blog : &lt;a href=&#034;http://thanewnimportequi.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;thanewnimportequi.com&lt;/a&gt;. Assez r&#233;cent, il est encore un peu vide. C'est du &#171; Work in Progress &#187;. Z&#233;ro abonn&#233;, z&#233;ro commentaire, z&#233;ro visite mensuelle (les visites de ma maman ne comptent pas)&#8230; des statistiques &#233;difiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh pis si ! Voici un autre lien ! C'est mon profil professionnel. Je suis journaliste. : &lt;a href='http://www.tierslivre.net/http:/www.samuel-balmeur.fr'&gt;www.samuel-balmeur.fr&lt;/a&gt; (ou Google + : &lt;a href=&#034;https://plus.google.com/108592603361479728956&#034;rel=&#034;author&#034;&gt;Samuel Balmeur&lt;/a&gt; et Twitter &lt;i&gt;@SamPWjournalist&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce texte &#233;voque un morceau de voyage au cours duquel un homme parcourt une route en vue d'une destination myst&#233;rieuse. Il s'agit d'une all&#233;gorie sur le th&#232;me du passage. Plus pr&#233;cis&#233;ment, du passage &#224; travers les diff&#233;rentes &#233;tapes de la vie. Mais aussi, et surtout, du rythme qu'on imprime volontairement ou non &#224; notre cavale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ton est celui d'un baroudeur un peu misogyne, d'un fonceur, d'o&#249; les temps de r&#233;cit employ&#233;s (pass&#233; compos&#233; et imparfait, une combinaison risqu&#233;e). Au fil de notre existence, nous passons tous par divers caps, c'est pourquoi je pense que la th&#233;matique abord&#233;e dans ces quelques feuillets a une dimension universelle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La carte routi&#232;re &#233;tait d&#233;pli&#233;e sur le fauteuil passager. J'ignorais pourquoi je l'avais achet&#233;e. Pour me rassurer sans doute. Ou parce que la caissi&#232;re de la station-service &#233;tait mignonne. Derri&#232;re son comptoir, elle avait remont&#233; sa robe jusqu'aux genoux. Elle avait des airs de cette petite brune qui m'avait retourn&#233; le bide un soir que j'&#233;tais bourr&#233; au bal. Abigail, si mes souvenirs sont bons. Une fille qui dansait sur de la musique tzigane en tenant avec pr&#233;caution les pans d'une longue jupe &#224; fleurs entre ses doigts tout fins&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230; faut absolument que j'&#233;vite les femmes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je roulais vitres ouvertes. &#199;a soufflait une chaleur d'enfer. C'est peut-&#234;tre bien l&#224;-bas que j'allais. En Enfer. L'air frottait les bordures de la carte et le bruit du papier jouait une chansonnette cribl&#233;e de fausses notes. J'&#233;tais momifi&#233;, crisp&#233; sur le volant, &#224; d&#233;visager chaque centim&#232;tre d'asphalte qui d&#233;filait sous les roues. Mon esprit &#233;tait ailleurs. Il &#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; &#224; destination. La Barri&#232;re de Flottement. Ceux qui en &#233;taient revenus depuis des lustres s'amusaient &#224; charrier les types comme moi, les aventuriers de l'ordinaire. Pour s&#251;r, je ne tentais rien d'original. J'allais l&#224; o&#249; j'avais entendu dire qu'il fallait aller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arr&#234;tais de temps &#224; autre pour pisser un coup. Le paysage se foutait de ma gueule. Il n'y avait rien &#224; voir &#224; part de la terre ocre, br&#251;l&#233;e par l'intense solitude du soleil. Et au milieu, cette lame de b&#233;ton qui filait droit dans le mur, dans la barri&#232;re, dans le flottement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; chaque halte, j'inspectais mon tas de ferraille. Une beaut&#233;. Plut&#244;t int&#233;rieure qu'ext&#233;rieure, la beaut&#233;. Il y avait tellement de chevaux sous le capot que c'en &#233;tait une cavalerie. Fallait au moins &#231;a pour passer la barri&#232;re. Des l&#233;gendes circulaient de partout selon lesquelles il y avait une heure H, un moment M et une vitesse V pour passer sain et sauf &#224; travers la barri&#232;re. L'heure de la barri&#232;re, le moment de ta vie, la vitesse de ton &#233;lan. &#199;a changeait tous les jours, au gr&#233; des discours, au gr&#233; des t&#233;moins, au gr&#233; des affabulateurs ou des donneurs de le&#231;ons. Moi, je n'avais pas de montre, j'avais d&#233;cid&#233; que n'importe quel moment serait mon moment et que la vitesse id&#233;ale ne pouvait &#234;tre que maximale. Avec ma poubelle trafiqu&#233;e, je pouvais tirer l'aiguille du compteur jusqu'&#224; 300 km/h. Je taillais la route comme un imb&#233;cile et la jauge d'essence d&#233;gringolait. Une vraie assoiff&#233;e cette bagnole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; tout berzingue, j'approchais du but. Un panneau indiquait que la derni&#232;re station-service campait &#224; vingt kilom&#232;tres. Apr&#232;s c'&#233;tait l'inconnu, la barri&#232;re. J'ai lev&#233; le pied pour fumer une clope. Elle n'avait pas de go&#251;t. Elle &#233;tait froide. Dehors, la temp&#233;rature &#233;tait &#224; crever, &#231;a devait jouer sur ma sensibilit&#233;. Je n'arrivais plus &#224; appr&#233;cier. Je l'ai balanc&#233;e par la fen&#234;tre au bout de deux lattes et j'ai &#233;cras&#233; &#224; nouveau le champignon jusqu'&#224; ce que j'aper&#231;oive un vieux baraquement ceintur&#233; de tonneaux bleus, verts et rouges empil&#233;s. Il y avait une pancarte bouff&#233;e par la rouille sur laquelle on lisait le mot gasoil en une dizaine de langues diff&#233;rentes. Je voulais bien croire que l'endroit &#233;tait touristique, seulement, il n'y avait pas un chat dans le coin. Personne devant moi, ni derri&#232;re. On venait de partout pour se taper ce c&#233;l&#232;bre mur et pourtant, j'&#233;tais seul sur la route. Probablement que c'&#233;tait le bon moment pour moi. Mais peut-&#234;tre pas la bonne heure&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis gar&#233; devant la pompe et j'ai attendu qu'on me serve. &#192; l'ombre d'un parasol, deux types jouaient aux cartes. Ils avaient la face crevass&#233;e. Le sable et la poussi&#232;re de la r&#233;gion se lovaient dans les trous de leur peau. L'un d'eux portait une salopette us&#233;e, pleine de taches d'huile. L'autre &#233;tait en cale&#231;on, un foulard rouge autour du cou. Ils sirotaient tous deux de grands verres de ros&#233;, tranquilles, avec des gestes aussi lents que la plaine &#233;tait vaste. Comme j'&#233;tais le cadet de leurs soucis, je suis all&#233; &#224; leur rencontre. Sans me presser. Dans ce d&#233;cor de cowboy, je me sentais &#224; ma place. C'&#233;tait le grand vide, l'espace de transit. Le segment nu sur lequel on allait et venait entre deux extr&#233;mit&#233;s : les jours v&#233;cus et les jours &#224; venir. Un pr&#233;sent en suspens dont la Barri&#232;re de Flottement repr&#233;sentait en quelque sorte la marque d'un myst&#233;rieux d&#233;passement.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous faut le plein, Monsieur ? a demand&#233; l'individu en salopette d'une voix guillerette.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, s'il vous pla&#238;t, ai-je r&#233;pondu. &lt;br /&gt;&#8212; Z'allez o&#249; ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Sur cette route, il n'y avait pas dix mille directions possibles. Pourquoi me poser une telle question ? Forc&#233;ment qu'il savait o&#249; j'allais ce vieux singe. Alors, je l'ai tois&#233; sans un mot.
&lt;br /&gt;&#8212; Oh, restez calme, l'ami. Je sais o&#249; vous allez, c'est &#233;vident. Moi, je demande &#231;a simplement pour savoir comment vous l'appelez&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Appeler qui ? De quoi parlez-vous ? &lt;br /&gt;&#8212; De votre destination, pardi ! Tout le monde baptise ce point de passage &#224; sa fa&#231;on. On vient ici comme on va en p&#232;lerinage sur un lieu de culte. Les id&#233;es foisonnent, les l&#233;gendes pullulent. Et chacun invente sa propre mythologie de l'endroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai r&#233;alis&#233; sur le coup qu'effectivement, j'avais choisi de baptiser moi-m&#234;me ma destination. Sans tenir compte des conversations avec mon entourage. La &#171; Barri&#232;re de Flottement &#187; &#233;tait venue naturellement &#233;tiqueter mes desseins. Le croulant avait raison. Il n'arr&#234;tait plus de parler. Alors, je l'ai &#233;cout&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous autres, nous l'avons baptis&#233;e &#171; Cap de flamboyance &#187;. Ma femme dit que c'est le &#171; Voile orang&#233; &#187;. Mon camarade de jeu, individu peu bavard depuis sa r&#233;cente trach&#233;otomie, affirme que c'est un &#171; Filet d'horizon &#187;. Il consid&#232;re que c'est un pi&#232;ge. Ne sommes-nous pas un gros banc de sardines ? Hum, d'apr&#232;s vous, une &#171; Barri&#232;re de Flottement &#187; serait plant&#233;e au milieu de la route&#8230; Confus, mais recherch&#233;. Je vous f&#233;licite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'homme au foulard rouge a press&#233; son pouce contre sa gorge. Je voyais bien qu'un orifice se cachait derri&#232;re son bout de tissu. Sa voix a &#233;merg&#233; faiblement, tel le son d'une trompette dont on aurait obstru&#233; l'ouverture avec de la p&#226;te &#224; tarte, ou pire : du chou farci. &lt;br /&gt;&#8212; Confuc&#233;en, oserais-je m&#234;me dire. Oh ! Oh ! Oh !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre s'est esclaff&#233;. &lt;br /&gt;&#8212; Joliment dit, tr&#232;s cher. Joliment dit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le voyage m'avait rendu susceptible. J'ai fait mine de ne pas comprendre et suis parti remplir mon r&#233;servoir. J'ai sorti trois billets de vingt, les ai d&#233;pos&#233;s sur la table des pompistes et ai mis le contact. Le nez riv&#233; sur ses cartes, le type &#224; la salopette m'a salu&#233; de la main. Puis il a braill&#233; un truc que je n'ai pas saisi sur le moment :
&lt;br /&gt;&#8212; Camarade&#8230; Surtout, ne faites pas comme nous. T&#226;chez de surmonter les avances du sommeil. Car la nuit est toujours trop belle !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le type &#224; la gorge perc&#233;e a ri dans son foulard. Pas super m&#233;lodieux. J'ai d&#233;marr&#233; en trombe. &#199;a voulait dire : allez tous vous faire foutre, les g&#226;teux. Je suis un gar&#231;on poli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cap de Flottement. Barri&#232;re orang&#233;e. Voile de flamboyance&#8230; Peu importe le panneau plant&#233; &#224; l'entr&#233;e du domaine, j'allais passer &#224; travers. &#192; fond les manettes. Je roulerais jusqu'&#224; l'&#233;puisement total. Au-del&#224; de la nuit et de ses charmes. Je verrais cette Barri&#232;re et je l'enfoncerais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quittant cette station, j'affichais clairement de belles ambitions. La v&#233;rit&#233;, c'est que deux heures apr&#232;s mon d&#233;part furieux, la nuit &#233;tait bel et bien tomb&#233;e et que, par cons&#233;quent, je m'endormais au volant. La piste &#233;tait rectiligne. Ma conduite &#233;trangement sinueuse. J'amor&#231;ais des courbes et je me reprenais juste avant de sortir de la piste en macadam. Mon pied pressait la p&#233;dale d'acc&#233;l&#233;rateur comme si je pompais pour gonfler le moteur. Ma vitesse maximum c&#233;dait &#224; la fatigue maximum. J'allais capituler devant les beaut&#233;s de la nuit. Devant toutes ses &#233;toiles dispers&#233;es dans la clart&#233; bleue des abysses c&#233;lestes. J'allais devenir moi aussi une &#233;toile, rejoindre les cieux en pourrissant dans l'oubli de ce d&#233;sert. Je repensais &#224; la petite caissi&#232;re et &#224; Abigail. J'avais envie de les embrasser et puis de les jeter. De leur hurler dessus. &#201;viter les femmes &#233;tait mon credo. Sans quoi je n'aurais pu rouler jusqu'ici. Jusque nulle part. Elles m'auraient retenu. Elles m'auraient emp&#234;ch&#233; de chercher &#224; comprendre. Fallait &#233;viter les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le disque tournait en boucle. Ancr&#233; dans mon cr&#226;ne, lu par le diamant de mon obstination, au dernier &#233;tage de ma bulle en vinyle. Fallait desserrer le frein &#224; main sans toucher la paire de seins qui &#233;tait greff&#233;e dessus. Je m'&#233;tais mis &#231;a en t&#234;te pour me prouver que j'en avais. Des couilles bien s&#251;r, pas des seins !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai lutt&#233; contre le sommeil. J'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; mourir que de m'endormir. Une petite voix en moi me susurrait des menaces. Du genre que je finirais comme les joueurs de cartes. Immobile, incomplet, la trogne en vrac. Du genre que je vivrais tel un bienheureux &#224; l'&#233;troit dans sa panoplie de chienlit. Je ne sais pas d'o&#249; elle provenait cette voix. Pas de moi, en tout cas, parce que j'estimais qu'un bonheur merdique valait mieux que rien. Malgr&#233; tout, la voix &#233;tait l&#224;, &#224; me harceler, &#224; sous-entendre que je n'acc&#233;derais pas &#224; ce que je souhaitais. &#199;a m'a tenu &#233;veill&#233;. Et pas qu'un peu. Parce qu'au fond, j'ignorais parfaitement ce que je souhaitais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j'avais roul&#233; &#224; 300km/h, ainsi que je me l'&#233;tais fix&#233;, le voyage aurait &#233;t&#233; &#233;court&#233;. Le gasoil serait parti tr&#232;s vite en fum&#233;e. &#192; bien y r&#233;fl&#233;chir, c'est la fatigue qui m'a forc&#233; &#224; l'&#233;conomie. C'est l'&#233;puisement qui m'a aid&#233; &#224; traverser la majeure partie de la nuit sans br&#251;ler tout mon carburant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tandis que mes paupi&#232;res s'alourdissaient, j'ai rep&#233;r&#233; une forme sur l'accotement. Un gros point blanc. De loin, &#231;a ressemblait &#224; un morceau de t&#244;le. Peut-&#234;tre une voiture accident&#233;e. Ou, tiens, un r&#233;frig&#233;rateur. Si seulement&#8230; Avec la soif que j'avais, &#231;'aurait &#233;t&#233; un miracle. Mais, ce n'&#233;tait rien de ce que j'avais imagin&#233;. J'ai coup&#233; les gaz &#224; une dizaine de m&#232;tres de l'objet et suis parti en reconnaissance. Des fourmis dans les jambes, mon corps vacillait comme si mes pieds se posaient sur de la mousse &#233;paisse. Le b&#233;ton me semblait instable. Le ciel, lui, me paraissait plus dur que du granit. Il &#233;tait peint d'un bleu-nuit plein d'effets. Une &#339;uvre d'art qui se contemplait bouche ouverte, gorge muette. Je ne d&#233;celais pas la moindre vibration dans l'air parce que le silence ambiant avait &#233;galis&#233; les irr&#233;gularit&#233;s de l'atmosph&#232;re. Sous son immense vo&#251;te sombre, l'humeur du monde &#233;tait aplanie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gros objet blanc s'av&#233;rait &#234;tre une borne kilom&#233;trique. Sur sa face &#233;tait peint le chiffre z&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le kilom&#232;tre z&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne n'avait mentionn&#233; la pr&#233;sence d'un tel d&#233;tail sur ce chemin. Les vieux de la station avaient-ils vu cette borne ? Pourquoi ne m'en avaient-ils pas parl&#233; ? L'avaient-ils atteinte ? Celles et ceux qui discouraient sur la barri&#232;re pour me donner des conseils &#8212; voire des consignes &#8212; &#233;taient-ils arriv&#233;s jusqu'ici ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fatigue donnait des coups de cuill&#232;re dans ma soupe aux doutes. Je n'en menais pas large. Au point que mettre une botte de l'autre c&#244;t&#233; de la borne m'angoissait presque. Pour se ressaisir, une petite clope s'imposait. La nicotine m'aiderait &#224; r&#233;fl&#233;chir. Sauf qu'il y a eu un impr&#233;vu. Du lourd. Mon briquet a d&#233;cid&#233; de merder. Comme il faut, en plus ! Impossible de lui arracher une flamme. Nada. Je me suis us&#233; le pouce jusqu'&#224; l'os. Il ne postillonnait que des &#233;tincelles. Je pi&#233;tinais sur place, face &#224; l'horizon, la bouche tordue, fron&#231;ant d'agacement sur ma cigarette. J'attendais un embrasement. J'attendais le feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La col&#232;re me guettait, une fois de plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le feu, bordel&#8230; le feu !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le feu&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il est venu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De tr&#232;s loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il tenait dans ma main, en trompe-l'&#339;il, et il m'attirait &#224; lui. Le feu se levait, au bout de la route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai abaiss&#233; mon briquet, et mes l&#232;vres ont l&#226;ch&#233; prise. La clope est tomb&#233;e et j'ai commenc&#233; &#224; avancer. J'ignorais l'heure qu'il &#233;tait. Pas de montre. Au-del&#224; de la borne z&#233;ro, j'ai march&#233;. L'arc solaire coiffait la route, la transformait. L'embellissait. La lumi&#232;re sortait de l'horizon. La terre accouchait d'une brillance immacul&#233;e devant laquelle le firmament rougissait. Une vol&#233;e d'oiseaux a fil&#233; au-dessus de ma t&#234;te. Peut-&#234;tre des &#233;tourneaux. Ils se dirigeaient &#224; toute allure vers ce rideau chatoyant, comme s'ils se h&#226;taient d'entrer dans la vie enti&#232;re. Comme si l'attente nocturne avait bomb&#233; leurs ailes d'impatience. J'&#233;tais un des leurs. J'&#233;tais un &#233;tourneau avec mes ailes en plomb et mon cerveau de moineau. J'accusais le monde entier d'&#234;tre lent. Je voulais aller vite, &#234;tre diff&#233;rent. Je voulais aller loin, mais j'avais du goudron plein le plumage. Je ne plaisais pas aux filles, encore moins aux femmes et &#224; moi-m&#234;me. Je me d&#233;testais et je cherchais une Barri&#232;re &#224; traverser, de la magie &#224; invoquer pour contourner la r&#233;alit&#233;. La r&#233;alit&#233; &#233;tait ce qu'elle &#233;tait. Il fallait marcher, encore et toujours. Chercher &#224; s'accepter. &lt;br class='autobr' /&gt;
Accepter de barboter dans le flottement jusqu'&#224; sortir de ses flots.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quiconque empruntait cette route avec s&#233;r&#233;nit&#233;, voyait dans son spectacle matinal les couleurs d'un Cap flamboyant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quiconque se hasardait jusqu'ici avec des regrets, ressentait de la panique, le besoin de se d&#233;battre vainement dans des filets tiss&#233;s sur l'horizon par un profond d&#233;sarroi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, c'&#233;tait juste l'avenir qui me turlupinait. J'&#233;tais incapable d'&#233;prouver des regrets et encore moins d'&#234;tre serein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vraisemblablement, j'avais roul&#233; jusqu'&#224; la Barri&#232;re de Flottement pour changer de cadence. Tous les kilom&#232;tres r&#233;alis&#233;s &#224; brides abattues m'avaient ramen&#233; au point z&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais un quidam qui carburait fr&#233;n&#233;tiquement aux doutes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sondant le ciel pour retrouver la vol&#233;e d'&#233;tourneaux qui m'avait d&#233;pass&#233;, j'ai continu&#233; &#224; marcher dans l'aurore. Et j'ai ri de moi-m&#234;me, de la vitesse et de ma peur du futur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais resplendir, simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#233;tait l&#224;, devant moi, dans le mouvement du soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait &#233;vident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait &#233;l&#233;mentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'&#233;tait ni le pass&#233;, ni le futur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le soleil ne s'empresse jamais,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jamais,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De rallier son z&#233;nith.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Olivier Chapuis | New Delhi c'est pour demain</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article87</link>
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		<dc:date>2013-10-06T07:17:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>Lorraine (r&#233;gion)</dc:subject>
		<dc:subject>routes, voyage</dc:subject>
		<dc:subject>noir, polar</dc:subject>
		<dc:subject>Boutak, Jean-Basile</dc:subject>
		<dc:subject>rock'n roll</dc:subject>
		<dc:subject>Chapuis, Olivier</dc:subject>
		<dc:subject>Thionville, Lorraine</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Finalement, on a atterri &#224; Thionville avec plus que dix balles en poche... &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Lorraine (r&#233;gion)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;routes, voyage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot51" rel="tag"&gt;noir, polar&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot111" rel="tag"&gt;Boutak, Jean-Basile&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot157" rel="tag"&gt;rock'n roll&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot209" rel="tag"&gt;Chapuis, Olivier&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot210" rel="tag"&gt;Thionville, Lorraine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Olivier Chapuis est n&#233; &#224; Lausanne au si&#232;cle dernier, un dimanche de P&#226;ques. Apr&#232;s une scolarit&#233; banale, durant laquelle il rate la derni&#232;re marche de l'&#233;cole obligatoire (franchie l'ann&#233;e suivante), il vogue de bureaux administratifs en emplois peu cr&#233;atifs &#8211; m&#234;me pas r&#233;cr&#233;atifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vingt-cinq ans, Olivier Chapuis d&#233;cide de faire quelque chose de sa vie. Il empoigne un stylo, comput&#233;rise ses textes, se cr&#233;e un univers, brasse le fond de son &#226;me, bidouille sa vie de mani&#232;re &#224; la rendre agr&#233;able et publie quelques nouvelles, un roman, d'autres nouvelles...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hormis le v&#233;lo, qu'il pratique &#224; raison de sept mille kilom&#232;tres par ann&#233;e, Olivier Chapuis joue au hockey sur glace, au badminton et se balade &#224; roller. Une fois par semaine, il va se faire une toile, si possible d'auteur, mais pas que. La litt&#233;rature anglo-saxonne a influenc&#233; son parcours litt&#233;raire, mais il ne crache pas sur le reste du monde tout en ne lisant que des traductions &#8211; il sera polyglotte dans une autre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A publi&#233; : &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2013 : &lt;i&gt;Fragments, recueil de nouvelles&lt;/i&gt; (&#201;ditions de Londres)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2012 : &lt;i&gt;Trois contes et autres nouvelles&lt;/i&gt; (Le Manuscrit)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2012 : &lt;i&gt;Bang ! Bang ! Bang !&lt;/i&gt;, roman (Numeriklivres)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2012 : &lt;i&gt;&#171; D&#233;connexion &#187;&lt;/i&gt;, nouvelle parue dans le recueil 20 histoires de sexe sur Internet (La Musardine)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2011 : &lt;i&gt;Un boulot de r&#234;ve et autres nouvelles&lt;/i&gt;, recueil (Association Agis)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2011 : &#171; Canis canem edit &#187;, nouvelle parue dans le collectif &lt;i&gt;&#192; quoi r&#234;vent-ils ?&lt;/i&gt; (Encre fra&#238;che)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 2009 : &#171; L'&#201;criture vous va si bien &#187;, nouvelle parue dans le collectif &lt;i&gt;Plumes bigarr&#233;es&lt;/i&gt; (Bernard Campiche)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 1995 : &#171; Le Hasard sentimental &#187;, nouvelle parue dans le collectif &lt;i&gt;La Ros&#233;e d'&#201;ros&lt;/i&gt; (Humus)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actualit&#233; : son recueil de nouvelles num&#233;rique, intitul&#233; &lt;i&gt;&#171; Fragments &#187;&lt;/i&gt;, est paru ce mois de septembre 2013 aux &#201;ditions de Londres dans la &lt;a href=&#034;http://collection-east-end.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;collection East End&lt;/a&gt;, dirig&#233;e par Jean-Basile Boutak &#8211; lire &lt;a href=&#034;http://collection-east-end.com/rencontre-avec-olivier-chapuis/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;rencontre avec Olivier Chapuis&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contact : via &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/olivier.chapuis.940&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sa page Facebook&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;New Delhi, c'est pour demain&lt;/i&gt; est une nouvelle rock &#233;crite pour le concours du site &lt;a href=&#034;http://www.enviedecrire.com/concours-de-nouvelles-cafe-castor-2012/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Caf&#233; Castor&lt;/a&gt; en 2011. Elle met en sc&#232;ne un couple de musiciens en route pour l'Inde qui &#233;choue &#224; Thionville &#8211; &#233;tape involontaire de leur voyage qui brouillera les cartes. L'histoire brasse les th&#232;mes du sens de la vie, de la nostalgie, de l'espoir d'une vie meilleure.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le 10 mai 1982, j'ai f&#234;t&#233; mes vingt ans. C'&#233;tait un dimanche, il flottait autant que dans un tunnel de lavage, je regardais dormir Isabelle. Les restes d'un joint se d&#233;composaient au fond d'un verre de bi&#232;re. La pochette d'un disque de Starshooter gisait au pied du lit&#8230; &lt;i&gt;Pas fatigu&#233;&lt;/i&gt;. J'ai vers&#233;, il &#233;tait huit plombes du mat et je me suis dit qu'il &#233;tait temps de faire quelque chose de ma vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une semaine plus tard, j'avais rendez-vous avec Isabelle &#224; la gare de l'Est. L'id&#233;e, c'&#233;tait de traverser l'Europe jusqu'en Inde, de s'y installer et de trouver de l'embauche dans l'humanitaire. Joli programme. On y croyait &#224; donf. &#199;a posait juste probl&#232;me aux vieux d'Isabelle parce qu'elle &#233;tait mineure. Il lui manquait deux pauvres mois, on n'allait pas attendre, de toute mani&#232;re ils ne l'auraient jamais laiss&#233;e partir. Passe ton bac, on conna&#238;t la chanson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le train, on n'a pas cess&#233; de s'embrasser, de se roucouler des mots d'amoureux cr&#233;tins qui nous faisaient rire comme des hy&#232;nes. J'avais ma guitare &#224; port&#233;e de main, elle son djemb&#233;. Quand le convoi s'arr&#234;tait plus de dix minutes, on sortait fumer un c&#244;ne et jouer trois notes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Reims, un type en costard bordeaux, permanent&#233; jusqu'au menton, nous a accost&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; J'aime bien ce que vous faites, qu'il a d&#233;clar&#233; tout net. Je suis producteur, ce serait marvellous de vous enregistrer, les gars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'accord, Isabelle &#233;tait un peu gar&#231;on manqu&#233;, avec ses cheveux courts et son futal en tuyau de po&#234;le, mais le producteur, il pouvait se payer une paire de binocles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Notre truc, c'est l'humanitaire, elle a r&#233;pondu.
&lt;br /&gt;&#8212; Ce serait dommage de passer &#224; c&#244;t&#233; d'une carri&#232;re, il a r&#233;torqu&#233;.
&lt;br /&gt;&#8212; On part en Inde.
&lt;br /&gt;&#8212; On pourrait r&#233;fl&#233;chir &#224; la proposition, non ? j'ai coup&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, &#224; Paris, on jouait tous les deux dans un groupe tendance rock new wave. Elle de la batterie, moi de la gratte. La musique, c'&#233;tait vraiment mon truc, l'&#233;clate totale, &#224; l'oppos&#233; des journ&#233;es moroses au lyc&#233;e puis &#224; l'Uni. Mais comme on stagnait dans notre local pourrave, que les concerts-gal&#232;res s'alignaient &#224; la vitesse d'un Concorde, on a pos&#233; les plaques &#8211; le plan en Inde &#233;tait un excellent pr&#233;texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Isabelle m'a fix&#233; d'un air mi-&#233;tonn&#233;, mi-agac&#233;. Pour elle, &#231;a avait l'air tout r&#233;fl&#233;chi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Si vous passez &#224; Thionville, a repris costard bordeaux, allez chez Angelo de ma part, il a un studio et tout le matos. Voil&#224; son num&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous a tendu un papelard puis le chef de train a siffl&#233; trois fois et on est reparti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Thionville, on y est all&#233;s parce qu'on n'a pas eu le choix. D'abord notre train s'est arr&#234;t&#233; au milieu de la steppe. Accident de personne, qu'ils ont dit. Un suicide, en clair. Il a fallu d&#233;blayer, on a rat&#233; une correspondance, et en attendant la suivante quelqu'un s'est servi dans nos bagages. Razzia sur les biffetons. Finalement, on a atterri &#224; Thionville avec plus que dix balles en poche, c&#339;ur et moral d&#233;glingu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a t&#233;l&#233;phon&#233; &#224; Angelo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type vivait dans un hangar, &#224; c&#244;t&#233; d'une baraque en bois made in Auschwitz. &#171; Welcome chez moi &#187;, il a lanc&#233; en nous tendant une main pleine de t&#234;tes de mort en m&#233;tal. Il ressemblait &#224; Lemmy Killmeister, le chanteur de Mot&#246;rhead, le bubon facial en moins. Le reste collait parfaitement : longs cheveux noirs et gras, collier de barbe, blouson en denim, pantalon de cuir et voix aussi r&#226;peuse que du Bourbon. J'ai engag&#233; la conversation :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; On nous a dit que vous aviez un studio et tout le matos.
&lt;br /&gt;&#8212; Qui, on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous sommes regard&#233;s, avec Isabelle, sans trouver autre chose &#224; r&#233;pondre qu'un &#171; Euh&#8230; &#187; collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Alors, on s'est tromp&#233;, il a conclu, Angelo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a sentait le roussi. Il n'avait pas l'air m&#233;chant, mais son aura de producteur/ing&#233;nieur du son avait du plomb dans l'aile. On lui a quand m&#234;me expliqu&#233; le topo : envie de jouer du rock, de bosser dans l'humanitaire, et surtout plus un radis. Il a ri en jetant la t&#234;te en arri&#232;re, on aurait dit un &#233;l&#233;phant de mer devant un cartoon de Tex Avery.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'emp&#234;che qu'il s'est occup&#233; de nous. Une piaule pas trop crade dans la baraque en bois. De la bouffe un peu r&#233;chauff&#233;e, de la bi&#232;re et une bonne douche. Pas de quoi se plaindre. Ensuite, il nous a pr&#233;sent&#233; ses potes. Deux mecs chevelus tout en cuir et tatoos, une fille qui ressemblait &#224; Mireille Mathieu blonde. &#171; Salut, je m'appelle Sir&#232;ne, chuis la chanteuse du groupe &#187;. Elle nous a roul&#233; une pelle &#224; tous les deux. Isabelle en est rest&#233;e b&#233;ate un bon quart d'heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; On arrivera quand en Inde ? elle m'a demand&#233; plus tard, une fois retir&#233;s dans notre appartement.
&lt;br /&gt;&#8212; Faut d'abord gagner de la thune, apr&#232;s on verra.
&lt;br /&gt;&#8212; On perd notre temps, bordel.
&lt;br /&gt;&#8212; Sans flouze, on ne d&#233;passera pas le p&#233;riph. Et puis c'est l'occasion de jouer avec d'autres musicos. Quand on sera aussi c&#233;l&#232;bres que Pink Floyd, tu ne regretteras pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'instant, la c&#233;l&#233;brit&#233;, elle avait d&#233;sert&#233; Thionville. Alors on planait sur &lt;i&gt;Atom heart mother&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Dark side of the moon&lt;/i&gt; ou on s'inventait des histoires abracadabrantes en s'inspirant des pochettes d&#233;lirantes d'Iron Maiden.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Angelo nous a balanc&#233; deux-trois tuyaux pour bosser dans le coin. Isabelle s'est retrouv&#233;e serveuse dans un bar &#224; putes, moi r&#233;ceptionniste dans un h&#244;tel cradoque. Loin de Calcutta, mais on nous payait. La nuit et le week-end, on r&#233;p&#233;tait &#224; plein tube dans le hangar. Isabelle a h&#233;rit&#233; d'une batterie quasi neuve (l'ancien batteur &#233;tait mort noy&#233; une nuit de beuverie), moi j'ai bricol&#233; un peu ma guitare. Angelo jouait du synth&#233;, les deux mecs se partageaient basse et guitare solo. Quant &#224; Sir&#232;ne, sa voix nous a gifl&#233;s d&#232;s les premi&#232;res notes. Entre Pat Benatar et Chrissie Hynde, avec un zeste de Nina Hagen. La classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers mois, on n'a plus trop pens&#233; &#224; l'Inde. De l'humanitaire, on en faisait tout aussi bien ici, dans le Nord-Est. Entre les paum&#233;s qui squattaient le hangar, les toxicos en rade et toute la client&#232;le de mecs et de filles perdus du bar &#224; putes, on &#233;tait servis. Je me sentais &#224; l'aise chez Angelo et ses potes. Je me disais que cette p&#233;riode &#233;tait transitoire, une sorte de trait d'union entre ma vie parisienne et mon futur &#224; New Delhi ou Goa. Longtemps que je n'avais plus &#233;prouv&#233; une telle qui&#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut avouer que Sir&#232;ne y &#233;tait pour beaucoup. Plut&#244;t libre et d&#233;monstrative, elle ne s'&#233;tait pas arr&#234;t&#233;e aux galoches du premier jour. Elle a rapidement fini dans notre lit, ce qui ne m'a pas d&#233;rang&#233;. Les nuits s'&#233;tiraient, entre caresses et sexe, jusqu'au petit matin, quand je bondissais dans mon futal pour courir &#224; l'h&#244;tel tandis qu'Isabelle prolongeait le plaisir entre les bras de notre chanteuse. Plus le temps passait, plus j'aimais Thionville&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres, je ne sais pas trop ce qu'ils pensaient de notre m&#233;nage &#224; trois. Gil, le bassiste, tirait souvent la gueule, du coup je ne savais jamais vraiment pourquoi. Avaient-ils tous transit&#233; par la case &lt;i&gt;In bed with Sir&#232;ne&lt;/i&gt;, ou &#233;tions-nous des privil&#233;gi&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Isabelle ne disait rien. Elle rentrait d&#233;fonc&#233;e de son boulot (musique trop forte, fumette &#224; r&#233;p&#233;tition), se couchait entre nous et se laissait peloter. Je l'avais connue plus &#233;nergique, plus vivante, mais je supposais que son job lui bouffait une partie de sa vitalit&#233;. Parce qu'au moment de marteler ses f&#251;ts, elle retrouvait sa hargne de cogneuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sauce musicale a commenc&#233; &#224; prendre. Quelques reprises de Trust, U2, Black Sabbath, les Stones et une s&#233;rie de compos personnelles chant&#233;es en fran&#231;ais. C'&#233;tait le grand d&#233;bat. Le rock, c'est l'anglais. Oui, mais &#224; Thionville et aux environs, on parle fran&#231;ais. Et alors ? Alors personne ne tranchait et Sir&#232;ne alternait entre Shakespeare et Moli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Angelo ne poss&#233;dait pas de studio, il avait des contacts. Il nous a d&#233;got&#233; quelques bons plans dans des bars. Un soir, on s'est retrouv&#233;s au Neptune avec tout notre attirail. Gu&#232;re plus de pel&#233;s dans la salle que de tifs sur la t&#234;te de Kojak. Des habitu&#233;s, pour la plupart. On a &#233;clus&#233; bi&#232;re sur bi&#232;re, jou&#233; Black dog, Smoke on the water et Time dans une indiff&#233;rence qui s'est lentement transform&#233;e en un int&#233;r&#234;t grandissant. Pour finir la salle &#233;tait bond&#233;e. M&#234;me nos morceaux ont pass&#233; la rampe. Les rappels ont dur&#233; jusqu'&#224; ce que le patron de la bo&#238;te nous coupe l'&#233;lectricit&#233;. &#171; D&#233;sol&#233;, j'ai pas envie d'avoir les flics sur le dos &#187;, qu'il a argument&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toll&#233; dans le public. Jets de canettes, de gobelets, de godasses&#8230; On s'est barr&#233;s par la porte de derri&#232;re, une partie de notre matos sous le bras, qu'on a planqu&#233; dans les bagnoles. Puis on a respir&#233; la fum&#233;e de nos clopes, histoire de d&#233;compresser&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Dommage, a regrett&#233; Tarik, l'autre guitariste ; on a fait un tabac.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est pas apr&#232;s nous qu'ils en avaient, a corrig&#233; Angelo.
&lt;br /&gt;&#8212; Moi, je trouve qu'on a assur&#233; comme jamais, s'est enthousiasm&#233;e Sir&#232;ne ; si on continue comme &#231;a, y'a bien un producteur qui finira par nous remarquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a tous &#233;teint nos clopes et on est rentr&#233;s se coucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concerts suivants ont attir&#233; pas mal de monde. Le bouche-&#224;-oreille fonctionnait. Bient&#244;t les groupies se battraient &#224; la sortie des artistes pour terminer la nuit avec l'un d'entre nous. On r&#234;vait de tourn&#233;es europ&#233;ennes, de stades bond&#233;s, de limousines &#224; six portes et de jets priv&#233;s. En attendant, on se d&#233;pla&#231;ait toujours en bagnole et nos cachets suffisaient tout juste &#224; payer les pleins d'essence. Des bi&#232;res aussi, de la marie-jeanne, des cordes de rechange. Tu parles d'une notori&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Isabelle commen&#231;ait &#224; s'impatienter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est bien en Inde qu'on voulait partir, non ?
&lt;br /&gt;&#8212; On y arrivera, j'ai r&#233;pondu.
&lt;br /&gt;&#8212; L'essentiel, c'est d'y croire, n'est-ce pas&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me gonflait, avec ses remarques ironiques. On s'&#233;clatait sur sc&#232;ne, le succ&#232;s nous guettait du coin de l'&#339;il et elle arrivait encore &#224; se plaindre. Notre m&#233;nage &#224; trois aussi, elle n'en voulait plus. &#171; Faudra choisir entre Sir&#232;ne et moi, un de ces jours. Je ne vais pas partager toute ma vie. &#187; Je suis rest&#233; comme deux ronds de flan. Mince alors, moi qui croyais qu'elle s'&#233;panouissait avec nous&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir, apr&#232;s un concert, un grand type avec la boule &#224; z&#233;ro est venu causer &#224; Sir&#232;ne. Je l'avais rep&#233;r&#233; au bar pendant le set. Maintenant, il agitait sa carcasse et son perfecto sous le nez de notre chanteuse. J'ai pens&#233; qu'il &#233;tait fan et qu'il la baratinait pour un autographe, ou plus si entente. Mais quand il a tap&#233; du poing sur la table &#224; c&#244;t&#233; de lui, j'ai compris que le temps se couvrait. Il avait &#224; peine tourn&#233; les talons que j'ai attrap&#233; Sir&#232;ne par le bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il voulait quoi, ce gros naze ?
&lt;br /&gt;&#8212; C'&#233;tait mon ex. Je lui dois de la thune, je croyais que c'&#233;tait r&#233;gl&#233;, mais les cordons de sa bourse sont rancuniers, &#224; ce que je vois.
&lt;br /&gt;&#8212; On peut t'aider ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aurait peut-&#234;tre d&#251;. Boule &#224; z&#233;ro est revenu &#224; chacun de nos concerts. Parfois il tra&#238;nait dans les parages avec des potes bikers, tous le cr&#226;ne tondu et les biceps cribl&#233;s de t&#234;tes de mort ou de dragons la gueule en feu. C'&#233;taient comme les Indiens autour des chariots des colons. On restait tranquilles dans le hangar. Ils finissaient par se tirer. Sir&#232;ne picolait de plus en plus. Elle ne faisait plus que ronfler entre Isabelle et moi, la bouche ouverte, comme chez le dentiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Faut qu'on se barre, a d&#233;cr&#233;t&#233; Isabelle.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu rigoles ? On va pas se d&#233;biner maintenant. On a des dates pr&#233;vues, des &#233;ch&#233;ances.
&lt;br /&gt;&#8212; &#199;a va partir en couille, tu verras. Je t'aurai pr&#233;venu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'instant, tout baignait. Je bossais dans mon h&#244;tel miteux, on r&#233;p&#233;tait bi&#232;res en main et joints au bec, on &#233;coutait AC/DC ou Queen &#224; plein tube. Le reste du temps, c'&#233;taient les concerts ou la baise, m&#234;me si Isabelle rechignait de plus en plus &#224; la t&#226;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, je me rendais compte que la musique comptait de plus en plus pour moi. L'humanitaire de moins en moins. J'aurais d&#251; pr&#233;venir Isabelle, lui expliquer que Thionville me convenait bien, finalement, que l'Inde c'&#233;tait loin et que j'allais paniquer &#224; l'autre bout du monde, entre vaches sacr&#233;es et mendiants mutil&#233;s, sans espoir de percer dans le rock'n roll.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout est parti en couille, comme Isabelle l'avait pr&#233;dit. Les mecs ont commenc&#233; &#224; s'engueuler pour des histoires de paroles que l'un aurait piqu&#233;es &#224; l'autre, ou inversement. Angelo a empoign&#233; Gil en pleine r&#233;p&#232;te. Les cymbales ont gicl&#233;, les coups de poing ont vol&#233;, il a fallu se mettre &#224; trois pour les s&#233;parer. Le lendemain, Isabelle se barrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu ne peux pas nous faire &#231;a, que je lui ai dit, remont&#233; &#224; bloc.
&lt;br /&gt;&#8212; On perd notre temps, ce groupe &#231;a va jamais marcher. Reste si tu veux, moi je veux faire autre chose que de nourrir tes fantasmes et me d&#233;foncer pour supporter mes nuits dans une bo&#238;te &#224; cul.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais je t'aime, Isabelle.
&lt;br /&gt;&#8212; Bien s&#251;r ! Tu aimes baiser, d'accord, le rock et la d&#233;glingue, sans doute pas l'humanitaire et en tous cas pas moi. Faut te prendre en main, mon pote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'&#233;tais plus que son pote. La peine que j'ai eue &#224; avaler ma salive, pendant quelques minutes&#8230; Apr&#232;s un silence insupportable, j'ai demand&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et la batterie, qui va en jouer ?
&lt;br /&gt;&#8212; Vous trouverez. C'est pas compliqu&#233;, de taper sur des f&#251;ts. Sinon y'a toujours les batteries &#233;lectroniques.
&lt;br /&gt;&#8212; T'es folle ? C'est pour les groupes de vari&#233;toche, la batterie &#233;lectronique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Isabelle s'est tir&#233;e. &#199;a m'a foutu un coup. J'ai noy&#233; mon d&#233;sarroi dans l'alcool et entre les cuisses d'une Sir&#232;ne plus vraiment en connexion avec nous. Deux petites semaines ont pass&#233;, entre d&#233;fonce et auditions d'une dizaine de batteurs. Personne n'arrivait &#224; se mettre d'accord. Finalement, on a engag&#233; un blond joufflu pour quelques dates. Un ego raplapla, ce qui tranchait avec les autres. De ce c&#244;t&#233;, on avait la paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'avis de chacun, il jouait moins bien qu'Isabelle. J'attendais de ses nouvelles par lettre ou carte postale. Un soir, alors que je rentrais du boulot, j'ai vu les motos des bikers align&#233;es devant le hangar comme des batteries de cuisine en exposition. La trouille m'est mont&#233;e &#224; la gorge. J'ai entrouvert la porte, gliss&#233; un &#339;il&#8230; Un bras m'a happ&#233; telle une pauvre chose et projet&#233; &#224; cinq m&#232;tres. J'ai rebondi au sol. La t&#234;te me tournait, j'avais mal &#224; une hanche et au dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boule &#224; z&#233;ro et ses acolytes cherchaient Sir&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Elle s'est barr&#233;e ce matin sans dire o&#249; elle allait, a lanc&#233; Angelo.
&lt;br /&gt;&#8212; Je l'ai crois&#233;e, on s'est dit bonjour et voil&#224;, a rench&#233;ri Tarik.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bikers ricanaient grassement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bon, qu'il a dit, boule &#224; z&#233;ro ; on va fouiller par ici. Si on la trouve, vous &#234;tes morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'est pas morts. Comme ils ne l'ont pas trouv&#233;e, ils l'ont eue mauvaise et ont p&#233;t&#233; une partie de notre matos. &#171; Si vous la revoyez, pr&#233;venez-nous, &#231;a vaut mieux pour vous &#187;, a conclu boule &#224; z&#233;ro, tr&#232;s remont&#233;. Dans un bruit d'enfer, ils ont d&#233;marr&#233; leurs choppers avant de quitter le p&#233;rim&#232;tre. J'ai respir&#233; un grand coup. Angelo s'est laiss&#233; tomber sur un matelas. Tarik a pleur&#233; sur sa guitare fendue stratocaster, (une plaisanterie de Gil, qui s'est pris un pain). On &#233;tait tous tellement abattus qu'on a &#233;clus&#233; tout notre stock de bi&#232;re, fum&#233; les murs du hangar et roupill&#233; jusqu'au lendemain midi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sir&#232;ne n'est jamais revenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bikers oui, mais pour des clous. On n'a jamais su ce qu'ils lui voulaient vraiment, &#224; Sir&#232;ne. Une histoire de fric, d'accord, mais on a entendu dire par les potes d'autres potes qu'elle avait tapin&#233; un moment pour boule &#224; z&#233;ro et qu'elle voulait se ranger des trottoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre groupe a splitt&#233;. Un batteur m&#233;diocre, plus de chanteuse&#8230; Gil est parti &#224; Marseille, chez son fr&#232;re. Il s'est tu&#233; quelques mois plus tard en faisant l'imb&#233;cile sur une d&#233;partementale avec une tire vol&#233;e. Tarik, je ne sais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, j'ai h&#233;sit&#233;, mais pas longtemps. Rester &#224; Thionville, bof&#8230; L'humanitaire ne me branchait pas plus qu'avant, &#224; vrai dire, et je n'avais aucune nouvelle d'Isabelle. Elle a fini par m'&#233;crire, presque un an plus tard, de Calcutta. Engag&#233;e par une association d'aides aux l&#233;preux, elle passait une partie de son temps &#224; secourir les n&#233;cessiteux. Elle avait rencontr&#233; un joueur de djemb&#233; australien. Pour la premi&#232;re fois de sa vie, me disait-elle, elle &#233;tait amoureuse. &#199;a m'a fait chaud au c&#339;ur, comme nouvelle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle m'a promis qu'elle me r&#233;&#233;crirait. J'attends toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis rentr&#233; &#224; Paris. Dans le train, j'ai repens&#233; &#224; Isabelle, &#224; Sir&#232;ne, &#224; notre m&#233;nage &#224; trois, &#224; Angelo, &#224; ce groupe g&#233;nial mort dans l'&#339;uf (un de plus) et &#224; ce qui aurait chang&#233; si tout avait &#233;t&#233; diff&#233;rent, et j'ai eu envie de chialer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 10 mai 1983, j'ai f&#234;t&#233; mes vingt et un ans. C'&#233;tait un lundi. Il n'a pas trop flott&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En regardant par la fen&#234;tre les trottoirs mouill&#233;s, les manteaux humides, les voitures qui roulaient vers nulle part, je me suis dit qu'il &#233;tait temps de faire quelque chose de ma vie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Antoine Dufeu | Sofia think tank</title>
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		<dc:date>2013-09-29T13:00:05Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>routes, voyage</dc:subject>
		<dc:subject>noir, polar</dc:subject>
		<dc:subject>Dufeu, Antoine</dc:subject>
		<dc:subject>Bulgarie, Sofia</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Dor&#233;navant je reviens toujours &#224; Sofia. Chaque fois que je cherche Beyrouth ou Istambul, c'est &#224; Sofia que j'atterris. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;routes, voyage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot51" rel="tag"&gt;noir, polar&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot206" rel="tag"&gt;Dufeu, Antoine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot207" rel="tag"&gt;Bulgarie, Sofia&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Antoine Dufeu est &#233;crivain, dramaturge et performer. Deniers livres publi&#233;s : AGO &#8211; autoportrait s&#233;quenc&#233; de Tony Chicane (Le Quartanier, 2012), Marseille-l&#224;, troisi&#232;me des quatre Chroniques bretton-woodsiennes, in Num&#233;ro Trois, co-&#233;dition CNAP - a.p.r.e.s production, 2013, L'h&#233;misph&#232;re du vide, deuxi&#232;me des quatre Chroniques bretton-woodsiennes, in Maison de la r&#233;serve naturelle du courant d'Huchet, collection architecture, al dante, 2012&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Son site : &lt;a href=&#034;http://www.antoinedufeu.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.antoinedufeu.fr&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Sa page Facebook &lt;a href=&#034;http://www.facebook.com/antoine.dufeu.9&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;antoine.dufeu.9&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Sut Twitter : &lt;i&gt;@AntoineDufeu&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'extrait de &lt;i&gt;Sofia think tank&lt;/i&gt; propos&#233; ici rel&#232;ve de la forme th&#233;&#226;trale et appartient &#224; un ensemble de quatre chroniques &#171; bretton-woodsiennes &#187; d&#233;nomm&#233; DGNOUCBW &#224; para&#238;tre en 2014. Ce livre constituera le premier d'un projet en cours intitul&#233; Nouvelles du globe.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;1.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Abra&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Oujas &#187; : voici &#224; nouveau Arthur, Ojjeh, Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh. Le voici &#224; nouveau &#224; Sofia ; comme le 25 janvier 2008 lorsqu'il y banqueta lors d'un anniversaire r&#233;unissant math&#233;maticiens, artistes, communistes, capitalistes, boulangers, banquiers, intellectuels abstraits et manuels, anciens Yougoslaves et Serbes nouveaux ; comme le 27 avril 2008 lorsqu'il d&#233;cida, de passage l&#224;-bas pour y retrouver son amoureuse d'alors, de d&#233;missionner le lendemain de son poste de gestionnaire &#224; la Goldman Sachs plut&#244;t sur un coup de t&#234;te &#8211; de ceux qui donnent de nos jours l'impulsion fatale &#224; nos choix de vie &#8211; que comme par enchantement, devant un parterre de coll&#232;gues tant&#244;t &#233;parpill&#233;s n&#233;anmoins &#233;bahis. Oui, peu de temps avant la fameuse crise dont les r&#233;pliques se font aujourd'hui encore cruellement sentir au point de remettre en cause son &#233;picentre et nous obliger &#224; revisiter nos trag&#233;dies classiques. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dor&#233;navant je reviens toujours &#224; Sofia. Chaque fois que je cherche Beyrouth ou Istambul, c'est &#224; Sofia que j'atterris. Chaque fois que je cherche J&#233;rusalem et Ispahan, le monde entier cherche &#233;galement Dar Es Salam, Moscou et Detroit. Voil&#224; s&#251;rement o&#249; &#233;clot l'&#233;galit&#233; en sa formule actualis&#233;e. Il suffit de la penser pour la r&#233;aliser et la r&#233;aliser pour la financer ! toutes s&#233;ances tenantes du FMI, de l'ONU, de l'OCI et de l'UEMOA r&#233;unies. Car, oui ou non, d'un &#171; oui &#187; qui se transforme en un &#171; non &#187; sur un graphique croisant pr&#233;f&#233;rences et abondance : tout le monde cherche Rio, Le Cap et P&#233;kin. Tout le monde cherche aussi la jouissance. Et, bizarrement, tout le monde ne ren&#226;cle pas au travail. Qu'on se le dise, jusqu'&#224; paraphraser Schiller : un &#234;tre humain qui ne se joue pas de jouer n'est pas un &#234;tre humain complet, int&#233;gral &#224; la mani&#232;re fantasm&#233;e par Marx dans sa litt&#233;rature toute sublime par passages entiers d&#233;brid&#233;e. Et qui se joue de jouer en en jouissant, pour paraphraser quelque concept r&#234;v&#233; de Walras, est un &#234;tre jubilatoirement pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il est 18h45 en ce dimanche 21 ao&#251;t 2011 : Arthur jette un &#339;il dehors, par la fen&#234;tre. Il se rince d'un coup d'un seul les yeux au point &#8211; mais &#224; quoi r&#233;fl&#233;chit-il donc encore, encore et toujours ? pourquoi Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh est-il une sorte de machine ou d'animal &#224; r&#233;fl&#233;chir et &#224; d&#233;construire en tout point du monde, en tout &#233;tat de la situation, pour faire tant&#244;t son Faust tant&#244;t son La Mettrie, ce qui constitue une posture sans doute moins imm&#233;diatement dr&#244;le ? &#8211; au point donc de se r&#233;fl&#233;chir enti&#232;rement dans cette capitale. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pleut. Il pleut &#224; verse. Il pleut encore et encore des cordes comme le soir du 29 mars 1979, &#224; Harrisburg, en Pennsylvanie, juste apr&#232;s que j'aie r&#234;v&#233; voir, alors m&#234;me que je n'&#233;tais pas n&#233; et peut-&#234;tre m&#234;me pas encore con&#231;u, Le Syndrome chinois, de James Bridges, mais aussi comme lorsque, le 20 mai 2008 &#224; Niamey, la capitale du Niger, sur le coup de 19 heures, alors que quelques instants plus t&#244;t il faisait beau et chaud, le vent s'&#233;tait subitement lev&#233;, avait &#233;t&#233; bient&#244;t relay&#233; par une temp&#234;te de sable qui avait brutalement obscurci le ciel avant que des trombes d'eau ne transforment en un rien de temps les pistes de lat&#233;rite en boue. Tr&#232;s peu de temps apr&#232;s, je m'en souviens, j'&#233;tais all&#233; me coucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour le moment encore, Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh se trouve donc &#224; Sofia, en plein centre de Sofia, &#224; deux pas du minist&#232;re de l'Int&#233;rieur, juste devant l'&#233;glise reform&#233;e Saint Sedmotchilenitsi dont les actions remontent en fl&#232;che aupr&#232;s des Bulgares d&#233;sint&#233;gr&#233;s par la superproduction, qui tourne pour le moment &#224; plein r&#233;gime, &#224; laquelle les plus omniscients ou puissants d'entre eux sont tout juste int&#233;gr&#233;s, pr&#234;ts &#224; servir aussi bien l'id&#233;al social-d&#233;mocrate que l'id&#233;al mafieux pan-europ&#233;en. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'y peux rien ; je me projette au sein de l'h&#233;micycle de l'Assembl&#233;e Nationale fran&#231;aise, o&#249; je ne suis jamais all&#233; que par cam&#233;ras de t&#233;l&#233;vision interpos&#233;es. De mani&#232;re synchrone mon cerveau fou m'entra&#238;ne au Japon, qui est un empire ; son empereur, Akihito, a d&#233;clar&#233; apr&#232;s que le tsunami du 11 mars 2011 ait d&#233;vast&#233; le Nord-Est du pays et provoqu&#233; la catastrophe nucl&#233;aire de Fukushima, dans des propos rapport&#233;s par l'hebdomadaire &lt;i&gt;Time&lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;I hope from the bottom of my heart that the people will, hand in hand, treat each other with compassion and overcome these difficult times&lt;/i&gt;. &#187; Moi, je ne suis pas Akihito, j'ai m&#234;me l'impression d'&#234;tre plus malin, &#224; l'instar de 95 % des sept milliards de mes semblables en cette &#233;poque que j'appr&#233;cie, que cet empereur et l'ensemble de ses coll&#232;gues chefs d'&#201;tat ou ra&#239;s partout en poste &#224; travers le monde mais cherche &#224; comprendre l'ensemble des &#233;v&#233;nements survenus depuis le d&#233;but de l'ann&#233;e 2011 ; je peine ; c'est pourquoi j'ai le r&#233;flexe plut&#244;t que l'id&#233;e ou l'envie rudement bien plac&#233;e de me rendre sur le site officiel de l'ONU dont une version en langue fran&#231;aise, aux c&#244;t&#233;s des versions en langues arabe, chinoise, anglaise, russe et espagnole, est disponible, pour y consulter la Charte des Nations Unies. Dans le pr&#233;ambule, j'y lis notamment : &#171; R&#233;solus &#224; pr&#233;server les g&#233;n&#233;rations futures du fl&#233;au de la guerre qui deux fois en l'espace d'une vie humaine a inflig&#233; &#224; l'humanit&#233; d'indicibles souffrances, &#224; proclamer &#224; nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignit&#233; et la valeur de la personne humaine, dans l'&#233;galit&#233; de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites, &#224; cr&#233;er les conditions n&#233;cessaires au maintien de la justice et du respect des obligations n&#233;es des trait&#233;s et autres sources du droit international, &#224; favoriser le progr&#232;s social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une libert&#233; plus grande (&#8230;) &#187;. Voici des principes qui devraient s'appliquer de Der'a &#224; Balboa en passant par la ligne de K&#225;rm&#225;n.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, en attendant qu'ils s'appliquent, je doute. Il m'arrive de douter &#233;norm&#233;ment que l'ensemble des habitants et habitantes de Londres a jamais pris conscience de l'existence de l'ensemble des habitants et habitantes de Pyongyang et que la r&#233;ciproque ne puisse s'av&#233;rer un jour vraie que par footballeurs interpos&#233;s de mani&#232;re &#224; ce que les Djiboutiens et les Djiboutiennes puissent r&#233;pondre &#224; cette foutue plainte de SDF : &#171; Nous, nous ne nous en sortirons jamais. C'est la vie. &#187;. Du coup, je compte les vies et passe mon temps. Ah &#231;a ! pour compter les vies et passer mon temps, je les compte et le passe &#224; n'en plus finir de compter sans jamais percuter &#171; 6 x 7 = 42 &#187; comme dans un film chr&#233;tien de speedy Stanley Kubrick.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il s'agissait de se sortir d'un quelconque trou ou de gu&#233;rir une quelconque m&#233;lancolie latente &#224; d&#233;faut d'&#234;tre larv&#233;e, je pr&#233;f&#233;rerais d&#233;cid&#233;ment crever de suite et sur place, ce que manifestement ni moi ni l'immense majorit&#233; des autres chanceux et chanceuses de mon esp&#232;ce ne revendiquent ni ne pratiquent&#8230; &#171; librement &#187; susurrerait peut-&#234;tre une petite voix vicieuse int&#233;rieure vou&#233;e &#224; la nature des choses s&#233;par&#233;es de la jouissance de la nature&#8230; des choses ! Car comme tout un chacun, car comme toute p&#233;riode prosp&#232;re le permet, j'aspire &#224; jouir de la nature : sur une plage ensoleill&#233;e des amis et moi d'une ombre nous ferions ou non notre alli&#233; ou bien, les uns se partageant le volant d'une Porsche 911 premi&#232;re g&#233;n&#233;ration les autres celui d'une Austin Healey 3 000 Mk3, nous foncerions &#224; toute vitesse sur un tron&#231;on compl&#232;tement reconfigur&#233; de l'ancien terrible marathon Li&#232;ge Sofia Li&#232;ge une main cramponn&#233;e au pommeau de bo&#238;te de vitesse un pied en &#233;quilibre constant d'acc&#233;l&#233;ration et de freinage pour coller la mort contre la montre puisque pr&#233;cis&#233;ment l&#224; le temps presserait, les meilleurs temps seraient durs &#224; battre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Par quel p&#233;riple aussi g&#233;nial que fatal Arthur est-il arriv&#233; jusqu'&#224; Sofia ? A-t-il enfil&#233; les moyens de transport passant par Soulac, S&#232;te, Sanary et Saint-Malo ? Un surf bien senti sur les r&#233;seaux sociaux, l&#224; o&#249; l'&#233;criture et la litt&#233;rature sans doute reprennent du poil de la b&#234;te tant tout mot dit est une pierre jet&#233;e, une adresse sinon une bou&#233;e de sauvetage balanc&#233;e dans le cosmos, l'aurait-il fait saliver d'avance notamment &#224; la vue des photographies de Sainte N&#233;d&#233;lia explos&#233;e le 16 avril 1925 lors de l'attentat perp&#233;tr&#233; par des membres du Parti Communiste Bulgare, le PCB &#8211; choses racont&#233;es dans la Petite histoire de la voiture pi&#233;g&#233;e de Mike Davis &#8211; au c&#339;ur m&#234;me du triangle irr&#233;gulier monoth&#233;iste de Sofia form&#233; en compl&#233;ment par la mosqu&#233;e Banya Bashi et la synagogue centrale ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'en souviens comme si c'&#233;tait hier : c'est ici, &#224; Sofia, que j'ai d&#233;finitivement dit &#171; oui &#187;, oui &#224; Valia, la sublime Valia face-et-dans-les-mondes-faisons-l'amour. C'est &#224; Sofia que je redis &#171; oui &#187; &#224; Valia chaque fois que j'y reviens avec elle, car toute bonne jouissance se r&#233;p&#232;te &#224; l'envi et &#224; l'aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Maintenant Arthur a faim. Alors qu'il se l&#232;ve de sa chaise et se dirige vers le r&#233;frig&#233;rateur, il ne rencontre aucune difficult&#233; pour trouver de quoi boire et manger. Arthur a ainsi tout le loisir de penser &#224; autre chose que de trouver &#224; manger. Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh se souvient alors de son r&#233;cent pass&#233;. Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh se souvient avoir gal&#233;r&#233; apr&#232;s avoir choisi de d&#233;missionner : petits boulots, revenus variables et toujours insuffisants pour qui d&#233;sire vivre &#224; Paris, Arthur depuis qu'il a d&#233;missionn&#233; pour &#233;tudier diff&#233;remment les grandes aventures du capital et de l'argent conjugu&#233;es &#224; la superproduction globale en cours, s'est &#233;norm&#233;ment insurg&#233; pour presque finir dignitaire essor&#233; sinon statufi&#233; de l'&#233;puisement conforme au lieu-dit agonie de l'insurrection.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin de ne jamais devenir le dignitaire que je ne voudrais pas &#234;tre, je me suis mis &#224; lire et &#233;crire m&#234;me si, pratiquement, ce fut plut&#244;t le mouvement inverse ; je me suis mis &#224; lire et &#233;crire le monde et les mondes, &#224; les r&#233;fl&#233;chir &#224; la mode m&#233;diterran&#233;enne puis &#224; la mode bretonne, &#224; la mode slave puis &#224; la mode basque. J'ai pens&#233;, vu, analys&#233; ; j'ai v&#233;cu, op&#233;r&#233; de multiples et parfois inutiles synth&#232;ses et puis je me suis repos&#233; parce j'estimais l'avoir bien m&#233;rit&#233; tant les hommes et les femmes de mon &#226;ge, d'o&#249; qu'ils viennent et quoi qu'ils fassent n'ont gu&#232;re l'occasion de se reposer. J'ai appris &#224; me reposer pour c&#233;l&#233;brer aussi la paresse en revisitant les classiques, l'ensemble des classiques du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest, du Machrek et du Maghreb.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi qui, plus redoutable que m&#233;chant, suis n&#233; dans un pays o&#249; le slogan &#171; libert&#233; &#233;galit&#233; fraternit&#233; &#187; s'affiche &#224; tous les frontons la&#239;cs, je peux aujourd'hui le dire : au moins deux des trois mots qui le constituent m'ont tortur&#233; une bonne partie de ma vie. Je n'ai connu, comme torture &#233;quivalente, que la mani&#232;re dont l'&#233;ducation nationale de mon temps avilit quiconque entend jouir de sa langue, fran&#231;aise au demeurant, arabe, italienne, allemande, dialectiquement africaine, anglaise de cent ans et pour mille ans encore ou brise tout &#233;lan et toute cr&#233;ation sortant des gonds de la troisi&#232;me r&#233;publique dont les m&#339;urs sont sans cesse r&#233;p&#233;t&#233;es m&#234;me si elle est institutionnellement d&#233;funte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon existence de d&#233;missionn&#233; m'aura moi aussi permis de me rendre compte que le vide est le leurre de l'argent du beurre : oui, le vide &#231;a n'existe pas, sinon au paradis des nombres. Car ce dont on a peur c'est de se retrouver &#224; la rue, sans logis, sans bouffe, sans argent, c'est de venir gonfler encore le nombre sans cesse croissant de gens abandonn&#233;s &#224; la rue, et dont tout le monde se fout sinon a accept&#233; qu'ils fassent partie du paysage urbain de nos cit&#233;s millionnaires en nombre d'habitants et milliardaires en sentiments de solitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui Arthur, ce dont tout le monde a peur c'est de se retrouver seul, sans plus jamais parler ou discuter avec l'un de ses sept milliards de semblables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;2.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je penche &#224; nouveau la t&#234;te par la fen&#234;tre. J'&#233;l&#232;ve mon regard du premier tramway vu parcourant le Graf Ignatiev vers les cimes de Vitosha, l&#224; o&#249; la cueillette est aussi un simple plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il est 19h05 en ce dimanche 21 ao&#251;t 2011 et la pluie a cess&#233; de tomber. Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh s'imagine enfin pouvoir sortir se promener &#224; m&#234;me la chauss&#233;e. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j'en &#233;tais &#224; la moiti&#233; de ma vie, il m'aurait suffi de compter le nombre de peuples du monde entier depuis le d&#233;but de l'humanit&#233; pour, peut-&#234;tre, embrasser la carri&#232;re de tout social-d&#233;mocrate d&#233;chu et me ranger du c&#244;t&#233; des conservateurs parce que ma morale autrefois catholique progressiste m'aurait interdit de ne serait-ce qu'envisager un quelconque ralliement contraint &#224; l'un ou l'autre des clans mafieux en vogue &#224; travers l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh, autrefois ballot&#233; par l'angoisse et la r&#233;volte, sait qu'annuler n'est pas faire le vide, qu'annuler n'est pas interdire toute intuition comme une contradiction logique et l'engloutir sans avenir possible, y compris &#224; l'int&#233;rieur des habitacles des nombreuses berlines cossues et tun&#233;es parcourant cette ville ch&#233;rie. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque je suis dor&#233;navant convaincu que z&#233;ro sanctionne la capacit&#233; &#224; inventer un dispositif nouveau et vainc l'obstination du &#171; +1 &#187;, autrement dit l'it&#233;ration infinie, je continuerai de r&#234;ver, comme le vendredi 28 avril 2008 apr&#232;s que j'eus d&#233;missionn&#233;, lorsque je pris conscience de la proximit&#233; de l'ensemble de mes vies : ma vie et ma mort ont en effet tout &#224; voir l'une avec l'autre en ce seul monde que j'habite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout l&#224;-haut, &#224; Vitosha, sur le Pic noir, absolument rien ne fut jamais ni plus ni moins n&#233;cessaire que rien. Tout l&#224;-haut, sur le Pic noir, mais tout aussi bien ici, au plus proche des rails du tramway, je sais pertinemment que, d'ici quelques mois, en France, la mobilisation va &#234;tre g&#233;n&#233;rale, &#224; gauche, pour faire barrage &#224; un deuxi&#232;me mandat successif de l'actuel pr&#233;sident de la R&#233;publique Fran&#231;aise, Nicolas Sarkozy, lequel ne pourra sans doute pas truquer les r&#233;sultats du second tour du scrutin, au soir du 6 mai 2012 prochain, en sa faveur. C'est alors par d&#233;faut que le candidat retenu par le parti socialiste, Fran&#231;ois Hollande, sera &#233;lu pour cinq ans &#224; la t&#234;te de l'&#201;tat fran&#231;ais, ce qui en fera seulement le deuxi&#232;me pr&#233;sident, apr&#232;s Fran&#231;ois Mitterrand qui r&#233;gna entre 1981 et 1995, issu des rangs de la gauche fran&#231;aise sous la cinqui&#232;me r&#233;publique. Moi qui suis plus &#233;nerv&#233; que d&#233;sabus&#233; en mati&#232;re de politique, je consid&#232;re d'ores et d&#233;j&#224; que la situation future ne me conviendra pas. Je n'imagine ainsi pas le nouveau pr&#233;sident issu des rangs du parti socialiste fran&#231;ais d&#233;cider imm&#233;diatement apr&#232;s son &#233;lection la suppression pure et simple du d&#233;fil&#233; du 14 juillet alors que la Chine inaugurera dans quelques mois sa base d'Hainan o&#249; sera positionn&#233;e une partie de son arsenal de 66 sous-marins, alors que le Vietnam doit acqu&#233;rir 6 engins, alors que l'Australie veut doubler son effectif pour le passer &#224; 12 submersibles, que le Japon envisage de passer de 16 &#224; 22 unit&#233;s d'ici 2020 et qu'un total de 170 sous-marins militaires pourrait croiser dans l'oc&#233;an Indien et la r&#233;gion Pacifique en 2025, soit trois fois plus qu'&#224; l'heure actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans l'infini, quel que soit l'endroit que nous habitons, l'infini s'ouvre sur l'infini banal et vertigineux. Impossible de d&#233;terminer si les mondes sont sublimes ou effroyables&#8230; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'infini, dans l'infini des infinis, l'&#233;lectricit&#233; est une invention aussi naturelle que le feu et, un jour, il n'y aura plus jamais, sur cette plan&#232;te-ci, ni irruptions volcaniques ni s&#233;ismes car les plaques terrestres auront cess&#233; de bouger. Ce jour-l&#224;, la Terre sera comme la Lune un astre mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Eh oui ! Arthur, un jour viendra les variations et de temp&#233;rature et du climat seront, &#224; l'instar des donn&#233;es d&#233;mographiques, enti&#232;rement int&#233;gr&#233;es dans les calculs &#233;conomiques servant toute d&#233;cision politique. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emmanuel Le Roy Ladurie, qui n'est ni Immanuel Velikovsky ni Victor-Emmanuel II, lequel fut le premier roi d'Italie le 17 mars 1861, et encore moins Victor-Emmanuel III, lequel fut empereur d'&#201;thiopie, roi d'Italie et roi d'Albanie, rapporte dans son &lt;i&gt;Histoire du climat depuis l'an mil&lt;/i&gt; que la duret&#233; de l'hiver 1709 occasionna en France autant de victimes qu'en aurait occasionn&#233;es une &#171; grande guerre &#187; et que des r&#233;bellions en Anjou, &#224; Paris et &#224; Rouen contre les exportateurs de bl&#233; &#233;clat&#232;rent pour les emp&#234;cher d'exporter le peu de grain disponible et l'utiliser contre la faim. On raconte par ailleurs que la France fut sujette durant les dix-septi&#232;me et dix-huiti&#232;me si&#232;cles &#224; de nombreux s&#233;ismes dont on ne retrouvait gu&#232;re de trace dans les livres d'histoire et de g&#233;ographie de mon enfance &#224; moins que ma m&#233;moire ne flanche. L'une des plus fameuses secousses sismiques fut celle qui, le 21 juin 1660, occasionna des dommages cons&#233;quents en de nombreux endroits, de Bagn&#232;res &#224; Campan et d'Argel&#232;s-Gazost &#224; Luz-Saint-Sauveur dont atteste par exemple le r&#233;cit d'un moine de l'abbaye de Saint-Maixent, situ&#233;e &#224; proximit&#233; de Niort, soit tout de m&#234;me &#224; environ 400 kilom&#232;tres de Bagn&#232;res-de-Bigorre que je cite de m&#233;moire : &#171; le 21 juin, sur les quatre heures du matin, arriva un grand tremblement de terre qui &#233;mut tellement l'ancien r&#233;fectoire qui sert d'&#233;glise et le dortoir qui est dessus que toutes les chambres en furent &#233;branl&#233;es et les lits des religieuses secou&#233;s comme si on les eut renvers&#233;s &#187;. Je me demande au passage si ce moine en question ne prit pas un malin plaisir &#224; t&#233;moigner par &#233;crit des heurs et malheurs ayant cette nuit-l&#224; &#233;branl&#233; les susmentionn&#233;es religieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les infinis, des drones lanceurs de missiles seront clou&#233;s &#224; terre par une pluie d'&#233;toiles et si une partie des &#234;tres humains s'emmerde au lit de ses espoirs battus, &#233;teints les uns apr&#232;s les autres, jour apr&#232;s jour, profond&#233;ment affect&#233;e par un demi sommeil enthun&#233; ; si une grande partie des &#234;tres humains se satisfait du bourdonnement t&#234;tu des rumeurs orchestr&#233;es ou des diktats politiques alors je me proclame inhumain, int&#233;gralement inhumain, afin de me diff&#233;rencier de la masse des actions monnay&#233;es sans libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Arthur toujours &#224; Sofia, Arthur, tout en haut du Pic noir, s'imagine seul hurler d'une envie intraitable.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bonjour les prix. Bonjour l'argent ! Bonjour la finance ! Bonjour les tulipes ! &#192; quoi sert tout l'argent du monde ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et encore crier.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bonjour le fer, le cuivre, le souffre, les diamants. Bonjour les chambres de compensation. Bonjour la sp&#233;culation et bonjour l'excitation boursi&#232;re. Bonjour le paroxysme de la vitesse de circulation de l'argent et de son accumulation en bourse. Bonjour exub&#233;rance irrationnelle, irr&#233;gularit&#233; intrins&#232;que de l'&#233;conomie r&#233;elle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelqu'un vient de sonner &#224; la porte. Alors Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh qui sait &#224; peine parler bulgare, qui sait &#224; peine &#233;crire en cyrillique est pris de panique. Qui peut bien &#234;tre &#224; la porte de l'appartement sinon un voisin qui aura pris peur, alert&#233; par les cris de poss&#233;d&#233;s &#233;mis par lui, Arthur, ancien gestionnaire respect&#233; de la Goldmann Sachs et promis il y cinq ans encore au plus brillant avenir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S&#251;rement mon amie Ba&#239;ja, amour barr&#233; de ma vie pass&#233;e, ne se priverait-elle pas, dans pareilles conditions, de m'inciter &#224; reprendre mon souffle, &#224; respirer &#224; plein poumon le bon air, le bon air de Vitosha car la d&#233;mocratie c'est g&#233;nial ! c'est absolument g&#233;nial. Il faudrait ne jamais avoir r&#233;sum&#233; Platon &#224; la sauce nietzch&#233;enne puis revisit&#233; l'ensemble par l'histoire du vingti&#232;me si&#232;cle pour ne pas d&#233;clarer et assumer que la d&#233;mocratie est g&#233;niale. Oui, la d&#233;mocratie d'Est en Ouest et du Nord au Sud, c'est g&#233;nial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes ; sauf que chaque &#201;tat qui pr&#233;tend aujourd'hui repr&#233;senter parfaitement la d&#233;mocratie ou en &#234;tre l'incarnation absolue m&#233;rite qu'on lui &#244;te le masque qu'il rev&#234;t pour trouver celui qu'il cache.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu l'as dit Arthur. Mais o&#249; veux-tu en venir ? Arthur Gonzal&#232;s-Ojjeh, il aurait fallu que vous le vissiez bien trop souvent r&#233;duit &#224; son p&#232;re ou &#224; sa m&#232;re, &#224; sa taille ou &#224; son humour d&#233;vastateur, parfois trait&#233; d'imposteur lorsqu'il s'int&#233;ressait &#224; l'id&#233;e du communisme, jamais d'usurpateur lorsqu'il tentait de relier Marx &#224; Smith plut&#244;t qu'&#224; Walras sans trop comprendre pourquoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me qu'un chien errant poursuit son chemin, quasi indiff&#233;rent, lors m&#234;me qu'une jeune chienne se rue vers lui pour l'&#233;viter, le s&#233;duire &#8211; sinon sembler vouloir le s&#233;duire &#8211; ou pour esp&#233;rer profiter cette fois-ci d'un peu de sa sagesse, de m&#234;me je ne c&#233;derai pas aux multiples attentions des innombrables magnifiques Sofiotes que je croise &#224; tout bout de champ, y compris le nez timidement point&#233; &#224; cette fen&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute les paroles prononc&#233;es par Virginie, une prostitu&#233;e qu'il fr&#233;quenta un temps r&#233;guli&#232;rement &#224; Paris, resteront longtemps fructueuses &#224; la partie vive de son esprit c&#233;leste : &#171; Faire l'argent est aussi beau, aussi beau et aussi dramatique que faire l'amour ; aussi beau et aussi abstrait, aussi beau et aussi simple, aussi beau et aussi ind&#233;finissable, aussi beau et aussi intense, aussi beau parce qu'aussi naturel, soit normal ; aussi beau qu'une fellation et un cunnilingus, parties int&#233;grantes de l'amour au temps ou l'amour entre deux &#234;tres &#233;gale l'amour entre un homme et une femme, l'amour entre un homme et un homme, l'amour entre une femme et une femme. Aimer quelqu'un a toujours &#233;t&#233; aimer n'importe qui &#224; la puissance du monde. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En attendant que faire l'argent devienne aussi beau et aussi intense, aussi beau et aussi ind&#233;finissable que faire l'amour, je me pr&#233;occupe du monde voil&#224; comment : je l'aime ; je l'aime comme tout le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la mani&#232;re dont un zombie roule &#224; toute vitesse, Arthur retire soudainement sa t&#234;te du dehors pour la rentrer &#224; l'int&#233;rieur. Il est 19h20 et Arthur n'est plus le croisement d'un jaguar + d'une tortue + d'un serpent mais le croisement d'un chient errant et d'un chat errant de Sofia o&#249; tous, les uns autant que les autres, abondent, sortes de natures sensibles aux &#233;l&#233;ments qui se commentent en s'extirpant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De dessous &#231;a douche !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230; de leur besoin d'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Sofia : MZR, mon zombie roule. J'entends tout, j'&#233;coute tout, tout ce que je vois et entends car tout m'attire et tout se r&#233;fl&#233;chit dans le miroir du monde actuel qu'est Sofia. Mon zombie roule ; il parcourt les larges et immenses avenues de Sofia : si seulement Todor Jivkov pouvait aujourd'hui, lui qui d&#233;cida de la construction du boulevard Bulgarie pour la bonne cause consistant &#224; relier le centre de Sofia &#224; son ancienne r&#233;sidence de Boyana, taper le 400 chrono au volant d'une Bugatti Veyron 16.4 Super Sport sur ce m&#234;me boulevard, il nous livrerait peut-&#234;tre l'&#233;quation permettant de concilier le meilleur du communisme et du capitalisme puisque le suppos&#233; stade ultime du capitalisme semble avoir but&#233; contre la naturalit&#233; sommaire du capitalisme ? Pour le moment toujours mes rep&#232;res sont boulevers&#233;s : je ne sais plus si je suis &#224; L.A. ou &#224; Rome, &#224; Hollywood et &#224; Cinecitt&#224;. Mon zombie roule et moi, qu'en fais-je ? Je le laisse aller, en roue libre : vive la libert&#233; et l'&#233;galit&#233; ! Jamais plus je n'abandonnerai l'une au profit de l'autre d&#233;sirant autant la libert&#233; que l'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Mike Kasprzak | S&#251;rement une ville comme une autre</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article82</link>
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		<dc:date>2013-09-17T12:41:36Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>noir, polar</dc:subject>
		<dc:subject>Lyon</dc:subject>
		<dc:subject>Kasprzak, Mike</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Je laisse tomber. La ville est morte. La vie est morte. L'ennui rode partout. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot51" rel="tag"&gt;noir, polar&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot137" rel="tag"&gt;Lyon&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot151" rel="tag"&gt;Kasprzak, Mike&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mike Kasprzak est un auteur de romans, nouvelles et po&#232;mes. &#192; ce jour, il a boucl&#233; un recueil de nouvelles qui sera publi&#233; aux &#233;ditions La mati&#232;re noire, un recueil de po&#232;mes et un roman en cours de publication. Arriv&#233; sur le tard la plupart du temps, il raconte sa vie, arrang&#233;e ou non, brod&#233;e ou roul&#233;e dans la merde &#8211; l'odeur ne l'effrayant pas &#8211; et la mani&#232;re dont il essaye de s'en sortir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Chez lui, rien est assez surprenant, &#233;tonnant, vivant. Le monde entier semble trop lent et trop surfait. Il hait la suffisance et la m&#233;diocrit&#233;, aussi bien la sienne que celle qu'il constate tous les jours un peu partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mike Kasprzak est un auteur en guerre &#8211; d&#232;s le matin, comme il le dirait lui m&#234;me &#8211; contre tout ce qui peut asservir l'homme et lui enlever sa force et sa folie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Enfin, Il est un membre fondateur de la &lt;a href=&#034;http://www.cohues.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue Cohues&lt;/a&gt;, revue de litt&#233;rature et d'art graphique, dans laquelle il publie r&#233;guli&#232;rement des nouvelles et des po&#232;mes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Visiter &lt;a href=&#034;http://mikekasprzak.wordpress.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;son site perso&lt;/a&gt;. Le suivre sur &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/kasprzak.mike&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Facebook&lt;/a&gt; ou sur Twitter &lt;a href=&#034;https://twitter.com/MikeKasprzakFr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;@MikeKasprzakFr&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; lire aussi, sur nerval.fr, &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article57' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Troisi&#232;me oeil et compagnie&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une nouvelle qui n'est rien d'autre que le r&#233;cit de quelques heures d'errance, alcoolis&#233;es, path&#233;tiques et r&#233;elles d'un arpenteur de la d&#232;che perdu dans une ville qui n'a rien &#224; lui offrir. On y retrouve la solitude, la folie, le vide, les salons de coiffure, les fen&#234;tres inaccessibles et la nuit qui jette un grand silence sur le tout. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une ville de province la nuit, pr&#232;s de son fleuve (Vienne, sur le Rh&#244;ne) les arch&#233;types du roman noir, la rue, la d&#233;rive, de l'alcool et des couteux. Mais &#224; nouveau la voix &#233;tonnamment rythmique de Mike Kasprzak, sa fa&#231;on d'embarquer dans cet univers familier aux Am&#233;ricains, sans se pr&#233;occuper des bords.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Doit &#234;tre 17 heures et je d&#233;cide de filer &#224; la m&#233;diath&#232;que. Plus rien &#224; lire. Je dis &#224; ma femme que j'en ai pour une heure et je me tire. &#199;a me permet de souffler. Plus de b&#233;b&#233; &#224; surveiller, plus de reproches &#224; endurer. Juste le b&#233;ton, le soleil, et les rues de la ville qui crachent son sang sans rel&#226;che. Les passants ne sont que des globules rouges, ou blancs, transportant l'oxyg&#232;ne, un peu d'h&#233;moglobine, du poison, des bact&#233;ries, de la merde, saloperies en pagaille qu'ils refourguent &#224; d'autres ou recrachent dans leur taudis. C'est un syst&#232;me en &#233;quilibre. Un corps sain qui g&#232;re sa fi&#232;vre. Qui n'est jamais vraiment gu&#233;ri et jamais vraiment malade. En &#233;quilibre, pr&#233;caire, avec ses clodos, ses cadres revenant du boulot, sa marmaille qui hurle &#224; la sortie d'&#233;coles, les salons de coiffure, bijouteries, boulangeries, quelques poivrots, quelques tar&#233;s, un peu de flicaille pour r&#233;guler le m&#233;tabolisme. Et aucune place pour le hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arr&#234;te au supermarch&#233;, je me prends 1 litre 5 de ros&#233;. De la munition. J'suis en r&#233;sistance. Je bois peinard sur la route. Tout ce que j'aime. Longue avenue qui montre jamais le bout de son cul. Pas grand monde. Des tags partout, des zones en chantier, des sous-ponts qui puent la pisse. L'ammoniac putride. Cent ans que c'est comme &#231;a. L'odeur grav&#233;e dans l'&#233;ternit&#233; comme &#224; l'acide nitrique. Forg&#233;e dans le socle de la civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a me rappelle mes bonnes ann&#233;es. Pas de responsabilit&#233;, pas de boulot, pas de baraque. Rien d'actuel. Juste un pr&#233;sent &#233;th&#233;r&#233;. Nulle part o&#249; aller. L'inconnu chaque jour. Les nuits dans des planques immondes, le poisseux &#224; longueur de journ&#233;e. Personne ou presque pour faire chier. Pas de facture de gaz, de t&#233;l&#233;phone, pas d'imp&#244;ts. Juste une bi&#232;re &#224; la main, le soleil couchant et une po&#233;sie &#224; chaque coin de rue. Puis de nouveau dans le rang. Tant pis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je biberonne peinard le temps d'arriver sur place. Je dois avoir vid&#233; un bon tiers quand j'entre. Tout est beau tout est propre. Je fais le tour. C&#233;line, Fante, Hamsun, etc. Y a du bon. Que personne ne prend. Tant mieux. Je file un coup aux chiottes. Je l&#226;che une petite gicl&#233;e. Presque rose qu'elle est. Je ressors la bouteille, je m'installe sur le tr&#244;ne et je m'en rebois une lamp&#233;e. Peinard. Faut pas grand-chose pour &#234;tre bien des fois. Calfeutr&#233; dans un chiotte impeccable, le cul sur le couvercle comme un roi m&#233;diocre, en train de siroter du ros&#233; bon march&#233;. &#199;a me fera peut-&#234;tre un po&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends quelques bons livres et je ressors. Il fait bon et c'est d&#233;j&#224; &#231;a. Je torche ce qu'il me reste. &#199;a a du mal &#224; passer, mais en for&#231;ant un peu &#231;a rentre. Je suis cuit. Je pense &#224; des navires flottant dans le ciel larguant des cargaisons de salopes et ravageant le monde au lance-flammes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arr&#234;te pour arroser un arbre. Peut-&#234;tre que des fleurs folles y pousseront. Des plantes carnivores avec des gueules d'alligator. Ou peut-&#234;tre qu'il cr&#232;vera. Ranci par mon urine. D&#233;gringolade de la vie. Comme une pluie de merde sur le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentre chez moi et ma femme flaire l'arnaque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; T'as encore picol&#233; toi, esp&#232;ce de pochard ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gagn&#233;. Je cherche m&#234;me pas &#224; d&#233;fendre quoi que ce soit et je redescends aussi sec. Je m'ach&#232;te une binouze et je me pose dans le centre-ville, sur un muret, pr&#232;s de bars, pr&#232;s des caf&#233;s, pr&#232;s des joyeux &#233;tudiants et lyc&#233;ens qui ont plus d'argent de poche que j'ai de salaire, qui porte des chemises &#224; carreaux repass&#233;es, propres, des godasses toujours neuves et m&#234;mes des &#233;charpes en soie. Et ces types-l&#224; l&#232;vent les plus belles minettes de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant qu'ils balancent leur venin &#224; des connes d&#233;j&#224; tremp&#233;es, un type vient m'aborder. Doit avoir la quarantaine, d&#233;garnis avec quelques cheveux boucl&#233;s qui tiennent encore le coup. Petit, typ&#233; arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dis, je peux te parler ? qu'il me demande.
&lt;br /&gt;&#8212; Vas-y... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un dingue, je le sais d&#233;j&#224;. J'ai toujours le chic pour attirer les tar&#233;s. Pourquoi &#231;a changerait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#199;a va mal finir tout &#231;a ! &#199;a va mal finir ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Superbe. Je suis pos&#233; sur un muret derri&#232;re un temple qui a 2000 ans, un ciel bleu et con n'en finit plus de tourner dans mes yeux imbib&#233;s d'alcool, et ce d&#233;glingu&#233; de la cervelle va me parler de fin du monde. Faut toujours que &#231;a me tombe dessus. &#192; croire que je suis pas bien net. Si bien que ces gars-l&#224; doivent se dire &#171; il est des n&#244;tres ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type me tient le crachoir pendant une bonne heure. Me parle de gouvernement secret, d'&#233;lectrodes qu'on lui aurait foutu sur le crane pour intercepter ses pens&#233;es. Toute la merde habituelle. Et il en parle bien ! C'est &#231;a le signe le plus reconnaissable de la folie. C'est la mani&#232;re dont un homme arrive &#224; parler discernement et intelligiblement des choses les plus insens&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ouais, ouais, que je me contente de r&#233;pondre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je profite qu'il sait plus trop quoi dire et que j'ai fini ma bi&#232;re pour m'&#233;clipser. Voyant que je me casse, il en profite pour m'en sortir une derni&#232;re :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dis Mike, tu penses qu'un jour je retrouverais l'amour ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va presque m'arracher une larme. Qu'est ce que je peux lui r&#233;pondre ? Non ? Est-ce que &#231;a va l'aider ? Et puis apr&#232;s tout, pourquoi pas ? Va savoir. Une autre tar&#233;e. &#199;a ferait un couple de dingues. Peut-&#234;tre que leurs gosses seraient des g&#233;nies. J'me casse sans rien lui dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois que j'ai re&#231;u un message de ma femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; T'es vraiment qu'un sale putain d'&#233;go&#239;ste. Connard. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle sait pas ce que c'est, elle, d'&#234;tre po&#232;te dans un monde compl&#232;tement con. C'est &#234;tre un d&#233;tenu, un captif. Prisonnier de l'inutile, du vain, du ridicule. C'est &#234;tre en guerre contre une b&#234;te inaccessible, contre un vent contraire, stupide et incoh&#233;rent. C'est &#234;tre un arpenteur du n&#233;ant. Un &#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Connard ? Peut-&#234;tre. Je lui accorde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je continue d'errer. C'est tout beau. Tout chiant. Des rues pav&#233;es, des boutiques de fringues qui semblent toujours en soldes, des branleurs qui font dans leur froc quand je m'approche de trop pr&#232;s et des gonzesses &#233;ternellement press&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis l&#224; je me dis &#171; Bordel, j'ai les crocs. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais voir mon kebab pr&#233;f&#233;r&#233;. Le seul qui prend le temps de faire la bonne viande. Que quand on croque dans le bordel, on a pas l'impression de se battre avec un bloc de gras imbouffable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entre, il est content.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Salut copain ! Comment &#231;a va ? Etc. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant passablement ivre, je me lance dans les grandes histoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Super ! T'es le meilleur kebab de toute la ville ! Tu sais quoi ? Je suis &#233;crivain moi ! Ce que je vais faire c'est ce que je vais &#233;crire sur toi, je vais dire que t'es le meilleur kebab de la ville, que tu fais pas seulement de la viande, tu fais de la bonne viande, des saveurs, du plaisir, de la magie presque ! T'es un magicien en fait ! Magicien de la marinade et du grill ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois qu'il est tout dingue de ce que je viens de dire et il veut me faire passer dans l'arri&#232;re-boutique pour me montrer comment il bosse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le coup, j'ai un peu la trouille. Je me dis qu'il va peut &#234;tre me foutre un coup de coutal entre deux cotes et me transformer en r&#244;ti. Magicien de la carne. Putain, ce serait con. &#171; Le plus grand po&#232;te de la ville retrouvait pendu &#224; un crochet de barbaque ! &#187;. Ou &#171; Manger un bifteck, c'est manger un po&#232;me ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais bon. J'entre. Il me montre ses steaks marin&#233;s, ses broches de veau, de dinde, etc. Puis on retourne et il me fait mon kebab.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#192; bient&#244;t copain, qu'il me l&#226;che. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me r&#233;gale cinq minutes, et l'alcool a d&#233;j&#224; effac&#233; tous les souvenirs. Et je sens que je veux encore plus d'ivresse et de la folie et du cul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me prom&#232;ne et je tombe sur ce groupe de jeunes qui squattent pr&#232;s de l'h&#244;tel de ville. Doit &#234;tre 20 heures et les rues commencent d&#233;j&#224; &#224; &#234;tre d&#233;sertes. Les t&#233;l&#233;s doivent carburer &#224; plein volume comme des cath&#233;ters anesth&#233;siques. Et d&#233;j&#224; presque plus rien ne vit. Reste quelques groupes &#224; des terrasses, toutes les vitrines sont ferm&#233;es, tous les bosseurs sont rentr&#233;s, enferm&#233;s, barricad&#233;s, et toutes les fen&#234;tres qui &#233;clairent encore un peu les rues sont fatalement inaccessibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arr&#234;te pr&#232;s d'eux et je cherche comment les aborder. C'est toujours d&#233;licat d'aborder des gens, des inconnus. &#199;a se m&#233;fie, &#231;a reste sur ses gardes, &#231;a se dit &#171; p't&#234;t bien qu'il va nous chercher la merde, essayer de nous tirer notre thune ou de baiser nos gonzesses &#187;. Et y a du vrai. Alors &#231;a se comprend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois ce type qui boit au thermos. Il doit avoir 17 ou 18 ans grand max. S&#251;rement des lyc&#233;ens f&#234;tant la fin du bac ou une connerie de ce genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'interpelle : &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Excusez-moi, je peux savoir ce que vous buvez, l&#224; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Genre keuf en civil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De l'eau, monsieur, il me r&#233;pond. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et tout son groupe me regarde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De l'eau ? Je peux sentir ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me file son thermos. Je sens. &#199;a pue l'anis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De l'eau ? Je peux go&#251;ter ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me fait oui de la t&#234;te, et j'en bois deux ou trois lamp&#233;e. Soiffard. Tenant l'engin bien haut comme pour essayer de me remplir le plus possible et quand j'en ai enfin fini, je le regarde et je lui hurle :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est pas de l'eau &#231;a, c'est du pastis ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'&#233;clate de rire, comme un vieux singe ivrogne ou un philosophe fou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;-dessus, tout le troupeau me regarde, m&#233;dus&#233;, ne comprenant pas vraiment. Inond&#233; de ma folie. Puis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ah, il faisait expr&#232;s... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peur au ventre. Doit forc&#233;ment &#234;tre timbr&#233; ce type, pas possible autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'assois au milieu d'eux, histoire d'en siroter le maximum. Faut que &#231;a ait des avantages quand m&#234;me de vivre en centre-ville. C'est pas &#224; la campagne que je trouverais facilement une ribambelle de jeunes qui me fileraient &#224; boire &#224; l'oeil. &#192; part sodomiser des vaches ou des brebis, la cambrousse c'est un peu morne plaine. Encore plus la nuit. Rien que des bruits glauques et des vicieux planqu&#233;s dans les buissons se branlant sur le moindre truc qui aurait l'air f&#233;minin. Cri de chouette compris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je leur parle un peu de po&#233;sie, j'essaye de leur lire des po&#232;mes, mais impossible de faire &#231;a correctement. Je saute une ligne sur deux, je bafouille, je sais plus o&#249; je suis. Tant pis. J'ai quand m&#234;me tap&#233; dans l'oeil d'une gamine, mais ils se cassent avant que j'aie pu aller plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'ach&#232;te une derni&#232;re saloperie pour dire de m'achever et je d&#233;cide d'aller pr&#232;s du Rh&#244;ne. En chemin, je d&#233;cide de prendre un passage qui m&#232;ne sous la route, qui longe la flotte et j'esp&#232;re y trouver des dealers, des tueurs, des putes ou des martiens. Mais rien. Pas un signe de vie. Pas un seul d&#233;traqu&#233; qui s'y planque. Pas de vagabond qui y dort. &#192; croire que tout le monde est bien peinard chez soi. Comme si la nuit effa&#231;ait toute forme de vie. Un soir de la semaine, avec le r&#233;veil programmait &#224; 6 heures 15, y a personne qui va jouer au con.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je longe le fleuve, je suis presque au bord. Y a des petites vagues comme si c'&#233;tait la mer ou l'oc&#233;an. Je sens un peu de fra&#238;cheur. Un peu de sensation. La lune se refl&#232;te dedans, et c'est une bien maigre compagne. Les immeubles sont comme des grottes, des terriers, des refuges pour des animaux apeur&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En remontant, je croise une gonzesse. Plut&#244;t grosse, mais tra&#238;nant sa dose de sensualit&#233;. Elle prom&#232;ne son chien. Le temps que je me dise que je la baiserais bien, elle a d&#233;j&#224; disparu. Ou alors je suis compl&#232;tement cingl&#233;. En plus d'&#234;tre compl&#232;tement torch&#233;. Mais plus personne en vue. Rien que du vide, partout. La tristesse d'une soir&#233;e ordinaire. Je laisse tomber. La ville est morte. La vie est morte. L'ennui rode partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai plus rien &#224; boire et je m'assois en face du Rh&#244;ne. L'eau a l'air de surgir de nulle part, n'en finit plus de couler, et emm&#232;ne avec elle une nouvelle journ&#233;e pour rien, inutile, &#233;teinte. D&#233;j&#224; oubli&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la nuit, aussi, semble &#234;tre ailleurs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Camille Philibert | Latitude nulle, longitude z&#233;ro</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article79</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article79</guid>
		<dc:date>2013-09-11T05:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>fantastique</dc:subject>
		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>Philibert, Camille</dc:subject>
		<dc:subject>architecture, urbanisme, habiter</dc:subject>
		<dc:subject>Italie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Voici l'acc&#232;s des portes ferm&#233;es, le passage des anges sauvages, la voie de la conne foi, l'art&#232;re de la charni&#232;re, les charmilles des jeux de filles, l'autostrade des maussades, les sentiers des hommes entiers. Voil&#224;, la voirie de la sauterie...&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot5" rel="tag"&gt;fantastique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot87" rel="tag"&gt;Philibert, Camille&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot104" rel="tag"&gt;architecture, urbanisme, habiter&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot123" rel="tag"&gt;Italie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Camille Philibert est la cr&#233;atrice du fanzine &lt;i&gt;Toi et moi pour toujours&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Blog perso &lt;a href=&#034;http://camillephi.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;camillephi.blogspot.com&lt;/a&gt;. Sur &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/camillep&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Facebook&lt;/a&gt; et sur Twitter &lt;i&gt;@Kmillephilibert&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle coordonne la cinqui&#232;me saison du blog &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/les807.blogspot.com'&gt;les807.blogspot.com&lt;/a&gt;, ouvert &#224; vos contributions&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nouvelle forme pour les807.blogspot.com, le blog qui a d&#233;marr&#233; sur une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; nouveau, apr&#232;s &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article31' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Toi, l'aventurier&lt;/a&gt;, l'art doucement fantastique de Camille Philibert, d&#233;rive sur po&#233;tique urbaines, d&#233;calages de la langue et des phrases, laissant venir d&#233;boussol&#233;s d'&#233;tranges personnages et paysages...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Latitude nulle, longitude z&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour au point z&#233;ro, d&#233;but (j'&#233;prouve depuis ma grande &#233;preuve le besoin de fixer les choses, elles sont si nombreuses celles qui m'ont &#233;chapp&#233;.). D&#233;but, donc : je n'ai pas su quoi leur dire quand la question est tomb&#233;e : o&#249; l'est, le vieux monde ? Jusque-l&#224; ils &#233;taient certains que le vieux monde se situait &#224; Copacabana. Aujourd'hui, du haut des cieux, des nouvelles d'eux m'arrivent. Avant que chercher l'Est ils vivaient tous tass&#233;s dans des trous agglutin&#233;s les uns sur les autres sans comprendre pourquoi. L'Est est tellement &#233;loign&#233; du palier de ma porte... Leurs &#233;motions comprim&#233;es avaient soif de voyage. O&#249; l'est, le vieux monde ? Apr&#232;s que j'ai h&#233;sit&#233;, fait le d&#233;tour de la question, que j'ai s&#233;ch&#233; sur pieds, hop, le chat a croqu&#233; ma langue. Ce fut la cause de leur d&#233;part, avant mon silence ils n'&#233;taient pas vagabonds. Ils se sont mis en jambes. Z&#233;ro heure, un jour, dix semaines, cent mois avant d'atteindre Milan. Une force inqui&#232;te comme un vent orageux les a d&#233;nich&#233;s et entra&#238;n&#233;s sans bruit derri&#232;re les fronti&#232;res, au-del&#224; des no man's land et des oc&#233;ans en quelque sorte, anim&#233;s du seul espoir d'atteindre est. Est avait d'abord &#233;t&#233; une possibilit&#233; obsol&#232;te, est &#233;tait devenu promesse d'aubes...En un instant est est devenu leur unique objectif. Leurs yeux s'&#233;tiraient au fur et &#224; mesure qu'ils cheminaient dans la direction du soleil matinal. Est serait finalement plus loin qu'on ne se l'imagine couramment. L'atteindre, macache, mais ils n'y arrivent pas ! Est se d&#233;place constamment &#224; mesure qu'ils progressent. Mais, est-il concret dans le fond, moi aussi je commence &#224; m'interroger. Il para&#238;t que ouest, c'est kif-kif bourricot, la m&#234;me promesse de vains mouvements, de parcours sans bornes, d'&#233;pop&#233;e fiasco. Jamais on n'y arrive. Quel d&#233;senchantement, quel choc ! Alors que nord et sud sont beaucoup plus cernables, des points fixes, on peut y aller pour de vrai, et s'essuyer carr&#233;ment les sabots dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains partirent d'une cour ferm&#233;e au sol recouvert de cailloux de Loire, petitesse et mati&#232;res diverses, tous ronds de s'&#234;tre r&#233;ciproquement polis par frottements. Cailloux de toutes teintes, des douces d&#233;clinant les ocres de la terre ou bien gris&#233;es, opaques. Osselets min&#233;raux qui, arros&#233;s, se sculptent de transparences sourdes. Certains tourn&#232;rent vivement la roue d'une pompe, animant laborieusement tout un m&#233;canisme rouill&#233;, pour que l'eau enfouie surgisse et les nuances min&#233;rales chatoient. Ils en remplirent leurs gourdes. Puis grimp&#232;rent l'escalier aux marches irr&#233;guli&#232;res, sa lourde porte &#224; ouvrir &#224; deux mains. Passer par le jardin, longue pente bord&#233;e de buissons charg&#233;s de fruits rouges. Deux petits chemins en partaient sur les c&#244;t&#233;s, nos pieds &#233;vitant de peu orties, mauvaises herbes et les ronces &#233;chapp&#233;es des buissons touffus. Des poiriers r&#233;guli&#232;rement taill&#233;s pour &#233;tendre leurs branches &#224; l'horizontale, un portique orange orn&#233; d'une balan&#231;oire et d'un trap&#232;ze.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un d'eux, X. osa se caler jusqu'&#224; sentir la corde de la balan&#231;oire incrust&#233;e sur le c&#244;t&#233; droit, se soulever en reculant en arri&#232;re sur la pointe des orteils compress&#233;s dans les chaussures cir&#233;es, prendre une grande inspiration et de l'&#233;lan en sautillant pour bien se recaler les fesses sur le rectangle de bois, tendre les mollets pour que le mouvement gagne. Il connut le plaisir de sentir le dos vibrer et le sol s'&#233;loigner, tendant un maximum ses jambes cagneuses pour fendre l'air avec plus d'&#233;lan. Tout est dans l'&#233;lan, il se gagne &#224; la tension du jarret dans une bascule pr&#233;cise suivie par une projection de t&#234;te en avant, gagner de la vitesse qui fait crier X., pluie de sueur sur les yeux. C'est parti l'oscillation perp&#233;tuelle qui rapproche du sol autant qu'elle en lib&#232;re, vertigineusement, emportant au moment d&#233;ploy&#233; ou l'on se trouve piaillant, allong&#233; sur l'air. La balan&#231;oire va-t-elle faire un tour complet, va-t-il se retrouver la t&#234;te en bas comme les cosmonautes en serrant les cordes, s'emm&#234;leront-elles furieusement l&#224;-haut au plus haut des cieux. Beaucoup de va-et-vient pendulaires de plus en plus h&#233;sitants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'ennuyeuse verticalit&#233;, qui revient. X. saute de la balan&#231;oire et part en courant rejoindre le gros de la troupe sur un chemin serpentant en pente dont je ne me rappelle plus o&#249; il les a emmen&#233;s. Chemin de mauvaises herbes, orties, fleurs de tr&#232;fles, pissenlits et foultitude parachutes blancs pr&#234;ts &#224; souffler dans toutes les directions, beaucoup de au bas mot. Ce foisonnement, ce fouillis o&#249; s'&#233;garer et la certitude de l'endroit devenu immobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils remarquent les baies rouges et les fleurs bl&#234;mes, profusions &#233;chevel&#233;es se d&#233;versant des arbres des jardins. Ils se d&#233;font fissa des murs imaginaires qui bouchaient les horizons de leurs envies. Au milieu de la verdure, une rivi&#232;re revoit le jour. Il pourrait &#234;tre amer, ce flux boueux, vaseux, stagnant en fine couche sur un long aplat de b&#233;ton, eau sombre charriant quelques cailloux et s'insinuant entre vert et ocre, stries d'herbes courtes ou tra&#238;n&#233;es argileuses. Bordant la rivi&#232;re, une large pelouse aux brins verdoyants dont le parfum piquant se dilue dans la brise fra&#238;che. Elle s'&#233;largit sur une vingtaine de m&#232;tres. De gras bosquets aux feuilles &#224; &#233;raflures la longent, ainsi que des saules pleureurs. Sont-ils aussi doux que leurs lianes le semblent, quand &#233;paisses et a&#233;r&#233;es ou bien nues, elles se balancent dans la brise, s'inclinent pr&#233;cis&#233;ment dans la lumi&#232;re dor&#233;e, beaucoup de rubans oscillants sur le m&#234;me lent tempo ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils pressent le pas comme un seul homme. Vif, le vert d'herbe, qui traverse tout l'espace en contre-bas. Sur toute sa longueur, un fin filet d'eau s'y tra&#238;ne, y flaque d'ici &#224; au-del&#224;. Contigu&#235;, l'&#233;tendue herbeuse jusqu'&#224; un promontoire o&#249; elle se plie en trois hautes marches. Pour aboutir sur un grillage et derri&#232;re un chemin, puisque deux petits marcheurs et un chien minuscule avancent en ligne. Quelques peupliers gris&#226;tres ceinturent le fin fond du Parc, qu'une trou&#233;e, cern&#233;e par deux larges masses de saules. Aiguis&#233;es, leurs branches verticales cachent autant l'entr&#233;e que la sortie vers le bassin de recyclage. Leurs troncs sont verticaux et sobres, tandis que les ramures se caract&#233;risent par des traits chaotiques, longs hame&#231;ons tremblants dont les mouvements hypnotiques ne ram&#232;nent aucune prise. Pendant un instant un rayon solaire all&#232;ge les futaies molles, un corbeau appara&#238;t, aussi furtif qu'un dernier expire. Sur la jet&#233;e qui surplombe la rivi&#232;re, un tag trac&#233; &#224; la peinture blanche :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dieu a un plan pour chacun, l'enflure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vrombit un ronronnement m&#233;canique qui s'accentue, d&#233;cro&#238;t, s'efface. Puis un p&#233;piement aigu, sec, note suspendue dans l'air entre deux silences, un p&#233;piement, r&#233;p&#233;tition. Quand avec le vent vaguelettes de frottements, les feuilles r&#233;sonnent de concert. Longue plainte du vent. Les bruits flous des v&#233;g&#233;taux se d&#233;ploient quand ceux des moteurs se dessinent nettement. Son froiss&#233; des graviers &#233;cras&#233;s par leurs baskets et sandales pour les femmes. Travers&#233;es par un souffle, les feuilles argent&#233;es des bouleaux cr&#233;pitent, plus crissantes que celles des saules. Plus tard les futaies s'animent les unes apr&#232;s les autres avec d&#233;licatesse. Longeant les buissons taill&#233;s, les sapins bleut&#233;s, les mimosas encore fleuris et les fl&#232;ches barr&#233;es, la promenade ( si tant est qu'on puisse appeler leur exode une promenade) se d&#233;ploie. Point final. Quelques trou&#233;es de lumi&#232;re quand s'&#233;loigne le zigzag d'un enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;X. tente de raconter son jeu &#224; la balan&#231;oire &#224; ses voisins qui &#233;vitent son regard. Ses phrase d&#233;boulent, le sens coll&#233; aux mots, une adh&#233;sion affirm&#233;e qui dure bien dix ou quinze mots puis &#231;a s'embourbe progressivement dans des trous d'ind&#233;cisions. Ils s'accumulent, p&#233;taradant mollement, vieux diesels. Le truc s'effiloche. Tentation de combler les suspensions par la premi&#232;re image approximative, c'est comme &#234;tre une feuille dans le vent, et basta, passer &#224; la phrase suivante. Ne pas arr&#234;ter de parler, il voudrait les faire r&#234;ver par des chemins de traverses. Au lieu de &#231;a, rien &#224; dire... La rencontre entre eux n'a pas eu lieu... Le destin jouait ailleurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils se repos&#232;rent un peu, c'&#233;tait la saison des giboul&#233;es. Les pulls tombent. Il commence &#224; faire chaud, il tra&#238;ne dans l'air un arri&#232;re-plan d'&#233;touffant qui ne s'est pas encore r&#233;v&#233;l&#233;. On d&#233;passe un peu les 20 degr&#233;s, juste un peu de chaleur, on s'&#233;tale sur la pelouse, rester sur place sans bouger. Profiter en douceur de la transition du temps. La transparence du ciel s'opacifie, triple couche de bleut&#233; ripolin&#233; qui &#233;tire les regards. Tranchant de sombre sous les cerisiers roses. Le flou qui dessine les &#234;tres et les objets a &#233;t&#233; balay&#233;, reste la pr&#233;cision scalpel des contours. Les oiseaux brillent, le soleil chante, l'azur s'encre, encore heureux qu'ils aillent vers l'&#233;t&#233;, une guirlande de joie bucolique se d&#233;roule dans les t&#234;tes et impr&#232;gne les esprits pendant que de l'alangui force 7 parasite les corps. Oh une p&#226;querette, chouette de l'herbe, un peu beaucoup, passionn&#233;ment, tiens un tr&#232;fle &#224; beaucoup de feuilles, et le pas primesautier des citadins qui fr&#233;tillent devant une pelouse. Sueur dans les cheveux, langue s&#232;che, la meilleure tranche de l'ann&#233;e transpire son &#233;tau de bonheur. Quand cette prairie tranquille se r&#233;veille, quand quelques marmottes font le gu&#233;, quand leurs museaux se dressent, humant la fra&#238;cheur matinale, une vache tachet&#233;e continue de brouter avec la r&#233;gularit&#233; d'une horloge bien remont&#233;e, tout comme le troupeau entour&#233; de mouches si lymphatiques qu'on ne per&#231;oit qu'un long silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chemin qui commence &#224; la lisi&#232;re des prairies &#233;tait fort direct, et le jeu des marcheurs consistait &#224; trouver un trajet qui ne le f&#251;t pas. &#192; condition d'aller au-del&#224; de beaucoup de pas. &#192; la lisi&#232;re, ils vagabondent, divergent, s'&#233;parpillent, jouent &#224; cache-cache avec les &#233;nergies de la for&#234;t ; puis dans les bois leurs divagations s'entrem&#234;lent avec celles des porcs errants et des griffons des mar&#233;cages ; d'ailleurs vers loin, au c&#339;ur de ce labyrinthe de cailloux et d'herbes folles, aucune boussole n'indique l'Ouest. D&#233;pays&#233;s, on d&#233;passe les bornes, les kilom&#233;triques inclues ; on se d&#233;route des raccourcis ordinaires, azimuts d&#233;zingu&#233;s &#224; tout-va. &#201;chos de nos &#233;garements, qui rebondissent de ch&#234;nes en clairi&#232;res, de carri&#232;res englouties en cimes escarp&#233;es ; perdition de nos os, qui les satellise dans des zones improbables ou des terrains vaguement indiqu&#233;s ; oh, par &#233;gard &#224; nos &#233;carts &#233;pars, d&#233;sorientez-nous jusqu'&#224; ces lieux sans appel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque pas est une montagne, se lever, pas plus rester fig&#233;e des os. Descendre les &#233;tages, cramponn&#233;e &#224; la rampe et &#224; chaque avanc&#233;e, le vertige d'une marche obscure ainsi que la trouille de se ramasser. Devenir la chute. Se r&#233;tablir le palpitant lourd. Chaque pas, une distance qui r&#233;tr&#233;cirait celle qui me s&#233;pare de toi. Trop large muraille d'air. Se lever, cheminer, te rencontrer pensait X.. Entrer dans le pays des humains en se trimballant jusqu'&#224; elle. Chaque pas plus lourd que le pr&#233;c&#233;dent qui pesait d&#233;j&#224; sa tonne, le sommet qui n'attendait que lui...Le gris des pierres... il voulait voir Chomolunga, le mythique triangle noir aux parois abruptes, l'ascension ultime, contempler en face ce sommet, du m&#234;me regard &#233;mu que il regardera l'aim&#233;e... si bouger devenait possible...Bravo, il avance et le coeur bat la mesure et chaque pas commence un nouveau chemin. (Quelle est encore la distance qui les s&#233;pare ?) Tchabou, le battement int&#233;rieur fait r&#233;sonner son thorax, sursautements. Le chemin se poursuit. Son pied suspendu au-dessus du sol fait d&#233;ferler un silence o&#249; vibre un &#233;cho, l'envol lointain de beaucoup de mouches. Son coeur change de rythmique, fatigu&#233; il renonce au plus haut sommet de la terre pour partir vers les &#238;les aux volcans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment est venu pour lui de rejoindre Vulcano, la septi&#232;me &#238;le &#233;olienne, l'ombrageuse, celle qui pue l'&#339;uf pourri &#224; plein nez d&#232;s l'accostage. Elle crache haut et sans discontinuer de longs lambeaux jaun&#226;tres. Statufi&#233;e sur la l&#232;vre du crat&#232;re, Claire se d&#233;tourne des effluves jaun&#226;tres et d&#233;couvre &#224; ses pieds ancienne et minuscule &#238;le qu'un banc de sable a r&#233;unis au volcan, la Vulcanino devenue presqu'&#238;le. Avec Vulcanino, temps, vents et sable ont conjugu&#233; leur force pour r&#233;duire les huit &#238;les &#233;oliennes d'origine aux sept actuelles. Feuilles jaunes cliqu&#232;tent, brise lui caressant la joue aussi tendre qu'inattendue. Ne sait encore la raideur de l'ascension et de bon c&#339;ur s'engouffre sur un chemin crissant. D&#233;bouche, enfin o&#249; rien ne se prolonge, explosions intermittentes des filaments de lave expuls&#233;s par Stromboli. Noir, ardent. Du surplomb o&#249; essayer de reprendre son souffle, fr&#233;mir des crachats flamboyants retombant en taches &#233;carlates avant d'&#234;tre absorb&#233;s par la nuit. Ici, sans pr&#233;avis hurle la terre ! Que le sol se tord sous les pieds ! &#199;a lui tourneboule dr&#244;lement la caboche. X. en oublie son nom, elle s'appelle comment d&#233;j&#224; ? Dans le brouillard du transit, l'homme transpirant note, au fur et &#224; mesure, les &#238;les visit&#233;es. Il y eut Panarea, l'&#238;le des yachts ; Salina qui se grimpe dans la douleur, un crat&#232;re de roches and&#233;sitiques aussi &#233;teint qu'elle met les muscles en feu... Puis Lipari, la capitale o&#249; &lt;i&gt;gelati limone&lt;/i&gt; d&#233;goulinant sur les doigts, il s'est languit de l'aim&#233;e dans des ruelles encaiss&#233;es jusqu'au dernier appel. &lt;i&gt;E le nave va&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit suivante dans un chalet de pin &#224; 800 m&#232;tres au-dessus de la mer, l'amn&#233;sique r&#234;ve d'Etna, plus pr&#233;cis&#233;ment d'une &#233;ruption qui embrase l'Etna. Des gaz, ils remontent en hoquets abrupts, explosent le bouchon de lave refroidie qui retenait la bile de la terre. Impr&#233;visibles et massives, comme celles de 2002, des coul&#233;es &#233;paisses ravagent tout. La tectonique sous-marine embraye. Un tsunami se d&#233;clenche. Schhhhhhoo ! Une d&#233;ferlante recouvre les &#238;les &#233;oliennes, toutes, d'un coup. Hormis Vulcanino. Son promontoire noir &#233;merge. Vulcanino surnage, rescap&#233;e, dernier caillou de silice et de souffre. En lisi&#232;res de crat&#232;re, il guette les flammes de sa passion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cr&#233;puscule vient de bannir le soleil. X. scrute le rond sombre de l'eau profonde. Il ramasse un caillou, le balance, il dispara&#238;t dans un murmure qui r&#233;sonne longtemps. L'aube vient d'apprivoiser la lune. Au loin, la blonde aim&#233;e, Y., regarde une masse mouvante de lave. Son visage &#224; moiti&#233; dissimul&#233; d'une capuche. Est-ce une empailleuse, une alchimiste, une parfumeuse, sa conscience ? On ne voit pas ses yeux, sa bouche est framboise, sa beaut&#233; de type y&#233;m&#233;nite, sa d&#233;marche &#233;lanc&#233;e, sa besace us&#233;e, ses baskets neuves qui &#233;vitent flaques et crottes de biques, dans sa main gant&#233;e de mitaine elle agrippe un iPhone qui fait GPS. Je sens son parfum &#224; base de f&#232;ves de tonka, des cha&#238;nes en or avec grelots r&#233;sonnent &#224; ses chevilles. Elle se penche sur le puits pour prendre une pierre et la jette loin dans le magma. Ses grands yeux se plissent pour rep&#233;rer l'endroit o&#249; la pierre a &#233;t&#233; engloutie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la margelle du vieux puits &#8211; pas si profond que &#231;a, X. pose ses mains &#224; plat. Une brise l&#233;g&#232;re monte du trou et rafra&#238;chit son menton, son front. &#192; la lisi&#232;re du crat&#232;re &#8211; pas si large que &#231;a, Y. cale ses pieds bien &#224; plat. Une vapeur soufr&#233;e s'exhale du volcan et r&#233;chauffe son visage qui d&#233;gouline de beaucoup de minuscules perles de sueur. Elle murmure pour l'aim&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Souviens-toi de ce que je ne t'ai pas encore fait. Murmure-moi que tu t'en rappelleras, m&#234;me si la m&#233;moire s'efface, le sentiment subsistera, flottant et nous enveloppera comme un r&#234;ve, engluant nos facult&#233;s de bouger. Au-del&#224; du vent, m&#234;me dans la fatigue de novembre qui grignote, ce qui reste, c'est nous. Souviens-toi qu'il y en avait de toutes sortes, elles s'&#233;talaient du langoureux au griffu, leur pression jouait aussi, on s'en enveloppait de fa&#231;on &#233;ph&#233;m&#232;re car elles scellaient notre pacte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme se courbe &#224; nouveau pour apercevoir une derni&#232;re fois son visage dans l'eau rid&#233;e. Cette tache blanche au fond, est-ce lui ou un reflet de lune ? Cette ombre allong&#233;e sur le sol orange, c'est donc Y... La femme l&#232;ve son bras droit, l'ombre fait de m&#234;me. C'est donc bien elle, pr&#234;te &#224; plonger dans les entrailles vives de la terre. Au bord du crat&#232;re, &#224; la lisi&#232;re du gouffre. Du fond du puits surgit une face blanche, cheveux blonds, yeux &#233;carquill&#233;s. Surpris, X. se penche sur la margelle. Se penche un peu plus pour revoir le visage. Un peu trop. Bascule... Son cri, un &#233;cho, longtemps. &#192; d&#233;faut du plus haut sommet de la terre, il dispara&#238;t dans son trou le plus profond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ce moment que Y., qui ne sait pas que son aim&#233; n'est plus, se met en marche pour les retrouver. Dans cette nuit absente de lune, elle n'y voit goutte. Elle avance &#224; l'oreille, dans un raclement de gravier. Du plat sous les semelles. La route. La sueur d&#233;goulinant jusqu'aux tempes, courir, courir, yeux &#233;carquill&#233;s pour d&#233;chiffrer les ombres, nos enjamb&#233;es s'&#233;tirent sans fin... Sur la droite, une branche craque. Tout en courant tourner la t&#234;te, beaucoup de feuilles viennent de fr&#233;mir, deux lueurs percent l'obscurit&#233;. Frisson glac&#233; le long de la colonne vert&#233;brale juste de percevoir un grognement. Sans se retourner, foul&#233;es sur le goudron, elle acc&#233;l&#232;re. Dare-dare la course acide, la course &#224; tout rompre. Des jappements ac&#233;r&#233;s se rapprochent petit &#224; petit. Les mollets br&#251;lent, la bouche s'ass&#232;che. La peau per&#231;oit la silencieuse vibration de l'air. Qu'est-ce qui se tapit entre les buissons secs, quel estomac se tord, quelles babines se rel&#232;vent. &#192; qui ces griffes qui raclent ? Qui lui saute dessus, lui mord l'oreille, a&#239;e, la douleur, qui, si ce n'est moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle court en se tenant le trou de son oreille arrach&#233;e, elle court si vite qu'elle arrive sur une route, un rond point socialiste, de grands panneaux publicitaires. D&#233;ambule &#224; enjamb&#233;es irr&#233;guli&#232;res. Sur de multicolores pav&#233;s, nos pas affleurent. S'humidifier sans pouvoir y faire. Comment ignorer l'arrogance des frontons ? S'esp&#233;rer perdu dans de m&#233;andreuses rues toutes en chantier. Inventer dans nos cervelles brumeuses des raccourcis invisibles. Passons sur les larmes du gar&#231;onnet joufflu derri&#232;re sa fen&#234;tre. Sentir le crachin nous transpercer jusqu'&#224; la moelle. Ne pas se retrouver dans cette banlieue de brique et de broc. Alors en traversant les passages pi&#233;tons, ne m&#234;me pas jeter un &#339;il sur les c&#244;t&#233;s ; passer &#224; tort et &#224; travers beaucoup de gouttes et m&#234;me tes larmes... Et alors ? La pluie qui lave le sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le chaos urbain, des auteurs agissent. Et loin du grand march&#233;, large site ut&#233;rin. Ainsi l'inspiration et des mots qui surgissent. Non tout n'est pas marchand, ne pas vendre pas de reins. Traquer la rime l&#224;, ailleurs des chiens rougissent. Ici tracer des mots, les sculpter au burin. &#201;talages de fruits, beaucoup de veaux mugissent. Arrivage de poissons, de l&#233;gumes et de grains. Pas loin des &#233;crivains, ils transpirent et vagissent, se creusant la cervelle, &#233;levant des v&#233;rins. De l'imagination, mais pourvu qu'ils rougissent des tr&#233;sors r&#233;v&#233;l&#233;s, voir des po&#232;mes marins. Zone banlieusarde, peu de gens y agissent. Ici &#231;a ne vaut rien, trop de mauvais terrains o&#249; tra&#238;nent les vauriens, jamais ne s'assagissent. Y naissent des l&#233;gendes et contes vip&#233;rins. &#192; l'ombre de la ville, que l'esprit s'&#233;largisse et que chantent demain de beaux alexandrins. Dans la ville beaucoup de fourmis &#233;cras&#233;es &#233;tourdies, &#224; la merci du moindre bus grouillantes et affol&#233;es comme des enfants, qui ne veulent surtout pas rater leur bus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au tranchant de tesson de Kro, les architectes ont trac&#233; rues, avenues, impasses en coupant la peau &#233;paisse du sol. Et aucune personne pour y circuler le temps de la cicatrisation. Il faut donc d&#233;velopper patience et pour denteler l'attente, il est pr&#233;conis&#233; de s'incruster dans les loggias en s'arrachant nos oreilles gauches &#224; coups de canines r&#233;ciproques. Cela tombe &#224; pic, &#224; chaque bloc de b&#226;timents correspond son h&#244;pital scarifi&#233;, signal&#233; par un grand H, h&#244;pital o&#249; le personnel s'astreint &#224; fumer des herbes exotiques, les professeurs plus encore. L'oreille gauche arrach&#233;e, Y. fait le tour du bloc sur la gauche en rasant les murs ; ceux-ci, du coup, n'ont vraiment pas d'oreille. Elle cherche l'entr&#233;e des Urgences. Mous, les trottoirs fondent en continu sous le soleil ou la lune ; ou bien le goudron est moisi d'avance. Au moment de s'en extirper, &#231;a fume, et chaque pas co&#251;te. L'odeur piquante est encore plus forte dans le quartier chaud. En bois dentel&#233;, des passerelles ouvrag&#233;es relient les immeubles. En direction de l'Est, par l&#224; o&#249; se d&#233;veloppe la nouvelle ville, l&#224; o&#249; les Aram&#233;ens avaient construit l'entr&#233;e initiale, orn&#233;e de beaucoup de gigantesques statues r&#233;alis&#233;es en molaires coll&#233;es. Cette somptueuse entr&#233;e avalait les passants, ils descendaient ensuite une grande avenue pharyng&#233;e, traversaient une place acidifi&#233;e qui en dissolvait la moiti&#233;, puis erraient le long d'interminables circonvolutions de genre intestinal, avant d'&#234;tre expuls&#233;s vers l'Ouest. Sauf bien s&#251;r les caravaniers &#224; l'aff&#251;t qui r&#244;daient &#224; la p&#233;riph&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malheureusement, ou heureusement que sais-je, &#224; la nouvelle porte antique de l'Est, la nouvelle ville se r&#233;g&#233;n&#233;rait quand quatre statues s'effondr&#232;rent, dans des nuages de poussi&#232;res initiant des vocations de hurleurs d'apocalypse. Des gouffres pantelants se creus&#232;rent, que des passants hagards contournaient par la droite, gouffres que les pluies pr&#233;coces rempliront &#224; ras, mais o&#249; jamais quiconque n'ira puiser son eau. &#192; l'aff&#251;t sur la loggia du bloc central, Y. reste &#224; contempler la splendeur de cette m&#233;gapole immobile qu'un g&#233;ant avait fait b&#226;tir par amour. Je la regarde en m&#226;chonnant distraitement son oreille gauche en te promettant de l'accompagner tant&#244;t &#224; l'h&#244;pital de notre bloc. Je lui demande de me suivre et nous errons en p&#233;riph&#233;rie. Un tout autre urbanisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chemins de terre et maisons en bois sous un ciel bleu lisse, petits passages avec d&#233;crochages, au centre une tour et tout en d&#233;coule comme d'une toile d' araign&#233;e : des petits abris qui peuvent bouger, c'est une ville nomade o&#249; rien n'est fix&#233; une fois pour toutes. Chaque matin des maisons ont chang&#233; de place, certaines disparaissent dans la nuit, remplac&#233;es par de nouvelles, ici on p&#233;n&#232;tre dans un monde incertain o&#249; le soir des lampes &#224; p&#233;trole s'allument, certaines prennent feu&#8230;Tout y est flou, est-ce la brume ou les particules de graisse en suspension... odeurs de fritures et d'asphalte... une f&#234;te foraine s'installe &#224; c&#244;t&#233; avec une grande roue d&#233;glingu&#233;e qui peut perdre des gens dans la mont&#233;e et un train fant&#244;me. Ici, seules vespas et brouettes sont autoris&#233;es. Les gens passent la journ&#233;e assis sur le pas de leur porte en fumant des cigarettes roul&#233;es dans des papiers pakistanais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On remarque une maisonnette de guingois, juste un rez-de-chauss&#233;e avec des panneaux mal raccord&#233;s et des courants d'air. L'ext&#233;rieur est en toile huil&#233;e rouge, dedans un sol en lino. Sur la fa&#231;ade une fen&#234;tre en &#339;il de b&#339;uf. Elle est surplomb&#233;e d'un toit en zinc d'o&#249; achoppe une chemin&#233;e qui manque de s'&#233;crouler. Deux petites fen&#234;tres pas au m&#234;me niveau semblent guetter les rares passants. Nul ne passe par la porte aux longs rubans de couleur qui emp&#234;che les mouches d'entrer, un immense paillasson violet avec inscrit &lt;i&gt;welcome&lt;/i&gt;. Des grilles l'entourent, derri&#232;re une porte d&#233;rob&#233;e avec un &#339;illeton et aussi une cave qui m&#232;nerait &#224; un passage souterrain autant que secret qui permettrait de ressortir au pied d'une falaise &#233;loign&#233;e&#8230;Et derri&#232;re un jardin avec un puits et un poulailler, jardinet plut&#244;t o&#249; sont cultiv&#233;s des l&#233;gumes et des tournesols. Je lui dis, allons-y, il y aura s&#251;rement une aiguille et un fil pour recoudre ton trou. Elle est tr&#232;s p&#226;le maintenant. On y entre et je la r&#233;pare.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui propose d'aller dans la salle de bain se refaire une beaut&#233;. Elle me regarde sans comprendre. Je lui explique. Mode d'emploi du ravalage de fa&#231;ade : prendre un flacon violet, le d&#233;bouchonner, en verser un peu sur le bout de l'index. Poser le doigt et sa touche de parfum bois&#233; sous les oreilles, refermer le flacon. Prendre un autre flacon avec pulv&#233;risateur, appuyer sur le bouton, pulv&#233;riser largement de ce parfum iod&#233; sur le pull et se retrouver sur une plage d&#233;serte o&#249; s'enfoncent mes pieds froids &#224; lutter contre le vent, qui me fait cligner les yeux au moment o&#249; le soleil s'efface derri&#232;re l'horizon liquide. Reposer le flacon, reposer la serviette &#233;ponge. Mettre une goutte de s&#233;rum sur chaque joue. Ajouter une noisette de cr&#232;me. &#201;taler la cr&#232;me en geste circulaire. Poser une touche de fond de teint. Masser. Souligner les yeux de deux traits d'anti-cernes. Tapoter un gros pinceau dans de la poudre libre l&#233;g&#232;rement ros&#233;e...En balayant le pinceau sur mon visage blanc, je viens d'inhaler beaucoup de grammes de poudre de riz au parfum vaguement sucr&#233;. En m&#234;me temps Y. r&#233;alise qu'elle ne reconna&#238;t pas le visage pimpant qui se refl&#232;te dans la glace. O&#249; donc ses cernes se sont-ils enfuis ? Choisir un des trois rouges &#224; l&#232;vres, le plus marron. Dessiner les l&#232;vres avec. Ajouter un chou&#239;a de poudre dessus. Passer une derni&#232;re couche de rouge automnal. &#201;teindre la lumi&#232;re. Tourner les talons...Partons d&#233;couvrir la terre et tenter de rejoindre ceux qui sont et qui ont pris la route de l'Est. Les n&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce temps trop de saison, l'asphalte devient pire qu'un hier &#233;th&#233;r&#233; et meilleur qu'un incertain demain. Au Pas-de-Calais, mon pas n'&#233;tait plus s&#251;r. Bitume de l'amertume, la ros&#233;e se cristallise autrement, elle s'&#233;parpille en palissant. Je tourne dans le sentier de Pas-de-Piti&#233; qui d&#233;bouche chemin de la Saint Glinglin. Arrive apr&#232;s sur un trottoir qui broie du choir, un vrai macadam pour &#233;tats d'&#226;me. Cela tombe &#224; propos, j'en regorge : impasse des mauvaises passes, o&#249; l'effondrement est bien venu ; venelle des jours cruels, o&#249; aiguiser ses scalpels ; avenue des d&#233;convenues, o&#249; les mouchoirs ne s&#232;chent jamais. Tiens, on d&#233;bouche l&#224; ! Ru&#233;e dans la rue des cruelles, rue de ce qu'on a cru d'elles...et qui nous a laiss&#233;s pantelants. Trouver ceux de nos chemins qui m&#232;nent &#224; Rome, n'est pas une mince affaire, sacrebleu. Voici l'acc&#232;s des portes ferm&#233;es, le passage des anges sauvages, la voie de la conne foi, l'art&#232;re de la charni&#232;re, les charmilles des jeux de filles, l'autostrade des maussades, les sentiers des hommes entiers. Voil&#224;, la voirie de la sauterie...Sans omettre la &lt;i&gt;street&lt;/i&gt; de &#171; pas la frite &#187;, le mal-fam&#233; boulevard des t&#234;tes de lard o&#249; se planque la fameuse ruelle des rebelles...Celle qu'aucun plan n'indique. Battons le pav&#233; de nos semelles ferr&#233;es. Mais, Y. suis moi...faisons chemin main dans la main. T'ai-je parl&#233; de la rage que, dit-on, l'on attraperait passage des d&#233;ballages ? Attention, place des rapaces, &#231;a verglace maintenant...de p&#226;lir en floconnant, l'on blanchit sans prendre gare en nuageant.... mais je m'&#233;gare dans une fi&#232;vre ferroviaire...beaucoup de nu&#233;es troublent l'horizon, une brume qui s'&#233;tire, des nimbes qui s'exhalent...la vue se brouille...j'aurais tant d&#233;sir&#233; t'y guider... dans ce nid...doux, chaud et parfum&#233;...mais le trajet, je l'ai oubli&#233;...alors...comment t'y emmener...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour au point z&#233;ro, la suite. Bien que est soit finalement plus loin que ce qu'on songe, ils ont trac&#233; dans sa direction sans que je sache o&#249; ils voulaient en venir et le temps a coul&#233;. Sous le ciel, rien de nouveau. Ce ne fut pas une promenade de sant&#233;, mais un &#233;prouvant voyage, ils n'avaient m&#234;me pas de plomb dans le ciboulot, sur les hauts plateaux un vent orageux les d&#233;mangeait, ce qui ne changea rien &#224; leur improbable &#233;pop&#233;e. Quelques-uns ont couru plusieurs li&#232;vres de concert, d'autres se sont tout b&#234;tement &#233;gar&#233;s. Dans la jungle, l'un d'eux fut captur&#233; par une cruelle tribu sans concessions. Ecorch&#233; vif, il fut pris de gastro et les sauvages s'&#233;cri&#232;rent d'une seule voix : quel manque de pot ! Hormis ces quelques cas, rares comme de minuscules grains &#233;chapp&#233;s d'un sablier, tout suivit son cours le plus normalement du monde : ils travers&#232;rent certains pays en proie aux moussons, de temps en temps les nuages disparaissaient et un soleil se levait, &#233;tincelait, cognait...Tant&#244;t des routes &#224; perte de vue, tant&#244;t des d&#233;serts aux sables &#233;mouvants qu'ils travers&#232;rent de leurs foul&#233;es l&#233;g&#232;res...Un voyage harassant, somme toute, parce que dans l'effort l'horizon seul ne suffit pas..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir au fil, le ciel est radieux, le fils labyrinthique nous obscurcit cependant et casse nos iris. J'aimerais dire, des choses. &#192; Y.. Je me racle la gorge. Je veux des mots qui p&#234;chent &#224; la lune iris&#233;e. Ce que je veux : des mots qui y voient clair. Un bon mot, c'est un serpent &#224; moi. Je veux des mots qui d&#233;mentent , des mots atones qui l'&#233;tonnent. Je veux des mots qui tremblent. Je veux tirer au fond du sac mon dernier mot &#224; mon dernier souffle. Je veux tirer du fond de mon sac, &#224; son fond de fausset&#233;, le dernier mot. Le mot du monde r&#233;el de mon dernier souffle, le souffle de ma derni&#232;re seconde, la seconde de ma derni&#232;re vie, la vie de mon dernier r&#233;veil, le r&#233;veil de mon dernier soleil, le soleil de ma derni&#232;re journ&#233;e, la journ&#233;e de ma derni&#232;re lune. C'est la d&#233;mo &#224; mon d&#233;mon. Tacata voil&#224; les mots caca. Les mots sortis de ma bouche. Des mots &#233;crits dans mon cerveau. Je veux des bons mots au petit d&#233;jeuner. Des mots Mac. Je veux des mots cl&#233;s. Je veux des mots &#224; l'after d&#238;ner, je veux des mots qu'ils y disent. Je veux des mots qui grattent. Je veux des mots qui p&#234;chent &#224; la lune iris&#233;e. D'o&#249; viennent les maux qui me parlent ? Des maux sans d&#233;mentis cach&#233;s dans les faux fonds des malles scarifi&#233;es. Je parle, lui parle en raclant la gorge. Ses yeux ne changent pas de lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour au point z&#233;ro, milieu. Bien que est soit finalement plus loin que ce qu'on songe, ils ont trac&#233; sans que je sache o&#249; ils voulaient en venir et le temps a coul&#233;. Sous le ciel, rien de nouveau. Ce ne fut pas une promenade de sant&#233;, mais un voyage &#233;prouvant, ils n'avaient pas de plomb dans le ciboulot, sur les hauts plateaux un vent orageux d&#233;mangeait, ce qui ne changea rien &#224; leur improbable &#233;pop&#233;e. Quelques-uns ont couru plusieurs li&#232;vres de concert, d'autres se sont tout b&#234;tement &#233;gar&#233;s. L'un fut m&#234;me captur&#233; dans la jungle par une cruelle tribu sans concessions. &#201;corch&#233;, il fut pris de gastro et les sauvages cri&#232;rent : quel manque de pot. Hormis ces cas isol&#233;s comme des petits grains &#233;chapp&#233;s d'un sablier, tout suivi son court le plus normalement du monde : ils travers&#232;rent certains pays en proie &#224; des moussons, de temps en temps les nuages disparaissaient et un soleil cognait, tant&#244;t ils prirent des routes &#224; perte de vue, tant&#244;t ils pass&#232;rent au-del&#224; de d&#233;serts aux sables &#233;mouvants. Un voyage &#233;prouvant aussi, parce que dans l'effort, l'horizon seul ne suffit pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils prirent des billets pour le P&#233;rou, &#224; la recherche d'exp&#233;riences. Aujourd'hui, assis au fond de cette grotte, ils boivent pour d&#233;ployer leurs ailes. Un petit bonhomme a parl&#233; d'une langue cassante comme des bouts de verre. Il les tatoue de &#226;rtout. Ils se liqu&#233;fient dans la terre poussi&#232;re. Jus noir&#226;tre, les chairs d&#233;goulinent entre deux cailloux. Une colonie de fourmis, deux scarab&#233;es, et des vers de terre gras. Travers&#233;e de la terre sans obstacle, point de lumi&#232;re qui fuse vers les grandes profondeurs. &#199;a travaille, boue barbotant en gros soupirs, des &#233;tincelles cr&#233;pitent derri&#232;re ...Fr&#244;lements, craquements, &#233;blouissements depuis combien de temps dans cet &#233;ther cr&#233;pitant ...Au c&#339;ur du noyau rougeoyant, futur et pass&#233; enlac&#233;s ...Ils sont fibre et muscle, rouage et machine, cellule et cosmos, l'instant d'un claquement de doigt et beaucoup de milliards d'ann&#233;es. Ils progressent dans le trou. Noir. Dans le fond. Recouverts de poussi&#232;res noires dans un effort &#233;clair&#233; &#224; la torche, ils redoutent explosions et effondrements et ils progressent dans des goulots creus&#233;s au fur et &#224; mesure, qui ballott&#233;s dans quelques rares courants d'air, gagnent du terrain apr&#232;s chavirements et d&#233;rives boueuses ; ceux-l&#224;, ne se souviennent plus de la destination finale quand /mur de granit/ ils &#233;chouent. Qui descendent encore de beaucoup de centim&#232;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand soi-m&#234;me, on redoute les extractions dentaires ou de m&#233;moire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils se r&#233;veillent et s'&#233;parpillent dans la pampa, ils joueraient un r&#244;le dans une chasse, un r&#244;le quelconque. Tout est clair comme en plein jour. Quelle odeur de chair r&#233;jouissante. Ils s'exposent, ils gagnent encore du terrain. Rugir ce n'est pas la peine. Avant le bond, se contracter, la fra&#238;cheur de l'air fuse le long du dos, s'exploser, s'&#233;lancer, une douceur ouat&#233;e amortit l'&#233;lan de notre patte gauche. Ils touchent au but. Dans des &#233;clairs de griffe, ils d&#233;chiquettent facile. Faucher ainsi chaque nuit et que jaillisse le flot chaud du festin. Les os se broient facilement. La moelle est d&#233;licieuse. Ils n'ont pas rugi, ce n'est jamais la peine. Les crocs sortis, la viande est vie. Des vautours se d&#233;crochent la m&#226;choire dans l'obscurit&#233; et &#231;a fait des petits&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ce moment qu'Y. et moi les ont aper&#231;us. On les a rejoints. Ils &#233;taient en piteux &#233;tat. On s'est mis dans le sillage de ces pantins. Les liens de chair se d&#233;nouaient, les chairs se scarifiaient, l'avenir avait mauvais go&#251;t, ils tentaient de partir, paumes ouvertes dans la p&#233;nombre d'un cr&#233;puscule frissonnant. Ils s'&#233;lan&#231;aient dans des lieux peu fr&#233;quentables sans laisser de traces. Difficile de convoquer les mots : les d&#233;crire devenait plus difficile que de traverser le d&#233;sert de Gobi sans eau ; les nommer &#233;tait plus paralysant que d'errer en Antarctique nus-pieds ; les invoquer plus casse-t&#234;te que de reprogrammer le Big Bang. Ceux qui les fuyaient avaient la peau craquante des l&#233;zards. Ils caut&#233;risaient leurs tatouages encore chauds... On conservait une distance avec la r&#233;alit&#233;. Des cr&#233;atures bleut&#233;es firent leur apparition. Elles nous cernaient, parlants d'immanence et de la douceur d'&#234;tre r&#233;unis, elles nous rassemblaient et nichaient les t&#234;tes au chaud dans les &#233;paules, au chaud. On n'en avait jamais assez et nos d&#233;sirs d'elles subsisteront apr&#232;s beaucoup d'oublis. On n'en pouvait plus d'elles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y. soupirait, auparavant elle avait eu beaucoup d'envies simples, comme d&#233;ambuler &#224; Macao, d&#233;sormais ne sait m&#234;me plus ce qu'elle fait l&#224;. Un vertige surgit en un instant maussade, une morsure de paupi&#232;re avide, la faisant glisser hors d'elle. Quoi, un seul ressort distendu dans son &#226;me, et tout tangue...En fait, la r&#233;alit&#233; n'&#233;tait qu'une fa&#231;ade commun&#233;ment accept&#233;e pour ne pas se casser la t&#234;te. Une nappe d'&#233;vidences carr&#233;es et de codes sous laquelle se cachait autre chose... Ses perceptions la bernaient, la duret&#233; du sol sous mes pieds n'&#233;tait que la premi&#232;re &#233;tape. Sa conscience se diluait. Les nuages et les vents ne sont que faisceaux d'&#233;nergie. Elle comprit le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rescap&#233;s s'embarqu&#232;rent. &lt;i&gt;It's magic in the air&lt;/i&gt;. L&#224; o&#249; s'endort le loir, dans les courants qui m&#232;nent &#224; l'amer, on a ram&#233; vers l'aval. Loin du ruisseau et des gouttes d'eau, adieu les sources. Jours et nuits, il y avait des castors qui font des barrages, et les nymphes qui ne font rien hors de l'eau. &lt;i&gt;This is another day another time&lt;/i&gt;. Loin du limon, &#224; l'estuaire, on d&#233;barque. Y. cueille un bouquet de m&#226;che. Et me rends ch&#232;vre. C'est &#224; cet instant tranchant que je quittais cette histoire. Ainsi qu'Y. mon ador&#233;e &#224; l'haleine de menthe . Au d&#233;part une stupidit&#233;, ce satan&#233; courant froid qui a surgi de l'obscurit&#233;. Savez-vous que les myopes voient mal la nuit. On avait trop trinqu&#233;. Sur le c&#244;t&#233; de la barque, je glissais. La d&#233;rive &#233;tait tir&#233;e, il fallait boire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, je ne tombe pas, ce n'est pas possible, ce froid, ce mouill&#233; qui glisse le long de mon corps. Essaye la nage du petit chien, coordonne les mouvements de tes membres. Quelle complication sans borne. Curieusement, le bord du fleuve appara&#238;t au niveau de mon nez, un liquide &#226;cre envahit ma bouche. Je hurle, enfin, glapis des bulles --- Help, aidez-moi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose me caresse le pied, me choppe dans le bouillon. J'abandonne l'espoir de mon sac et de toi, j'abandonne l'envie de remuer encore, la possibilit&#233; de revoir une ville, &#224; la surface des apparences je laisse tout flotter pendant que &#231;a continue &#224; s'entortiller autour du mollet. Dans un courant ti&#233;dasse, un souffle souterrain m'aspire. Rien &#224; y faire. &#192; peine l'instant d'un coup d'&#339;il sur le p&#233;riph&#233;rique, les lumi&#232;res floues qui me surplombent, tremblements successifs de la carcasse, et l'eau qui serre, et ces beaucoup d'&#233;tincelles moir&#233;es qui me ravissent encore. Au loin, l'&#233;cho d'une comptine oubli&#233;e, quelques notes encore, le chuintement d'un nouveau silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour au point z&#233;ro, fin. Ceux qui, dans la nuit, &#233;taient partis vers le vieux monde en &#233;claireurs, ceux-l&#224; eurent vraiment de la veine, voguant sur un large fleuve qui traverse tout du nord au sud, trois mois au moins &#224; flotter dessus. Des hublots, ils ne distinguaient m&#234;me pas les rives quand la brume faisait son apparition. L'impression d'&#234;tre sortis du temps, happ&#233;s dans des vies autres, faites de cocktails et de bals fades. Presque pas d'ambiance, sur les murs couraient des colonies d'insectes &#224; douze pattes, ce qui ne modifia pas le sens de leur histoire dont je me demande toujours o&#249; elle va. Pendant une parade, des blocs de cristaux cliquet&#232;rent &#224; l'unisson avant de se briser, pfff, les oiseaux noirs s'envol&#232;rent croasser ailleurs... une occasion qu'ils saisirent pour prendre la belle d'escampette... sur le pas de ma porte, je ne me fais plus de mouron, quand les longitudes auront &#233;t&#233; &#233;puis&#233;es, quand les poules auront des crocs, c'est d&#233;lest&#233;s de quelques grammes qu'ils repasseront dans le coin...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moralit&#233; : dans le sens de la rotation, l'&#233;lan est plus facile.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nouvelle forme pour les807.blogspot.com, le blog qui a d&#233;marr&#233; sur une phrase d'Eric Chevillard pour que de nombreux talents s'inspirent du nombre 807 pour &#233;crire. Le 18 septembre, &#231;a va changer donc. La saison cinq d&#233;bute avec l'automne, elle sera compos&#233;e de t&#233;tralogies. Textes en 4 courts chapitres, mixage possible, voir m&#234;me recommand&#233; avec images, sons, vid&#233;os et toujours &#224; un endroit ou un autre 807. On attend vos contributions sur &lt;i&gt;blog807@gmail.com&lt;/i&gt;. C.P.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Jean-Basile Boutak | Quand les murs tombent</title>
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		<dc:date>2013-08-28T06:57:50Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>noir, polar</dc:subject>
		<dc:subject>mort, suicide</dc:subject>
		<dc:subject>corps, soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Boutak, Jean-Basile</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Pierre Durand n'&#233;tait pas homophobe, mais il avait des valeurs... &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique10" rel="directory"&gt;noir, conte, fantasy&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot51" rel="tag"&gt;noir, polar&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot102" rel="tag"&gt;corps, soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot111" rel="tag"&gt;Boutak, Jean-Basile&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jean-Basile Boutak est un auteur et blogueur passionn&#233; par la &lt;i&gt;litt&#233;rature de genre&lt;/i&gt; m&#234;me s'il en r&#233;cuse le concept. Il parle de lecture et d'&#233;criture num&#233;rique &#8211; mais pas seulement &#8211; sur son blog &lt;a href=&#034;http://www.e-jbb.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#201;criture &amp; &#201;dition&lt;/a&gt; et se montre tr&#232;s actif sur les r&#233;seaux sociaux &lt;a href=&#034;http://www.facebook.com/jeanbasile.boutak&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Facebook&lt;/a&gt;, Twitter (&lt;a href=&#034;https://twitter.com/e_jbb&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;@e_jbb&lt;/a&gt;) ou &lt;a href=&#034;http://pinterest.com/ejbb/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pinterest&lt;/a&gt;. Il a pr&#233;c&#233;demment publi&#233; : &lt;i&gt;Le p&#232;re No&#235;l ne meurt jamais&lt;/i&gt;, un recueil de quatre contes sur le mythe du p&#232;re No&#235;l, avec Jean-Marie Apostolid&#232;s, aux &#201;ditions de Londres, et &lt;i&gt;Historietas &#8211; Les Yeux de Fatalitas&lt;/i&gt;, un recueil de nouvelles sous forme de cadavre exquis, avec neuf autres auteurs, aux &#201;ditions Edicool. Il est aussi responsable de la collection de polars et romans noirs des &#201;ditions de Londres &lt;a href=&#034;http://www.collection-east-end.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; East End &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; La volont&#233; d'&#233;crire un texte sur l'homophobie &#233;tait pr&#233;sente depuis longtemps, mais volont&#233; aussi de ne pas &#234;tre dogmatique, de d&#233;fendre son opinion sans braquer, sans juger. En vain peut-&#234;tre. Se mettre &#224; la place de l'humain lambda, et &#233;crire le quotidien qu'on ne veut pas voir. Se lib&#233;rer soi-m&#234;me de la col&#232;re, en &#233;changeant les r&#244;les et en recherchant la compr&#233;hension mutuelle. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la gen&#232;se du texte, en lire plus &lt;a href=&#034;http://e-jbb.net/2013/08/28/quelques-mots-sur-quand-les-murs-tombent/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur le blog de Jean-Basile Boutak&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand ouvrit les yeux et aper&#231;ut le plafond dont l'enduit se d&#233;collait par plaques. Il n'y avait rien &#224; faire, lui avait dit le professionnel, &#224; part tout d&#233;poser et tout enduire &#224; nouveau. Ce &#224; quoi il finirait bien par se r&#233;soudre, malgr&#233; le devis honteusement &#233;lev&#233; dudit sp&#233;cialiste. La vision de ce plafond qui se d&#233;labrait jour apr&#232;s jour le mettait invariablement de mauvaise humeur, ce qui n'&#233;tait pas une bonne mani&#232;re de commencer la journ&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand se trouvait dans son lit. Chose curieuse, sa femme n'&#233;tait pas &#224; ses c&#244;t&#233;s. D'habitude &#8211; et l'habitude &#233;tait quelque chose de tr&#232;s important chez les Durand &#8211;, elle se levait cinq minutes apr&#232;s lui, d&#232;s qu'il avait ouvert les volets et appuy&#233; sur le bouton de la cafeti&#232;re. Les bruits de vapeur &#233;taient alors accompagn&#233;s de ceux des pas de Sylvie Durand qui se rendait aux toilettes puis s'affairait dans la cuisine, &#224; sortir tout le n&#233;cessaire pour un bon petit-d&#233;jeuner. &#171; Le matin, mange comme un roi &#187; disait souvent Pierre Durand (au d&#233;jeuner, il disait &#171; &#192; midi, mange comme un prince &#187; ; et au d&#238;ner &#171; Le soir, mange comme un pauvre &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, il n'y avait aucun bruit. &lt;i&gt;Panne de r&#233;veil&lt;/i&gt; ? Il chercha &#224; t&#226;tons sa montre sur la table de nuit. 7 h 15. Normal. Pierre Durand se redressa sur ses coudes, et ses soucis de plafond furent aussit&#244;t remplac&#233;s par un probl&#232;me plus grave : le mur qui s&#233;parait sa chambre de l'appartement d'&#224; c&#244;t&#233; avait disparu, et il avait donc une vue imprenable sur la salle de bain de sa voisine : des w.c. &#8211; on avait pens&#233; &#224; rabattre la lunette &#8211;, un lavabo o&#249; tra&#238;nait n&#233;gligemment une serviette de toilette, et une baignoire entour&#233;e d'un rideau plastique. Sa voisine, une rousse pulpeuse, prenait sa douche. Elle se lavait comme si de rien n'&#233;tait, c'est-&#224;-dire comme s'il ne la regardait pas. R&#233;alisant ce qu'il &#233;tait en train de faire, il se rallongea brusquement, g&#234;n&#233;. Il appela sa femme :
&lt;br /&gt;&#8212; Sylvie ? Tu es l&#224; ? Qu'est-ce que tu fais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune r&#233;ponse. Il se leva. Ce fut un nouveau choc. Il constata que les murs, tout autour de lui, et &#224; perte de vue, avaient disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'avan&#231;a jusqu'&#224; un endroit o&#249;, hier encore, se dressait une paroi en b&#233;ton recouverte d'une moquette. Il tendit la main. Elle &#233;tait toujours l&#224;, palpable, mais transparente comme du cristal et lisse comme de la soie. Seuls demeuraient le sol et le plafond. Heureusement, car il habitait au cinqui&#232;me &#233;tage et souffrait d'un vertige aux paniques impossibles &#224; ma&#238;triser. Les &#233;l&#233;ments d'ameublement et de d&#233;corations avaient &#233;galement surv&#233;cu : tableaux et &#233;tag&#232;res semblaient flotter dans les airs ; armoires et lits donnaient l'impression d'avoir &#233;t&#233; pos&#233;s au milieu de nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Debout dans sa chambre, il constata ainsi que sa femme n'&#233;tait pas dans l'appartement. Il d&#233;ambula un moment, hagard, sans savoir ce qu'il cherchait. Il n'avait pas de probl&#232;mes &#224; se d&#233;placer, car l'habitude lui avait appris, inconsciemment, o&#249; se trouvait chaque cloison. Mais ce faux sentiment d'espace avait quelque chose d'angoissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il enfila une robe de chambre, et se r&#233;solut &#224; sortir sur le palier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'appartement en face du sien, Monsieur Salagas &#233;tait en train de boire son caf&#233;. Pierre Durand sonna (la poign&#233;e, le bouton et la plaque grav&#233;e au nom du locataire n'avaient pas boug&#233;). Son voisin se leva ; glissa une main dans son pantalon de pyjama pour se gratter, au mieux le haut du pubis ; puis il se dirigea vers la porte et l'ouvrit.
&lt;br /&gt;&#8212; Tiens, Monsieur Durand, comment allez-vous ? demanda-t-il en lui tendant la main qu'il venait d'utiliser &#224; un geste moins noble.
&lt;br /&gt;&#8212; &#199;a va, je vous remercie (pure politesse, car il n'en menait pas large). Dites-moi, vous ne trouvez rien de bizarre ce matin ?
&lt;br /&gt;&#8212; C'est-&#224;-dire ?
&lt;br /&gt;&#8212; Les murs, vous n'avez pas l'impression que les murs sont... ne sont pas comme d'habitude ?
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez une infiltration ? &#199;a ne peut pas venir de chez moi ! Vous devriez plut&#244;t sonner chez le locataire du dessus, Zaccometti.
&lt;br /&gt;&#8212; Non, non, ce n'est pas &#231;a, mais ce n'est pas grave. Merci, Monsieur Salagas, bonne journ&#233;e !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur Salagas referma sa porte, et Pierre Durand le vit hausser les &#233;paules, perplexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il r&#233;it&#233;ra l'exp&#233;rience chez sa voisine de gauche, Madame Olchipinski, sans plus de succ&#232;s, puis regagna son appartement pour r&#233;fl&#233;chir un peu. Se pouvait-il qu'il f&#251;t le seul &#224; constater que les murs avaient disparu ? O&#249; &#233;tait Sylvie ? Que devait-il faire ? Se pr&#233;parer et se rendre &#224; son travail lui sembla &#234;tre le plus rassurant. En ce qui concernait sa femme, il pensa qu'il devait y avoir une bonne raison &#224; sa disparition. Elle ne pouvait s'&#234;tre volatilis&#233;e. Sans doute l'avait-elle pr&#233;venue hier soir qu'elle avait quelque chose de sp&#233;cial &#224; faire ce matin, et lui, encore dans ses affaires de la journ&#233;e, ne l'avait pas &#233;cout&#233;e. Habituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'habilla avec la d&#233;sagr&#233;able impression qu'on violait son intimit&#233; et que tout le monde le regardait, puis quitta l'appartement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En traversant le hall d'entr&#233;e, il aper&#231;ut Julien, le fils de Monsieur et Madame D'Olivera, en train d'embrasser tendrement son ami sur le canap&#233; du salon.
&lt;br /&gt;&#8212; Je n'imaginais pas cela du petit Julien, dit-il tout haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand n'&#233;tait pas homophobe, mais il avait des valeurs qu'il tenait de ses parents, qui eux-m&#234;mes les tenaient de leurs propres parents. Ce qui ne l'emp&#234;chait pas d'avoir des id&#233;es par lui-m&#234;me, se plaisait-il &#224; croire. Il &#233;tait catholique pratiquant, sans exc&#232;s, et avait cherch&#233; des r&#233;ponses dans la lecture de la Bible. Il se souvint au sujet de l'homosexualit&#233; qu'il &#233;tait dit dans le L&#233;vitique : &#171; Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination. &#187; Cependant, il &#233;tait aussi &#233;crit dans l'Exode : &#171; On travaillera six jours ; mais le septi&#232;me jour sera pour vous une chose sainte ; c'est le sabbat, le jour du repos, consacr&#233; &#224; l'&#201;ternel. Celui qui fera quelque ouvrage ce jour-l&#224;, sera puni de mort. &#187; Or sa fille unique &#233;tait infirmi&#232;re, et assurait r&#233;guli&#232;rement des gardes le week-end. Il ne s'&#233;tait pas r&#233;solu pour autant &#224; la battre jusqu'&#224; ce qu'elle expire son dernier souffle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sortit en m&#233;ditant sur ce qui pouvait le mettre &#224; ce point mal &#224; l'aise lorsqu'il voyait un homme embrasser un autre homme &#8211; car il devait bien reconna&#238;tre qu'il ressentait les choses diff&#233;remment quand il s'agissait de deux femmes. Il y trouvait quelque chose de plus doux, peut-&#234;tre m&#234;me excitant, bien qu'il ait tout autant de mal &#224; l'approuver moralement. Il ne pouvait vraiment pas s'imaginer embrasser un autre homme sur la bouche, et penser &#224; deux hommes copulant, se sodomisant l'un l'autre &#224; tour de r&#244;le, c'&#233;tait... d&#233;gradant. Mais &#224; bien y r&#233;fl&#233;chir, qu'y avait-il de plus beau entre un homme et une femme ? Les femmes l'excitaient, sans qu'il sache vraiment d'o&#249; cela venait. Il trouvait cela magnifique et agr&#233;able de faire l'amour, de son point de vue &#8211; la croupe incendiaire de Sylvie, sa petite poitrine ferme qu'il tenait dans ses mains pendant les va-et-vient de plus en plus rapides &#8211;, mais s'il se mettait &#224; la place de sa femme, il ne consid&#233;rait pas cela ni tr&#232;s excitant ni tr&#232;s beau, un homme fourrant &#224; coup de fesse un membre turgescent dans le vagin d'une femme. Ce qu'il y avait de beau, et qui ne changerait jamais, c'&#233;tait qu'un homme et une femme pouvaient donner la vie. Cependant, s'il avait d&#251; limiter ses relations sexuelles &#224; la procr&#233;ation de sa fille Justine, il aurait beaucoup plus fr&#233;quent&#233; la veuve poignet. Et si elle ne l'&#233;voque pas pr&#233;cis&#233;ment, la Bible n'encourage pas non plus cette pratique qui n'est pas &#171; &#224; la gloire de Dieu &#187;. Il avait entendu dire que l'homosexualit&#233; &#233;tait une d&#233;viance, comme la p&#233;dophilie, mais il n'&#233;tait pas assez au fait des choses de la psychologie et de la psychiatrie pour savoir si c'&#233;tait vrai. C'&#233;tait sans doute possible. N&#233;anmoins, il n'aimait pas tenir pour acquise une id&#233;e qu'il supposait envisageable. Il &#233;tait peut-&#234;tre un vieux con r&#233;actionnaire, mais il n'&#233;tait pas stupide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en r&#233;fl&#233;chissant &#224; cette question d'instinct moral que Pierre Durand couvrit &#224; pied la distance qui s&#233;parait son domicile de l'&#233;tude de notaire o&#249; il &#233;tait associ&#233;. Il eut la vague impression que le chemin n'&#233;tait pas exactement le m&#234;me que d'habitude. Cela mis &#224; part, les gens qu'il croisa ne paraissaient pas affect&#233;s de la m&#234;me vision que lui. Le facteur qui commen&#231;ait sa tourn&#233;e, le coiffeur qui relevait le rideau de fer de son salon, les fumeurs qui faisaient la queue devant le bureau de tabac, tout le monde agissait normalement. Si les murs avaient disparu pour eux aussi, il lui semblait qu'ils se comporteraient diff&#233;remment. Lui-m&#234;me n'avait pas lev&#233; la t&#234;te plus de quelques secondes, assomm&#233; par les angoisses que faisaient na&#238;tre en lui la vue de ces immeubles d&#233;nu&#233;s de leurs murs, comme des millefeuilles g&#233;ants sur le point de s'&#233;craser sur eux-m&#234;mes, et sur leurs habitants. D'aucuns auraient pu jouir de cette facult&#233; comme un super pouvoir, lui la vivait comme une mal&#233;diction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, quand il arriva sur son lieu de travail, il se dit qu'il pourrait en profiter pour espionner un peu ses coll&#232;gues, mais les bureaux &#233;taient presque vides. Seule Christine, la plus jeune du groupe, &#233;tait assise &#224; sa table. Elle tournait le dos au mur, et donc &#224; Pierre Durand. Elle &#233;tait en train de r&#233;diger un mail sur son ordinateur, et il put lire ce qu'elle &#233;crivait. Le d&#233;but &#233;tait cach&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;em&gt;... soir&#233;e d'hier &#233;tait d&#233;licieuse. J'ai enfin pu me d&#233;tendre apr&#232;s une semaine &#233;prouvante au boulot. Merci de t'&#234;tre charg&#233; de tout et de ne rien avoir n&#233;glig&#233; pour me mettre &#224; l'aise... Le repas &#233;tait succulent, le vin doux comme tes baisers, et les roses sont magnifiques. Je les ai pos&#233;es sur mon bureau, et je pense ainsi &#224; toi toute la journ&#233;e ! Non que je ne songe pas &#224; toi d'habitude, ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit ;-) J'ai tellement h&#226;te d'&#234;tre au week-end prochain, pour que tu puisses me prendre &#224; nouveau dans tes bras.
&lt;br/&gt;
Je t'aime.
&lt;br/&gt;
Christine.&lt;/em&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#192; la lecture de ce mail, Pierre Durand ressentit un immense soulagement. Il ne lui connaissait jusque-l&#224; aucune histoire d'amour, et il avait peur qu'elle vire &#171; vieille fille &#187;. Rien de pire que de travailler avec ce genre de personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait termin&#233; son message, et d'un coup d&#233;licat sur la molette de la souris, elle remonta en haut de l'&#233;cran pour se relire.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;em&gt;Alice ma ch&#233;rie,
&lt;br/&gt;
Je profite de ma pause d&#233;jeuner pour t'&#233;crire quelques mots. La soir&#233;e d'hier &#233;tait d&#233;licieuse...&lt;/em&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand en resta coi quelques secondes. Mais il y en a partout, songea-t-il. Moi qui pensais &#234;tre &#233;pargn&#233; par ce probl&#232;me. Il ne lui semblait pas que ses relations &#233;taient propices &#224; ce genre de personnes. S'ils ne fr&#233;quentaient pas tous l'&#233;glise avec assiduit&#233;, les gens qu'il c&#244;toyait avaient majoritairement re&#231;u une &#233;ducation chr&#233;tienne et fait des &#233;tudes sup&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand p&#233;n&#233;tra dans le cabinet et se rendit &#224; son bureau sans pouvoir se r&#233;soudre &#224; aller saluer sa coll&#232;gue. Il &#233;tait persuad&#233; que sa r&#233;pulsion se lirait sur son visage. Il consulta son agenda, et constata que son premier rendez-vous ne tarderait pas &#224; arriver. Il s'agissait de Monsieur Lombardini, client depuis de nombreuses ann&#233;es, qui avait prosp&#233;r&#233; dans l'immobilier et qui s'appr&#234;tait &#224; partir en retraite. Ils s'appr&#233;ciaient mutuellement et prenaient beaucoup de plaisir &#224; discuter de sujets et d'autres, mettant parfois &#224; mal leurs obligations de la journ&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme d'habitude, Lombardini fut un mod&#232;le de ponctualit&#233;. Ils commenc&#232;rent par &#233;changer quelques banalit&#233;s au sujet de la m&#233;t&#233;o et des r&#233;sultats du dernier match de rugby entre Toulouse et Montferrand. Tout &#224; coup, Lombardini devint plus grave :
&lt;br /&gt;&#8212; Ma&#238;tre, il y a longtemps qu'on se conna&#238;t, et j'ai une pleine confiance en vous. Vous m'avez accompagn&#233; dans de nombreux projets professionnels, et je n'ai jamais eu qu'&#224; m'en f&#233;liciter. Aujourd'hui, je viens vous voir pour un probl&#232;me beaucoup plus personnel et d&#233;licat.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous pouvez parler librement, Monsieur Lombardini.
&lt;br /&gt;&#8212; C'est assez simple, &#224; l'origine... Cela tient en trois mots. Je suis gay.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous &#234;tes gay ? r&#233;pondit Pierre Durand, sans pouvoir s'en emp&#234;cher.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, je suis gay, continua Lombardini comme s'il n'avait pas &#233;t&#233; interrompu, trop dans son explication &#8211; r&#233;p&#233;t&#233;e et re-r&#233;p&#233;t&#233;e &#224; l'avance probablement &#8211; pour se rendre compte de l'&#233;tonnement de son interlocuteur. Il poursuivit :
&lt;br /&gt;&#8212; Je suis en couple depuis trente ans, et mon ami a un fils, Guillaume, n&#233; d'un mariage... ant&#233;rieur. La m&#232;re du petit est morte dans un tragique accident de voiture, et je le consid&#232;re comme mon propre fils. Comme nous ne pouvons pas nous marier, et que je ne peux pas adopter Guillaume, j'aimerais savoir comment m'organiser pour que, &#224; ma mort, mon ami et Guillaume puissent h&#233;riter et profiter au maximum de mon patrimoine. Je n'ai pas travaill&#233; toute ma vie pour terminer le plus riche du cimeti&#232;re. Pouvez-vous faire cela pour moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand percevait beaucoup d'&#233;motion dans la voix de son client. Il avait l'habitude des d&#233;monstrations de joie et de col&#232;re, d'apaisement et de tristesse dans le cadre de son activit&#233; professionnelle, mais ne trouvait jamais quoi dire. Habituellement, il se taisait, mais ce stratag&#232;me ne lui &#233;tait d'aucune utilit&#233; dans le cas pr&#233;sent :
&lt;br /&gt;&#8212; C'est une demande particuli&#232;re, dit-il, mais je vais &#233;tudier le dossier avec soin.
&lt;br /&gt;&#8212; Je vous en remercie sinc&#232;rement, Ma&#238;tre. Cela me soucie beaucoup. Vous m'apaiseriez d'un poids immense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois-ci, Lombardini ne s'attarda pas, au grand soulagement de Pierre Durand qui se retrouva seul pour r&#233;fl&#233;chir &#224; ce nouveau probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son client &#233;tait d'une honn&#234;tet&#233; et d'une int&#233;grit&#233; &#224; toute &#233;preuve. Il s'en portait garant. Jamais il ne l'avait pris en flagrant d&#233;lit de marchandage, &#224; essayer de payer le moins possible pour tel ou tel service, ou encore &#224; &#233;chapper &#224; l'imp&#244;t, surtout pas au risque de se mettre en d&#233;licatesse avec la loi. &#192; vrai dire, il ne pensait pas que ce genre de personne existait, surtout dans le milieu de l'immobilier o&#249; il avait crois&#233; plus de filous que de parangons de vertu. &lt;i&gt;Personne n'est donc parfait en ce bas monde&lt;/i&gt;, songea-t-il. Il ne voyait cependant rien de r&#233;pr&#233;hensible &#224; ce que Lombardini p&#251;t disposer de son argent honn&#234;tement gagn&#233; comme il lui plaisait. Et il devait bien avouer qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de France si on favorisait davantage des personnes moralement, &#233;thiquement et &lt;i&gt;citoyennement&lt;/i&gt; peu recommandables que d'autres qui ne pouvaient se reprocher qu'une sexualit&#233; &lt;i&gt;anormale&lt;/i&gt; et des amours &lt;i&gt;coupables&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La journ&#233;e qu'il vivait &#233;tait d&#233;cid&#233;ment &#233;trange et &#233;prouvante. Il sentit le besoin d'en parler. Il v&#233;rifia qu'il n'avait pas d'autres rendez-vous pr&#233;vus dans la matin&#233;e et s'absenta pour se rendre le plus vite possible chez Marc, son ami le plus proche, rencontr&#233; vingt ans plus t&#244;t lors d'un voyage en terre sainte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un quart d'heure plus tard, il &#233;tait devant ce qui ressemblait &#224; un sandwich de pierre pos&#233; sur un carr&#233; de pelouse jaunie. Il reconnaissait &#224; peine la b&#226;tisse, mais il &#233;tait certain d'&#234;tre au bon endroit. Il entra dans le jardinet, mais constata rapidement qu'il n'y avait personne &#224; l'int&#233;rieur. Il en fut terriblement d&#233;&#231;u. Il allait rebrousser chemin quand il aper&#231;ut un adolescent de l'autre c&#244;t&#233; de la maison, unique occupant qu'une armoire normande lui avait cach&#233; jusqu'alors. C'&#233;tait Antoine, le fils de Marc, et filleul de Pierre Durand, avec qui il entretenait un lien privil&#233;gi&#233;. Antoine &#233;tait dou&#233; d'une grande sensibilit&#233; et d'une vive intelligence, et ils prenaient tous les deux plaisir &#224; parler d'art, de litt&#233;rature et de musique, parmi d'autres sujets. Il sonna, mais Antoine ne sembla pas entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand fit le tour, de mani&#232;re &#224; se trouver derri&#232;re la paroi de la chambre du jeune gar&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antoine portait un casque hi-fi qui le faisait ressembler &#224; La Denr&#233;e dans &lt;i&gt;La Soupe aux choux&lt;/i&gt;. &#192; sa ceinture, il avait accroch&#233; un iPod qui jouait &lt;i&gt;Stairway To Heaven&lt;/i&gt; &#8211; c'&#233;tait Pierre qui l'avait initi&#233;. Antoine &#233;crivait &#224; la main un mot sur du papier. Une fois termin&#233;, il se leva et vint poser la lettre sur le lit qui jouxtait le mur, avant de s'asseoir &#224; c&#244;t&#233;. Interpell&#233; par l'immense tristesse qu'il pouvait lire dans le regard d'Antoine, Pierre Durand commen&#231;a &#224; d&#233;chiffrer le message :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;em&gt;Cher Papa, ch&#232;re Maman, je vous aime, mais je pars. Je ne veux pas que, par ma faute, vous supportiez le poids de la honte. J'aime les gar&#231;ons. J'ai tent&#233; plusieurs fois de vous le faire comprendre, de vous le dire, mais je n'y suis jamais parvenu. J'ai essay&#233; de combattre cette attirance, de m'int&#233;resser aux filles, mais en vain. Ce n'est pas une vue de mon esprit, mais une envie dans mon corps. Nous ne pourrons jamais &#234;tre heureux avec cela, et je pleure &#224; l'id&#233;e de vous priver ainsi de vos d&#233;sirs et des projets que vous aviez pour moi. Je ne peux pas vous offrir ce que vous attendez de moi, et je ne supporterai pas de lire la d&#233;ception dans vos yeux. Je ne veux pas non plus prendre le risque que vous me rejetiez. Je pr&#233;f&#232;re partir avec le sentiment que vous m'aimez. Antoine.&lt;/em&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Qu'est-ce que cela veut dire ? s'interrogea-t-il tout haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antoine se pencha et s'empara d'un paquet qui &#233;tait rang&#233; en dessous du lit. C'&#233;tait un &#233;tui de fusil.
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce qu'il veut faire avec... Oh, mon Dieu, il veut...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand tenta de trouver une ouverture, de manifester sa pr&#233;sence &#224; Antoine, sans succ&#232;s. Tout &#233;tait lisse. Il tapait dans le vide, sans s'arr&#234;ter, de toutes ses forces, mais Antoine ne l'entendait pas. Il ouvrit lentement la fermeture &#233;clair et sortit le fusil de chasse de son p&#232;re.
&lt;br /&gt;&#8212; Mais pourquoi fait-il cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antoine glissa deux cartouches rouges dans la culasse puis il pointa l'arme vers lui. Pierre Durand se mit &#224; crier le pr&#233;nom de son filleul.
&lt;br /&gt;&#8212; Il y a d'autres choix !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais lesquels ? Il devait bien se l'avouer : les discours, les mauvaises blagues qu'Antoine avait d&#251; entendre depuis qu'il &#233;tait petit, sur les gens comme lui, ne devaient pas l'aider &#224; voir les choses autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antoine prit le canon dans sa bouche. Il eut du mal, car c'&#233;tait un gar&#231;on aux traits fins et &#224; la constitution fragile. Du bout des bras, il mit l'index sur la queue de la d&#233;tente.
&lt;br /&gt;&#8212; ANTOINE ! ANTOINE ! NE FAIS PAS &#199;A !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re fois, ses doigts gliss&#232;rent sans r&#233;ussir &#224; actionner l'arme &#224; feu. Des larmes coul&#232;rent le long de ses joues. Il posa &#224; nouveau l'index sur la tige de m&#233;tal, et poussa.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant que Pierre Durand n'ait pu r&#233;aliser, la t&#234;te de l'adolescent avait explos&#233; et des morceaux de cervelles, de langues et d'os vinrent &#233;clabousser la paroi de cristal. Le jeune homme s'&#233;croula sur le lit, et un flot de sang noya sa lettre. Ses parents n'auraient pas la possibilit&#233; de comprendre son geste. Pierre Durand se sentait incapable de leur expliquer et d'avouer son impuissance &#224; emp&#234;cher cette catastrophe. L'iPod, imperturbable, continuait de jouer la chanson de Led Zeppelin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand tomba &#224; genoux, avec l'envie de vomir. Mais malgr&#233; ses &lt;i&gt;efforts&lt;/i&gt;, il lui fut impossible de se soulager. Il fut oblig&#233; de supporter la br&#251;lure des remont&#233;es gastriques sur ses amygdales. Le prix &#224; payer &#233;tait bien bas, si l'on consid&#233;rait le drame dont il avait &#233;t&#233; t&#233;moin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t, il entendit un bruit assourdissant lui vriller les oreilles. &#201;tait-ce une ambulance ? Mais qui l'avait appel&#233; ? Non, ce n'&#233;tait pas &#231;a. Ce son lui &#233;tait pourtant familier. Subitement, il r&#233;alisa que c'&#233;tait celui... de son r&#233;veil.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand ouvrit les yeux et aper&#231;ut le plafond dont l'enduit se d&#233;collait par plaques. Il n'y avait rien &#224; faire, lui avait dit le professionnel, &#224; part tout d&#233;poser et tout enduire &#224; nouveau. Ce &#224; quoi il finirait bien par se r&#233;soudre, malgr&#233; le devis honteusement &#233;lev&#233; dudit sp&#233;cialiste. La vision de ce plafond qui se d&#233;labrait jour apr&#232;s jour le mettait invariablement de mauvaise humeur, ce qui n'&#233;tait pas une bonne mani&#232;re de commencer la journ&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Durand se trouvait dans son lit, et sa femme dormait encore &#224; ses c&#244;t&#233;s. Il se souvint de son cauchemar. D'un geste vif, il s'assit sur le matelas. Les murs &#233;taient bien l&#224;, et si sa voisine prenait sa douche, il n'en savait rien. Il attrapa ses pantoufles et sa robe de chambre :
&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce qu'il y a, ch&#233;ri ? Je te trouve bien &#233;nerv&#233; ce matin. Tu as mal dormi ? lui demanda sa femme, encore vaseuse.
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai un coup de t&#233;l&#233;phone &#224; passer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les murs &#233;taient bien l&#224;, mais d'autres commen&#231;aient &#224; s'effriter.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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