ceci n’est pas pour les libraires

(je dis ça pour qu’ils lisent)


Pour souligner et adhérer sans réserve à la position de Christian Thorel (Ombres Blanches), dans cette lettre ouverte publiée ce 23 janvier par Bibliobs :

Une lettre ouverte de Christian Thorel
directeur de la librairie « Ombres blanches » à Toulouse.

© BiblioObs, 22/01/2008

« Amazon est une lèpre qui gagne le paysage français », déclarait hier Emmanuel Delhomme sur BibliObs. Sur le site de « Livres Hebdo », qui publie un dossier complet sur le sujet, c’est aujourd’hui le tour de Christian Thorel, directeur de la librairie « Ombres blanches » à Toulouse, de prendre position sur la stratégie du site de vente en ligne : celui-ci après avoir fait appel de sa condamnation pour non-respect de la loi Lang sur le prix du livre a lancé une pétition pour s’assurer le soutien de ses clients (un « appel pour le livre » diffusé par le site lekti-ecriture lui répond désormais). L’occasion, aussi, pour Christian Thorel, de répondre aux attaques formulées par l’historien Thierry Wolton dans « le Monde » du 19 janvier dernier. Voici sa lettre ouverte

Aux éditrices, aux éditeurs, aux amis,

En l’espace de quelques mois, le Syndicat de la librairie a gagné deux procédures en justice, contre Alapage et contre Amazon. L’important dans ces actions n’était pas de les « gagner », mais d’élaborer un cadre susceptible d’adapter la loi sur le prix unique au monde du commerce en ligne. Il n’y a donc pas de « victoire », mais la justice aura contribué par ses décisions à prolonger sur le net la régulation entreprise, dans nos villes, du commerce du livre.

Mais, dans le monde des affaires, il y a loin de la coupe aux lèvres. Les acteurs condamnés du commerce en ligne ont décidé de désobéir à l’injonction des juges ou de détourner la condamnation. La pratique du port gratuit continue donc sur Amazon, leader des envois franco, invitant (condamnant ?) les sites concurrents principaux à s’aligner dans l’illégalité. Pourquoi le livre est-il le produit distribué par Amazon dont les frais de port sont systématiquement gratuits ? Avec quels moyens financiers Amazon maintient-il cette politique, avec quelles marges commerciales ? Avec quelles ressources capitalistiques ? Pour quelle place dans le monde du livre ?

Rappelons le grand principe qui a présidé à la pensée et à l’écriture de la loi Lang : Le livre n’est pas un produit comme les autres.

Question : ce grand principe vous semble t-il encore fondateur dans votre pratique d’éditeur ? Dans l’affirmative, qu’est-ce qui motive le silence qui aura accompagné l’extension juridique de la loi aux librairies en ligne ? Nous, libraires, ne nous attendions pas à un concert de réjouissances, mais à l’approbation publique de décisions qui permettent d’étendre à la vente par correspondance les moyens de la diversité qui régissent nos librairies, vos librairies. Nos librairies dont la diversité vous assure la possibilité de votre production, de la mise en place de vos nouveautés comme celle de vos fonds.

De ce concert de silence, des hésitations, des prudences procède un vide qui n’a demandé qu’à être comblé. Comment s’étonner dès lors que surgisse la cacophonie démagogique orchestrée par les directions d’Amazon France et USA. La campagne d’information parcellaire, l’envoi massif d’une pétition, le recours à la tyrannie des consommateurs, avides d’immédiateté et de gratuité (à n’importe quel coût culturel), auront été jusqu’à provoquer des expressions dont la plus récente est cette lettre dans le Monde du samedi 19.01, sous-informée certes et heureusement peu maligne, mais insultante et volontairement dégradante pour notre travail et notre engagement.

Jusqu’où devrons-nous voir nos désirs partagés de lectures et de passions communes caricaturés et déformés avant que nous ne décidions ensemble de dire Non ! Notre environnement condamne notre monde, nos modes à changer. Nous adapter ne nous défend pas de préserver notre intégrité, de producteurs, de diffuseurs de la création, de la recherche. Qui de nous remet en cause les nouveaux moyens de la connaissance, les univers du numérique, les outils de leur transmission ? Les travaux collectifs et les colloques récents ont montré une librairie anxieuse, certes, mais à l’écoute et prête à persévérer dans ses missions.

De quel droit la ringardiser, de quel droit jeter la librairie au panier des métiers (déjà) oubliés. Sur le net comme ailleurs, c’est avec les libraires qu’il faudra compter, pourvu que les méthodes de la concurrence soient claires et cohérentes avec les règles de la profession.

Attention, le discours de la dérégulation est à la mode ! A droite comme chez des repentis de la gauche. On sait par l’exemple britannique les effets d’un libéralisme sur les productions du livre et sur leurs acteurs indépendants. Si ce modèle fait envie à certains parmi vous, que je me garderai de nommer, il me semble encore que vous êtes nombreux à en redouter l’hypothèse. Il existe un maillon faible, la justice nous a aidés à le comprendre. Elle aura ainsi renforcé la loi en étendant son champ d’action. Aidons-nous mutuellement à en assurer l’avenir. Rejoignez l’orchestre, et jouons ensemble la partition.

Christian Thorel

avec quelques commentaires et développements personnels...

nota : quelques rectifications apportées, ce jeudi 24 février : le SLF n’a pas l’intention de poursuivre la librairie Mollat pour pratiquer les frais de port gratuit à partir de 20 euros - bonne et sage nouvelle....
Christian Thorel annonce d’autre part mise en ligne, sur site d’Ombres Blanches, de ses propres interventions sur ces questions...
Enfin, dans Le Monde de ce 24/01/08, une lettre d’Irène Lindon (Minuit) et Françoise Nyssen (Actes Sud) [1].

Lettre qui replace évidemment cette problématique dans son véritable contexte : le libéralisme sauvage, et notre résistance de culture. C’est ici qu’il faut se battre pied à pied, mais avec le numérique.

Alors qu’on ne m’en veuille pas (discussion mercredi dernier, de 20h à 22h, dans une pizzeria des bords de Toulouse, avec son auteur) de compléter, développer, et trouver — puisque cette lettre s’adresse, et ce n’est pas une indication mineure, « aux éditeurs, aux éditrices » — ce qui serait notre propre position d’auteurs, dans l’onde de choc, la secousse sismique qui, quelques années après l’univers musical, réjoint désormais la totalité des disciplines et pratiques de la littérature.

Et d’abord pour la bizarre responsabilité en ce moment d’annoncer aux amis auteurs, et à ceux de la génération arrivante qui font circuler leurs manuscrits, ce qui pourrait passer pour une mauvaise nouvelle : le champ contemporain, désormais, c’est Internet.

Il s’agit de rythmes, rapidité de mise en ligne, instantanéité de la distribution, il s’agit de restituer à la littérature contemporaine qu’elle soit intervention dans le monde.

Il s’agit d’invention : nous jouons avec la documentation du monde, nous jouons avec les outils à notre immédiate disposition, qui incluent images et son, nous jouons avec l’outil même qui définit le rapport des mots au visuel – on parle de texte liquide, capable de se reformater immédiatement et continûment depuis le support particulier qui l’héberge pour nous, téléphone y compris, ou écran mural à mesure qu’on lit à voix haute.

Pour nous tous, la librairie est une addiction, un plaisir, bien plus fort que les marchands de hardware. L’ordinateur, c’est le violon, on l’achète chez le luthier, mais les libraires c’est la réserve infinie des partitions. Nous ne serons pas débarrassés de sitôt du plaisir papier. La controverse actuelle, où on voit avec tristesse les libraires s’opposer entre eux (puisque en particulier la librairie Mollat, pratique encore, et elle seule, le port gratuit au-delà de 20 euros...), où on entend dire tout et surtout n’importe quoi, c’est que nous, les habitués du Net, nous en savons quelques axiomes, on ne les a pas appris d’ailleurs si facilement ni sans douleur.

Un de ces axiomes, c’est que les batailles concernant Internet se gagnent sur le Net. Or, nos amis libraires (pour les divisions qui les opposent ?), ont toujours refusé d’installer sur le Net un espace qui soit, en leur nom, la réserve de leurs interventions, témoigne de leur expression : les sites des meilleures librairies se veulent des sites marchands, qui n’échappent d’ailleurs pas au syndrome des meilleures ventes, comment le leur reprocher ? On défend ici, depuis des années, l’idée d’une articulation entre les sites du web littéraire, qui assument une bonne part de l’ancienne fonction de critique, de dépistage, et même de prescription, sans jamais qu’on nous ait proposé le moindre partenariat : la trouille ?

Un autre axiome, de notre côté du Net, c’est qu’Internet n’est pas seulement un média, un vecteur de transmission ou d’orientation, mais d’abord un lieu de ressources et de contenus. Cela vaut pour l’écriture, la bonne santé des revues en ligne, mais aussi pour l’inutilité à terme des sites qui ne seraient que de commentaires sur la lecture.

Lecteurs assidus, nous savons ce que nous devons aux librairies. Axiome de leur côté, vérifié pour moi chaque semaine quand j’entre dans ma librairie, Le Livre à Tours : la répartition spatiale des livres, la disposition matérielle des objets livres, le C’est pour toi, celui-là de l’ami libraire me conduisent à des prescriptions imprévues, inattendues, qui sont le meilleur et le plus vif de mon lien aux livres.

D’autre part, pour nous, côté littérature dite contemporaine, nous savons la santé et l’immense chance qu’est le réseau des libraires. Venu à la publication en 1982, je n’ai jamais fait mon deuil d’une association qui s’intitulait L’œil de la lettre, rassemblant, pour exprimer justement un point de vue singulier, où la création contemporaine était l’intérêt privilégié, une poignée de libraires, mais qui suffisait à donner boussole au métier. L’œil de la lettre n’aurait pas été dissous, on aurait eu certainement un point de repère plus fort dans les débats d’aujourd’hui.

Le paradoxe, c’est que la librairie en France se porte bien, et justement parce qu’on l’aime, justement parce qu’on sait ce qu’on y trouve. Surtout, de la même façon que les bibliothèques municipales (et pas seulement dans les villes dites nouvelles ou les banlieues) deviennent des lieux de croisement sociaux, avec Internet, presse, tables d’étude, éveil à la musique et à la culture, bien au-delà du simple emprunt de livres, les librairies, quelle que soit leur taille (voir Litote en tête ou Les Ecoles, comme on ira voir Dialogues, Sauramps, Ombres Blanches, Tschann ou bien d’autres), sont ces lieux où nous venons lire à haute voix (il y a des salles équipées), et grâce auxquelles nous trouvons les partenariats avec les universités, les autres établissements culturels. C’est par ce travail permanent, travail de fond, que les libraires résistent et même confortent leur activité.

Nouvelle d’importance, cette bonne santé, quand on sait la pression de la librairie froide, les grandes enseignes self-service, la vente en hypermarché, et bien sûr la vente en ligne. Un librairie d’une grande enseigne en galerie commerciale de banlieue ouest me disait que 300 références pouvaient assurer plus de 60% du chiffre d’affaire.

Alors on ne peut pas se défendre de l’impression d’un combat juste, mais stratégiquement parti tout de travers : ce qu’ils font de meilleur, ces lectures, rencontres, la richesse de ce qui se passe dans les rayons, et cet imprévu par quoi les libraires nous permettent de repartir avec un livre qu’on ne cherchait pas, nulle part sur Internet ils le mettent en valeur. Ils jugent que ce n’est pas la peine. Mollat le faisait : à peine on avait repris le train pour chez soi, la rencontre était sur podcast. Pour nous qui pratiquons les outils web 2.0, nous savons avec quelle facilité ce « retour » peut devenir vie-écran. Le recours au légalisme n’est pas argument suffisant, pour passer du débat à la construction.

C’est un axiome dur et sauvage : l’avancée numérique est en prise constante avec des phénomènes d’effondrement-concentration majeurs, domination de Google pour indice. Depuis trois ans, quatre ans, nous demandons aux libraires qu’ils nous autorisent à devenir des militants du livre : on nous a tourné le dos, en gros. Il aurait suffit d’une mince interface technique entre les 5 sites majeurs de vente en ligne sur stocks réels, les énormes investissements consentis par Dialogues, Ombres Blanches, Sauramps, Mollat, Decitre, chacun passant les 100 000 références. L’axiome, c’est que les lois suivent Internet, mais ne le régulent pas. Moi aussi je suis pour la loi Lang : mais comment faire l’autruche quand même les sites d’éditeurs sont potentiellement prêts à la vente directe, quand eux, la chaîne du livre ou s’intitulant telle, n’a jamais été capable de solutionner ses « retours » parasites. La loi Lang a été une coquille infiniment protectrice de la diversité, de l’irrigation, maintenons-la : mais comment imaginer qu’elle puisse encadrer le bouleversement actuel, comme on prétendait que la loi 1881 défense d’afficher soit juridiquement transposable aux blogs... Et les failles juridiques sont multiples : le fichier numérique n’a pas statut de livre, pas droit l’ISBN ni au dépôt légal...

Côté Internet, on s’est toujours retrouvé dans une intuition plus ou moins commune : on peut résister, on peut inventer des modèles, mais par le haut. En jouant ensemble, et en jouant le numérique.

Qu’est-ce que la vente en ligne : 4 à 6% des ventes. A terme, chez nos voisins dérégulés (Allemagne et States), 11 à 13%. Mais à qui ils seront pris, ces 7%, quand les libraires représentent entre 35 et 40% du marché du livre : bien plus aux Cultura, aux hyper, aux Relay… Un marché pointu d’amateurs forts du livre, qui commande via market place des livres difficilement disponibles : c’est une proportion de rien. Si amazon, le mois dernier, à engouffré je ne sais combien de millions pour un manuscrit de Harry Potter, c’est que Harry Potter le leur avait confortablement payé.

Je ne conteste rien de ce combat (les pratiques d’amazon, en particulier les remises extorquées aux éditeurs et tenant du racket, c’est le colonialisme à nous appliqué). Mais on peut les affronter sur leur terrain : pourquoi ne pas faire le pari que leur montée en pression se fera au détriment des ventes froides, et non pas des librairies qui nous importent ? Il est question que la Fnac cesse le livre : qui prétendra que cela se reportera automatiquement sur nos librairies de ville, et que nous n’y perdrons pas tous un peu ?
Faisons ensemble le pari que la vente en ligne est un enjeu mineur dans ce qu’apporte le Net à notre usage des librairies. Parions que la vente en ligne mordra ailleurs que là où les librairies sont belles.

En mai dernier, quand les libraires pionniers de la vente en ligne sur une base de défense et illustration du livre (Dialogues, Sauramps, Ombres Blanches) ont renoncé — sauf Mollat — au port gratuit à partir de 20 (ou 35) euros, j’ai parlé de sabordage

Ajout du 24/1/08, extrait d’un courrier privé de Christian Thorel : nous nous plions à la décision de la justice ’pour l’exemple’ » certes, mais aussi par conviction. Il ne s’agit pas d’un sabordage, mais d’une mise en conformité. La loi, c’est la loi, après tout. Les autres, qui ont surinvesti dans le commerce sur le net, ne veulent pas laisser échapper une position encore trop fragile et se plient au « diktat » amazon, entamant d’ailleurs largement la rentabilité de leurs ventes en ligne. Amazon refuse la légalité, non pas parce qu’elle est injuste (voir les frais de port sur les autres produits), mais parce que ce refus leur procure de la comm. Et leur permet de fragiliser la loi sur le prix unique (comme la fnac en 1984 et leclerc en 1987). Après en avoir parlé avec l’auteur de « La conversion numérique », Milad Doueihi (qui vit aux usa), je suis persuadé de plus en plus que la stratégie d’amazon est de percuter la loi pour faire le vide et éliminer les concurrents » (fin de citation).

Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à comprendre : ces sites de vente en ligne étaient en plein essor, ils représentaient une alternative militante à la domination fnac-alapage-amazon. La richesse et la pertinence de leur fonds faisait que les livres (nos livres) étaient disponibles en 48h là où amazon demandait 12 jours... Ils disposaient ensemble d’un moyen de pression suffisant pour rogner le parasite principal : la marge diffuseur, cela n’a pas été leur choix (à cause de la pression sur eux des autres libraires de leur syndicat, ceux qui n’avaient pas fait le choix de sites Internet de vente en ligne, agitant l’éternelle promesse d’un portail géolocalisé ? - ce n’est pas le site du SLF qui nous éclaire beaucoup, même si à plusieurs reprises nous avons pu échanger sur le fond).

Je ne signerai donc pas cet appel bonne conscience, vive les pétitions à répétition, qui me semble beaucoup trop participer de la même simplification que ce qu’il dénonce : ce n’est pas la première fois que le Monde publie un article imbécile. Et je m’étais bien promis de ne jamais réintervenir sur ce site à propos de questions qui invariablement me valent des coups de bâtons. Mais on s’inquiète. Non pas pour les librairies : celles qu’on aime tiendront. Plutôt pour cette difficulté persistante, cette absence de réponse, lorsqu’il faudrait embaucher l’outil numérique, plutôt qu’accorder la moindre importance à un délire d’un autre temps : il n’y a plus qu’au Monde qu’on considère le mot écrivain dépositaire d’une quelconque valeur symbolique. Mais cela peut suffire pour qu’un combat juste s’engage dans une impasse d’image.

Alors quelle cacophonie. Adorno détestait les - ismes, la mode est au pluriel, ou son cousin globalement englobant. « Les » auteurs s’en prennent à « la » librairie. Non, il n’y a pas plus « les » libraires que « les » auteurs ou « les » éditeurs (si terriblement silencieux). La pensée par réseaux sociaux (et s’en servir ensemble, ce qui est bien autre chose qu’un troisième ou quatrième portail) mettrait un bon bol d’air dans la mutation actuelle, et comment l’appréhender. Il n’y a pas d’éléments séparables : pas de généralité pour les auteurs, lorsque des centaines de romans déboulent par saisons quantifiées, on tire au sort les vingt qui restent, on pilonne le reste et au revoir. Il n’y a pas de crise de l’édition de sciences-humaines indépendamment de la crise d’universités paupérisées, encombrées, et paradoxalement enfermées dans une verticalité étanche des disciplines. Il n’y a pas de généralité pour « la » librairie et ce qu’on nommait « chaîne du livre » indépendamment de ces mille postures qui sont celles des auteurs, s’efforçant là où ils sont à l’opiniâtreté d’un travail qui pour aucun n’est un métier, ni de l’absence de vraie concertation ou représentation des écrivains comme collectif ( et ça, c’est de notre faute).

Alors quoi faire pendant ce temps-là : boulot. Travaillons. J’achète des livres, même beaucoup (Impératif catégorique de Jacques Roubaud avant-hier, même si j’aurais pu l’attraper sur une étagère au Seuil, le Baskerville de Pierre Bayard aujourd’hui, même si j’en ai encore pour un moment à traverser les Aveux, Augustin remastérisé par Frédéric Boyer). Mais je sais aussi combien c’est difficile de faire exister en librairie ce qui naît, ce qui se transforme : à nous d’irriguer par Internet, osons sur l’écran ce que les revues littéraires faisaient encore il y a une décennie. Et faisons-le ensemble : mais pas en demandant pieusement aux pouvoirs publics (parce qu’il ne participe pas du libéralisme sauvage, le sarkozysme d’état ?) d’envoyer ses huissiers...

Il y a, oui, une mutation d’importance : ce qui concernait la langue, la pensée, l’art et la culture avait partie liée organiquement au livre, et le livre n’en a plus le monopole. C’est une mutation dangereuse, parce que chaque pas en avant laisse s’engouffrer du consensuel, du vulgaire, du facile. Mais dans cette articulation neuve du livre à ce qu’il était seul à porter, les lieux du livre ont une longueur d’avance, une implantation physique. Ils restent les meilleurs lieux pour le nouveau pacte.

Cet après-midi, je testais pour publie.net un site miroir avec « IP reconnue » – perspective, en bibliothèque, université, mais pourquoi pas en librairie, via un modeste abonnement, de consulter l’ensemble du site avec lecture directe des textes proposés au catalogue. D’autres éditeurs testent des contenus numériques « bonus tracks » qui pourraient être vendus avec le livre papier, en borne téléchargement ou même simple clé USB. L’impression à la demande via lulu.com n’apporte pas de validation symbolique aux textes diffusés : imprimer à la demande des livres du fonds Gallica dans sa librairie de ville ouvre au libraire la même perspective de prescripteur numérique… A voir aussi comment en un an les livres audio ont pris leur place…

Soyons forts de notre côté, faisons exister plus visiblement, plus audacieusement, nos pratiques de littérature contemporaine. Pour moi, avec publie.net, et merci à ceux qui permettent déjà à cette tentative d’être crédible, aussi bien auteurs que téléchargeurs. On aime trop nos librairies pour prendre au sérieux une provocation sur papier-journal : mais rejoignez-nous dans l’invention sur le Net – c’est le meilleur moyen, la meilleure défense. Le meilleur signe, aussi, pour les livres qu’on ira retrouver sur tables, et la confiance qu’on aura pour les écrire.

[1Une lettre d’Irène Lindon et Françoise Nyssen dans Le Monde © :

Pour la librairie

En attaquant la librairie sur la question des frais de port dans Le Monde du 19 janvier, en traitant les libraires de poujadistes, de lâches qui s’enrichissent grâce à leurs remises et sans prendre aucun risque puisqu’ils peuvent retourner leurs invendus, Thierry Wolton se trompe, bien qu’il adopte un point de vue malheureusement partagé par nombre de consommateurs, pour qui le livre se réduit aux titres dont on parle dans la presse et les médias, ceux qui composent les listes des meilleures ventes et se vendent facilement pendant un temps, puis sombrent dans l’oubli.

Ils sont loin d’être honteux ni négligeables, ces titres-là. Tous les éditeurs se réjouissent de les publier et tous les libraires de les vendre, du plus petit au plus important, y compris, bien entendu, les sites Internet, dont Amazon n’est pas le moindre et qui, pour cette raison, peut ne pas facturer le port dans les commandes qu’il sert. Cela permet de faire du livre un produit d’appel, le temps de se débarrasser des libraires moins riches qui ne peuvent faire face. Pour autant, il n’est pas sûr que ces livres enrichissent le patrimoine.

En revanche, il existe un nombre considérable d’ouvrages qui n’ont pas cette destinée parce que, pour les remarquer, il faut les avoir lus et avoir pris du plaisir à s’interroger sur les questions qu’ils posent - que ce soit en littérature ou en non-fiction. Ceux-là, on les découvre grâce à la vitrine d’un libraire, à leur exposition sur les tables, qui permet au lecteur intéressé de les feuilleter, voire d’en parler avec le libraire qui a pris soin de les recommander. Ouvrages qui, sans cela, n’auraient pas eu la moindre existence. Mais qui peuvent, grâce aux libraires, parvenir ensuite sur des sites en ligne.

C’est la librairie de qualité et elle seule qui est en mesure de proposer un choix d’ouvrages que personne n’attend et qui, s’ils sont rarement rentables, font l’honneur d’une profession. Sans ce travail des libraires, bien des ouvrages de qualité ne pourraient être publiés ou ne le seront plus.

Alors, dans dix ans, quand on s’interrogera sur le retard intellectuel de la France, certains regretteront sûrement ces libraires qui menaient un combat d’arrière-garde en défendant la culture.

Irène Lindon
Françoise Nyssen

PDG des Editions de Minuit

PDG des Editions Actes Sud


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 janvier 2008
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