Melle, café du Boulevard, trois fois plutôt qu’une

atelier d’écriture au CAT, et Agrippa d’Aubigné avec Pifarély, quatre jours à Melle en Deux-Sèvres


Quatre jours à Melle. Passons les pépins : numéro free en rade ou saturé, mon ordi affiche « connexion impossible » et moi confiant je laisse la bécane en mode « retenter automatiquement la connexion », sans me douter qu’à l’hôtel des Glycines cela me déclenche chaque fois une unité d’appel ! Et la bonne prune avec deux points de permis en moins, le samedi soir tard, encore chargé de l’adrénaline de la lecture Agrippa d’Aubigné avec Pifarély jouant de trente violons à la fois sur ses quatre cordes, à 118 kilomètres heure sur une trois-voies déserte d’accès à l’autoroute, mais limitée à 90, la trouille que l’alcoolomètre vire jaune rouge après les quelques gobelets d’amitié (le batteur Eric Grolleau, le comédien auteur metteur-en-scène Jean-Pierre Bodin), je ne verrai pas d’autre véhicule de la gendarmerie sur mes 139 kilomètres restant, mais là dans ce creux de nuis ils prenaient en défaut quasiment un véhicule sur trois, ça fait rentrer des pépètes, après le ballon on me passe à un deuxième appareil mais ouf, j’avais été suffisamment sage sur les gobelets de l’amitié ! Le monsieur en bleu est très poli, et moi qui m’étais notablement assagi via la conduite accompagnée avec ma fille (pas facile, pour ceux de ma génération, d’apprendre les limitations de vitesse, surtout dans ces collines que je connais de toujours et par coeur), passage en zone d’alerte de ce qui me reste de points pour (mal) conduire. Mais c’est vrai que j’avais encore l’adrénaline à 170, encore bien plus que le compteur... Bon, depuis le temps que je me considère inadapté à la vie administrative, c’en sera un item de plus sur la liste.

Les deux premiers jours, au Centre d’aide par le travail. D’abord grande surprise : l’atelier qu’on avait mené il y a exactement deux ans, pour eux comme pour moi c’était hier. Je retrouve instantanément les visages, les prénoms. Je garde les photos pour moi, sauf ci-dessus pour cette lumière dans le regard de Bernard G. : on a le même âge, et on est tous deux de ce même pays, de ce même ciel. Lui ne sait ni lire ni écrire, mais il est le dépositaire d’une mémoire que nous autres ne savons plus, avec des objets et les mots qui les nomment, les expressions qu’on recevait enfant et que lui nous offre comme de nous réapprendre ce qui nous appartient d’avance.

Nous sommes presque vingt-cinq dans la salle, dix-huit participants, venus de l’atelier menuiserie où se construisent des jeux pour les squares d’enfant, et du foyer de vie pour les autres. Et puis Sylvie, de la bibliothèque municipale, Martine et Marie-France, de l’association Lire à Melle et des membres de l’équipe du CAT : non pas pour encadrer, mais parce que d’emblée écrire, avec ceux et celles qui n’écrivent pas, c’est une quête ensemble de ce qui compte. C’est en grande simplicité, dans une confiance qui m’avait impressionné il y a deux ans : eux, ils donnent. Alors nous, ce qu’on prend, c’est la secousse intérieure. Par exemple, si Marie-Christine dicte, et chaque mot compte, et leur ordre, et la hiérarchie des pronoms, et la façon implacable des temps dans lesquels se conjuguent les verbes :

Quand j’étais tout petit bébé, ma maman et puis moi on s’est séparées : elle avait pris une crise quand elle m’a eue en naissance, elle est partie d’un côté et moi de l’autre. Et je n’ai pas connu mon papa : je suis fille unique.

moi je n’entendrai plus jamais l’expression fille unique sans le visage et la voix de Marie-Christine.

Ainsi des jouets de Christian, travaillant sur W de Perec :

A Noël on n’avait pas de cadeau : une orange et une croquette en chocolat. On n’avait pas beaucoup de sous dans la famille. Mon premier jouet, l’année d’après, c’était un jeu de quilles dans une boîte en bois, c’est M et Mme Berlan à Lezay qui nous l’avaient amené. Ils donnaient des jouets à tout le monde, mes sœurs avaient eu des poupées de chiffon.
On jouait avec des marrons et des pointes. On prenait des pointes à mon père pour faire des vaches avec des marrons, avec des morceaux de bois on faisait des granges, et les vaches en marron on les mettait dedans.
On montait dans les arbres chercher des oiseaux, on les faisait cramer dans le feu. On allait à la chasse aux oiseaux, avec un bout de bois et une pointe on les piquait et on les faisait griller dans le feu. On allait à la chasse, on disait. Pauvres oiseaux, ils voyaient la misère avec nous.

Ainsi de ce qui reste du mot école pour Fanny :

Ce sont de mauvais souvenirs. J’avais du mal à faire le calcul, la soustraction surtout. La monitrice n’était pas gentille. C’était madame S..., elle me regardait de travers et ça ne me plaisait pas. Elle était dans une église et moi je ne voulais pas aller à la messe. Je pense encore à sa méchanceté. Elle disait des gros mots. Elle nous regardait et quand elle nous regardait, on voyait qu’elle ne nous aimait pas. Elle nous donnait des fessées et elle nous mettait debout devant le mur et longtemps, une journée entière. C’était quand on travaillait mal. J’avais peur d’elle. C’était pénible. Même maintenant je pense encore à ça, j’en rêve la nuit. Ça me fait de la peine et je pleure. Je ne l’ai eue qu’une année, et je suis partie de l’école. Je la vois encore à l’église à Valmont, ça me fait peur, je ne lui parle pas, et elle non plus. A la récréation, je la voyais encore et ça m’empêchait de jouer. J’avais des copines, elle était gentille avec elles, elle n’était méchante qu’avec moi. Il y avait aussi madame Foucher, qui était gentille. Mais l’autre maîtresse était méchante et ça me fait de la peine encore.

Ainsi de la durée de l’enfance, ce que taisent les mots « dix, onze ans », chez Frédéric, dont le propre fils de quinze mois était là, sur les genoux de son père, lorsqu’au café du Boulevard nous avons lu le texte :

Moi, je n’avais pas de jeux quand j’étais enfant. Je ne jouais pas. Je travaillais. Je m’occupais des animaux, des chevaux, des chèvres. Je nettoyais les boxes. Si je ne faisais pas le travail, je n’avais pas le droit de manger. Si ma chambre n’était pas bien rangée, tout passait par la fenêtre. C’était dans ma première famille d’accueil, j’avais dix ou onze ans. Quand j’étais enfant je n’ai jamais eu de cadeau de Noël, j’en ai eu quand je suis allé dans ma deuxième famille d’accueil. Mais j’étais plus vieux, j’avais des vêtements que j’aimais porter.

Il ne s’agit pas du 19ème siècle : Frédéric n’a pas trente ans. Et encore Frédéric, lorsque nous avons travaillé sur les fenêtres, et ce qu’on porte en soi d’images du monde, par là où on a habité, une terrible évidence :

Je n’ai pas vu où j’habitais : j’étais placé.
Quand tu es petit, tu ne vois pas grand-chose.
En famille d’accueil, je ne voyais pas grand-chose, à part le ciel.
C’était des Velux au plafond, on ne voyait que le ciel. Et d’être dehors, en train de s’occuper des animaux.

Il y a deux ans, j’avais visité avec eux l’atelier. Alors cette année, j’avais apporté Valère Novarina, pour écrire aussi le travail. Les machines, le temps. Encore Frédéric :

Je suis tout seul dans mon coin dans la menuiserie. Je prends les cartons sur les palettes, et je perce et je perce et je perce. J’aime bien quand ça ne dure pas trop. On n’a pas de musique. La musique c’est la musique de la machine. C’est la perceuse multi-broches. Je mets des mèches, ça dépend de ce que je perce. Les cales, c’est pour visser les pieds de sommier.

Et, symétriquement, la journée au foyer de vie, racontée par Marie-Paule :

Je me lève pour déjeuner. Je prends du chocolat avec du lait et trois tartines de beurre avec de la confiture de groseilles. Je fais des activités : du ménage, je fais ma chambre, je balaie, je passe la serpillière, je lave l’évier avec de l’Ajax et une chiffonnette jaune.
J’aide à préparer le repas. Je mets le couvert, je pose les assiettes blanches sur les tables beiges. Il n’y a personne, je suis toute seule. J’aime bien faire ce travail, mais avec tout le monde. Je lave les tomates, je les creuse, on met de la farce, je mets des œufs. On fait de la tarte aux poires avec Cécile. Les autres ont droit de goûter mais pas nous. Je déjeune avec tous les éducateurs. Il n’y a pas de bruit. On parle. J’aime bien.
Je vais à la rivière. Je me mets les pieds dans l’eau avec Djamel, un moniteur, quand il fait trop chaud. On entend le chant des oiseaux, il y a même des canes et des oies. On rentre, on prend le café avec tout le monde. On se repose sur le canapé dans la salle à manger. On regarde la télé. Je regarde un film sur la 1 avec Jean Lefebvre : j’aime bien, ça me fait rire.
On mange dehors, on sort les tables. On a du saucisson, du poulet, des légumes mélangés, des petits suisses et puis un fruit. Je préfère les pêches. Je débarrasse avec tout le monde. On fait la vaisselle, on balaie, on serpille. Tout est propre, bien rangé.
Je regarde la télé avec tout le monde. Les autres sont dehors, ils regardent la lune. Parfois, je regarde aussi. Après je vais me coucher. Je ne dors pas facilement. Surtout s’il y a de l’orage. Je n’aime pas les éclairs.

Et ce que révèle cet avec tout le monde tout à la fois de détresse et d’amitié.

La différence, par rapport à la précédence édition, c’est que le vendredi nous avions rendez-vous centre-ville au névralgique café du Boulevard. Trois fois, ces deux jours, je verrai devant moi la petite salle remplie à déborder. Nous lisons à trois, ceux du CAT et les autres mêlés. Leur parole à eux retissant l’ordre du monde, dans cette paix et cette confiance qui est leur demande, et qui nous réapprend ce qui compte. A la fin, parlant avec Frédéric et Michaël, on m’apporte un minuscule bout de papier avec les lettres jcb, je lève enfin les yeux pour découvrir Jean-Claude Bourdais à un mètre, je ne le savais pas ici, il a fait pas mal de dizaines de kilomètres pour nous rejoindre. On trinquera ensuite en causant de notre Internet, avant d’aller ensemble écouter Marc Perrone, voir son compte rendu lien ci-dessus pour la lecture CAT et il remet ça le lendemain à propos de mon impro Daewoo...

Et jcb lui-même, comme preuve que les activistes Internet peuvent parfois prendre pied hors du virtuel !

Le lendemain, c’est d’Aubigné avec Dominique Pifarély, le chemin qu’on creuse à deux. Lecture/concert qu’on a inaugurée en mai dernier à Tours, on a pris nos marques, on peut se balancer plus rudement dans les vers du vieux huguenot, et ici, en plein pays protestant, nous sommes chez lui : N’ayant autres bourreaux de nous-mêmes que nous.... Immense chance pour moi que la rencontre de ce musicien maître : alors les projets commencent à éclore. A Besançon, est-ce que nous lirons Baudelaire en acoustique, puis Rimbaud en électrique ? Avant la lecture, ce que nous partageons c’est du temps ensemble, manière de s’accorder comme il accorde son instrument ? Et quelques saveurs de lointain (le père de Dominique Pifarély est réunionnais), dans ces vieilles pierres de Charente qui évoquent autant pour lui que pour moi les odeurs et les sensations de l’enfance...


Etrange contraste par rapport à ce qui déferlera du même, quelques heures plus tard. Et dès ce lundi soir un extrait en ligne : Agrippa d’Aubigné, Stances, en public au café du Boulevard, François Bon & Dominique Pifarély, 6’36, extrait du CD audio que je prépare à 10 exemplaires numérotés et authentifiés pas un de plus (il y a un beau plantage de ma part sur un des vers, au début, mais c’est la rançon du live, et comme j’aurais aimé, au lieu de mon seul micro mono, avoir disposé d’une piste violon et d’une piste voix pour ébaucher ce mixage...)

Donc quatre jours dans la ville, elle est belle mais pas bien grande : expérience qui change de l’isolement de la table, et surtout oblige à ce contact direct. La gravité des mots lorsqu’il s’agit du CAT, mais aussi les deux repas à leur cantine avec l’équipe, et ce qu’on découvre de leur quotidien, leur engagement. Les heures de nuit à recopier les textes, dans la petite chambre d’hôtel. Ce qu’on se promettait d’une matinée calme, et puis, au café du Boulevard presque désert, c’est le nouvel ami qu’on s’est fait, l’acadien Marc Arsereau, avec qui on prend un café, puis un autre : enseigner le français, au New-Brunswick, pour une communauté francophone de 300 000 personnes, et que c’est cela l’espace de votre poésie. Marc a passé dans la calme ville de Melle une nuit de hobo : il a marché dans les rues sans éclairage, a trouvé une grange avec du foin, puis fini dans une maison inhabitée, et voilà que c’est lui qui m’enseigne soudain mon pays natal...

Continental shifts
ô plaisirs des nuits
qui m’amène ici

quel souffle me propulse
à vivre ainsi

du toucher
du nez
des yeux
des oreilles
du sexe
de la tête

je gère mon corps
c’est un pays
sans frontières
et rempli de reliefs

© Marc Arsereau.

On peut retrouver Marc Arsereau sur acadieurbaine.net

Merci aussi à Stéphane, le fondateur du Boulevard, avec son point d’accès Internet libre, les petites affichettes et les infos, et tous ces visages qui circulent ici dans la journée : rares sont les moments vides où l’on réentend un instant les vieilles intonations poitevines, sous les photos de tous ceux qui furent ici de passage, ont déballé l’instrument, dit des textes...

Et puis, dans une des belles églises romanes de Melle, découvrir au sol, devant l’autel, 48 coupelles de terres rapportées du Japon, chacune dans sa nuance, du plus noir au plus clair, et sur le sol de la nef, 249 teintes de terres collectées en notre pays de France : notre terre est bleue, elle est pourpre, et c’est un Japonais qui nous l’enseigne... Magnifique Kôichi Kurita. AJoutons que tout cela reste en place jusqu’au 28 août.

L’organisatrice de tout cela s’appelle Dominique Truco. Avec son compagnon, Jean-Luc Terradillos, et quelques proches, Denis Montebello, Marc Deneyer, se solidifie une exploration pour nous importante : le lien à un territoire, aux temps qui s’y superposent, et comment c’est par notre discipline chacun, et ce qu’on met en risque, qu’on peut le rejoindre.... On a mis une pierre de plus sur la route commune.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er août 2005
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