Phobos, 12 ans après

à quoi servent les ateliers d’écriture, avec vidéo


C’est une question qu’on nous pose souvent, à propos des ateliers d’écriture : ce qui se passe après.

Souvent, je réponds que l’après se prépare avant. C’est en amont de l’atelier qu’on doit définir, avec la structure accueillante, ce qu’il adviendra des textes, ce vers quoi on chemine ensemble.

Mais ensuite, on reprend chacun sa route séparément : ce qu’on a fait émerger par l’intensité du partage, à chacun de l’emporter, ou de le retrouver.

Pourtant, je ne crois pas qu’une seule de ces expériences, en quinze ans, n’ait pas induit de rencontres plus tard. Parfois complètement par hasard. Parfois, mais très rarement, sur une base négative : j’ai commencé en 1998 à mettre en ligne, à mesure des expériences, textes et images. Cela dessinait même comme une sorte d’histoire parallèle de l’usage d’Internet, plusieurs fois d’anciens participants m’ont dit que cela les gênait, même sans identification.

Phobos, c’est un de mes meilleurs souvenirs d’ateliers. Montpellier, la Boutique d’écriture, septembre 1994 : conduits par Mounir, à l’époque éboueur à la Paillade, un groupe de six jeunes arrive à l’atelier que j’ai tenu de façon hebdomadaire pendant 4 ans, et me disent : on veut faire un livre sur Phobos.

Phobos, je ne savais même pas ce que c’était. Dans les noms de constellations affectés aux constructions d’immeubles en pleine garrigue, à l’écart de la ville, la cité était peu à peu devenue lieu de relégation, entourée de grillages. Eux y avaient passé toute leur enfance et adolescence, et puis brutalement on avait rasé les immeubles.

Il restait un seul des bâtiments, muré, mais où restait l’irréductible famille de Laouari, l’un des participants. Eux continuaient de s’y retrouver, d’échanger les vieilles histoires.

Dès les premières séances, j’ai compris qu’il se passait un phénomène inexplicable, mais qui mènerait l’expérience à son terme : chacun des six narrateurs était acteur dans le récit du camarade, d’où une incroyable sensation de relief. Et puis il ne s’agissait pas d’un récit sur la fin d’une cité, ni d’une étude sociale sur la confrontation des communautés ou l’immigration, mais de quelque chose d’entre La guerre des boutons et Le grand Meaulnes : un travail sur l’imaginaire et le territoire de l’enfance, au temps des ZUP et de la grande ville.

Les premières semaines, il ne s’agissait que de canaliser les énergies, attraper les histoires et accumuler la matière. Le mardi soir, je menais mon atelier d’écriture dans un coin de la grande pièce, et les six Phobos s’installaient dans l’autre coin : on se rassemblait à la fin pour découvrir les textes, l’écoute était réciproque et commune. Mais je n’intervenais pas dans leur travail : c’était leur livre. De semaine en semaine, puisque je transcrivais les textes sur mon Atari 1040 à mesure, je posais cependant des questions : qu’est-ce que je pouvais mentalement reconstruire, à partir de ce qui était écrit ? Est-ce que cela induisait d’autres approches pour les histoires ?

Ainsi, un mardi, je leur ai suggéré de travailler uniquement sur les sons et les bruits. Un autre mardi, de prendre un trajet dans la cité, et de le développer comme par suite de diapositives. Et si ce soir, au lieu de partir d’un souvenir précis, on essayait de reconstituer une journée où il ne se passait rien ?

Claude Gutman avait lancé au Seuil cette collection où j’ai moi-même publié 30, rue de la Poste puis Autoroute. Il a pris le risque. Je ne sais pas si aujourd’hui ce serait possible, et pourtant j’y ai maintenant moi-même collection, dans cette maison.

On a discuté avec la Boutique d’écriture : est-ce que l’à-valoir devait être partagé entre les 6 auteurs, ou bien on considérait que la Boutique était l’auteur collectif et on s’offrait avec eux un voyage à New York ? J’ai poussé à respecter le contrat du premier jour : c’était leur livre, à eux de signer avec le Seuil.

Le livre a eu 2 tirages, on a été invité à la fête du livre de Bron, et la multiplication de ces démolitions, la permanence des logiques d’exclusion, dans un contexte où le racisme n’a jamais été éradiqué du politique, a fait de Phobos une sorte de discret classique. J’en suis fier. Vendu 65 francs au départ, le livre vient d’être réédité, avec prix en euro…

C’est Abdelkader qui a repris contact avec moi, en juillet dernier : l’Internet au moins sert à cela. Les 6 auteurs ne se croisaient plus que rarement, mais ne s’étaient pas complètement perdus de vue. L’un est jointeur-plaquiste, l’autre assure le week-end des liaisons Chronopost en solo, au volant d’un fourgon Mercedes, entre Roissy et Montpellier, et celui qui racontait avoir lancé des cailloux sur les bus qui desservaient la cité est aujourd’hui conducteur de tram sur le même itinéraire.

Douze ans sans se voir, et dans l’instant même on se retrouve comme dans nos séances. On rit, et la capacité de Karim et Mustapha à manier toutes les strates de l’humour et de l’oralité se réenclenche. Ils sont mariés, père de famille, un autre regard évidemment.

Abdelkader est à mi temps assistant scolaire au collège de la Mosson, et à mi temps à la médiathèque : deux classes de 3ème ont lu le livre, préparé des textes et des questions. Etonnante confrontation, de ceux à qui ils auraient tant ressemblé au même âge, mais dans un monde qui s’est durci, a encore atomisé les communautés.

La parution du livre avait suscité l’ire du gouverneur Frêche, les subventions de la Boutique d’écriture avaient été supprimées, qu’importe.

Ce qui compte, c’est ce moment de rencontre : on lit les extraits du livre, et les soixante mômes de 3ème écoutent, parce qu’un livre se révèle porté par des visages pas différents des leurs, qu’on a repéré dans la cité, et qui parle de ce qui les préoccupe au plus immédiat, sans contourner la violence, la morale, les rapports garçons-filles.

En 1996, avec Fabrice Cazeneuve, nous avions proposé à Thierry Garrel, d’Arte, de faire trace de ces expériences menées à Montpellier, Sète et Lodève. Le film s’est appelé Avoir 20 ans dans les petites villes. Une séquence de 9 minutes était réservée à Phobos. On y entend plusieurs textes, dont celui de Mounir, grimpant dans le bâtiment en démolition pour en retirer un carrelage bleu, qui sera la seule permanence matérielle de son enfance.

Lors du tournage, Pierre Bourgeois, le cadreur opérateur (même équipe documentaire, avec Jean-Pierre Bloc au montage, que pour Paysage Fer et La vie par les bords), utilisait en complément de la vidéo numérique une petite caméra super 8 des années 60, pellicule à grains, maniée du bout du poignet. La musique est de Michel Portal, qui était venu en studio avec une réaction instinctive en 2 lignes de portée, immédiatement après visionnage de chaque bloc séquence. Il a développé live ces mini ébauches, avec un percussionniste et son propre fils aux guitares. On l’entend lui-même ici à la flûte traversière : expérience des plus fascinantes à quoi musicalement il m’ait été donné d’assister.

Voici cette séquence. Revenez d’ici 48 heures, j’aurai inséré ci-dessous quelques extraits des textes.

Le livre est disponible : il est complètement actuel.

Accompagnement : en chronique photo, les auteurs lors de ces 3 rencontres à Montpellier….

Et sur DailyMotion : Phobos, les enfants de la cité disparue, une autre approche….


- le carrelage bleu et autres textes, 9’, extrait de Avoir 20 ans dans les petits villes, © Arte / Imagine, réalisation Fabrice Cazeneuve, 1996.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 décembre 2007
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