Patrick Kermann | La mastication des morts

hommage à un qui n’aurait pas dû disparaître


Les morts ont le sommeil léger
Ils conspirent dans les fondations
Et ce sont leurs rêves qui nous étranglent.

Heiner Müller, Germania 3, cité par Patrick Kermann en ouverture de sa préface à La mastication des morts.

 

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Soit la note d’intention suivante, sur le site du Théâtre du Nord :

C’est en visitant un petit cimetière de la campagne française que m’est venue l’idée de construire une « polyphonie de l’au-delà » en redonnant la parole aux centaines de défunts enterrés depuis un siècle à Moret-sur-Raguse, village symbolique inventé de toutes pièces...
Mais avant d’en arriver là, j’ai fait un tour de France des nécropoles rurales et j’ai réuni un ensemble de noms aux consonances bien françaises afin d’exclure tout exotisme. Hormis la géographie, purement imaginaire, du village en question, tout ce que je raconte dans ma pièce est authentique, au détail près, petite histoire et grande Histoire entremêlées.
La mastication des morts est un « oratorio in progress ». C’est un travail sur le nombre et la mémoire, la petite mémoire fragile d’une multitude de voix qui s’inscrivent dans l’histoire d’une communauté.
Il s’agit, dans l’accumulation des habitants du cimetière de Moret-sur-Raguse, d’entendre la singularité de chacun, sa langue propre qui, surgie d’outre-tombe, par-delà les corps, fait résonner en nous, morts en sursis, ces vivants d’un autre monde... De ce point de vue, La mastication des morts est une joyeuse tentative de réconciliation avec la mort que notre époque évacue systématiquement. Elle répond également au projet de Jean Genet d’un théâtre implanté au coeur même du cimetière et qui s’adresse à des gens capables, au plus profond de la nuit, d’affronter un mystère.
Les morts que j’arrache momentanément de l’oubli en les mettant en scène ne connaissent ni la résignation de la tristesse, ni la brûlure de la plainte, ni horreur ni extase, ni enfer, ni paradis.

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Soient les deux dates suivantes : 1959 - 2000.

Et pas de jour anniversaire, pas de date de décès.

Soit la mention : il a choisi de mettre fin à ses jours en février 2000, complétée, toujours sur le site du Théâtre du nord : quelques mois seulement après que La Mastication des morts au cloître de La Chartreuse de Villeuneuve, dans une mise en scène de Solange Oswald, ait constitué l’un des événements du Festival d’Avignon 1999.

3
Je suis quasiment sûr d’avoir parlé une fois à Patrick Kermann, probablement à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, ou à Théâtre Ouvert, ou... Mais je ne connaissais pas son travail. C’est la même chose pour Didier-Georges Gabily : je vous salue tous deux. En fraternité.

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Les livres de Patrick Kermann (1959-2000) sont édités aux éditions Lansman . Après La mastication des morts, je lis ce soir The great disaster.

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Cet article étant le 1001 ème du site tiers livre, base MySQL installée en novembre 2005, il est important de lui donner une signification particulière, voire grave – et d’en entretenir la mise à jour.

 

 

Patrick Kermann | La mastication des morts


© Patrick Kermann, Lansman - extrait : les 8 dernières nécrologies brèves, parmi les 175 rassemblées dans La Mastication des morts

 

Triboulet Henri
1923-1978
pas poss’ pas croyab’
rien senti
rien du tout du tout
comme une lettre à la poste j’ai passé
comme une lettre à la poste

 

Riboux Marianne
1901-1969
Et repose là, trois tombes plus loin, repose avec sa femme, là, Brun Roger (1889-1957) et Brun Julie (1892-1964), unis dans la mort, bel exemple de fidélité conjugale, hein Roger, tendresse, affection, aéttachement, amour aussi, tout ça, là, gravé pour les siècles, hein Roger, pour les siècles, « avec sa chère épouse ses enfants affligés », avec celle qui a pourri notre vie, hein Roger, ce qui aurait dû être notre vie, mon Roger, à nous deux, à tous les deux.

 

Colette Richet
1945
à peine née hop je meurs
valait mieux pour papa
ça lui aurait fait de la peine
lui qui avait déjà tant enduré là-bas
tout aussi bien qu’il ne soit pas revenu
et qu’il ne m’ait pas vue
ni sa Géraldine toute tondue traînée sur la place de la mairie
avec moi dans le ventre
chahutée et bousculée
que ses cheveux n’avaient pas encore repoussé
que hop je naquis et mourus

 

Boutard Alice, née Raillon
1925-1979
des tomettes rouges à moi qui ai toujours eu horreur du voyage non mais quel goût des tomettes rouges sur tout le sol gris bleuté j’avais rien contre celui des Levrault il est bien gris bleuté avec une touche de vert chaque fois qu’on venait je disais tu vois les tomettes des Levrault on a beau dire ça se conserve et la chaleur comme une expèce de chaleur dans le caveau mais sobre décente la chaleur pas une fausse comme ces tomettes rouges comme celles de la cuisine que j’en avais assez mais j’avais beau dire à l’Antonin quand est-ce que tu me changes ces tomettes rouges rien vraiment juste une fois elles sont là et elles resteront là il m’a répondu et plus de trente ans j’ai passé dans cette cuisine toute rouge avec les tomettes qui me sortaient des yeux et l’Antonin qui trouve rien de mieux que de me faire construire un caveau et de daller le sol avec le reste de tomettes rouges entreposées dans la grange alors là je dis stop ça suffit moi le rouge je peux plus je peux plus

 

Brun Julie, née Barbin
1892-1964
notre vie ensemble a été très malheureuse je le dis très malheureuse avec juste ô rarement juste quelques lueurs d’espoir mais jamais nous n’avons réussi à être l’un près de l’autre jamais nous n’avons compris le fonctionnement de nos coeurs ni de nos sentiments toujours nous avons été loin ô si loin l’un de l’autre que ni lui ni moi n’avons plus eu la force de nous rapprocher de faire ce pas qui aurait pu oui je le dis qui aurait pu encore au début du moins disons au tout début nous amener l’un à l’autre et surmonter cette distance qui s’était créée entre nous et qui se creusait de plus en plus tel un abîme oui un abîme véritablement que nous ne voyions pas oui au début nous ne le voyions pas puisqu’il restait ces moments de oui de joie parfois ou d’espoir plutôt d’espoir de joie possible encore ensemble tous deux réunis avec cette lueur de joie possible qui devait arriver oui je le dis qui devait arriver puisque nous étions ensemble depuis peu et donc au début elle devait arriver cette joie qui arrive toujours quand deux êtres sont ensemble au début au tout début mais j’attendais toujours oui je le dis j’attendais cette joie qui devait arriver et qui pourtant tardait tant qu’à la fin notre vie était malheureuse très malheureuse oui je le dis d’un malheur si grand avec cet abîme entre nous que je ne le souhaite à personne à vraiment personne non à personne je ne souhaite ma vie de malheur ma vie d’abime sans lueur aucune d’espoir je ne le souhaite pas vraiment pas ma vie de malheur que j’ai menée si longtemps que je ne la souhaite à personne non vraiment je ne la souhaite pas ô non

 

Rouart Joëlle, épouse Blandin
1911 - 1984
Six pieds sous terre Yvan tu chantes encore
Six pieds sous terre tu n’es pas mort

Cette nuit comme chaque nuit
Nous refaisons nos histoires
Tu reprends tes chansons
Je refais les miennes
Au fond du cimetière
Yvan
Nous parlons en silence
D’une jeunesse si vieille
Nous savons tous deux
Que le monde sommeille
Par manque d’imprudence

Six pieds sous terre Yvan tu espères encore
Six pieds sous terre tu n’es pas mort

 

Riboux Caroline
(1967-1989)
bonjour bonjour je suis l’idiote du village il y en a toujours une assise sur un banc de la place de la mairie ou debout devant l’élise la bave aux lèvres c’est moi le regard débile oh pas trop quand mais quand même au bout d’une minute à me demander le chemin pour Landon et la voiture repartait et ils disaient c’est fous tous ces idiots du village y a qu’ici qu’on voit ça faudrait les enfermer mais ça aussi je l’étais au service psychiatrique de l’hôpital de Landon quand maman ne pouvait plus me calmer avec les quatorze valiums par jour un an à crier hurler derrière la grille un an à griffer les murs taper contre la porte pisser sur moi et manger mes excréments typique disait le docteur typique j’étais une idiote typique et au bout d’un an j’étais encore l’idiote oui c’est moi l’idiote bonjour bonjour alors je suis restée à la maison avec maman et papa je cassais rout papa réparait maman pleurait et je crevais les yeux du chat et papa l’enterrait et maman pleurait et je poussais des grognements et des gémissements et maman me prenait dans ses bras et papa pleurait j’étais vraiment l’idiote l’idiote typique avec les gamins qui attachaient mon pied au banc ou me cachaient dans les toilettes de la mairie j’étais quand même l’idiote du village avec mon sourire béat à rester toute la journée dehors sans bouger avec cette mare de bave à mes pieds et à rentrer pour casser ce que papa avait rafistolé et me blottir dans le giron de maman faut les comprendre et je les comprends mais je ne pouvais rien dire mais rien de rien ne sortait typique pour une idiote de village typique sauf quand maman m’a fait boire du théralène mélangé à de l’aspirine et qu’enfin j’ai arrêté de respirer alors c’est venu d’un coup d’un seul je me suis mise à parler et à parler que je n’arrête plus mais bon typique vont dire typique pour l’idiote du village

 

Alain Dupont
(1961-1996)
très tôt j’eus une blessure dedans mon intérieur mais heureusement je ne vécus que peu

 

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 1er octobre 2007 et dernière modification le 24 août 2014
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