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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>Solange Vissac | Les mots blancs</title>
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		<dc:date>2022-10-04T18:04:55Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>
		<dc:subject>Woolf, Virginia</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Je suis ainsi faite que rien n'est r&#233;el si je ne l'&#233;cris &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot389" rel="tag"&gt;Woolf, Virginia&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Entre Saint-Etienne et un petit village de Haute-Loire, entre deux livres o&#249; se perdre, entre des textes qui s'&#233;crivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cach&#233;e&#8230; Solange Vissac anime des ateliers d'&#233;criture et &lt;a href=&#034;https://jardindombres.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;jardine son blog&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Textes parus dans les revues &lt;i&gt;Pourtant&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Piscine&lt;/i&gt; en 2021.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est le premier d'une s&#233;rie qui pourrait s'intituler &#171; Dialogue avec une phrase &#187; ou &#171; Arr&#234;t sur image &#187; ou &#171; Entre mots &#187;. Il s'agit donc d'un travail en cours o&#249; la lecture d'une phrase ou de quelques mots d'un texte dans un livre d&#233;clenche un passage &#224; l'acte d'&#233;criture. J'&#233;cris g&#233;n&#233;ralement des textes courts, et sans doute davantage dans un registre de po&#233;sie. Le projet, avec ce travail, c'est de se confronter &#224; des fragments nettement plus longs o&#249; je puisse d&#233;river. Le dialogue avec des autrices est une deuxi&#232;me contrainte. Outre Virginia Woolf, il y aura Sylvia Plath, Alejandra Pizarnik, Clarice Lispector&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Solange Vissac | Les mots blancs&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;em&gt;Those are white words, said Susan, like stones one picks up by the seashore (1).&lt;br/&gt;
Ces mots-l&#224; sont blancs, dit Susan, comme les galets qu'on ramasse en bord de mer (2).&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Et cela s'&#233;crit malgr&#233; moi, avec moi et sans moi. Il ne se passe presque rien, et ce rien devient quelque chose qui grandit, pousse les murs de toute part, &#233;largit l'horizon, se d&#233;ploie sans savoir vraiment ce qui se trame. Les mots &#233;talent leurs troubles et se laissent se dissoudre au milieu d'autres, ils s'accrochent les uns aux autres tels ces grappes de lichens sur les troncs d'arbres, laissant circuler entre leurs thalles un air de rien, une sorte de canevas n&#233;buleux. Au premier regard on ne voit que des traces grises sans grand attrait, qui ne font pas encore miroir. Il y a quelque chose qui na&#238;t, encore un peu brouillon, quelques ratures ici ou l&#224; semblent montrer qu'un travail est en cours, que certains mots sont refus&#233;s et ne feront pas partie de cette forme informe qui est en train de cro&#238;tre. Il leur faudra un peu d'air, de lumi&#232;re et de salive. Au fur et &#224; mesure de ce qui s'&#233;crit, cela se colore insidieusement. Parfois, les mots prennent de l'ampleur, de la force, une sorte de pr&#233;sence, un &#233;clat soudain et l'on sent que quelque chose se dit dans ce qui s'&#233;crit. Cela &#233;corche encore un peu les oreilles et il faut jouer de patience, laisser reposer, griffer, d&#233;griffer, reposer, augmenter, &#233;monder, dresser cette incertitude de ce qui cherche &#224; s'&#233;crire. Toutes ces petites traces qui affleurent au fil de la plume puis au son du clapotis du clavier sont encore celles d'une &#233;criture secr&#232;te qui ose ses premiers pas avec timidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mes mains sont dans un geste d'&#233;criture, mes doigts ont laiss&#233; tomber le stylo et le papier, et se d&#233;ploient sur les touches du clavier &#224; une vitesse raisonnable, et tout comme avec le stylo, les lettres parfois se m&#233;langent ne respectent pas l'ordre original, surtout sur la fin du mot, m&#234;me si, elles sont toutes l&#224; dans ce tr&#232;s l&#233;ger d&#233;sordre qui permet malgr&#233; tout la lecture, et signifie juste qu'il me faut davantage d'attention, et que tous les adverbes qui finissent par ment ont besoin de leur e dans leur derni&#232;re syllabe&#8230;. Les doigts se d&#233;hanchent, cherchent &#224; enserrer ce qui na&#238;t, dont ne sait o&#249;, et qui s'installe dans des images, ou bien ce sont des images qui tentent de trouver leur place au sein des mots. Tout cela se tricote en un va et vient continu. Parfois une &#233;vidence, parfois un d&#233;sarroi. Souvent un plaisir simple. Les mains, les yeux, tout s'emm&#234;le. Les galets s'amoncellent. Le geste est serein au sein de cette pi&#232;ce close o&#249; tout appelle &#224; se concentrer sur cet essentiel. Derri&#232;re moi, des centaines de livres, assez bien rang&#233;s sur des &#233;tag&#232;res blanches, au sol des piles de livres en attente de lecture, devant des post-it coll&#233;s sur d'autres &#233;tag&#232;res o&#249; des mots encore sont accroch&#233;s, des pense-b&#234;tes, des phrases &#224; ne pas oublier d'ins&#233;rer, des titres de livres o&#249; il faut absolument s'immerger, des podcasts &#224; &#233;couter, des id&#233;es pour des ateliers d'&#233;criture en cours, tout un univers dont il ne faut rien d&#233;brancher. Sur ces &#233;tag&#232;res pos&#233;es sur le bureau, s'&#233;talent pots &#224; stylos et crayons, quelques photos et cartes postales conserv&#233;es depuis longtemps et que l'on sait n&#233;cessaires. Une photo prise &#224; Venise o&#249; un pont et un canal s'enlacent alors que ma silhouette s'efface un peu plus loin. Une carte postale avec des mots de Pierre Bergounioux au verso, o&#249; la t&#234;te sculpt&#233;e de &lt;i&gt;La Bernardine&lt;/i&gt; ( expos&#233;e au mus&#233;e Labenche &#224; Brive) me fixe et dont un jour il faudra bien que je raconte tout ce qui me lie &#224; elle. Une reproduction de Caspar David Friedrich &lt;i&gt;Femme dans le soleil du matin&lt;/i&gt;, o&#249; la silhouette d'une femme tr&#232;s droite, vue de dos, semble du bout de ses doigts effleurer les rais d'un soleil dont la terre tressaille &#8212; ce serait un monde suspendu dans une peau de draps frais, aux ombres de miroir qui scintillent quand un ici respire puis expire un ailleurs. La pulpe des doigts s'agite et r&#233;pand son sang, se dilue et se perd jusqu'&#224; refaire ce qui serait le monde ou le commencement d'un autre, celui dont chacun r&#234;ve et qui se cr&#233;e avec des mots &#233;crits en lettres capitales, aux pleins et d&#233;li&#233;s bien not&#233;s pour &#233;chancrer les reliefs et les creux &#224; l'encre rouge. Tout &#224; c&#244;t&#233;, une photo en noir et blanc, extraite d'un petit coffret noir ferm&#233; par un ruban, o&#249; l'on reconna&#238;t Marguerite Duras, vue de dos &#233;galement, dans le hall des Roches noires &#224; Trouville qui regarde la mer se d&#233;cha&#238;ner dans une houle, peut-&#234;tre pleut-il comme au d&#233;but de &lt;i&gt;L'&#233;t&#233; 80&lt;/i&gt;, et elle reste l&#224;, les mains accroch&#233;es &#224; la grille de la fen&#234;tre, juste pour regarder et songer. Tout cela est &#224; hauteur des yeux qui se l&#232;vent de l'&#233;cran de temps &#224; autre et se posent l&#224; pour reprendre une sorte de respiration. Dans les trois petites niches qui composent cette &#233;tag&#232;re sur le plateau du bureau, les livres de quelques auteurs dont il faut, &#224; port&#233;e de mains, pouvoir s'emparer pour &#233;clairer d'une lumi&#232;re nouvelle : Dante, Danielle Collobert, Antoine Emaz, Jacques Ancet, Philippe Jaccottet, Pierre-Albert Jourdan, Marguerite Duras&#8230; Quelques pierres, des carnets, un peu de poussi&#232;re&#8230;tout un n&#233;cessaire &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le regard se l&#232;ve de l'&#233;cran, se tourne l&#233;g&#232;rement vers la fen&#234;tre, de cet au-del&#224;, d'o&#249; le chant du merle s'est fait entendre. Les yeux, vides ou blancs, ne savent plus tr&#232;s bien ce qu'ils voient. Se sentent au bord. Au seuil de l'image du dehors. Apaiser son regard riv&#233; &#224; l'&#233;cran d'ordinateur, pour renouer avec le bleu et le vert, ou peut-&#234;tre se laisser happer par ses attraits. Un corbeau raye l'azur ou la grisaille d'un ciel dont on ne sait plus rien, une m&#233;sange, t&#234;te en bas, se saisit de quelques d&#233;lices sur le bouleau, et plus loin la vie roule en train, en voiture ou &#224; v&#233;lo. Le monde est toujours l&#224; bien pr&#233;sent, dont on avait oubli&#233; la r&#233;alit&#233;. Ces copeaux d'ailleurs, selon les jours, se lisent comme une bouff&#233;e d'air ou l'appel &#224; tout laisser en rade. Un oiseau chante toujours la m&#234;me m&#233;lodie et au loin un autre semble lui r&#233;pondre ; la fen&#234;tre est ouverte maintenant, car il faut parfois succomber au dehors et je cherche &#224; mettre des mots sur ces m&#233;lodies qui s'entrecroisent. Puis cela s'interrompt, une voiture passe sur la rue, il faut revenir vers soi, refermer la tentation de la fuite, se tenir &#224; l'int&#233;rieur, calfeutr&#233;e derri&#232;re la fen&#234;tre de l'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Eh bien, je crois que pour &#233;crire ou pour n'importe quoi vous devez &#234;tre capable de vous recroqueviller en boule avant de frapper les gens en pleine figure (3). &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sur ce qu'on nomme page blanche, les mots blancs, petit &#224; petit, s'essaient &#224; la couleur, d'abord d'un ton un peu pastel, irrigu&#233;s du sens qu'ils ont eu lorsqu'ils &#233;taient d&#233;j&#224; pos&#233;s ailleurs, qui font r&#233;miniscence, qui conservent cette &#233;cume de survie ou d'&#233;ternit&#233;. Ils restaient en hibernation, et viennent de se r&#233;veiller et de repousser le silence. On se prend &#224; r&#234;ver alors de coul&#233;es de lave incandescente, d&#233;vastant tout sur son passage et reconstituant un sol singulier o&#249; se mettrait &#224; cro&#238;tre une v&#233;g&#233;tation insoup&#231;onn&#233;e. Comme le lichen, les mots s'incrustent dans le substrat, lib&#233;rant une manne nouvelle. Des nuances se font jour, une demi-teinte se met en place. Des tons d'amande ou d'absinthe, parfois m&#234;me c&#233;ladon, aigue-marine, ardoise, bleuet ou peut-&#234;tre lavande, champagne, flave ou paille, allant jusqu'au v&#233;nitien, capucine, grenadine, nacarat ou rubescent&#8230; &#192; ce stade, rien ne se sait encore, rien n'est s&#251;r, tout peut basculer &#224; tout moment. Une m&#233;tamorphose lente se trame mais rien ne va de soi. Je voudrais bien que les mots galopent mais ils ne font que tituber sur l'&#233;cran d'ordinateur, je reviens en arri&#232;re, efface un mot trop faible, cherche un vocable qui sonne et se marie avec plus de panache &#224; celui d'avant ou celui d'apr&#232;s. Et demain peut-&#234;tre tout sera &#224; recommencer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Se poser soudain la question de ce qui est premier : le geste de tracer les mots ( stylo ou clavier), ou la pens&#233;e qui va se d&#233;poser&#8230; Pour &#233;crire il faut poser le premier mot &#8212; blanc encore &#8212; et laisser s'enclencher un d&#233;ferlement de ce qui fera phrase, puis fragment de quelque chose et texte si tout va bien. Ce qui se d&#233;tache de l'obscur, dans ce paysage de nuit, dont on ne savait rien, se met &#224; se d&#233;livrer, s'animer, trouver une existence. Quelque chose fait halte et s'inscrit &#224; petits pas dans le sable. Et tout est si fragile, si faible, et peut &#234;tre effac&#233; en quelques secondes. Je reprends de l'&#233;nergie dans le souvenir de la fillette, assise &#224; son petit bureau dans la cuisine de l&#224;-bas, celle de l'enfance, et par une &#233;trange juxtaposition du temps, je r&#233;alise qu'elle &#233;tait exactement dans la m&#234;me configuration physique et spatiale qu'aujourd'hui : face &#224; un mur, une demi-cloison pour &#234;tre exacte qui ne montait pas jusqu'au plafond mais permettait juste une s&#233;paration entre ce qu'on nommerait alc&#244;ve et la cuisine. Face &#224; ce bureau recouvert d'un placage entre orange et marron, du formica sans doute, une &#233;tag&#232;re, une simple planche bricol&#233;e par mon p&#232;re o&#249; &#233;taient amass&#233;s mes tr&#233;sors d'alors et les quelques livres utiles pour l'&#233;cole et ceux qui m'avaient &#233;t&#233; offerts, retenus par des serre-livres en bois en forme d'&#233;l&#233;phant. &#192; ma droite une fen&#234;tre tr&#232;s haute, qui &#233;tait juste plus pr&#232;s du ciel que dans mon bureau actuel, car l'appartement o&#249; nous vivions &#233;tait au troisi&#232;me &#233;tage, et j'ai le souvenir d'hirondelles qui traversaient alors l'azur et leur trissement, mot que je ne connaissais pas, mais qu'aujourd'hui j'&#233;prouve un r&#233;el plaisir &#224; &#233;crire. Sur ma gauche, le petit placard vert, comme l'&#233;tag&#232;re, o&#249; je rangeais ce qui m'&#233;tait personnel, dessins, livres, cahiers, jouets, tout comme aujourd'hui le meuble &#224; quatre tiroirs, sur ma gauche &#233;galement, dans lequel reposent cahiers, carnets, stylos, dossiers&#8230; Je me souviens bien avoir tent&#233; de mettre ce meuble &#224; tiroirs et sur roulettes sur ma droite mais il y avait quelque chose dans cette disposition qui ne me convenait pas. Je comprends mieux pourquoi &#224; l'instant. Je me revois m&#226;chouillant mon crayon ou stylo, les yeux lev&#233;s vers le plafond en attendant que descende l'inspiration, comme je croyais que cela se faisait, avant de poser mes premiers mots dans un carnet rouge o&#249; je m'essayais &#224; jouer &#224; Victor Hugo, ou plus simplement &#224; faire comme mon p&#232;re qui noircissait, de sa belle &#233;criture pench&#233;e, des cahiers ou carnets sur son bureau dans la chambre. Je prends conscience de cette configuration similaire avec &#233;tonnement et aussi plaisir : la petite fille que j'&#233;tais n'a pas totalement disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La sonnerie du t&#233;l&#233;phone retentit, on voudrait ne pas r&#233;pondre, mais le nom qui s'affiche est reconnu, alors on glisse le doigt de la gauche vers la droite sur l'&#233;cran et on r&#233;pond. Si l'interlocuteur dit je ne te d&#233;range pas, on s'entend r&#233;pondre non, tout va bien, alors que dans la r&#233;alit&#233;, bien s&#251;r qu'il me d&#233;range, qu'il me fait revenir dans le monde o&#249; je n'&#233;tais plus, et que si la conversation dure un peu, je n'aurai plus l'&#233;nergie ou le d&#233;sir de revenir &#224; l'&#233;criture. La patience ou la volont&#233; se construisent au fil du temps, mais peuvent aussi &#234;tre an&#233;anties en quelques secondes, parce que le mental ne suit pas. Je vais peut-&#234;tre tout laisser tomber, refermer l'&#233;cran d'ordinateur et me perdre, fuir dans une activit&#233; qui elle, est s&#251;rement utile. &#201;crivant ces mots, je sens m&#234;me la pens&#233;e de l'&#224; quoi bon remonter &#224; la surface, envahir mes neurones et me voil&#224; pr&#234;te &#224; tout envoyer &#224; la poubelle, &#224; repousser l'ordinateur ou &#224; surfer sur les pages vari&#233;es et chronophages d'internet, &#224; fuir ce qui est en train de s'&#233;crire. Et tiens, je vais aller me pr&#233;parer une tasse de th&#233;, profiter de mon passage en cuisine, pour laver la vaisselle sale qui patiente dans l'&#233;vier, donner un coup de balai, passer une &#233;ponge sur le plan de travail, a&#233;rer la chambre aussi car j'ai oubli&#233;, faire le lit&#8230; Je pose la tasse de th&#233; sur le bureau, il est un peu chaud, fixe l'&#233;cran d'ordinateur, relis ce que mes doigts ont tap&#233; et inscrit, me dis que c'est pas si mal finalement, que peut-&#234;tre je tiens quelque chose d'int&#233;ressant, ou tout au moins qui m'int&#233;resse, qu'il faudra relire demain, je corrige quelques fautes de frappe, rajoute une virgule, note sur un carnet tout pr&#232;s ce qu'il faudrait creuser, mettre au clair. Mais l&#224; je ne peux rien de plus, je me suis extraite de la mati&#232;re des mots, j'ai l&#226;ch&#233; le fil qui les relie entre eux, avec moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis ainsi faite que rien n'est r&#233;el si je ne l'&#233;cris (4).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le fil. Celui qui se d&#233;roule sur les tableaux de Safet Zec d&#233;couverts un soir de fatigue &#224; Venise. Furetant dans mon stock de photos sur l'ordinateur, je m'arr&#234;te sur celles de l'ann&#233;e 2017, et retrouve tr&#232;s vite toutes celles que j'ai capt&#233;es des peintures expos&#233;es dans l'&#233;glise Santa Maria della Piet&#224;, sous le terme &lt;i&gt;Exodus&lt;/i&gt;, r&#233;alis&#233;s par le peintre serbo-croate Safet Zec. Je me souviens de ma sid&#233;ration face &#224; toutes ces &#339;uvres qui m'encerclaient. J'&#233;tais entr&#233;e l&#224; sans savoir ce qui m'attendait. La foule dehors au bord du Canal di San Marco, la chaleur, la fatigue apr&#232;s des heures de marche dans la ville, et cette &#233;glise avec l'affiche d'une expo en entr&#233;e libre. La d&#233;couverte, pas &#224; pas, de ce qui se donnait &#224; voir et o&#249; il m'a fallu un peu de temps pour comprendre l'ampleur de ce qui se tenait l&#224; sous mes yeux, tous ces corps v&#234;tus de blanc, se serrant les uns contre les autres dans le naufrage de leurs vies, et ce fil rouge traversant tous les tableaux gigantesques qui me toisaient. Je ne vois plus que lui, ce fil comme un ruisseau de lait qui fuit &#8212; &#233;criture de sang torsad&#233;e qui s'enroule autour des corps &#233;tendus de la plante du pied aux manches ou la taille d'un enfant &#8212; fil rouge qui relie, accroche le regard de celui qui, h&#233;b&#233;t&#233;, se tient face &#224; ces corps qui enserrent d'autres corps ceux des enfants qu'il faut prot&#233;ger, rassurer, bercer, rev&#234;tus du blanc de l'humanit&#233; dans son devenir. Le sillon rouge ruisselle de ce sang de toutes les plaies et s'imprime dans la m&#233;moire. Ne pas l&#226;cher mon fil rouge, celui qui me relie &#224; la petite fille d'il y a si longtemps, ne pas emprunter les chemins qui ne sont pas les miens mais ceux que l'on a voulu me faire prendre, et laisser fulgurer cette langue de vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comment consid&#233;rer ces hasards qui nous mettent un jour en lien, &#224; l'improviste, avec un peintre, un artiste, inconnu jusque l&#224;, et dont la vision du travail bouleverse et ram&#232;ne au plus secret de soi&#8230; Comment ce trait de pinceau, rayant en douceur tous les tableaux, continue, avec une &#233;trange obstination, de faire son &#339;uvre et s'&#233;vertue &#224; colliger tout ce qui s'&#233;parpille de soi au fil des ans... Ralentir ce qui fuit. Rester entre des lignes, des mots. S'accrocher &#224; ce d&#233;sir-plaisir lib&#233;r&#233; par les mots, ceux que je lis d'abord dans ces livres qui me sortent de l'inertie, produisent un trouble, d&#233;stabilisent un peu, ouvrent une nouvelle fen&#234;tre, tracent une connexion et rechargent la chair de l'esprit. &#202;tre &#224; la recherche de cette chor&#233;graphie des mots quand cela s'&#233;crit enfin, ce mouvement d'effleurement qui se produit, et qui emporte plus loin, l&#224; o&#249; l'on ne savait pas que l'on se dirigeait, au travers de toutes les ombres qui nous recouvrent, dans une tr&#232;s grande &#233;tranget&#233; d'errance. Est-ce de l'invisible qui prend forme alors puisque les mots disent davantage que ce qu'ils semblent dire&#8230; Prendre ses aises dans le s&#233;jour de la langue, avec une part de d&#233;mesure dans le plaisir qui se cr&#233;e, et se sentir appr&#233;hender le monde, l'ailleurs, d'une fa&#231;on diff&#233;rente. Esp&#233;rer que ce qui s'&#233;crit, non pas tienne, mais se tienne. Avec racines et envol. Les deux. Toujours veiller aux deux. Quelque chose d'&#233;perdu. Comme un arbre peut-&#234;tre. Qu'il soit grand ou petit, et quel qu'en soit l'esp&#232;ce. Qu'il produise des fruits ou qu'il soit de simple agr&#233;ment. J'&#233;cris pr&#232;s d'une fen&#234;tre o&#249;, &#224; l'arri&#232;re-plan, s'&#233;lancent des arbres sous un ciel changeant. Et l'arbre tient son cap. Il puise en lui et dans le sol o&#249; il se rattache son n&#233;cessaire. Je puise dans la langue amoncel&#233;e en moi, celle qui m'a &#233;difi&#233;e depuis si longtemps d&#233;sormais. Elle se tient en silence &#224; l'int&#233;rieur. Plus les ans s'amoncellent et plus elle a de l'importance. Une langue pleine de carences, d'imperfections, de doutes, de clich&#233;s, de banalit&#233;s, sans doute. Mais je tente de donner une voix &#224; ces mots agglutin&#233;s, j'essaie de leur rendre un envol possible, afin de m'inventer &#224; nouveau, avec parfois les l&#232;vres lav&#233;es de larmes. Susan et ses mots blancs, et quelques lignes plus loin dans ce m&#234;me texte de Virginia Woolf, Jinny parle de mots jaunes, de mots de feu. &#192; chacun sa manne de langue. &#192; chacun son souffle. &#192; chacun son pas. Et ne pas oublier de ne pas se d&#233;prendre de soi, de ne pas l&#226;cher le fil de ce qui nous relie &#224; nous-m&#234;me, et ne pas se perdre en cours de route. Ne pas oublier non plus l'arbre, l'envol de ses branches, le mouvement du feuillage sous le vent, la chlorophylle qu'il diffuse, le plaisir qu'il procure lorsque, allong&#233; sous son feuillage o&#249; s'emm&#234;lent ombre et lumi&#232;re, on se laisse emporter par le songe, bercer de lueurs tamis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture serait un peu comme se tenir au bout de soi, au bout de ses doigts avec des &#233;tincelles pr&#234;tes &#224; p&#233;tiller, &#224; s'envoler plus loin, &#224; &#233;clairer quelque peu le tas de haillons o&#249; s'&#233;carquillent quelques souvenirs, en un d&#233;pli d'ombres, tout au bout d'un chiffon de langue rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'univers o&#249; nous vivons est d&#233;pourvu de stabilit&#233;. Qui nous dira le sens secret des choses ? Qui peut pr&#233;voir la courbe d'un mot, une fois lanc&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
1/ Virginia Woolf, &lt;i&gt;The waves&lt;/i&gt; ;
&lt;p&gt;2/ Virginia Woolf, &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, 6 mars 1921, traduction par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3/ Cit&#233; par Quentin Bell dans &lt;i&gt;Virginia Woolf Biographie&lt;/i&gt;, tome 2 ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4/ Virginia Woolf, &lt;i&gt;Les vagues&lt;/i&gt;, traduction Marguerite Yourcenar.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Nathalie Holt | Les chiots</title>
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		<dc:date>2022-10-04T17:04:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; pris au d&#233;pourvu il frappe ses pens&#233;es comme des membres engourdis &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sc&#233;nographe de th&#233;&#226;tre et d'op&#233;ra Nathalie Holt est n&#233;e &#224; Paris. Elle vit dans la banlieue parisienne pr&#232;s d'une for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les chiots&lt;/i&gt; est &#233;crit dans le prolongement du recueil de nouvelles : &lt;i&gt;Ils tombaient&lt;/i&gt;. Poursuivre la forme br&#232;ve centr&#233;e sur un ou peu de personnages. Construire de micros fictions &#224; la lisi&#232;re du conte fantastique. Creuser les th&#232;mes du deuil et de la solitude de quotidiens d&#233;shumanis&#233;s, o&#249; d'infimes d&#233;tails juxtapos&#233;s cr&#233;ent un sentiment d'incongruit&#233; jusqu'au malaise. Avancer &#224; petits pas en s'appuyant sur des phrases courtes, avec une langue maigre. Avoir en t&#234;te les contes lus dans l'enfance, les po&#232;mes en prose de Baudelaire, les fragments de Kafka, les personnages crois&#233;s au th&#233;&#226;tre chez Beckett ou chez Daniel Keene... et les nouvelles de Raymond Carver.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Nathalie Holt | Les chiots&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;I&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est comme un petit miracle, ce matin devant sa porte quand il s'appr&#234;te &#224; sortir ; une chose que Dieu aurait pu faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme habite au huiti&#232;me d'un immeuble de onze &#233;tages ; une de ces barres &#224; la p&#233;riph&#233;rie d'une grande agglom&#233;ration. Chaque matin il descend l'escalier plein de gravats et de tags pour se rendre dans la cour et fumer une cigarette. Il descend puis remonte. Toujours &#224; pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avant il prenait l'ascenseur, non sans un pincement au c&#339;ur ; ces ressauts qu'avait la cabine qui s'arr&#234;tait entre deux &#233;tages puis repartait abruptement. Un matin il y avait eu un terrible fracas. Comme si l'immeuble... Comme si... Sa frayeur et le silence qui avait suivi, l'homme ne les oublierait pas. Dans l'entreb&#226;illement des portes de l'ascenseur &#8212; apr&#232;s la chute elles ne s'&#233;taient plus referm&#233;es &#8212;, on apercevait les restes de la cabine o&#249; des rats formaient une masse mouvante comme le dos d'une grande b&#234;te. On racontait qu'un enfant &#233;tait tomb&#233;, on racontait qu'il courait et qu'il s'&#233;tait pench&#233; pour voir tout en bas les choses en miettes (qu'on l'avait pouss&#233;, on avait pu le dire aussi). On le raconte encore aujourd'hui sans se souvenir pr&#233;cis&#233;ment. Si on se croise dans un couloir c'est un motif de se parler. Des ann&#233;es, dit-on... et qu'il serait grand l'enfant &#224; pr&#233;sent ; qu'elle serait grande la petite, avait rectifi&#233; une voisine disparue depuis. &#192; la pr&#233;sum&#233;e date anniversaire on jetait des fleurs, et par temps humide l'odeur des fleurs remontait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Son excursion matinale et la fum&#233;e de la cigarette tirent l'homme de ses limbes. Au cinqui&#232;me &#233;tage il s'assoit un moment pour reprendre souffle. Par la fen&#234;tre de la cage d'escalier ce sont d'autres murs ; d'autres fen&#234;tres ; des ombres et leurs lueurs. Une bande de ciel rappelle la couleur invariable du temps et parfois des oiseaux se posent sur le rebord du toit. Maigres et gris. Remont&#233; dans son r&#233;duit &#8212; douze m&#232;tres carr&#233;s avec un balcon et sa chaise &#8212;, l'homme se pr&#233;pare un caf&#233; soluble et m&#226;che un biscuit. Dans sa boite en fer au motif &#233;cossais il pouvait garder les biscuits au sec. Longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce matin le mart&#232;lement r&#233;gulier de la pluie heurte l'auvent m&#233;tallique de la cour. La pluie devenue rare, sablonneuse et d'une couleur brun-rouge, laisse trace ; elle teinte de rouge les murs, les habits, les t&#234;tes... Comme si Mars pleurait sa terre, avait dit un jour quelqu'un. Les explorations vers la plan&#232;te rouge d&#233;r&#233;glaient l'ordre du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme s'appr&#234;te &#224; sortir ; il a pos&#233; sur le haut de son cr&#226;ne, &#224; l'endroit des cheveux clairsem&#233;s, une petite calotte qu'il faut tenir avec une barrette sans quoi elle risque de s'envoler. Cette calotte d'un beau tissu rouge, il l'avait ramass&#233;e dans la cour. Il s'&#233;tait dit que rouge... que rouge justement... Il ne sortait jamais sans se couvrir la t&#234;te : car il peut toujours vous tomber une pierre. La gr&#234;le... ou la pluie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avant il portait un chapeau &#224; large bord, un noir ; le tramway roulait encore. L'homme travaillait pour la grande imprimerie : transbahuter par piles des ramettes de papier de la ridelle des camions vers l'entrep&#244;t du r&#233;approvisionnement, sans diable, ni truck. Un travail qui lui apportait un salaire r&#233;gulier et lui faisait de beaux bras. C'&#233;tait avant les grands travaux de la ville, ce chantier qui d&#233;couvrirait la fosse. Ce trou avec les corps. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Et certains avaient les yeux ouverts quand d'autres semblaient dormir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;III&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; C'est &#224; ses pieds dans un carton devant sa porte, quatre boules de poils, elles piaulent et gesticulent (il aurait pu perdre l'&#233;quilibre et se rompre les os). Trois noires et une rousse, pourvues d'oreilles et de queues, de petites gueules aux babines retrouss&#233;es qui d&#233;voilent des dents pointues, et assez de poils pour ne pas geler. Un miracle pense-t-il. Un miracle et possiblement aussi un d&#233;sastre, pense-t-il en se penchant sur les quatre chiots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Chaque fois qu'il se trouvait dans une situation impr&#233;vue, f&#251;t-elle promise &#224; une fin sinon heureuse du moins acceptable, le mot resurgissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Le mot cligne comme ces tubes fluorescents fix&#233;s au miroir des salles d'eau qui font le visage bl&#234;me des mourants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Un mot revenu de la m&#233;moire devenue floue. D&#233;sastre. Comme un petit miracle de vie et de joie. Comme une promesse de mort, pense-t-il en se penchant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le r&#232;glement stipulait qu'on ne pouvait pas faire entrer qui, humain ou animal, n'avait pas &#233;t&#233; au pr&#233;alable enregistr&#233;. On s'engageait &#224; observer l'ensemble des consignes du dossier personnalis&#233; qui vous avait &#233;t&#233; d&#233;livr&#233; au jour de l'inscription. Toute modification, aussi infime soit-elle, supposait de remplir un nouveau formulaire afin d'obtenir (ou non) une d&#233;rogation. Comme pour ces photographies d'identit&#233; certifi&#233;es, o&#249; barbe et lunettes sont tol&#233;r&#233;es &#224; la condition d'&#234;tre conserv&#233;es ; vous pouviez vous pr&#233;senter et entrer avec un chien, un serpent, une perruche, m&#234;me un enfant, mais ne pourriez pas sous peine d'expulsion les remplacer. &#192; la mort, ou apr&#232;s disparition de l'un ou de l'autre il faudrait en r&#233;f&#233;rer au bureau aff&#233;rent. Les visiteurs n'&#233;taient autoris&#233;s que pour une dur&#233;e de vingt-quatre heures non reconductibles avant six mois &#224; la condition d'avoir &#233;t&#233; homologu&#233;s au minimum un mois plus t&#244;t. On vit le cas d'une grossesse g&#233;mellaire non signal&#233;e entrainer une expulsion au cinqui&#232;me mois. Un locataire fut mis &#224; la rue apr&#232;s que le gardien, il avait l'odorat d'un chien, eut saisi un kilo de viande dans son cabas, de cette viande fade d'origine inconnue rationn&#233;e &#224; deux cent dix grammes par adulte pour la semaine. Les No&#235;l et les Louis, locataires des escaliers pair et impair du septi&#232;me &#233;tage, avaient d&#251; placer leurs filles Roses, n&#233;es le m&#234;me jour de la m&#234;me ann&#233;e, dans un centre de r&#233;&#233;ducation, pour avoir f&#234;t&#233; chez les Louis leurs anniversaires. Si les visites entre &#233;tages d'un m&#234;me escalier &#233;taient tol&#233;r&#233;es, les m&#233;langes entre ailes &#233;taient proscrits. Votre situation dans l'immeuble pouvait donc &#224; tout moment &#234;tre remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quand il avait emm&#233;nag&#233; dix-sept ans plus t&#244;t l'homme &#233;tait manutentionnaire dans une imprimerie dont la faillite avait entrain&#233; un r&#233;examen de son dossier. Enregistr&#233; ensuite comme travailleur int&#233;rimaire il ne garderait sa place qu'&#224; la condition de produire pour chaque engagement une fiche d'enregistrement remise &#224; jour. Six mois qu'aujourd'hui au ch&#244;mage il per&#231;oit des indemnit&#233;s. Un bail court sous r&#233;serve de pr&#233;senter rapidement un contrat de travail &#224; dur&#233;e ind&#233;termin&#233;e. Il ne d&#233;roge &#224; aucune r&#232;gle. Il descend aux heures ouvrables ; trie ses d&#233;chets de jaune &#224; rouge selon la quantit&#233; impartie &#224; tout c&#233;libataire ; et surtout il ne re&#231;oit personne. Cependant, conform&#233;ment au r&#232;glement, les chiots doivent disparaitre, c'est sans appel, il le sait (cette joie, entraper&#231;ue, qu'il doit soumettre). Il doit agir avant qu'on ne l'accuse d'avoir lui-m&#234;me introduit les chiots dans l'immeuble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lymphatisme de type 4, c'est notifi&#233; en rouge dans son dossier militaire. Lent. Inapte &#224; prendre des d&#233;cisions. Dangereux par inertie. On l'avait exempt&#233; de man&#339;uvres et rel&#233;gu&#233; au d&#233;conditionnement des pi&#232;ces de rechange : poign&#233;es, chiens, barillets. Des journ&#233;es enti&#232;res &#224; ouvrir des caisses dans un sous-sol aveugle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; S'il pouvait ce matin, suivre le protocole intime par lequel il s'accorde avec le jour. Descendre. Fumer. Puis remonter et s'attarder &#224; regarder le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pris au d&#233;pourvu il frappe ses pens&#233;es comme des membres engourdis.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;III&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Il pourrait endormir les chiots avec de l'&#233;ther puis les enfermer dans un sac qu'il jetterait ensuite dans la rivi&#232;re ; cette rivi&#232;re qui est comme un &#233;gout en dehors de la ville. Descendre avec le sac cach&#233; dans le cabas des provisions sans &#234;tre d&#233;couvert, il peut l'envisager, il craint cependant de se perdre dans le d&#233;dale d'immondices qui jonchent la chauss&#233;e ou que la rivi&#232;re ne soit &#224; sec. Il craint surtout d'entendre des jappements au fond du sac. Parce que les chiots pourraient &#224; tout moment se r&#233;veiller ; les quelques gouttes d'&#233;ther qui restent &#224; l'homme ne suffiraient pas &#224; les tenir endormis tout au long du trajet avant de les noyer. S'il entend leurs jappements son c&#339;ur n'y r&#233;sistera pas. Il rebroussera chemin, il le sait. Il remontera cacher les chiots sous l'&#233;vier, l&#224; o&#249; il range ses boites de biscuits. Juste derri&#232;re. Il pourrait... mais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il sait que ni ses supplications ni ses larmes n'y pourront rien. Les chiots seront broy&#233;s. C'est une chose qu'il avait vu faire. Une machine, esp&#232;ce de hachoir g&#233;ant, &#233;tait dress&#233;e dans la cour, on y jetait toutes sortes de mati&#232;res organiques, vivantes ou mortes. On y jettera les chiots. Ils seront d&#233;chiquet&#233;s vivants. Et lui il finira ses jours dans une prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La petite boule rousse roule sur le dos. Elle se tourne. Elle se retourne et s'entortille. Elle glapit. C'est joyeux. Elle jappe. C'est doux. Il semble qu'elle va parler. L'homme sent croitre en lui une infinie tendresse... il pourrait saisir le chiot. Il pourrait l'&#233;treindre, il recevrait sa chaleur. Et comme un petit miracle... s'apaiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Les assommer contre le ciment de la cave puis les jeter dans la benne rouge des ordures m&#233;nag&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lever. Propulser. Frapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il devra s'ex&#233;cuter cependant qu'il n'a aucune confiance dans la force de ses bras, ni en rien de lui-m&#234;me. Un jour qu'il avait du retenir fermement une chose ses bras l'avaient l&#226;ch&#233;. Il gardait de sa chute des s&#233;quelles invisibles. Ni le trou vrill&#233; &#224; l'arri&#232;re de son cr&#226;ne &#8212; on va vous ferrer tout &#231;a &#8212; ni les chocs &#233;lectriques, dont il ressortait pantelant et parfois m&#234;me joyeux, n'y avaient rien pu. Il lui faudrait la poigne du bucheron &#224; la cogn&#233;e. Et frappe. Et fend. Ou bien la force du terrassier &#224; la cl&#244;ture. Et frappe. Et cogne. Dix ans que l'homme n'avait plus charri&#233; de ramettes de papier qui au bout d'une journ&#233;e font beaucoup de kilogrammes et des biceps. Ses derniers emplois lui faisaient refermer les portes de bureaux d&#233;serts et garder des sous-sols tout aussi d&#233;serts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il se dit alors qu'il peut attendre l'heure du repas du soir ; quand tous se tiennent derri&#232;re leur table et ne font rien d'autre que m&#226;cher il peut d&#233;poser le carton sur un de leurs paliers. &#192; l'heure de la tr&#234;ve, quand ils ont la bouche pleine ; cette heure o&#249; m&#234;me le gardien d&#233;glutit et r&#234;ve. Seulement les cloisons, aveugles et sourdes, vous &#233;pient. On accusera peut-&#234;tre quelqu'un pour finalement remonter jusqu'&#224; lui. Fatalement, m&#234;me &#224; retardement, il sera d&#233;couvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il passe une main sur son cr&#226;ne ; il sent la mati&#232;re duveteuse de la calotte rouge. Il pense qu'on lui inflige cette &#233;preuve pour le tester ; plut&#244;t qu'on le pousse &#224; la faute pour le jeter &#224; la rue. Il pense que les chiots ne sont pas de vrais chiots. Il existe des artefacts plus vrais que nature. On le leurre, pense-t-il. Entre les pattes des chiots il cherche une marque de fabrique &#8212; ils n'y r&#233;sistent pas, toujours ils apposent leur marque et ils la dissimulent pour qu'on la trouve. Il pense que sous la peau des chiots se meuvent de micro-m&#233;canismes anim&#233;s par d'invisibles puces &#233;lectroniques. Que s'il perce l'abdomen d'un chiot avec la pointe d'un couteau il n'en sortira pas la moindre goutte de sang ; ni de lymphe. Que s'il incise la peau il ne d&#233;voilera qu'une mati&#232;re synth&#233;tique imitant &#224; s'y m&#233;prendre la chair. Une mati&#232;re caoutchouteuse et des fibres agit&#233;es de flux &#233;lectriques imitant &#224; s'y m&#233;prendre la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme r&#233;fl&#233;chit. Il inspire. Cherche loin dans sa m&#233;moire. C'est une question de survie pense-t-il. Il expire, r&#233;fl&#233;chit. Opine. Il pense qu'il est possible. Pas seulement probable. Pensable et possible que. Il pense que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est &#224; ce moment pr&#233;cis de sa r&#233;flexion, quand il approche d'une solution, qu'elle retentit. &#199;a arrivait de plus en plus souvent, cette alarme puis une autre. Pour rien. Au point qu'on ne prenait plus la peine de descendre. La stridence s'amplifie. C'est un vacarme &#224; se boucher les oreilles. Alors par r&#233;flexe l'homme ferme aussi les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quand il rouvre les yeux sur le palier d&#233;sert, &#224; ses pieds dans le carton, un rat le regarde et sourit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Juliette Derimay | Les feux rouges</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; l'image persistante et glac&#233;e, dans le virage du noyer, de deux feux rouges qui se d&#233;lavent dans la nuit, qui repartent vers la ville &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Juliette Derimay, est n&#233;e dans le Nord en 1970 avant d'aller vivre avec ses parents en Alg&#233;rie, &#233;tudier &#224; Nancy, commencer &#224; exercer en tant que professeure de math&#233;matiques dans les Vosges puis &#224; Dunkerque et de partir s'installer en Allemagne pour une douzaine d'ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, elle vit, lit et &#233;crit tout au bout d'un petit chemin dans la montagne en Savoie, y travaille &#233;galement dans un labo photo de tirages d'art et en profite pour construire doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son premier livre, &lt;i&gt;Voyage en Irr&#233;el&lt;/i&gt;, paru en 2021 a &#233;t&#233; &#233;crit avec le photographe Nicolas Orillard-Demaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son site : &lt;a href=&#034;https://www.les-enlivreurs.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Les Enlivreurs&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;De rouge &#224; route, il n'y a qu'une lettre, le temps d'une r&#233;flexion de feu rouge. Un bon d&#233;but. Avec la route, la graine &#224; faire germer, &#233;tait choisie, restait &#224; trouver o&#249; la semer. Habitant en Savoie, je l'aie d&#233;pos&#233;e au bord d'une route de montagne. Ma route ou plus s&#251;rement celle de Blaise, personnage central du chantier en cours. Blaise part en road trip de l'Espagne en &#201;cosse apr&#232;s la perte de sa main droite, dans l'espoir d'apprivoiser, un peu, sa nouvelle vie de manchot. Souvent il pense &#224; Jeanne, rest&#233;e dans les montagnes, dans sa maison &#224; c&#244;t&#233; du noyer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Juliette Derimay | Les feux rouges&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Une main sur le volant, l'autre sur le levier de vitesses, les yeux perdus loin de ce qu'ils regardent. Le feu est rouge. Bient&#244;t vert. Rouge et vert, couleurs compl&#233;mentaires. Au sol les nuances se dispersent dans le clinquant humide du goudron, les phares font briller la rue vide devant elle, un bout de pointill&#233;s blancs, un angle de trottoir et une sensation de ville, parce qu'elle sait que la ville est l&#224;, &#224; cause de la rue, des hauts murs des immeubles, des devantures &#233;teintes. Inertes. Portes closes, volets clos, vies encloses. Vide et silence. Dans la voiture, l'odeur de ses v&#234;tements mouill&#233;s, le bruit du moteur au ralenti. Elle n'a pas mis la radio ni la musique, rien pour guider ses pens&#233;es, elle pr&#233;f&#232;re les laisser appara&#238;tre comme elles veulent, aller o&#249; elles veulent, par le chemin qu'elles veulent, entre les gouttes ou avec elles. C'est le dernier feu rouge, bient&#244;t la fin de la ville, de ces lampadaires qui br&#251;lent pour personne &#224; cette heure-ci du matin. Bient&#244;t, plus d'autres lumi&#232;res que celles de la nuit. Aucun feu rouge l&#224; o&#249; elle va. Aucun feu rouge dans toute la vall&#233;e. Quelques ronds-points qui sentent fort la subvention et c'est tout pour le moderne de la circulation. Apr&#232;s ce dernier feu rouge, encore une poign&#233;e de lampadaires et bient&#244;t ne resteront plus que les phares pour faire exister un instant le sombre du bitume et les panneaux r&#233;fl&#233;chissants. Les panneaux en &#233;mail &#224; l'entr&#233;e des hameaux, eux, ne r&#233;fl&#233;chissent pas, ils s'&#233;caillent lentement en plaies noires, lettres blanches sur fond bleu, plus haut dans la montagne. Apr&#232;s ce dernier feu rouge, encore une route bien lisse, sans trous et sans crevasses, pimpante sous ses bandes blanches. Mais d&#233;j&#224; les bas-c&#244;t&#233;s reparlent du vivant. Feuilles mortes, terre, herbes jaunies et raplaties par la neige, boue venue avec la pluie, et la silhouette sombre de quelques troncs, s&#233;v&#232;res et glabres, pour remplacer les murs d'immeubles et les vitrines. Quelques minutes plus loin, un asphalte plus clair, plus rustique, avec des franges aux ourlets et des accrocs dans la veste. Sans bandes blanches, m&#234;me pas une au milieu. Pas une route du soir, plut&#244;t une salopette, une route de travail. Parfois des renfoncements de bas-c&#244;t&#233;s plats pour qu'on puisse s'y glisser et croiser celui d'en face malgr&#233; l'&#233;troitesse du ruban. Le temps d'un geste, d'un mot ou d'une longue conversation vitre baiss&#233;e. Partout ailleurs, le bas-c&#244;t&#233; du c&#244;t&#233; amont est une profonde rigole, un canal, une goulotte, ici on dit cunette. Pour l'eau des averses et de la neige qui fond, l'eau qui d&#233;gringole et rugit pour f&#234;ter grosse pluie, orage d'&#233;t&#233; ou flotte t&#234;tue de plusieurs jours. Les cunettes r&#233;cup&#232;rent ce que la route rejette. La semaine derni&#232;re, un cadavre de blaireau imprudent, il avait d&#251; se retourner dans sa course pour voir si la voiture le poursuivait encore, comme le font toujours les blaireaux. Odeur rouge du sang et odeur lourde de la mort, odeurs compl&#233;mentaires. Mais les cunettes r&#233;cup&#232;rent surtout ce que la pente rejette. Feuilles mortes d'automne, branches cass&#233;es, pierres et parfois d&#233;chets de livreurs ou de touristes ind&#233;licats. Les gens d'ici ne jettent pas, ils ramassent, maintenant que la modernit&#233; a amen&#233; les poubelles. Ils ont la fiert&#233; du chez eux. Avant, ils ont beaucoup br&#251;l&#233;, enterr&#233; et jet&#233;. Jet&#233; chez le voisin. Casseroles caboss&#233;es, vieilles roues de motos, tuyaux perc&#233;s, rouleaux de fil de fer, semelles de godasses et bouteilles vides marquent les limites de propri&#233;t&#233;s mieux que les bornes des g&#233;om&#232;tres. Il suffit de gratter sur quelques centim&#232;tres ou de tirer sur ce qui d&#233;passe &#224; la fin de l'hiver, tant que l'herbe n'y est pas. Cette herbe intr&#233;pide qui grignote maintenant le domaine des voitures, elle qui s'est install&#233;e jusqu'au milieu du chemin. Plus de goudron, plus d'asphalte, plus de bitume, plus de gris. Les pneus font un bruit diff&#233;rent, ils chassent des petits gravillons et des bouts de branches, ils plotchent dans les flaques, grattent par endroits quand le moteur s'insurge contre la pente et grogne. Le p&#226;le brun tachet&#233; de la terre compact&#233;e est piquet&#233; de cailloux, parfois de pierres racl&#233;es en hiver par le chasse-neige. Deux lignes parall&#232;les, espac&#233;es comme ses roues. Sur les c&#244;t&#233;s les herbes jaunies sont les restes des audacieuses qui ont voulu s'aventurer trop pr&#232;s et se sont fait rouler sur les doigts tout au long de l'automne. Bient&#244;t la fin de la premi&#232;re mont&#233;e, le virage serr&#233; au coin du noyer qu'il faut savoir n&#233;gocier en douceur, sans faire voler les cailloux, sans creuser une rigole que l'eau ruisselante s'empressera de d&#233;tourner en ravine. Rares sont ceux dont la conduite sait prendre soin du chemin comme elle le fait cette nuit, elle qui sait sans la voir la pr&#233;sence rassurante des cassis endormis pour l'hiver. Marche arri&#232;re sur le replat o&#249; elle coupe le moteur et les phares, comme d'habitude. Pas de lumi&#232;re mais ses pieds savent, et les nuages compl&#232;tent. En passant, ramasser sous le balcon quelques b&#251;ches pour le feu. Lorsque la lumi&#232;re se l&#232;vera tout &#224; l'heure apr&#232;s quelques maigres heures roul&#233;e en boule immobile sous la couette, elle pourra tendre les mains vers le chaud qui craque et cr&#233;pite, vers le jaune, l'orange et le rouge. Le rouge de la chaleur du feu. Elle aura au moins cette chaleur-l&#224;. Chaleur du feu, chaleur humaine, chaleurs hier encore compl&#233;mentaires. Aujourd'hui elle est seule. Aujourd'hui l'absence a remplac&#233; sa pr&#233;sence, la chaleur de son bras autour de ses &#233;paules, la chaleur de ses mains, le rouge de ses joues sous la sueur, la chaleur de son sourire. Aujourd'hui elle a froid. Aujourd'hui elle n'a plus que l'image persistante et glac&#233;e, dans le virage du noyer, de deux feux rouges qui se d&#233;lavent dans la nuit, qui repartent vers la ville.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Fran&#231;oise Breton | Red Rave</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
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		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; jusqu'au broiement du petit jour, quand la lumi&#232;re survient pour balayer ton sang &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avec la peintre Annie Van de Vyver, publication d'un recueil de nouvelles &lt;i&gt;Afghanes&lt;/i&gt; aux &#233;ditions Peigneurs de com&#232;tes. Des po&#232;mes et r&#233;cits en revues, &lt;i&gt;Volutes&lt;/i&gt; (Cercle angevin de po&#233;sie), Le Ventre et l'Oreille, La Voix du Regard, La Femelle du Requin, Cabaret, la revue bruxelloise Travers&#233;es, en anthologie aux &#233;ditions de l'Aigrette. J'enseigne les lettres et le th&#233;&#226;tre en r&#233;gion parisienne. Avec mes anciens &#233;l&#232;ves d'Aulnay-sous-Bois, nous avons cr&#233;&#233; la revue num&#233;rique Les Villes en Voix, accueillant autour de th&#232;mes divers des artistes et po&#232;tes contemporains, dont l'artiste C&#233;line Fr&#233;d&#233;rika. Atelier d'&#233;criture au CADA de Savigny-sur-Orge, o&#249; nous avons fond&#233; un journal avec les r&#233;sidents. Lire &lt;a href=&#034;https://www.lesvillesenvoix.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Les villes en voix&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est une forme d'hommage &#224; la transe. Les Rave party, r&#233;surgences de f&#234;tes antiques, la danse des Bacchantes dans les endroits perdus du Morbihan, la campagne du Finist&#232;re, les champs de juillet o&#249; nous allions autrefois (hors-temps du confinement) les &#233;couter en cachette. L'id&#233;e du rouge, est venue ensuite, le handicap = ligne rouge. Et la transe (bien au-del&#224; de la f&#234;te) devient le seul champ social qui accueille en humain. L'isolement contraint, l'absence, le non-dit, le non-regard&#233;, tout cela est ici bris&#233; gr&#226;ce &#224; la revendication d'un d&#233;sordre &#8211; d&#233;sordre circonscrit par la nature. C'est vers l&#224; que Marcus va tendre, depuis les premiers mots (informes, disjoints, dr&#244;les) jusqu'&#224; la qu&#234;te, on l'imagine en victime sacrificielle, mais la nature prend tout, n'&#233;limine rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on rentre dans la bouche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;oise Breton | Red Rave&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;On n'a pas id&#233;e de ce qui tend le cri des hommes &#224; travers les champs de la campagne, on n'a pas id&#233;e de ces campagnes du Morbihan, de ces buissons galoches, de l'absence et du manque, pas id&#233;e, le cri des chiens qui attendent, attendent toute leur existence de chien, &#224; tendre l'oreille sur tout ce qui s'&#233;tire et craquelle, ce qui goutte dans la rivi&#232;re, ce qui enveloppe de brume, le souffle fauve au fond des ardoisi&#232;res, &#224; guetter le couinement d'un petit animal, tandis que le collier use la peau du cou, gratte et esquinte, rentre progressivement dans la chair. De toutes leurs hanches et la puissance de dogue, ils tirent sur ce qui attache et fixe &#224; la terre. On n'a pas id&#233;e de ce d&#233;sir d'extension des jambes et de la chair, cet effort volontaire, &#224; force de rejoindre par &#224;-coups les cris de tout le voisinage, &#224; la nuit tomb&#233;e surtout, &#224; l'approche des excitations du sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux gars en treillis sont devant la porte. Ils flottent dans leur maigreur effiloch&#233;e, mais le regard a ce brillant d'apocalypse, ils viennent de loin, cela se voit &#224; travers la loupe des eaux, mais ils viennent en messagers, transmettre la nouvelle &#224; chaque petit baraquement, ils doivent avoir la vingtaine, une bouche sans l&#232;vres fait entendre en silence un long discours pr&#233;dicateur. Marcus les a cern&#233;s d'un seul trait, s'avance brusquement dans leur dos depuis la cour. Surpris, ils se retournent d'un seul tenant, comme habitu&#233;s &#224; bouger au m&#234;me rythme. Mais la d&#233;gaine du bonhomme, le c&#244;t&#233; bancal et rustre &#8211; une force de la nature, aux yeux fixes et durs &#8211; les figent tout &#224; coup. Marcus semble sortir de la for&#234;t, les cheveux glaise, enti&#232;rement v&#234;tu de guenilles d&#233;form&#233;es par la pluie, les d&#233;chirures. Des mains g&#233;antes sortent de l&#224;, les paumes ouvertes, pr&#234;tes &#224; empoigner, &#233;treindre, secouer. Imperceptiblement, ils tremblent.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez besoin d'eau ? ici tout le monde a besoin d'eau. Le puits est derri&#232;re mais c'est pas la peine. &lt;br /&gt;&#8212; Nous souhaiterions seulement vous demander&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez besoin de r&#233;seau ? Ici personne r&#233;ussit pas &#224; se connecter&#8230; y a de r&#233;seau nulle part.
&lt;br /&gt;&#8212; C'&#233;tait seulement&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; M&#234;me pour mes jeux, c'est impossible de jouer en ligne, et puis il y a les tricheurs, j'aime pas les tricheurs.
&lt;br /&gt;&#8212; Ne vous inqui&#233;tez pas, c'est simplement vous pr&#233;venir&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Et puis ceux qui me font one shot, je les &#233;crase, je les &#233;crase.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous comprenons monsieur, mais&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; C'est quoi votre d&#233;gaine ? vous travaillez dans l'arm&#233;e ?
&lt;br /&gt;&#8212; Nous organisons une grande f&#234;te dans le champ, une esp&#232;ce de festival, aussi nous&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; La f&#234;te des coups foireux moi je connais. N'y a pas moyen de s'entendre. &lt;br /&gt;&#8212; Nous orienterons diff&#233;remment les murs de sons&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Allez-y, je m'en fous, je dors pas la nuit. Il y a juste mon chat, faut pas effrayer mon chat.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous veillerons bien entendu &#224; que personne n'aille vadrouiller sur votre propri&#233;t&#233;&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Moi je joue au couteau de lancer, s&#251;rement vous connaissez, et puis je peux plus les d&#233;gommer, c'est un one shot tout de suite, avec le bug comme quoi le r&#233;ticule n'y est pas quand je vise avec le couteau, je suis tellement d&#233;go&#251;t&#233;, alors moi je souhaite qu'une chose, c'est faire des milliers de morts, vous avez s&#251;rement des conseils, parce que rien ne se passe, rien quand je tire, mais faut pas croire je vise correctement, je lance toute ma force, j'ai tous les accessoires pour mW2, moi je sais shifter. C'est pas croyable toutes les enflures, et pourtant moi je vais dedans, je tease je froque, un niveau deux c'est un coriace. A tous les foutre par terre. Y a pas qu'&#224; moi que &#231;a arrive, de m'faire shifter. &lt;br /&gt;&#8212; Nous avons pr&#233;vu un service de s&#233;curit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La voix de Marcus continue d'arpenter ses propres cylindres, les gars sont livides, incapables d'anticiper sur ce qui pourrait se produire.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous vous rassurons tout de suite : nous n'aimons pas les jeux vid&#233;o, nous &#233;coutons simplement de la musique&#8230; Ce sera un petit teknival, ne vous inqui&#233;tez pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; ils repartent, Marcos est reparti dans la for&#234;t en articulant des choses, un petit vrombissement comme un cheval dans la t&#234;te, sans observer de loin, sans regard pour le monde. Il pr&#233;f&#232;re marcher tout le jour, sans v&#233;rifier les pi&#232;ges aux loups, sillonner les bois, dans le tr&#233;molo des loriots et des m&#233;sanges, o&#249; les chants se r&#233;pondent, immanquablement s'imitent, et cherchant &#224; s'imiter, fusionnent de branche en branche, se r&#233;pondent en s'imitant, se perdent dans le chant de l'autre, le confr&#232;re sur branche. Marcus les &#233;coute et s'interroge : comment font-ils pour composer puisqu'ils n'ont pas d'oreilles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit tombe et le vent frais fait barrage, grippe le cheval qui ne saute plus d'obstacles par-del&#224; la t&#234;te, le froid monte, noue le torse, Marcus se plie quand il marche, les grosses galoches commencent &#224; heurter des pierres, elles se d&#233;glinguent en mottes de terre qui rentrent dans les chaussures, exactement -&#8211; il sourit de voir cela -&#8211; comme un rai de gaz r&#233;ussit &#224; trouer l'atmosph&#232;re, et la canop&#233;e n'est plus qu'un balancier malade et silencieux. C'est l'heure o&#249; tout finit, l'ombre rentre dans la t&#234;te, un petit bloc de d&#233;sespoir o&#249; rien ne filtre et ne peut s'asseoir. En dedans, il ressent ce genre &#233;trange, ce froment de solitude qui fait pencher la t&#234;te par-dessus les chaussures. Le corps entier est perdu, n'a plus d'angle d'attaque, les yeux suivent le n&#339;ud des lacets qui forment encore quelques m&#233;andres de phrases par-dessus les pieds, des rejets de mots, des souvenirs de plus en plus faibles, tandis que la nuit rentre dans les art&#232;res et s'abreuve au silicium des ronces. La fatigue amplifie l'effort de respirer. Ses mains g&#233;antes saisissent des troncs, aident &#224; relever les genoux, s'appuient sur les cuisses. La fra&#238;cheur a tout pris, de la r&#233;sine au sang des b&#234;tes, rien ne circule d&#233;sormais, il ne reste que ce pus blanc qui gicle des foug&#232;res, de la terre, une brume m&#233;tallis&#233;e qui rentre dans la chair. Il se met &#224; courir. Dans tous les sens, les vents, les sentiers. Le froid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord une vibration d'&#233;pingle qui toque contre la joue, un fr&#233;tillement d'eau qui ferait un sucre, un gel soudain, une r&#233;verb&#233;ration d'ondes, une source qui monte. On ne per&#231;oit qu'un goutte-&#224;-goutte sur le front, descend dans la m&#226;choire, rentre dans les dents, ferait frissonner. Et sans pr&#233;venir, cela advient, un c&#339;ur qui battrait &#224; c&#244;t&#233;, dans un tempo l&#233;g&#232;rement diff&#233;rent, qui viendrait de l'estomac, sous le c&#339;ur, et lentement, dans le m&#234;me tempo l&#233;g&#232;rement &#224; contretemps, se d&#233;place vers la gauche, descend dans l'intestin, l'intestin-gr&#234;le, un furet se jetant sous la souche. De larges feuilles se r&#233;pandent devant, quelque chose comme un lierre se d&#233;part de son habituelle extase, &#224; s'&#233;lever contre les reins d'une &#233;corce, d&#233;cide de se taire, fait comprendre qu'il a faim. Cela rampe du bas, de la colonne vert&#233;brale le battement est un onguent qui couche &#224; vif sur le ventre, ouvre une catapulte dans le corail, c'est un souhait brutal, un d&#233;sir de proie. Une b&#234;te passe &#224; toute allure &#224; travers soi. Une foule de piquants qui s'irisent de nerfs, les foug&#232;res commencent &#224; enfler le long des hanches, tournent, offrent en p&#226;ture tout un champ de veinules soyeuses et molles. Le corps de la for&#234;t s'articule sous le poids des troncs, tout s'enfonce dans la boue, et soudain elle arrive, l'explosion des basses, s'encastre dans un feu de bruits mates et f&#233;roces. Un tam-tam &#233;lectronique puissant surgit en lave &#233;norme, sang jailli d'un sacrifice. Marcus ouvre la bouche et des choses toutes rouges rentrent dans sa gorge, un cirque d'insectes fuyant le bruit, vient se blottir contre sa glotte. Il ne lui vient pas &#224; l'id&#233;e de s'asseoir l&#224;, sur cet arbre abattu, reprendre contact, sa vie &#224; lui, le baraquement de bois qui l'attend &#224; l'autre bout de la for&#234;t. Il faudrait retrouver le bout de la pente, quand il est si dur de lever les genoux, l&#224;-haut d'o&#249; il vient, la nef de sa sueur, la courbure des sols, o&#249; les jambes reconnaissent d'instinct le sentier de la naissance. Mais comme il est bon d'oublier le cri des chiens dans la nuit noire. Les battements &#233;lectroniques ont un parfum de peau luisante, l'aigre chaleur du sang contre la langue, il rentre la t&#234;te dans un ventre, ses yeux errent dans les exhalaisons, de son dedans, le poulpe de sa chaleur de ventre, un intestin le peuple et lui maintient la t&#234;te entre les jambes. Comme il est bon de se perdre. Une chouette hulotte vient fr&#244;ler sa crini&#232;re, il rit et se laisser d&#233;ambuler, sourdre et percer par le son qui enfle et s'abat, le fait d&#233;porter tout &#224; fait. Brandi comme un morceau de ventre, il se voit remonter la t&#234;te et couvert de seigle, de sang s&#233;ch&#233;, se met &#224; arpenter les fosses et les trous de verdure, marchant &#224; travers ronces, les chevilles d&#233;chir&#233;es d'&#233;pines, il sent monter l'ardeur de la victoire, tir&#233; dru par la herse des bras et les c&#232;pes des bois, le corps arrim&#233; &#224; l'effort, le souffle rouge est sa propre escorte. Et soudain la violence des ardoises, coupent les parois de la peau, le corps &#224; travers la brusquerie des rencontres, le son brutal fait grincer les troncs, d&#233;soriente et pousse le d&#233;sir d'abattre, de sentir autrement il sait, sait d'instinct comment vivre, soul&#232;ve l'instinct et tout ce que portent les os, l'amas trop lourd de la chair avance droit vers ce qui bat plus fort, au lieu de reculer, prend de l'avance, y perd les oreilles, labyrinthe int&#233;rieur o&#249; l'estomac palpite et fuit, les veines &#233;clatent dans la braise, se prennent dans les roches, c'est un orgasme de sang qui roule sous les pierres, y voir, y voir encore &#224; travers les battements, pulsent le corps en avant, sondent la rame des bras, les godillots plus remplis de boue qu'un fleuve &#233;cras&#233; de pluies, et d'un coup le volcan sur la sc&#232;ne. Une lave puissance de lumi&#232;res. Un champ s'est abattu devant lui en territoire de bataille, tous les corps ondulent et sautent, se noient dans un muscle bombard&#233; de son. Cimeti&#232;re marin, panoplie d'algues marines malmen&#233;es par un courant brusque. Le m&#234;me battement fend le cr&#226;ne, toujours &#224; distance &#233;gale, les genoux ont d&#251; se retourner car il n'a plus de jambes, juste un ventre g&#233;ant &#224; fendre la foule. A force de tourner sur eux-m&#234;mes, ont orn&#233; l'arri&#232;re du cr&#226;ne et des oreilles comme si la t&#234;te toute enti&#232;re devait battre en retraite, fondre en algine tatou&#233;e sur les bras, le cou, la t&#234;te ras&#233;e, le ventre maigre comme la peau tendue des li&#232;vres, petites t&#234;tes accroch&#233;es dans la danse, peut-&#234;tre des oiseaux, vampires aux oreilles perc&#233;es, les anneaux rouges, et la lumi&#232;re de sang tourbillonne dans la chair, vrombit dans le son et les anneaux du ventre, ses yeux fixent les dessins qui bougent sur les corps, le ballet de la catastrophe derni&#232;re comme la danse des &#233;tourneaux tous ensemble m&#234;l&#233;s dans le ciel, tangue sous une averse r&#233;p&#233;t&#233;e de tambours, palpite jusqu'au bout des doigts, et l'araign&#233;e s'ouvre dans la cervelle, rictus des chairs, boomerang bombardier, porte &#224; la bouche une bouteille, une eau-forte de visc&#232;res, fait tousser l'homme et fleurir la fille, socle de connaissance de la terre qui pr&#233;pare un don, parce que vivre est s'entendre bruire, des oiseaux sans oreilles, mais comment font-ils pour r&#233;percuter le sous-bassement des villes, les pieds qui battent encore la terre, apr&#232;s des heures &#224; faire feu sur la douleur, il n'y a plus que la musique qui tire tout le sang dehors, fait frire les souffrances, sombrer la haine calculatoire des hommes. Marcus a ce grand rire, large tamis de lucioles, insectes giratoires qui coulent dans sa gorge, mon sang est ton sang, et tu vibres au m&#234;me rythme que les sources, la joie de se rendre &#224; ce qui vulcanise, ta chair est ma chair, et pourtant seuls, tourbillonnent sans se conna&#238;tre, d&#233;gorgent ce qui rampe, ce qui broie, le corps fr&#234;le, les libellules, scand&#233;es dans la joute du son, connect&#233;s ensemble, accus&#233;s ensemble, hors-la digue, hors-vent, hors-sang, o&#249; les yeux les oreilles n'en peuvent plus de voir et d'entendre, o&#249; il est bon d'&#234;tre tout entier un seul son qui r&#233;percute les corps, une messe dans la vulve du son, &#224; ne jamais dormir qu'au pied de la lune, jusqu'au troisi&#232;me jour, encore chancelant d'informe et de battements, &#233;pris de glaise et de moteur, &#234;tre un objet pourfendu d'ondes, jusqu'au broiement du petit jour, quand la lumi&#232;re survient pour balayer ton sang.&lt;/p&gt;
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		<title>Jean-Luc Chovelon | Attentes</title>
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		<dc:date>2022-10-04T16:45:07Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>Paris &amp; r&#233;gion parisienne</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; vous seriez assis au comptoir d'un bar devant un ballon de rouge &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot26" rel="tag"&gt;Paris &amp; r&#233;gion parisienne&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En trente ans de carri&#232;re, Jean-Luc Chovelon a connu deux professions : prof et journaliste. Prof d'&#233;ducation physique et journaliste de sport (presse &#233;crite), faut-il pr&#233;ciser, et non dans le domaine des lettres. Pourtant, depuis 2015, il a choisi de se consacrer &#224; l'&#233;criture. Par plaisir. Alors, d'ateliers d'&#233;criture en r&#233;daction d'ouvrages &#233;crits pour d'autres (des associations et des entreprises), il explore. Sans autre d&#233;sir ni autre ambition, pour l'heure, de parcourir les sentiers de ce vaste monde. &#192; Marseille et ailleurs. L'auteur n'a pas (plus) de site internet mais il dit qu'il y pense parfois.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quatre personnages, quatre pronoms personnels, quatre objets rouges, quatre attentes passives et immobiles. Aucun projet personnel ne se cache derri&#232;re ce texte si ce n'est l'envie de d&#233;rouler cette trame comme s'il s'agissait du d&#233;part d'une tresse &#224; quatre brins. M&#234;me si elle ne va pas tr&#232;s loin. Un d&#233;part, juste un d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le reste, sur ma table de chevet, au moment o&#249; j'ai &#233;crit ce texte, se trouve &lt;i&gt;La Modification&lt;/i&gt; de Michel Butor, roman de 1957 &#233;crit &#224; la deuxi&#232;me personne du pluriel. Pr&#232;s de mon lit, se trouve &#233;galement &lt;i&gt;53 jours&lt;/i&gt; de Georges Perec. Au bas de la page 36, il est question d'une Jaguar rouge. Une amie m&#233;decin m'a fait part, r&#233;cemment, de son projet de disposer des livres dans sa salle d'attente. Je lui ai dit que c'&#233;tait une belle id&#233;e mais que les livres allaient vite dispara&#238;tre. Elle m'a r&#233;pondu que c'&#233;tait bien ce qu'elle recherchait. J'aime les caf&#233;s parisiens mais je n'aime pas les embouteillages. Je n'ai aucun avis sur les lave-vaisselle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Jean-Luc Chovelon | Attentes&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Un bar de quartier. Comme il y a en a partout, &#224; tous les coins des rues de Paris. Vous vous trouvez assis sur une chaise haute, &#224; l'extr&#233;mit&#233; du comptoir. Pas exactement l'extr&#233;mit&#233;, l&#224; o&#249; le plateau en zinc fait un coude. Vous &#234;tes install&#233; &#224; la place de ceux qui passent du temps dans un bistrot. En dehors du passage des serveurs et des serveuses qui chargent et d&#233;chargent les plateaux des clients install&#233;s en salle et en terrasse. En dehors de l'emplacement des habitu&#233;s qui passent en coup de vent s'enfiler un caf&#233;. Vous &#234;tes &#224; la place de ceux qui restent. &#192; boire. &#192; r&#226;ler, r&#234;ver, maugr&#233;er. &#192; attendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vous avez un oeil sur la salle avec la porte d'entr&#233;e en point de mire et une vue assez d&#233;gag&#233;e sur une partie de la terrasse dehors et sur la rue embouteill&#233;e. Un autre oeil sur le patron qui s'agite derri&#232;re le comptoir entre l'imposante machine &#224; caf&#233;, les leviers de la tireuse &#224; bi&#232;re, le bac &#224; vaisselle et la caisse enregistreuse. Un coup de chiffon sur le zinc, de temps en temps. Vous, les deux coudes sur le comptoir, un ballon de rouge sous le nez. Jambes repli&#233;es, dos courb&#233;, oeil distrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un quart d'heure de retard. Les coups de klaxon inondent la rue embouteill&#233;e et expriment l'impatience des automobilistes. Elle n'a jamais &#233;t&#233; &#224; l'heure. Vous non plus. Vous deviez passer dans le XVIe pour r&#233;parer un lave-vaisselle. Rien n'est urgent pour ces richards qui n'ont qu'&#224; s'en acheter un nouveau de lave-vaisselle. Tant pis pour l'heure. L'heure de quoi, au fait ? Depuis qu'elle est partie, la v&#244;tre, d'heure, d&#233;file en nombre de verres. Elle n'affiche pas le temps, elle pr&#233;suppose votre &#233;tat d'&#233;bri&#233;t&#233;. Quand on passe l'essentiel de son temps dans un bar, l'heure n'a plus de r&#233;elle valeur. Vous ne vous souvenez plus pourquoi vous deviez la voir. Ce que vous vous rappelez, c'est l'odeur de ses cheveux, la douceur de sa peau, la finesse de ses doigts quand vous les teniez dans la paume de votre main. Et son sourire de pub de dentifrice. Et sa longue jupe rouge qui flottait dans le vent quand vous marchiez c&#244;te &#224; c&#244;te dans les rues de Paris, en passant devant les troquets sans m&#234;me y jeter un oeil. Sans jamais avoir la tentation d'y entrer et de vous assoir, l&#224;, sur la chaise haute au bout du comptoir. Et boire. R&#226;ler, r&#234;ver, maugr&#233;er. Attendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une salle d'attente dans un service hospitalier de pneumologie. Comme il y en a partout dans le monde, en France et &#224; Paris. Elle est assise sur une chaise en plastique parmi d'autres, dispos&#233;es le long d'un mur dans une pi&#232;ce carr&#233;e, juste en-dessous d'affiches faisant l'&#233;loge d'une vie sans tabac. Au milieu, une desserte en bois d&#233;borde de magazines. Les titres &#224; la une des journaux, mis bout &#224; bout, lui racontent une dr&#244;le d'histoire. Un ministre retrouve son fils cach&#233;, la star de t&#233;l&#233;-r&#233;alit&#233; a enfin d&#233;couvert le grand amour, mangez du curcuma pour vivre mieux, les plus belles plages du Br&#233;sil. Un roman moderne. Mais le tas de papier n'a gu&#232;re de succ&#232;s. Huit personnes sont assises dans la salle d'attente, cinq ont le regard riv&#233; sur l'&#233;cran de leur t&#233;l&#233;phone portable, une dame proche de la cinquantaine lit un Guillaume Musso, un petit gar&#231;on joue avec &#224; faire rouler son camion de pompiers sur les genoux de sa m&#232;re et elle, elle ne fait rien. Elle regarde l'air, c'est tout. &#199;a fait combien de temps qu'elle est l&#224; ? Pas loin d'une heure elle dirait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'elle est arriv&#233;e dans cette salle d'attente, il y avait d&#233;j&#224; trois personnes. La dame au roman, un jeune avec des &#233;couteurs greff&#233;s dans les oreilles et un autre homme, la cinquantaine et le teint gris, avec une pile de grandes enveloppes sous le bras. Des examens m&#233;dicaux. Les quatre autres personnes sont arriv&#233;es apr&#232;s elle. Par contre, elle ne t'a pas encore vu. Elle ignore si tu es dans ton cabinet en train de soigner un patient particuli&#232;rement coriace. Ou alors, tu n'es pas encore arriv&#233;. Quoi qu'il en soit, tu es en retard. Elle t'aime bien, elle te trouve beau. Elle t'a vu l'autre jour dans ta belle d&#233;capotable rouge. Comme si elle avait douze ans et qu'elle croisait un prince. Elle ne serait pas contre un rendez-vous qui ne soit pas m&#233;dical. Elle a mis sa longue jupe rouge pour l'occasion. Elle s'imagine monter dans ta Jaguar. Rouge sur rouge, c'est classe. Elle se sent belle dans sa jupe rouge. Son asthme allergique peut attendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un embouteillage en plein coeur de Paris. Comme il y en a dans toutes les villes du monde. Un beau sp&#233;cimen de congestion circulatoire. Tu t'imagines en charge de gu&#233;rir les villes de leurs congestions, de les op&#233;rer. Une grande saillie du nord au sud, une autre d'est en ouest, la pose de quelques d&#233;rivations savamment greff&#233;es. Plus d'obstacles. Et l'occasion de passer quelques rapports de vitesses pour entendre rugir les 575 chevaux de ton V8. Sentir l'air te fouetter le visage, humer les nuages, voir de belles inconnues te regarder avec envie. Tu aimes &#234;tre admir&#233;. Au lieu de &#231;a, tu es &#224; l'arr&#234;t au milieu de la chauss&#233;e &#224; quelques centaines de m&#232;tres de l'h&#244;pital. Devant, un Jumpy de location vante des tarifs imbattables sur sa double-porte arri&#232;re. Kilom&#233;trage illimit&#233;. &#192; gauche, une jeune m&#232;re de famille en phase pr&#233;paratoire de d&#233;composition tente de raisonner son gamin, six ans tout au plus, qui hurle son blues. &#192; droite, un bouddha en costume-cravate, un repr&#233;sentant de commerce statufi&#233;. Pas une once d'&#233;nervement, le temple de Petit Scarab&#233;e dans l'habitacle d'une Twingo. Et derri&#232;re, une musique obs&#233;dante. &#171; Au bal, au bal masqu&#233;, oh&#233;, oh&#233;&#8230; &#187; Un cocktail explosif pour un naufrag&#233; solitaire en pleine jungle urbaine. Mais pas toi. Toi, tu es m&#233;decin et tu es imperm&#233;able aux al&#233;as qui t'entourent. Tu es au volant de ta Jaguar rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu regardes n&#233;gligemment ton iPhone derni&#232;re g&#233;n&#233;ration. Douze messages. Quelques-uns de l'h&#244;pital, ta secr&#233;taire sans doute, et les autres de ta femme. Faut pas que tu oublies d'acheter une bouteille de vin pour le repas chez les Duvernay. Ils s'en foutent, les Duvernay, du vin que tu vas leur refiler, ils ont une cave pleine de Mouton Rothshild de plus d'un demi-si&#232;cle. Faut pas que tu oublies de caler un rendez-vous pour son vieil oncle qui fait de l'apn&#233;e du sommeil. Faut que tu ailles chercher la Jaeger-Lecoutre de ta m&#232;re chez l'horloger. Faut que tu appelles le maire, les voisins n'ont pas rentr&#233; le bac &#224; poubelles. Faut que tu fasses quelque chose pour le lave-vaisselle, le r&#233;parateur n'est pas pass&#233;. Faut que tu penses &#224; lui faire un cadeau, c'est bient&#244;t votre cinqui&#232;me anniversaire de mariage. Le dernier cadeau que tu lui aies fait, tu t'en rappelles, c'est un carr&#233; Herm&#232;s. Quelques silhouettes de chevaux et un carrosse au centre d'un morceau de soie rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'int&#233;rieur d'un duplex avec une terrasse qui donne sur la Tour Eiffel et le Champ de Mars, un appartement de luxe comme il y en a dans toutes les villes du monde. Ou presque. Dans une robe de chambre en satin, je suis allong&#233;e sur un canap&#233; de cuir et je regarde mon plafond. Pos&#233;s sur la table basse en verre fum&#233;e, quelques livres de peinture, un journal de mode, un verre de jus de tomates avec des gla&#231;ons et une branche de c&#233;leri. Dans la cuisine, une femme de m&#233;nage joue le r&#244;le du lave-vaisselle. La solitude peut &#234;tre un mets de luxe. Facile de philosopher allong&#233;e sur un canap&#233; en cuir. J'ai oubli&#233; ce qu'&#233;tait l'indispensable mais je sais que ce n'est pas le foulard de soie rouge soigneusement pli&#233; dans ma penderie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un oiseau s'est pos&#233; sur la table de ma terrasse. Une m&#233;sange charbonni&#232;re. Elle picore quelques miettes de brioche, vestige d'un petit d&#233;jeuner tardif. Qu'ai-je fait de ma vie ? J'ai juste attendu. Et picorer. J'ai attendu de rencontrer un jeune m&#233;decin pour ne plus avoir de questions &#224; me poser. De ne plus avoir &#224; m'inqui&#233;ter des lendemains. J'ai attendu de finir mes &#233;tudes de comptabilit&#233; pour les oublier aussit&#244;t. J'ai attendu d'avoir dix-huit ans pour m'affranchir du joug parental. Et pour partir avec vous. Vous qui, depuis mes seize ans, habitez dans mes souvenirs. Mes r&#234;ves parfois. Une f&#234;te de lyc&#233;ens, un long baiser en dansant un slow sur H&#244;tel California et, ensuite, l'envie de nous enfuir ensemble. Partir pour un ailleurs &#224; construire, &#224; inventer. C'&#233;tait votre id&#233;e, j'avais dit oui sans r&#233;fl&#233;chir. L'h&#233;sitation, ce devait &#234;tre pour plus tard, au moment de fuguer. J'&#233;tais rest&#233;e allong&#233;e sur mon lit &#224; regarder le plafond de ma chambre. Comme maintenant. Scotch&#233;e par la peur. Ou la l&#226;chet&#233;. Ou les deux. Vous &#233;tiez parti sans moi, j'&#233;tais rest&#233;e sans vous. Aujourd'hui, vous naviguez sur un bateau autour du monde. Ou alors, vous tenez un refuge en haute montagne. Ou bien, vous &#233;levez des chevaux en Papouasie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes peut-&#234;tre r&#233;parateur de lave-vaisselle. Vous seriez assis au comptoir d'un bar devant un ballon de rouge.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Bernard Dudoignon | Orph&#233;ons</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>
		<dc:subject>Loti, Pierre</dc:subject>
		<dc:subject>Rochefort (17)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; elle n'a pas les mots pour &#231;a, pour expliquer qu'elle parle &#224; un fant&#244;me et que &#231;a l'aide &#224; vivre &#187;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;35 ans en compagnie de la photographie regarder, cataloguer, acheter, vendre. &#201;t&#233; 2021, rencontre de l'&#233;criture, audace de raconter avec des mots que je trouvais superbes chez les autres.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Journal de Pierre Loti, 24 juin 1905 : &#171; Concours d'orph&#233;ons &#224; Rochefort, une quarantaine de soci&#233;t&#233;s musicales de tout le Sud-Ouest ; la ville nuit et jour pleine de bruit, de chants, de d&#233;fil&#233;s : l'Internationale et le drapeau rouge. Et pendant ce temps-l&#224;, l'angoisse de la guerre, qui se pr&#233;pare &#224; la fronti&#232;re d'Allemagne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Bernard Dudoignon | Orph&#233;ons&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Dimanche, s'il fait beau, on va au cimeti&#232;re. Et il fait beau ! ciel bleu vif z&#233;br&#233; de martinets, lumi&#232;re atlantique. Ils remontent la rue, longent les remparts, attrapent le cours ; fillettes en robe sombre, gar&#231;ons au cerceau, femmes en robe longue, hommes en chapeau ronds, quelques canotiers. Un apr&#232;s-midi de repos, de rencontres, de parlottes pour rien entre deux semaines inint&#233;ressantes parfois &#233;puisantes. Ils marchent entre les arbres tout jeunes encore, alignements prometteurs, feuilles vert tendre. La plus petite court devant, robe bouffante, tache claire, cheveux au vent, bouille ronde adorable. &#8212; Lili, ne t'en vas pas, viens ici. Les cris des enfants couvrent ceux des martinets l&#224;-haut. Un gar&#231;on perch&#233; sur des &#233;chasses, deux militaires bombent le torse ; les journaux parlent de guerre, de revanche, cette fois on les aura. L'ain&#233;, neuf ou dix ans, costume marin blanc col bleu grand ouvert sur une chemisette ras du cou, d&#233;j&#224; petit homme, le bout des manches bleu assorti au col, le pantalon serr&#233; au-dessus du genou, encore enfant. Il a vu son copain tomber de ses &#233;chasses, il court vers lui en riant aux &#233;clats. De la musique vient de la ville, derri&#232;re les remparts. Ah oui, ce dimanche c'est le concours de fanfares sur la place. On y passera en revenant. Au bout du cours, la rue diagonale d&#233;j&#224; bord&#233;e de quelques petites maisons du faubourg, la plupart &#224; rez-de-chauss&#233;e. Ils vont visiter la s&#339;ur et le fr&#232;re morts trop t&#244;t. Recueillement, la petite dans les bras de son p&#232;re comprend qu'il faut arr&#234;ter de gigoter ; &#8212; comme toi, tout petits &#8212; dans ces grandes boites en pierre, on va les voir ? &#8212; on va se taire et on s'assi&#233;ra pour leur parler doucement, ils vont nous entendre ; silence des robes blanches sur fond de tombes blanches, plafond de ciel bleu, elle en noir de la t&#234;te aux pieds, en deuil encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mains &#224; plat sur la pierre, ils ferment les yeux, tendent l'oreille, bougent les l&#232;vres. Elle se demande ce qu'ils peuvent bien raconter &#224; ces invisibles inconnus. Elle, ce ne sont pas ses enfants qu'elle rencontre, c'est S., le pr&#233;tendant mort &#224; la guerre lointaine. Il lui parle de la vie qu'ils auraient eue, des voyages qu'ils auraient faits. C'est son ange gardien, il lui raconte qu'il n'est pas vraiment mort, qu'il navigue sur un vaisseau fant&#244;me, il l'attend. On y va ? La cadette commence &#224; remuer, elle en a assez de cet &#233;change muet, murmure spectral avec un fr&#232;re et une s&#339;ur qu'elle n'a m&#234;me jamais vus en vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, allons y. Les trois enfants courent &#224; nouveau, la corv&#233;e est pass&#233;e on peut rire, jouer plus librement. La musique l&#224;-bas se fait plus pr&#233;cise, le concours a commenc&#233;. Ils connaissent presque tous les airs, parfois les paroles. Sur la place, une dizaine de couples farandolent en hurlant Gais et contents, nous marchions triomphants En allant &#224; Longchamp le c&#339;ur &#224; l'aise&#8230; Tout le monde se joint &#224; la chenille sauf elle qui regarde avec tendresse assise au pied du kiosque sur lequel l'harmonie de Fouras d&#233;roule son r&#233;pertoire. Trombone, tuba, accord&#233;on, deux saxophones, trompette, contrebasse. Il fait chaud, les enfants rient, on est bien. La musique, les cris transportent sa cadette &#224; l'air si fragile et si triste parfois, elle danse avec son fr&#232;re, chante avec tout le monde Sans h&#233;siter car nous allions f&#234;ter Voir et complimenter l'arm&#233;e fran&#231;aise. Une autre fanfare a pris la rel&#232;ve, le ton a chang&#233;, groupons-nous et demain. Sur le kiosque des drapeaux rouges ont surgi on ne sait d'o&#249;, par terre des poings lev&#233;s damn&#233;s de la terre nous ne sommes rien, soyons tout. Les couples continuent &#224; tourner valse, polka piqu&#233;e, marche sans se soucier de ce qui se joue l&#224;-haut. Elle ne connait pas ces paroles, trouve ses enfants beaux dans leur modeste tenue du dimanche. Il vient la chercher &#8212; &#199;a va ? Tu veux danser ? &#8212; Oh oui ! sera le genre humain. De ce que lui raconte son fant&#244;me, elle ne croit rien. A lui, elle n'en a jamais rien dit, il ne comprendrait rien &#224; ses r&#234;ves, c'est un homme, simple et elle n'a pas les mots pour &#231;a, pour expliquer qu'elle parle &#224; un fant&#244;me et que &#231;a l'aide &#224; vivre, que &#231;a leur rend la vie plus facile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est tard, il faut rentrer. Une polka vient de commencer, ils se tiennent par les &#233;paules, dansent au milieu de la rue Viens poupoule Viens poupoule, viens Quand j'entends des chansons &#199;a m'rend tout polisson...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Catherine Pl&#233;e | orange rouge vert</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article861</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographie, autobiographies fictives</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; mon ventre en veut &#224; ma bouche cousue, il exige de la transparence &#187;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Fille de mes parents, m&#232;re de mes deux fils, ai beaucoup s&#233;ch&#233; les cours, &#224; ne savoir pas quoi faire de moi, ai fini un peu par hasard journaliste en presse &#233;crite. Ai &#233;crit sous un autre nom la mode, la soci&#233;t&#233;, un peu de tout et des billets d'humeur, des tas de b&#234;tises, en quotidien, news, hebdos, mensuels, deux bouquins non litt&#233;raires publi&#233;s, des romans, des nouvelles non publi&#233;s, m&#234;me si presque mais finalement non, ai pris soin de mes malades. Banlieusarde, ai beaucoup trop pris les transports urbains, et me pose enfin &#224; Paris. Ai rejoint la communaut&#233; le Tiers-livre en 2018, y ai pris go&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dire, oui et le corps dit parfois plus que les paroles&#8230; Rouge, peut-&#234;tre, il s'en refl&#232;te ici, et d'organe en organe, de partie du corps en partie du corps, de la peau aux os, de la t&#234;te aux pieds, (ici, un ventre) je tente de passer en revue ce que le corps me dit de moi, de nous, des autres dans un chantier baptis&#233; provisoirement &#171; Autoportrait de moi, mon corps &#187;. Ce n'est pas une autobiographie, plut&#244;t un recensement d'exp&#233;riences plus ou moins d&#233;routantes, qui s'&#233;tend peu &#224; peu&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Catherine Pl&#233;e | orange rouge vert&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Eux sont l&#224;, enferm&#233;s avec moi dans l'habitacle de sa voiture &#224; lui, pr&#233;sentement pench&#233;e sur elle, eux deux &#224; l'avant, moi &#224; l'arri&#232;re, d'autant plus enferm&#233;e qu'il s'agit d'une trois-portes (Pas moyen de fuir). Eux sont l&#224;, pench&#233;s l'un sur l'autre, coll&#233;s l'un &#224; l'autre par la bouche. Moi derri&#232;re, ne sachant o&#249; poser les yeux car sous mes yeux, il y a eux, et parmi eux, elle, ma s&#339;ur, qui m'ignore en cet instant. Parmi eux, lui, le mari d'une autre, le p&#232;re d'un b&#233;b&#233; que nous avons gard&#233; l'&#233;t&#233; dernier, &#224; la demande de la femme du mari, un b&#233;b&#233; tout neuf, chauve et rid&#233;, qui sentait le vomi et pleurait sans discontinuer. Elle, sa femme, &#233;puis&#233;e, nous appelant &#224; l'aide, donc nous, ma s&#339;ur et moi, nounous b&#233;n&#233;voles, et lui, le mari, astreint &#224; des &#171; sorties en amoureux &#187; avec elle, sa femme alourdie et &#233;puis&#233;e, tandis qu'il lorgnait d&#233;j&#224; ma s&#339;ur fra&#238;che comme ros&#233;e, et que le b&#233;b&#233; vomisseur r&#233;gurgitait sur nos &#233;paules, &#224; nous, les nounous inexpertes, impatientes, remuant le landau comme un shaker, sans aucune tendresse, afin qu'il se taise, leur b&#233;b&#233;. Et entre eux, ma s&#339;ur et le mari de l'accouch&#233;e, &#224; cet instant m&#234;me, une diff&#233;rence d'&#226;ge substantielle mais pas un millim&#232;tre d'espace, ni entre leurs corps, ni entre leurs bouches coll&#233;es l'une &#224; l'autre depuis trop longtemps d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leurs bouches qui font un bruit de mouill&#233;. G&#234;nant. Mon ventre vrille, une pierre lui est tomb&#233;e dedans dans l'apr&#232;s-midi quand on la cherchait, ma s&#339;ur, soudain volatilis&#233;e, et que je savais, moi, sinon o&#249; elle &#233;tait, du moins avec qui, le mari d'une autre, dont personne en dehors de moi n'avait remarqu&#233; l'absence. A l'int&#233;rieur de mon ventre, la pierre s'appesantit, lourde, br&#251;lant, tandis que perdurent leurs bruits de bouches qui se collent et se d&#233;collent, adh&#232;rent, et d&#233;sadh&#232;rent, leurs bruits de langues m&#233;lang&#233;es, un filet de salive les unissant au-del&#224; de leurs interminables baisers et en contrepoint, les petits poissons dans le bocal de mon ventre filant d'un bout &#224; l'autre de mes intestins dans un petit bruit de clapot. Glouglou g&#234;nant. &#199;a dure depuis un moment, trop, le baiser de ma s&#339;ur et du mari de l'accouch&#233;e, et mes yeux en exil errent d'un point &#224; l'autre, ne sachant o&#249; se fixer, sachant parfaitement o&#249; ne pas se fixer (leurs bouches soud&#233;es) mes yeux errent de la vitre couleur nuit sur ma droite, &#224; celle de gauche identique, par-del&#224; le pare-brise, mes yeux enjambent &#224; saute-mouton leurs corps enlac&#233;s et se posent sur le feu rouge l&#224;-bas, sur la vitrine de la pharmacie o&#249; tourne sur lui-m&#234;me, et ind&#233;finiment, et ainsi depuis toujours, le mannequin du Dr Gibaud, nu comme un ver dans sa peau de r&#233;sine noire band&#233;e de blanc sur les lombaires, bandage r&#233;el sur son corps factice et sans sexe, je le regarde, ce bonhomme depuis toujours post&#233; dans la vitrine de la pharmacie en bas de chez nous, des ann&#233;es qu'il tourne, toute petite je le contemplais d&#233;j&#224;, je l'aurais bien pris comme poup&#233;e, un Ken g&#233;ant &#224; peau noire, ce bonhomme en r&#233;sine, et &#224; le contempler l&#224;, en cet instant, lui si fid&#232;le &#224; sa posture, &#224; son man&#232;ge, &#224; son bandage lombaire, p&#233;renne et rassurant, mon ventre se d&#233;tend. Mais ce bruit, ce minuscule clapotis, ce tr&#232;s infime bruit de bouches, comme un grumeau dans la pur&#233;e &#233;paisse du silence&#8230; tellement g&#234;nant. De nouveau mon ventre enrobe sa pierre, lourde, cette pierre qui lui est tomb&#233;e dedans au d&#233;but de l'apr&#232;s-midi quand on a d&#233;couvert l'absence de ma s&#339;ur, la dur&#233;e de cette absence surtout, notre p&#232;re s'impatientant : O&#249; est-elle fourr&#233;e bon sang ? Sa bande de copains m'interrogeant : T'sais pas o&#249; est ta frangine ? Non j'sais pas, personne n'a eu l'id&#233;e de demander avec qui, parce que &#231;a je savais, et ne pouvais pas le dire, et ne l'aurais jamais dit plut&#244;t mourir l&#224; tout de suite, avec ma pierre en plein ventre. Tout le monde l'attendait oui tout le monde l'attendait, surpris, pas son genre les retards, l'absence, faire d&#233;faut, &#224; ma s&#339;ur, pas comme moi toujours en fuite. Mais l&#224;, pas de fuite possible, l'habitacle tout petit empli de deux corps arrim&#233;s l'un &#224; l'autre et &#224; l'arri&#232;re, le ventre boursoufl&#233; de qui n'existe pas, l'habitacle empli d'un silence pur&#233;e de pois, et les bruits de bouches, leur clapotage d&#233;go&#251;tant, les subtils frottements d'&#233;toffes quand il se disposent autrement pour aussit&#244;t recoller leurs bouches et ce ventre, mon ventre, p&#233;trifi&#233;, qui r&#233;pond en gonflant comme la grenouille de la fable, et un regard, mon regard r&#233;fugi&#233; entre mes genoux, mes chaussures, mes mains qui se serrent et se tordent esp&#233;rant qu'on bouge enfin, et mes oreilles gr&#233;sillant de ne pouvoir se fermer aux bruits de baisers. G&#234;nants. Un escadron de fus&#233;es br&#251;lent mon estomac, mon ventre tapiss&#233; de poignards remue des liquides, brasse des mati&#232;res. G&#234;nant. Je r&#234;ve d'avoir eu la bonne id&#233;e que je n'ai pas eue, dire aux parents non, je pr&#233;f&#232;re rentrer avec vous tandis que lui, le mari d'une autre proposait de raccompagner &#171; les filles &#187; nous englobant, ma s&#339;ur et moi, indiff&#233;renci&#233;es pour mieux lui servir d'alibi. Alors je r&#234;ve d'&#234;tre petite, plus petite encore que je ne suis, disparaitre si possible, ne plus exister, me glisser entre les si&#232;ges, rouler en boule, je r&#234;ve de me trouer le ventre pour en faire sortir la pierre et les poignards mais eux non, indiff&#233;rents, m'ignorant tout &#224; fait, tout &#224; leur baiser illimit&#233;, coll&#233;s encore et encore, silencieux. Pas un mot depuis qu'on est stationn&#233;s l&#224;, en bas de chez nous, et durant le trajet, m'ignorant d&#233;j&#224;, murmurant entre eux, leurs mains se p&#233;trissant sur le levier de vitesse, et moi, leur alibi, pour eux d&#233;j&#224; n'existant pas, servant comme seul sert un outil, est-ce qu'on parle aux outils ? A vingt pas et trois &#233;tages plus hauts, il y a la lumi&#232;re dor&#233;e de notre appartement, ma chambre, le refuge du lit, les habitudes, la possibilit&#233; de parler normalement mais l&#224;, non, juste le noir comme faire-valoir &#224; leurs bruits de bouche, le noir comme leur plan&#232;te exclusive tandis que moi-mon ventre on s'amplifie en arri&#232;re-plan. Les secouer et enfin me d&#233;gager de cet air trop chaud, confin&#233;, &#233;touffant, me pr&#233;cipiter au dehors, atteindre la porte de l'immeuble, monter les trois &#233;tages et revenir &#224; l'ordre des choses o&#249; moi-mon ventre sera apais&#233;, souple et serein, en bon petit ventre amical de toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il gonfle. Mon ventre gonfle, la ceinture de mon pantalon me scie la taille. Je d&#233;fais un bouton, &#231;a n'est pas suffisant, je n'ai plus ni bras ni jambes ni t&#234;te, je suis un ventre tiraill&#233; dont les tripes se tordent et si elles pouvaient, hurleraient. Elle, ma s&#339;ur, g&#233;mit, un tout petit g&#233;missement languide, lui, le mari de l'accouch&#233;e, soupire, un tout petit soupir d'aise. A l'int&#233;rieur de mon ventre poussent des piquants, des lances, se dressent des agaves qui cisaillent mon estomac, mon ventre me monte jusqu'au menton, mes yeux supplient le feu qui clignote imperturbable : orange. Rouge. Vert. Jette des &#233;clats : orange. Rouge. Vert sur le bonhomme du Dr Gibaud. Le ventre supplie : Pouce ! Pouce l'amour ! Pouce le baiser ! Pouce le silence et l'attente orange-rouge-verte. G&#234;nant. Ils se d&#233;collent enfin, se sourient complices, se moquent peut-&#234;tre, reprennent leur souffle, les yeux de l'un plong&#233;s dans les yeux de l'autre, coll&#233;s par les yeux &#224; pr&#233;sent, leur champ de vision en tunnel au-del&#224; duquel tout est nuit, indiff&#233;rent, inexistant. Le ventre &#233;norme pourtant leur fr&#244;le le visage et dans le ventre &#233;norme le secret, son secret, &#224; ma s&#339;ur, et qui sait un projet d'enl&#232;vement ? et qui sait je ne la verrai plus jamais ? et qui sait je devrais r&#233;v&#233;ler le danger aux parents ? Lib&#233;rer ce secret enclume qui m'a fait pleurer cet apr&#232;s-midi &#224; cette f&#234;te d'o&#249; elle a soudain disparu&#8230; Pourquoi tu pleures on va bien la retrouver&#8230; ce secret gonfle, le baiser fait levain, et ma bouche cousue le retient. Chut&#8230; pas bouger et se taire&#8230; Chut, ne pas exister&#8230; Mon ventre en veut &#224; ma bouche cousue, il exige de la transparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pleut. Sur la vitre nuit, se multiplient de petites virgules orange, rouges, vertes, je les compte, je les compte avec beaucoup d'attention, je tente d'ignorer le reste comme le reste m'ignore, je suis ailleurs sur une autre plan&#232;te, la plan&#232;te arri&#232;re. Mon ventre en r&#233;bellion &#233;met un gargouillis affreusement sonore. Ils se d&#233;collent, ils &#233;clatent de rire, ils me proposent de sortir, ils se moquent, ils me ram&#232;nent violemment sur leur plan&#232;te et elle, ma s&#339;ur, ma s&#339;ur ch&#233;rie que je n'ai pas d&#233;nonc&#233;e plut&#244;t mourir en d&#233;pit de la peur au ventre qu'il l'enl&#232;ve, le mari d'une autre. Ma s&#339;ur sort la premi&#232;re de la voiture : allez d&#233;p&#234;che, il pleut, je peine &#224; faire basculer son si&#232;ge, mais grouilles donc, je me fais tremper moi, le mari de l'accouch&#233;e allonge son bras, immense, d&#233;bloque d'un geste s&#251;r le si&#232;ge r&#233;calcitrant, j'emm&#232;ne mon ventre fautif, oui il pleut, vraiment, mon ventre se lib&#232;re, je m'abrite sous le porche. Dans la trois-portes, ils se recollent. Je n'ai pas les clefs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Vincent Francey | L'enfant et les Peaux-Rouges</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article860</link>
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		<dc:date>2022-10-03T16:08:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>USA</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; aller un jour en Am&#233;rique rencontrer pour de vrai les Peaux-Rouges &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot105" rel="tag"&gt;USA&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Enseignant de fran&#231;ais et l'histoire &#224; Fribourg, en Suisse, blogueur sur les sites &lt;a href=&#034;https://www.lie-tes-ratures.com&#219; et [livresses-&gt;https://livresses.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;lie-tes-ratures&lt;/a&gt;, grand lecteur, animateur d'une cha&#238;ne YouTube o&#249; je tiens le journal des livres qui occupent ma vie, j'ai publi&#233; en auto&#233;dition mon dictionnaire intime, Je de mots, et travaille actuellement &#224; reconstruire une grange disparue dans laquelle un enfant r&#234;ve d'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est une variation autour d'un livre en cours d'&#233;criture, Grange, dans lequel un homme explore une grange vide et d&#233;couvre petit &#224; petit l'histoire de celles et ceux qui peuplaient ce lieu d&#233;sormais d&#233;sert. Parmi les personnages ayant v&#233;cu dans cette grange, il y a un enfant fascin&#233; par l'Am&#233;rique. Celui-ci r&#234;ve de la grande aventure et il poss&#232;de un livre, un seul, sur l'Am&#233;rique, qu'il lit et relit sans cesse. Ce texte, dont je ne sais pas encore s'il figurera dans le livre, m'a permis de concilier ce projet en cours d'&#233;laboration et le rouge qui colore ce premier num&#233;ro de &lt;i&gt;Dire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Vincent Francey | l'enfant et les Peaux-Rouges&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L'enfant regarde le livre d'Am&#233;rique. Il s'est arr&#234;t&#233; sur une page et il regarde. Sur cette page, il y a des Indiens d'Am&#233;rique et l'enfant ne comprend pas pourquoi en Am&#233;rique il y a des Indiens, alors que l'Inde c'est ailleurs, c'est en Asie, l'Inde, ce n'est pas en Am&#233;rique, et il se demande, l'enfant, s'il y a aussi des Am&#233;ricains d'Inde qui seraient le contraire des Indiens d'Am&#233;rique, mais ce qui int&#233;resse l'enfant, c'est l'Am&#233;rique, pas l'Inde, alors il regarde la photo des Indiens d'Am&#233;rique et il lit ce qu'il y a dessous et c'est &#233;crit qu'ils ont la peau rouge, les Indiens d'Am&#233;rique, et il lit aussi le nom des tribus et il les recopie dans son cahier, mais il y en a beaucoup et ce sont des mots difficiles &#224; &#233;crire, mais comme c'est l'Am&#233;rique, il faut qu'il sache, l'enfant, alors il commence une liste : &lt;i&gt;Cheyennes, Sioux, Lakotas, Iroquois, Algonquins, Apaches, Navajos, Cherokees, Comanches, S&#233;minoles, Crow, Mojaves, Massachussetts, Mohicans, Appalaches, Creeks, Wappos, Arapahos, Iowas, Dakotas&lt;/i&gt; et y en a encore plein d'autres, mais l'enfant se dit que savoir tous ces noms, &#231;a ne sert &#224; rien, &#231;a ne dit pas pourquoi les Indiens d'Am&#233;rique ont la peau rouge, est-ce que c'est &#224; cause du soleil, l'enfant ne sait pas ; lui, il a la peau rouge quand il attrape des coups de soleil et &#231;a fait mal &#224; la peau, les coups de soleil, alors il se demande si les Peaux-Rouges ont mal &#224; la peau, si ce sont des gens qui ont toujours des coups de soleil et que c'est pour &#231;a qu'il sont agressifs, parce que les Peaux-Rouges sont toujours agressifs dans les films, ils attaquent les diligences et les trains et les villes et les ranchs et banques et les routes, ils attendent &#224; cheval au-dessus d'un ravin que les blancs passent et ils leur lancent des fl&#232;ches et la cavalerie se d&#233;fend bec et ongles, &#231;a veut dire jusqu'&#224; ce qu'il n'en reste plus un seul, d'Indien, et on tue les Peaux-Rouges jusqu'&#224; ce que les braves pionniers qui sont venus jusque dans ce d&#233;sert pour trouver de l'or au fond des ruisseaux soient sauv&#233;s des griffes de ces horribles sauvages que leur peau rouge excite contre ces braves gens qui ne leur ont rien fait ; on appelle &#231;a des western, ces films avec les cow-boys et les Indiens, c'est &#224; cause de l'ouest &#8212; l'enfant n'y comprend rien, &#224; ces histoires de nord, de sud et d'ouest &#8211; mais &#231;a veut s&#251;rement dire que les Indiens, c'est seulement dans l'ouest qu'il y en a, dans des grandes prairies sans arbres avec des bisons et du soleil tout le temps, ce qui explique qu'ils ont la peau rouge, les Peaux-Rouges, et qu'&#224; force d'avoir des coups de soleil ils s'&#233;nervent et ils lancent des fl&#232;ches sur les cow-boys et tous les autres blancs, les Peaux-Rouges, mais il se demande, l'enfant, si ce n'est pas aussi un peu la faute aux cow-boys et aux autres blancs si les Indiens les attaquent, parce que l'Am&#233;rique, c'est chez eux, c'est chez les Peaux-Rouges, et c'est pour &#231;a qu'il ne comprend pas, l'enfant, pourquoi on dit que ce sont des Indiens, alors qu'ils n'ont rien &#224; voir avec l'Inde, les Indiens d'Am&#233;rique, ce sont des Am&#233;ricains, des vrais, les seuls vrais, ceux qui &#233;taient l&#224; en premier, alors quand il y a des cow-boys et des chercheurs d'or &#8211; s'il devient chercheur d'or un jour, il n'ira pas sur les terres des Peaux-Rouges, l'enfant &#8212; et que des &#233;trangers d&#233;boulent chez eux et disent voil&#224; c'est &#224; nous on peut tout vous piquer, vos terres, vos femmes, vos chevaux, vos tepees, moi aussi, se dit l'enfant, si j'&#233;tais un Indien et si j'avais la peau rouge qui rend agressif, je d&#233;cocherais&#8212; c'est comme &#231;a qu'on dit pour lancer &#8212; des fl&#232;ches de mon carquois contre ces envahisseurs parce que &#231;a ne se fait pas, d'envahir le pays des autres, m&#234;me s'ils ont la peau rouge, et il se demande, l'enfant, pourquoi en Am&#233;rique on fait tant de foin avec cette histoire de la couleur de la peau ; d&#233;j&#224; avec les noirs, on les lynche, on les pend &#224; des arbres et on se prend en photo en rigolant en-dessous &#8211; c'est une autre photo qui est aussi dans le livre d'Am&#233;rique, mais il n'a pas envie de la regarder, l'enfant, cette photo &#8212; il faut qu'il continue sa liste, parce qu'il y a des noms int&#233;ressants &#224; ajouter, des noms pas seulement sur la peau des Peaux-Rouges mais sur tout leur corps, parce qu'il y en a, des Peaux-Rouges, qu'on appelle Pieds-Noirs et d'autres Nez-Perc&#233;s ou T&#234;tes-Plates ou Pend d'Oreilles ou Gens-du-Sang, mais c'est bien s&#251;r les autres, les blancs, les colons, les pionniers, les cow-boys, qui leur ont donn&#233; ces noms-l&#224;, aux Pieds-Noirs, aux Nez-Perc&#233;s, aux T&#234;tes-Plates et m&#234;me aux Peaux-Rouges, parce qu'ils n'ont jamais eu la peau rouge, les Peaux-Rouges, c'est parce qu'ils se maquillent le visage avec du rouge qu'on les a appel&#233;s des Peaux-Rouges, pas parce qu'ils ont vraiment la peau rouge, c'est &#233;crit dans le livre d'Am&#233;rique, o&#249; il y a aussi le nom des chefs, Jeronimo, Sitting Bull &#8211; &#231;a veut dire le taureau assis &#8211; et aussi Crazy Horse &#8212; le cheval fou &#8212; et Big Foot &#8212; le gros pied &#8212; qui est mort &#224; Wounded Knee, et &#231;a a &#233;t&#233; un massacre &#233;pouvantable, Wounded Knee, les soldats yankees &#8212; les Yankees, ce sont les blancs de la Nouvelle-Angleterre, parce que quand ils sont arriv&#233;s en Am&#233;rique, les blancs, ils ont tout de suite dit que c'&#233;tait comme chez eux, que c'&#233;tait une autre Angleterre, alors que l'Am&#233;rique, &#231;a n'a rien &#224; voir avec l'Angleterre, se dit l'enfant, ce n'est pas une &#238;le, l'Am&#233;rique, c'est tout un continent &#8211; &#224; Wounded Knee, lit l'enfant dans le livre d'Am&#233;rique, les Yankees ont tir&#233; sur les Indiens &#8211; c'&#233;tait des Sioux ou des Lakotas, si l'enfant a bien compris, mais les Sioux et les Lakotas, &#231;a revient au m&#234;me, c'est un autre nom pour le m&#234;me peuple &#8212; et &#224; Wounded Knee il y a eu des centaines de morts, parce que les m&#233;chants, ce ne sont pas les Peaux-Rouges, les m&#233;chants, ce sont les Peaux-Blanches, et l'enfant a la peau blanche, alors il fait partie des m&#233;chants et s'il va en Am&#233;rique, les Peaux-Rouges le regarderont d'un sale &#339;il, m&#234;me s'il n'y est pour rien, l'enfant, si des gens avec la peau blanche ont massacr&#233; Big Foot et les Sioux Lakotas &#224; Wounded Knee, et il y a eu d'autres massacres encore, l'enfant devrait aussi en &#233;crire la liste, mais ce ne sont pas des massacres qu'il veut savoir sur les Indiens d'Am&#233;rique, l'enfant, il veut savoir des Indiens gentils, des Indiens comme Yakari, qui est aussi un Sioux Lakota mais qui ne se fait pas massacrer parce qu'il n'y a pas de blancs dans Yakari, il y a des Indiens et des animaux, c'est tout, il y a le poney Petit Tonnerre et aussi Arc-en-Ciel &#8211; c'est une petite fille, la meilleure amie de Yakari &#8211; et il y a aussi Grand Aigle, son totem, son protecteur qui lui donne une plume, il faut qu'il accomplisse un exploit s'il veut la porter devant les autres Indiens, mais ce qui est le plus important, c'est que Yakari peut parler aux animaux et que c'est bien pratique de pouvoir parler aux animaux ; lui, l'enfant, il aimerait bien pouvoir parler aux animaux, mais il a beau essayer, &#231;a ne marche pas, il va vers la vache, il lui dit Dahlia comment vas-tu et elle ne dit rien, la vache, elle rumine, des fois elle lui donne un coup de queue, et avec les moutons &#224; Ernest, c'est pareil, il essaie de leur parler, mais ils restent assis dans l'herbe et c'est tout, et les chats aussi, ils restent allong&#233;s au fond des solitudes &#8211; il a lu &#231;a dans un autre livre, l'enfant, un livre de po&#233;sie, et il n'a pas compris &#8211; alors il fait des expos&#233;s sur les animaux, l'enfant, pour mieux savoir comment &#231;a vit, un animal, pourquoi une vache &#231;a a quatre estomac, pourquoi les chats blancs sont sourds et pourquoi le cheval est le meilleur ami de l'homme, mais Petit Tonnerre est un poney, c'est un cheval mais en plus petit, une sorte de cheval pour les enfants mais pas un cheval enfant parce qu'un cheval enfant, c'est un poulain ou une pouliche si c'est une femelle mais l'enfant ne va pas recommencer l'expos&#233; sur les chevaux qu'il a d&#233;j&#224; fait, ce qui l'int&#233;resse en ce moment, ce sont les Peaux-Rouges et il a lu dans le livre d'Am&#233;rique que de nos jours les Peaux-Rouges vivent dans des r&#233;serves, c'est comme des sortes de zoos mais pour les humains, et &#231;a n'a plus rien &#224; voir avec Yakari ; les Peaux-Rouges d'aujourd'hui, c'est &#233;crit qu'ils sont ravag&#233;s par l'alcool, mais il n'y a pas de photo de Peaux-Rouges ravag&#233;s par l'alcool dans le livre d'Am&#233;rique, il y a Sitting Bull et il y a le calumet de la paix, une sorte de pipe qu'on se passe pour dire qu'on ne se veut aucun mal et qu'on est bons copains, on a sign&#233; un trait&#233; qui dit que les terres des Peaux-Rouges, les blancs peuvent passer avec des diligences et qu'on ne les attaquera pas et qu'on pourra continuer &#224; chasser comme on a toujours fait et que c'est la paix, tout a fini par s'arranger, on a fini de se massacrer, Wounded Knee, c'est du pass&#233;, on est d&#233;sol&#233;, on se serre la main et on fume la calumet de la paix, mais est-ce que de nos jours ils vivent vraiment en paix, les Peaux-Rouges ravag&#233;s par l'alcool, voil&#224; la question qu'il se pose, l'enfant, et il a referm&#233; le livre et il pleure, il pleure la mort des Peaux-Rouges, il pleure parce que ces r&#233;serves o&#249; il en reste encore, des Peaux-Rouges, c'est comme une prison, pas une vraie prison avec des barreaux et des gardiens mais une prison en plein air, dans des roulottes &#8211; c'est une autre photo du livre &#8211; et dans la salet&#233;, parce qu'en plus d'&#234;tre ravag&#233;s par l'alcool, les Indiens d'aujourd'hui, ils sont pauvres et ils sont sales et ils sont en prison sur leur propres terres, mais ils ont des chevaux, certains d'entre eux ont des chevaux et ils d&#233;cident de partir, ils en ont le droit, ils sont chez eux, ils peuvent faire ce qu'ils veulent et s'ils veulent partir, qui peut les en emp&#234;cher, mais ils ne partent pas bien loin, ils veulent aller voir la montagne noire, c'est leur lieu sacr&#233;, Black Hills ils l'appellent, mais les blancs l'ont profan&#233;e, la montagne noire, leur lieu sacr&#233;, ils y ont grav&#233; la t&#234;te de leurs chefs &#224; eux, pas Sitting Bull, pas Big Foot, pas Crazy Horse, leurs chefs &#224; eux qu'ils appellent pr&#233;sidents, George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt, Abraham Lincoln, et ils se pavanent, les blancs, ils oublient que les Peaux-Rouges, &#231;a existe encore, alors ils ont pris leurs chevaux, les Peaux-Rouges, et ils sont partis, ils ont quitt&#233; leurs r&#233;serves, et ils ont pris des armes aussi, mais ce ne sont plus des arcs et des fl&#232;ches, ce sont des fusils et ils sont pr&#234;ts &#224; se battre pour leur terre, les Peaux-Rouges, et les blancs ne comprennent pas, c'est r&#233;gl&#233; depuis longtemps, cette histoire de Peaux-Rouges, ils ont vu des westerns, les blancs, qu'est-ce qu'ils viennent r&#233;veiller ces vieux d&#233;mons, ces Indiens, qu'ils disent, les blancs, en Am&#233;rique tout le monde est &#233;gal, c'est &#233;crit dans la Constitution, alors qu'est-ce qu'ils veulent, ces Peaux-Rouges, ils ne comprennent pas, les blancs, et l'enfant croit avoir compris ce qu'ils veulent, les Indiens d'Am&#233;rique, et c'est pour &#231;a qu'il pleure, parce qu'on ne leur donnera jamais ce qu'ils veulent, et l'enfant, quand il ira en Am&#233;rique, il ira les voir, les Peaux-Rouges, c'est eux qu'il ira voir en premier, parce que c'est eux qui &#233;taient l&#224; en premier, c'est leur pays &#224; eux, l'Am&#233;rique, mais l'enfant n'est pas en Am&#233;rique, il est dans la grange avec son livre d'Am&#233;rique et il r&#234;ve, c'est aussi pour &#231;a qu'il pleure, l'enfant, c'est parce que l'Am&#233;rique, pour les Peaux-Rouges, c'est peut-&#234;tre un cauchemar, mais l'Am&#233;rique, pour lui, c'est un r&#234;ve, et un r&#234;ve, ce n'est pas vrai, il voudrait tant que ce soit pour de vrai, l'Am&#233;rique, alors il se pr&#233;pare, l'enfant, il imagine comment &#231;a sera quand il y sera, en Am&#233;rique, parce qu'un jour, c'est s&#251;r, il ira en Am&#233;rique, l'enfant, il ne vit que pour &#231;a, aller un jour en Am&#233;rique rencontrer pour de vrai les Peaux-Rouges.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Alain G&#233;rardot-Paveglio | R&#234;ve de l'exempt&#233;</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article835</link>
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		<dc:date>2022-02-02T16:36:38Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>fantastique</dc:subject>
		<dc:subject>Italie</dc:subject>
		<dc:subject>r&#234;ve, r&#234;ves, onirisme</dc:subject>
		<dc:subject>G&#233;rardot-Paveglio, Alain</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; je ne peux toucher personne, nul ne peut m'entourer de ses propres bras &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot5" rel="tag"&gt;fantastique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot123" rel="tag"&gt;Italie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot177" rel="tag"&gt;r&#234;ve, r&#234;ves, onirisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot381" rel="tag"&gt;G&#233;rardot-Paveglio, Alain&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Alain G&#233;rardot-Paveglio. N&#233; en 1958 dans les C&#244;tes-du-Nord ; vit &#224; Rez&#233; (Loire-inf&#233;rieure). Etudes &#224; Rennes et Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oeuvre dans le Service Public. Ecrit depuis 2020. A beaucoup lu, march&#233; et r&#233;dig&#233; entre temps ; pr&#233;f&#233;rences pour les causses, les Appenins, la cuisine italienne, la photographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; son blog : &lt;a href=&#034;https://danslalumiererevenue.wordpress.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;dans la lumi&#232;re revenue&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; &lt;a href=&#034;https://youtu.be/XN9hnCNnTZc&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sa cha&#238;ne You Tube&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; retour &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article831' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire f&#233;vrier 2022&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Alain G&#233;rardot-Paveglio | R&#234;ve de l'Exempt&#233;&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;em&gt;1. Draps&lt;/em&gt;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On me fait tourner sur mon lit, on change mes draps, tremp&#233;s, saignants de la lumi&#232;re qui s'y &#233;tait enfonc&#233;e, avec mon corps, informes replis de l'&#233;toffe, creux entre mes jambes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me vois mon corps allong&#233;, je me regarde, yeux &#224; ras de ma poitrine, raccourci et entier, mes pieds, deux poids et c'est fini ; la lumi&#232;re s'est partout perdue, en formes et contrastes indiff&#233;rents, dans les draps et remani&#233;e par ma presque immobilit&#233; et ses mouvements insignifiants et retenus (parall&#232;les entre eux ou formant des angles pr&#233;cis, lentement approch&#233;s pour ne pas faire venir la douleur) - appliqu&#233;e par n&#233;gligence, par chute hasardeuse par la fen&#234;tre, sur l'espace que j'occupe, comme toute chose quelconque, lit inoccup&#233; ou moribond oubli&#233; quelque instants dans sa peur. Une lumi&#232;re humide, une flaque &#224; laquelle je fais obstacle, gicl&#233;e sur moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde pour me tenir &#233;veill&#233;, les formes sans int&#233;r&#234;t des plis humides entre mes jambes tendues - ondulations l&#226;ches, vaguement parall&#232;les - les plis crois&#233;es &#224; mes hanches, je pense &#224; une statue qui serait mon cadavre magnifi&#233; encore vivant, une statue de marbre, un Christo velato difforme. Mais je n'ai pas de force, je pr&#233;f&#232;re me tapir, j'ai tout abandonn&#233; depuis toujours, le premier jour ou presque...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce serait un marbre fluide et collant, un marbre sinueux qu'on peut arracher comme une &#233;corce, il suffit de tirer d'un coup, comme elles l'ont fait. Les S&#339;urs tiennent le drap &#224; contre-jour, mon corps n'a laiss&#233; qu'une aur&#233;ole sans couleur, des plis indescriptibles, mon Suaire ne refl&#232;te rien. C'est bien moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des choses viennent en t&#234;te, tourn&#233;e &#224; droite &#224; gauche pour les attraper. Je me dis : &#171; J'aurais aim&#233; faire ceci, faire cela &#187;. J'ai eu tout le temps envie de ci et de &#231;a, je n'ai jamais commenc&#233;, incapable de tout effort, r&#234;vant de gloire avant de commencer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis endormi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_732 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/IMG/jpg/florence.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/revue/IMG/jpg/florence.jpg?1643819671' width='500' height='281' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;em&gt;2. De l'autre c&#244;t&#233;&lt;/em&gt;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je suis vision et ce que je vois, comment voir, suis sans poids ? L'espace est sans couleur ni volume, collines tronqu&#233;es, plis de brume ; mon corps, son extension. Comprends que je me dirige devant Saint-Pierre et l'Archange Michel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de forme nommable, de consistance, de distance, je ne sais si j'avance. J'ignore depuis combien de temps je me parle ou je marche, c'est la m&#234;me chose. C'est presque tout le temps pareil, je ne suis pas immobile, ce n'est pas un brouillard, ni un paysage : un tableau vid&#233; de ses couleurs, des formes tr&#232;s simplifi&#233;es, empil&#233;es, agglom&#233;r&#233;es, mais sur le point de jaillir. De se reconstituer autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis v&#234;tu d'un manteau ; mes bras sont tomb&#233;s dedans, des ombres me fr&#244;lent, je ne peux toucher personne, nul ne peut m'entourer de ses propres bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les autres personnes - je suis &#224; l'&#233;cart, &#231;a n'arr&#234;te pas de me rejeter vers moi, &#224; vrai dire &#224; l'int&#233;rieur, un ressort ne cesse de se d&#233;tendre, un ressort d&#233;traqu&#233;, mon d&#233;sir est de me porter l&#224;-bas, mes efforts dans leur raideur, tirant tout une charge que j'ignore, et la rel&#226;che d'un coup sec, je rebande vers l&#224;-bas, et encore aspir&#233;, jet&#233; dedans - un tableau est pos&#233; au fond, color&#233;, dor&#233;, aux figures simples, confuses, multiples superpos&#233;es, un &#201;den serti dans dans une enluminure. Ceux-l&#224; sont comme des serpents, rampent &#224; terre, je sens qu'ils se ressentent comme un corps de serpent. Je les envie. D'autres crient, hurlent sans cesse, comme si leur cage thoracique &#233;tait ouverte, cotes, sternum, chairs. Je sais. Ceux-l&#224;, des &#233;perviers, volent, planent, serres ouvertes, ne peuvent interrompre leur vol circulaire au ras du ciel, d'autres sont enlac&#233;s, d'autres, d'autres&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La page s'&#233;largit, je bascule avec elle, enroul&#233; un coin. Nous voil&#224; tous... Ceux arriv&#233;s en m&#234;me temps que moi, et tous les autres, depuis le d&#233;but. J'ai peur immense et d&#233;sir &#233;gal d'&#234;tre oubli&#233;. Assembl&#233;s dans un amphith&#233;&#226;tre v&#233;g&#233;tal, moi dans un m&#233;daillon sous la fresque. Ils forment une tache granuleuse et molle. Sont-ils si peu nombreux, sont-ils tous l&#224; ? Des porches s'alignent tout autour d'eux, en &#233;tages superpos&#233;s, l'int&#233;rieur d'un colys&#233;e ; les ombres se dirigent chacune vers une loge du Tartare, selon ce qu'il a fait de lui, selon ce qu'il &#233;tait avec les autres. Chacun trouve sa porte, happ&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Happ&#233;, aval&#233; par le brouillard referm&#233;, lourd. Mes parents se d&#233;gagent de moi, l'un apr&#232;s l'autre, de la mati&#232;re dans laquelle nous sommes cousus. Il n'y a que nous, mati&#232;re qui fait le vide autour. Nous nous dessinons selon la v&#233;rit&#233; de ce que nous &#233;tions. Nous nous apparaissons dans nos &#226;mes saignantes, transparentes, en lumi&#232;res p&#226;les, tels que nous nous pensions et jugions vraiment. Je me tiens &#224; distance ; je vivais seul, la seule r&#232;gle ou la premi&#232;re chose que j'ai consciemment apprise : me cacher, lorsque j'&#233;tais devant eux, visible mon corps sur lequel tous ch&#226;timents &#233;tait appliqu&#233;s, et j'&#233;tais cach&#233; au fonds de moi.Je suis cach&#233; encore, je vois leurs regards baiss&#233;s, perdus, ce qu'ils ont perdu : leurs bras, incapables de m'entourer. Leurs yeux fondent en premier, puis le visage, et le reste. V&#233;rit&#233; sans dur&#233;e, lueurs s'&#233;vanouissant, l'&#233;vitement, une nouvelle fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous mes pieds, le socle nu d'une statue, au milieu d'un champ uniform&#233;ment vert et plat. Ciel bleu. Je suis hiss&#233; dessus avant de l'avoir vu. Comprenant que je traverse le monde, ma vie : tels que je les ai employ&#233;s et n&#233;glig&#233;s. Premi&#232;re Station. Alors, par avance, je proteste, rev&#234;tu de mes draps, une toge ! Je l&#232;ve un bras : &#171; J'aurais aim&#233; faire ceci, j'aurais aim&#233; faire cela ! &#187;. J'ai parl&#233; avant d'arriver, aval&#233; les paroles qui m'attendaient ; &#224; quoi bon les avoir prof&#233;r&#233; - r&#233;gurgit&#233; ce que je sais depuis si longtemps ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout s'arr&#234;te. Guenille velue ; nulle part, flottant dans mon vide. Et soudain, me rentre dedans, une percussion qui ne peut se produire, le marteau ne peut atteindre le clou, la veste ne peut s'accrocher &#224; ce m&#234;me clou que j'ai plant&#233;, j'accroche tous mes v&#234;tements &#224; ce clou, il se d&#233;croche, je ramasse les v&#234;tements, regarde le clou, le marteau, avec plus d'attention, un clou plant&#233;, puis deux, v&#234;tements &#224; nouveau, chute, alors, arr&#234;t, comprendre comment sont fabriqu&#233;s le marteau et le clou. Tout &#224; recommencer, je dois r&#233;apprendre et l&#224; je chute, mon corps s'effiloche, je reste pendu au clou par ce qu'il y a dedans la guenille. Je me rel&#232;ve. Recommencer. Marteau, pointe. Comprendre comment on extrait le minerai et fabrique un manche de bois. Des coups de pelle dans mon &#226;me, dans le manteau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#251; prononcer un beau discours, j'ai senti le plaisir. C'est comme si j'avais dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je n'ai jamais cesser de commencer. Capable d'un effort, au commencement, apr&#232;s j'&#233;tais &#233;gar&#233;. Des phrases que je ne comprenais pas, le lendemain. Je n'avais pas, non plus, les mots pour saisir ce qui arrivait, la pens&#233;e qui n'arr&#234;tait pas de tourner, d'affluer et alors de buter sans arr&#234;t, de fouir, avant de s'enfuir. Des roues tournent dans le vide, la voiture renvers&#233;e. J'aurais peut-&#234;tre d&#251; m'y mettre, vraiment, m'atteler comme un animal, et alors j'aurais des mots, d'autres images m'entoureraient, ce serait une Oeuvre, la chose que je pourrais pr&#233;senter en disant : &#034;c'est ce que j'ai fait de mon temps&#034;. Mais je n'y parvenais pas ; j'ai pr&#233;f&#233;r&#233;, entre deux recommencements, autre chose, des r&#234;ves de gloire par exemple, des plaisirs cach&#233;s au fonds de moi, comme j'avais appris. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis peut-&#234;tre tu. Mais on a compati, avant d'avoir parl&#233;. C'&#233;tait d&#233;j&#224; dit. Mon Auditoire int&#233;rieur, mon &#233;cho, dor&#233; &#224; l'int&#233;rieur, ceux &#224; qui je ne cesse de parler, un miroir surpeupl&#233;, ils savent, au m&#234;me moment que moi, avant d'avoir parl&#233;. Papier jet&#233; au feu, j'ai oubli&#233;, je ne sais si j'ai parl&#233;, ressassement perp&#233;tuel un moment interrompu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je devine que mon cas embrasse bien Saint-Pierre et l'Archange Michel. Maintenant et &#224; l'heure de mon Jugement Particulier. Je les entends d&#233;battre comme des Esprits devant moi. Plut&#244;t, je devine, j'entends sans bruit qu'ils s'interrogent de la m&#234;me mani&#232;re que moi, avec mes mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, de quel Purgatoire suis-je digne ? Pas l'Enfer, je me suis tenu trop &#224; l'abri, j'ai pas fait beaucoup de mal, pas p&#233;ch&#233;, sinon par mes chim&#232;res, Gloire et Plaisirs ; pas du Paradis, bien s&#251;r, pas de suite, le bien, il aurait pu &#234;tre centuple mais j'&#233;tais trop occup&#233; par mes r&#234;ves. Alors, que dois-je purger ? Je me cachais pour r&#234;ver, sans cesse. Mon compte est &#224; peine entam&#233;. Je me suis exempt&#233;, non du bien et du mal, mais absent&#233;. Clandestin. La balance penchera-t-elle du bon c&#244;t&#233;, bougera-t-elle ? Mais quel Redressement ensuite ? Plaisir &#224; peine form&#233; et hop, dissous, souvenir oubli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une faille serr&#233;e, une lumi&#232;re perce, ruisselle, se r&#233;pand loin de moi, me repousse. Attisant pour moi seul, un sentiment de malaise &#8212; une entrave &#8212; invasif et solennel. Ce n'est plus l'heure du monde, mais pour chacun, celle de son histoire, de son propre poids. Les poids d'une horloge, ceux que j'ai su remonter, ou d&#233;laiss&#233;s. Les disques de cuivre ricanent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et &#224; tous, cette lueur s'est install&#233;e en chaque loge, le porche franchi, et chacun sait qu'il doit maintenant porter le poids de ce qu'il a fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun &#224; pr&#233;sent capable de se jauger par lui-m&#234;me - pes&#233;e de soi. Et devient digne d'&#234;tre jug&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais cette lumi&#232;re s'efface. Toute brume pour moi seul. Malaise survenu pour rien. Je me dis : venu pour rien et familier, car je connais ma pes&#233;e. Elle n'a cess&#233; de me mettre en pi&#232;ces : je ne vaux que par mes omissions. Je ne suis qu'Omission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je comprends &#8212; sans doute suis-je r&#233;veill&#233; &#8212; comment je sais ce qu'est &#234;tre de l'autre cot&#233; : &#234;tre dans un r&#234;ve v&#233;cu et pens&#233; avant, ici-bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un r&#234;ve qui se poursuit &#224; mon r&#233;veil, dans la m&#234;me absence, la m&#234;me dispense perp&#233;tuelle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_731 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/IMG/jpg/hypogee.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/revue/IMG/jpg/hypogee.jpg?1643819671' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>S&#233;bastien Bailly | 27 fa&#231;ons de ne pas cuire un &#339;uf</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article832</link>
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		<dc:date>2022-02-02T08:16:24Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>consommation, publicit&#233;, mythologies du quotidien</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>Bailly, S&#233;bastien</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; mourir, enfin, seule assurance de ne jamais plus cuire un &#339;uf &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot303" rel="tag"&gt;consommation, publicit&#233;, mythologies du quotidien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?mot375" rel="tag"&gt;Bailly, S&#233;bastien&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'amiti&#233; et le permanent &#233;change avec S&#233;bastien Bailly, qui vit et travaille &#224; Rouen, remonte &#224; nos premiers temps de l'irruption des blogs et des &#233;changes annuels &lt;i&gt;book camp&lt;/i&gt;, temps qui peuvent sembler bien lointains dans la rapidit&#233; de l'histoire des formes web, mais qui au moins (n'est-ce pas Hubert Guillaud) nous ont l&#233;gu&#233; une &#233;thique et un esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S&#233;bastien &#233;tait alors principalement impliqu&#233; dans une vie de journaliste et chroniqueur, son activit&#233; web (ou formateur &#224;) a d&#233;sormais pris toute la place, voir son site &lt;a href=&#034;https://www.ecrireclair.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;crire clair&lt;/a&gt;, et ce qu'on partage aussi par le go&#251;t des exp&#233;riences collectives, son propre &lt;a href=&#034;https://www.ecrireclair.net/atelier-ecriture&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;atelier d'&#233;criture&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur YouTube il est l'auteur de tutos li&#233;s &#224; l'&#233;criture r&#233;dactionnelle, mais aussi d'une s&#233;rie de formes courtes, au carr&#233; (pour se distinguer !), exploration &#224; la Claude Cosky d'objets et vies dans le contexte de la grande consommation : abonnez-vous &#224; son &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/S%C3%A9bastienBailly&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Catalogue 2022&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; lire aussI, son roman &lt;a href=&#034;http://www.sebastien-bailly.com/snowball/mum-poher&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Mum Poher&lt;/a&gt; (2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un nombre assez grand et un sujet assez trivial pour que la liste ne tombe pas dans trop de facilit&#233; (les jeux sur les expressions contenant le mot &#339;uf) et faire confiance &#224; la langue et au mouvement de l'&#233;criture pour voir ressurgir, quelles que soient les contraintes, les th&#232;mes, les lubies, les points de vue qui traversent d'autres moments d'&#233;criture. C'est une r&#233;f&#233;rence aux articles de type liste qui pullulent sur Internet (taper intitle :&#034;7 fa&#231;ons de&#034; dans Google&#8230;) La liste de 27 fa&#231;ons de ne pas cuire un &#339;uf est n&#233;e bien moins ample, et, reprise morceau par morceau, elle a gagn&#233; en longueur. Chaque &#171; fa&#231;on &#187;, ou presque, a pris en amplitude en plusieurs r&#233;&#233;critures. Une part d'&#233;criture documentaire se glisse dans le texte, sur les &#339;ufs, leur production, leur conservation : id&#233;al pour l'effet de r&#233;el. Une part d'imaginaire aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SB&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de la revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article831' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire f&#233;vrier 2022&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;S&#233;bastien Bailly | 27 fa&#231;ons de ne pas cuire un &#339;uf&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[1] &lt;/strong&gt; C'est &#233;viter le rayon &#339;ufs du supermarch&#233;. Se diriger directement de la fra&#238;cheur parfois appr&#233;ciable des surgel&#233;s vers la chaleur accueillante et prometteuse des ap&#233;ritifs. L'activit&#233; demande d'autant plus d'agilit&#233; qu'on est confront&#233; &#224; un &#233;tablissement dont on ne conna&#238;t pas l'agencement. Il arrive m&#234;me en terrain connu que les &#339;ufs soient pos&#233;s en t&#234;te de gondole et qu'on se trouve nez &#224; nez avec des bo&#238;tes de douze pr&#233;sent&#233;es comme des affaires en or ; une pyramide d'&#339;ufs dont il serait tentant de tester l'&#233;quilibre en extrayant une douzaine de la base juste pour voir si l'ensemble s'&#233;branle et choit dans une cavalcade de coquilles bris&#233;es.&lt;strong&gt; [2] &lt;/strong&gt; C'est passer dans le rayon et ne pas s'arr&#234;ter entre le lait et les petits pots de cr&#232;me fra&#238;che, liquide ou &#233;paisse, et parfois all&#233;g&#233;e au point qu'on se demande ce qu'il en reste, de la cr&#232;me, et que cela n'est pas donn&#233;, tout de m&#234;me, les quinze centilitres d'eau blanchie. On pense aux cr&#232;mes aux &#339;ufs de l'enfance et &#224; l'&#233;c&#339;urement parfois ressenti, au go&#251;t de sucre et de vanille, aux bains-marie, &#224; la cro&#251;te dor&#233;e qu'on enlevait sans y go&#251;ter des cr&#232;mes caramel un peu br&#251;l&#233;es. Et ce sont des d&#233;lices de cr&#232;mes anglaises qui reviennent &#224; la m&#233;moire et pour lesquelles on aurait fait n'importe quoi du temps o&#249; les cuisini&#232;res savaient, du bout des doigts, et parfois juste &#224; l'&#339;il, juste &#224; l'odeur, interrompre la cuisson au moment pile o&#249; la texture id&#233;ale &#233;tait obtenue, et qu'il est si difficile de ne pas laisser accrocher au fond de la casserole ou se constituer des grumeaux inconvenants. &lt;strong&gt;[3]&lt;/strong&gt; C'est savoir les dates de p&#233;remption et que neuf jours apr&#232;s la ponte l'&#339;uf cesse d'&#234;tre extrafrais, quoi qu'indique l'emballage. Chaque fois qu'on lit date de p&#233;remption, se demander quand on atteint la sienne, que l'&#339;uf rappelle malgr&#233; lui. On pourrit aussi de l'int&#233;rieur, et &#224; partir de quand on n'est plus consommable, juste le reflet terni de ce qu'on a &#233;t&#233;, qu'on ne sera plus, et les larmes qui coulent parfois devant le rayon &#339;ufs lorsqu'une cliente soul&#232;ve une &#224; une les bo&#238;tes alv&#233;ol&#233;es &#224; la recherche de la ponte la plus r&#233;cente et qu'en quelques minutes toute la vacuit&#233; de son existence vou&#233;e &#224; la d&#233;sagr&#233;gation lui compresse la poitrine. Comme un &#233;tau, se dit-elle en cherchant sa respiration, comme un &#233;tau se r&#233;p&#232;te-t-elle &#233;vitant comme elle peut de donner en spectacle sa crise d'angoisse. &lt;strong&gt;[4]&lt;/strong&gt; C'est savoir qu'il ne faut rien croire ce qu'on voit sur l'emballage, que la poule guillerette, les pieds dans l'herbe verte sur fond de campagne fran&#231;aise est rarement celle qui a pondu les six &#339;ufs propos&#233;s en promo. La poule guillerette rappelle celle des livres d'enfant dans lesquels les animaux de la ferme se parlent et vivent d'incroyables aventures. La poule guillerette d&#233;montre le bonheur des existences rurales, l'harmonie entre l'homme et la nature, les petits matins et les bancs de brumes sur la campagne, le chant du coq et le soleil qui perce les nuages, les vaches que l'on m&#232;ne au pr&#233; et qui saluent en passant les canes et leurs canetons qui se dandinent vers la mare. La poule guillerette sur l'emballage dit que l'&#339;uf coque est une promesse de bon air et d'existence saine, que tout est l&#224;, dans la coquille et qu'il faudrait &#234;tre fou pour s'en priver. &lt;strong&gt;[5]&lt;/strong&gt; C'est avoir entendu que les &#339;ufs bios sont pondus dans des hangars de 12 000 poules rassembl&#233;es en lots de 3 000 poules, et que m&#234;me bio, l'&#339;uf n'est pas ramass&#233; par une fermi&#232;re bretonne dans un coin de sa basse-cour et que pour une qualit&#233; garantie la poule qui pond bio se voit proposer une alimentation pr&#233;sent&#233;e comme saine mais calibr&#233;e au milligramme et que rarement elle aura pu d'un coup de bec sortir de terre un lombric engraiss&#233; par le fumier avant de le gober et que c'est pourtant &#231;a que faisaient les poules, avant qu'on leur apprenne &#224; vivre. L'&#339;uf bio est, l'on en est s&#251;r cette fois, arriv&#233; apr&#232;s la poule bio. Cette r&#233;ponse a quelque chose de rassurant qui met un peu d'ordre dans le monde en apportant une r&#233;ponse claire &#224; une question jusque-l&#224; insoluble. &lt;strong&gt;[6]&lt;/strong&gt; C'est savoir que tous les mots sur la bo&#238;te alv&#233;ol&#233;e en carton ont &#233;t&#233; pens&#233;s par des publicitaires qui n'ont jamais couru apr&#232;s la moindre poule et qu'ils ont &#233;t&#233; s&#233;lectionn&#233;s et agenc&#233;s parmi des milliers d'autres mots possibles pour vous rassurer, vous faire r&#234;ver, vous donner envie de campagne, d'air pur, de nature, et qu'il ne faut en croire aucun car chaque mot ment et promet bien plus que l'&#339;uf pourrait tenir. &lt;strong&gt;[7]&lt;/strong&gt; C'est conna&#238;tre les codes secrets imprim&#233;s sur le c&#244;t&#233; de la bo&#238;te, ou dessous, et parfois directement sur l'&#339;uf et qui disent son poids et l'origine, et les conditions d'&#233;levage, et que le 3 indique qu'&#171; en conformit&#233; avec les nouvelles normes europ&#233;ennes, les poules sont en groupe de 20 &#224; 60, disposent de perchoirs, de nids et d'un tapis pour gratter et picorer. Ces h&#233;bergements collectifs permettent de respecter les besoins et les comportements de la poule tout en offrant un &#339;uf bon march&#233; aux consommateurs. &#187; Les yeux de la poule n'auront jamais vu la lumi&#232;re du jour, les doigts de la poule jamais touch&#233; le sol (d&#233;couvrir que la poule a des doigts). Ces h&#233;bergements collectifs sont des cages, o&#249; seize par m&#232;tre carr&#233;, les poules disposent chacune de l'&#233;quivalent d'une feuille A4 &#224; griffonner de leurs pattes atrophi&#233;es&#8230; Pas joli, joli. &lt;strong&gt;[8]&lt;/strong&gt; C'est d&#233;coder dans le 0 imprim&#233; sur la coquille les conditions de vie optimales de la poule qui pond l'&#339;uf bio. Deux &#224; trois fois plus de place par poule, un acc&#232;s &#224; l'ext&#233;rieur, et une nourriture de meilleure qualit&#233;. L'&#339;uf s'en porte mieux. Lorsqu'on l'interroge sur sa qualit&#233; de vie, il s'enthousiasme et coche dans les questionnaires de satisfaction les meilleures notes imaginables. Il en redemande. Au pire, il se plaint de l'absence de massages qui amoindrirait les douleurs de coquille qui parfois viennent avec l'&#226;ge. Reste la vision &#233;poustouflante des 12 000 poules pondant 12 000 &#339;ufs et, chaque jour, des 2 000 bo&#238;tes de six &#339;ufs quittant ce qui n'a plus rien &#224; voir avec une fermette bucolique &#224; la campagne. [9] C'est les mettre tous dans le m&#234;me panier. Il ne faut pas, on vous a dit, il ne fallait pas. Le panier tombe, ou l'on s'assoit dessus, et crac, plus un seul &#339;uf. Car l'&#339;uf n'est &#339;uf qu'int&#232;gre et, d&#232;s qu'il est cass&#233;, d&#232;s que la coquille se m&#234;le au blanc, au jaune, et que l'ensemble difforme se r&#233;pand, et bien que l'on soit en pr&#233;sence de tous les ingr&#233;dients de l'&#339;uf, l'&#339;uf a cess&#233; d'exister en tant qu'&#339;uf. Au mieux, on a la base d'une omelette. Au pire, du blanc d'&#339;uf sous vide, vendu comme tel chez le grossiste sp&#233;cialis&#233; dans la restauration collective, et qui propose, au choix, du jaune d'&#339;uf dur, des rondelles d'&#339;uf en tube, de l'&#339;uf battu pour omelette, des coquilles pr&#233;par&#233;es pour servir de r&#233;cipients individuels &#224; poser sur les buffets de mariage au moment du vin d'honneur et qu'on remplira de ce que l'on souhaite, au gr&#233; de l'inspiration culinaire &#224; la mode. Mais ce ne sont plus des &#339;ufs mais de l'&#339;uf, tellement loin de la poule. &lt;strong&gt;[10]&lt;/strong&gt; C'est se f&#226;cher avec ses amis le jour o&#249; ils annoncent leur volont&#233; d'installer dans le fond de la cour, un poulailler, trois poules, un coq et de nourrir l'ensemble avec les &#233;pluchures de leurs l&#233;gumes et quelques coquilles d'hu&#238;tres au lendemain des repas dominicaux. Les enfants piaillent et promettent de s'occuper des volatiles. On sait d&#233;j&#224; que la famille n'y survivra pas : ils ne tiendront pas parole, les parents s'en rejetteront la faute, les &#339;ufs finiront poussins, les poussins cadavres, et &#224; l'ombre du poulailler devenu charnier &#224; ciel ouvert, les parents se quitteront dans un fracas de vaisselle et de coquilles bris&#233;es. Mieux vaut, du jour au lendemain, s'abstenir de toute relation avec ceux qui voient dans le poulailler une chance de coh&#233;sion familiale. Il n'y a aucun espoir que cela fonctionne. &lt;strong&gt;[11]&lt;/strong&gt; C'est s&#233;parer le blanc du jaune et sentir exploser la demi-coquille dans sa main droite et tellement de d&#233;bris dans le bol que rien ne peut &#234;tre sauv&#233; du blanc ni du jaune r&#233;pandu sur le plan de travail. Seule l'&#233;ponge humide pass&#233;e prestement d'un geste s&#251;r et souple peut encore &#233;pargner aux joints de silicone une coloration irr&#233;m&#233;diablement incrust&#233;e qui serait comme un reproche &#224; tout jamais visible : ci-g&#238;t l'&#339;uf qui aurait pu cuire. Et les doigts collants d'albumine qu'on passe sous l'eau du robinet et qu'on frotte au liquide vaisselle &#8212; il n'y a plus de savon. &lt;strong&gt;[12]&lt;/strong&gt; C'est oublier sur la troisi&#232;me clayette du r&#233;frig&#233;rateur, une bo&#238;te d'&#339;ufs achet&#233;e plusieurs semaines auparavant et &#224; laquelle on n'aura jamais touch&#233; jusqu'&#224; ce que la date de p&#233;remption soit d&#233;pass&#233;e de quelques jours ou quelques mois et qu'on se demande enfin si l'on peut jeter l'ensemble dans la poubelle &#224; d&#233;chets m&#233;nagers ou si, par souci de propret&#233;, il convient pr&#233;alablement de casser chaque &#339;uf, l'un apr&#232;s l'autre dans l'&#233;vier et de faire couler l'eau froide jusqu'&#224; ce que tout le visqueux disparaisse pour de bon dans la tuyauterie. On percera alors le jaune d'un coup de fourchette pour en faciliter le transit. &lt;strong&gt;[13]&lt;/strong&gt; C'est casser l'&#339;uf et en voir s'&#233;brouer un poussin pr&#234;t &#224; vivre sa vie, ses petites plumes encore p&#226;les et frip&#233;es. Le jour suivant l'&#233;closion, le poussin n&#233;cessite un soin particulier, et surtout une temp&#233;rature de 35&#176; C, qu'on baissera chaque semaine de 3 &#224; 4&#176; C, en maintenant l'animal &#224; l'abri des courants d'air. Les professionnels recommandent une liti&#232;re s&#232;che de copeaux de bois ou de paille hach&#233;e chang&#233;e quotidiennement et deux fois par jour une nourriture adapt&#233;e dans une mangeoire &#224; la hauteur &#233;tudi&#233;e. Ce sont les conditions n&#233;cessaires si l'on souhaite quelques mois plus tard un beau poulet r&#244;ti. &lt;strong&gt;[14]&lt;/strong&gt; C'est cogner deux &#339;ufs dont on ignore tout l'un contre l'autre, comme on a appris qu'il fallait faire d'une fermi&#232;re &#226;g&#233;e crois&#233;e &#224; la campagne et distinguer : &#171; si &#231;a ne sonne pas creux, tu peux y aller ! &#187;. La gravit&#233; de leur tintement indique l'absence du risque d'indigestion carabin&#233;e, d'infection malvenue. Question d'oreille. Sur les deux mille huit cents types de salmonelles recens&#233;es, seulement trois sont dangereuses pour l'homme. Mais c'est vraiment un sale moment &#224; passer, la salmonellose, et qu'on ne souhaite &#224; personne. &lt;strong&gt;[15]&lt;/strong&gt; C'est marcher sur. Litt&#233;ralement poser son pied sur l'&#339;uf, de tout son poids, et paf. Le risque existe lors de la course &#224; l'&#339;uf organis&#233;e les apr&#232;s-midis tristes des centres de loisirs. Le manche de la cuill&#232;re &#224; soupe dans la bouche, l'&#339;uf dans le creux &#224; l'horizontale et arriver au bout du parcours dans que l'&#339;uf chute puis qu'on le pi&#233;tine. Mais peut-&#234;tre que la course &#224; l'&#339;uf est moins courante qu'au si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent, et pratiqu&#233;e uniquement dans le cadre familial &#224; l'ombre des tilleuls de la propri&#233;t&#233; des grands-parents lorsqu'on ne sait plus comment occuper les enfants. &lt;strong&gt;[16]&lt;/strong&gt; C'est lancer l'&#339;uf sur sa cible, homme ou femme qu'on ne supporte pas, objet de d&#233;testation, de r&#233;pulsion. Geste de r&#233;volte sans cons&#233;quence gravissime mais qui dit bien ce que l'on pense de celui ou celle qu'on vise et qui repr&#233;sente l'ex&#233;crable, par sa fonction, son attitude, son incapacit&#233; &#224; chanter juste. Il est cependant recommand&#233;, avant de lancer l'&#339;uf, de proc&#233;der &#224; quelques mouvements d'&#233;chauffement de l'&#233;paule, pour &#233;viter tout d&#233;sagr&#233;ment qui conduirait &#224; des douleurs r&#233;currentes, ou au bras en &#233;charpe. On a vite fait de se blesser dans l'euphorie de la r&#233;volution. &lt;strong&gt;[17]&lt;/strong&gt; C'est, pour des raisons obscures dont la rationalit&#233; &#233;chappe aux observateurs les plus aguerris, changer de mode de vie pour un v&#233;ganisme aussi assum&#233; que surprenant. Bien qu'il ne puisse &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un animal, l'&#339;uf n'est pas non plus litt&#233;ralement un l&#233;gume. Il sera donc exclu de l'assiette par le nouveau converti qui pr&#233;f&#232;rera les lentilles et remplacera l'&#339;uf battu par du jus de pois chiche pass&#233; &#224; la moulinette, s'extasiant devant la mousse au chocolat ainsi obtenue. Mais rien &#224; battre des conditions de vie des enfants ramasseurs de f&#232;ves de cacao : on ne peut pas se mobiliser sur tous les fronts. &lt;strong&gt;[18]&lt;/strong&gt; C'est avec une aiguille percer le sommet et la base de l'&#339;uf pour en extraire le contenu. Peindre des motifs de couleurs vives et obtenir un &#339;uf d&#233;coratif &#224; offrir ou poser pr&#233;cautionneusement sur une &#233;tag&#232;re vide. Ce que devient l'int&#233;rieur de l'&#339;uf, expuls&#233;, n'a aucune importance. Le d&#233;cor sur la coquille, le verni brillant, les rouges &#233;clatants, les verts profonds, les yeux d'un petit chien peint au pinceau fin qui regardent depuis l'&#233;tag&#232;re et semble-t-il pour toujours les drames minuscules qui se jouent dans la pi&#232;ce, voil&#224; ce qui compte pour de bon. &lt;strong&gt;[19]&lt;/strong&gt; C'est laisser l'&#339;uf pourrir jusqu'&#224; ce que, plong&#233; dans l'eau, il se balance mollement &#224; la surface. Indice indubitable qu'il a cess&#233; d'&#234;tre comestible. L'&#339;uf qui flotte est moisi de l'int&#233;rieur, le souffre d&#233;compos&#233; en sulfure d'hydrog&#232;ne sous la coquille. Le blanc rose, vert ou m&#234;me iris&#233; aura &#233;t&#233; contamin&#233; par des bact&#233;ries du genre Pseudomonas. S'il est piquet&#233; de points noirs ou verts, il est sans doute infest&#233; par des champignons. L'&#339;uf est &#224; jeter. &lt;strong&gt;[20]&lt;/strong&gt; C'est s'abstenir de payer la facture de gaz, et celle de l'&#233;lectricit&#233;, puis, en l'absence de moyen de cuisson, regarder l'&#339;uf. L'&#339;uf qu'on regarde reste cru aussi longtemps qu'on ne le cuit pas, et quelle que soit l'intensit&#233; du regard. L'&#339;uf peut soutenir le regard des heures durant, sans bouger et peu importe la faim grandissante de celui qui regarde. Il n'avait qu'&#224; payer ses factures. &lt;strong&gt;[21]&lt;/strong&gt; C'est faire cuire autre chose : une asperge, une c&#244;te de b&#339;uf, un quartier de pomme au sucre. &lt;strong&gt;[22]&lt;/strong&gt; C'est entamer vaillamment une gr&#232;ve de la faim pour protester contre l'&#233;tat du monde et sa d&#233;liquescence. Le gr&#233;viste de la faim ne cuit plus le moindre aliment, tant il est rare qu'il continue longtemps &#224; cuisiner pour le reste de sa famille ou des amis qu'il inviterait &#224; d&#238;ner et qu'il regarderait engouffrer une omelette aux lardons ou des &#339;ufs mimosas. Le gr&#233;viste de la faim s'affale dans un coin et bien vite ne r&#233;pond plus que par monosyllabes au m&#233;decin qui s'enquiert de son &#233;tat. &lt;strong&gt;[23]&lt;/strong&gt; C'est h&#233;siter. La poule ou l'&#339;uf ? S'interroger longuement. Ne pas trancher. L'&#339;uf ou la poule ? En rester l&#224;. &lt;strong&gt;[24]&lt;/strong&gt; C'est se souvenir qu'il faut cuire l'&#339;uf parfait &#224; juste 64&#176; C pour atteindre la texture &#233;gale du blanc et du jaune et presque renoncer car la perfection n'est pas de ce monde. Chercher cependant comment atteindre et maintenir la temp&#233;rature id&#233;ale de 64&#176; C, ne pas trouver la fonction sur le panneau de contr&#244;le de son four &#224; micro-ondes ni sur le clavier high-tech de ses plaques &#224; induction, se plonger dans des modes d'emploi, lire des encyclop&#233;dies. Renoncer d&#233;finitivement face &#224; la difficult&#233;. &lt;strong&gt;[25]&lt;/strong&gt; C'est battre l'&#339;uf en mousseline et qu'il reste cru pour accompagner tout ce qu'on aura cuit par ailleurs sans pr&#234;ter attention &#224; ceux qui soulignent qu'il ne s'agit l&#224; que d'une mayonnaise m&#233;lang&#233;e d&#233;licatement &#224; des blancs en neige. Les jaloux qui ne ma&#238;trisent pas la technique se font toujours remarquer par des saillies acerbes. &lt;strong&gt;[26]&lt;/strong&gt; C'est d&#233;montrer qu'il est possible de cuisiner sans &#339;ufs, un repas, un banquet, comme un autre a &#233;crit tout un roman sans e, et que c'est aussi beau, d&#233;sesp&#233;r&#233; et subtil, et que &#231;a m&#233;rite bien qu'on s'y attarde. &lt;strong&gt;[27]&lt;/strong&gt; C'est mourir, enfin, seule assurance de ne jamais plus cuire un &#339;uf.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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