Serena qu’on en parl

calmes soirées virtuelles sur publie.net


Soit, à Toulon, un auteur terminant travail et corrections sur un texte inédit (ayant gagné sa vie longtemps comme fabricant d’objets de cuir sur les marchés). Soit, vers la rue Daguerre à Paris, un autre écrivain, familier des performances et de l’art virtuel (gagnant sa vie comme guide d’aventure). Soit, centre France et un peu amorti par le jet lag de 2 semaines à New York, un bricoleur avéré d’ordinateurs, et qu’un seul fichier, intitulé avec prémonition Wagon transite aléatoirement dans le triangle – parcours d’étape cette page.

Ainsi l’utopie suivante : un format de page et de polices de caractères qui permettrait aussi bien lisibilité ordinateur que lecture sur liseuses. Et qu’une maquette pour lecture numérique peut être aussi riche, en codes typographiques et audace de mise en page, que ce qu’on peut faire sur papier : rien à voir, ce que vous propose progressivement publie.net, avec un genre rapport sur traitement de texte pour lequel on aurait appuyé sur le bouton "convertir en pdf".

D’ici (quand ? aube demain ? dimanche soir ? septembre ? : quand les trois seront accordés, voilà tout) quelques clics, la proposition graphique sera proposée en téléchargement sur le site.

Pour l’instant, il s’agit d’essais. Ainsi, pas besoin de numéro en bas de page : les zones de navigation de l’ordinateur ou du Sony s’en chargent, et sa présence sur la page source décale l’occupation écran du texte.

Le texte de Jacques m’arrive en OpenOffice, il revient de chez Fred en inDesign (donc prêt pour l’ePub), je le manipule via Acrobat Pro et on teste sur les différents procédés et tailles d’écran...

Fred Griot me demandait juste quelques photos numériques du fichier tel qu’il apparaît sur le Sony, mais je trouve ça dommage de garder ça dans le triangle de départ.

Alors disons que c’est pour le remercier de cet apport généreux et volontaire, par quoi un des sites les plus audacieux du moment, parl, contamine l’expérience publie.net et nous emporte en avant. Mais c’est aussi parce que j’avais souhaité, de mon côté, qu’il soit dès le départ présent dans l’expérience : voir Refonder, Visions ou Plateau. On a enlevé Plui, parce qu’après mise en ligne ce texte a trouvé un éditeur papier, et est parti sur d’autres routes. On retrouvera aussi Fred Griot travaillant à un autre texte aux côtés de Constance Krebs sur amontour.

Et cette façon de marcher ensemble, en équipe, cela vaut aussi pour Sarah Cillaire, qui relit et corrige, mais propose aussi un site atypique, retors.net, avec textes bilingues apparaissant l’un sur l’autre selon les mouvements de souris, et notes en regard, scripts de Julien Kirch (qui a à son actif aussi le script de remue.net), et idée graphique de Philippe De Jonckheere, lequel met aussi la main à la pâte dans publie.net...

Et, ce soir, je reçois une invitation à aller présenter le projet publie.net au prochain salon du livre de Montréal, fin novembre, qui plus est invité par un libraire : mais comment leur dire qu’on doit prendre l’avion tous ensemble ?

Voilà donc, un instant de publie.net, le contemporain s’écrit numérique, ou comment en équipe nous sommes heureux d’accueillir Jacques Serena, en quatre photos avec ordi, écran, et liseuse Sony... Avec bien sûr un petit extrait ensuite, pour patienter en attendant le texte mise en page.

Et, si vraiment vous êtes tellement impatients, possibilité de feulleter extraits et télécharger (si vous voulez) 2 mises en page toutes récentes de Fred Griot : les SMS de la cloison de Philippe Rahmy et Des os et de l’oubli de Claude Favre.

Jacques Serena | Wagon – extrait

 

Ah. A ce point, déjà, ça se voit. Que j’en suis une. Rien qu’à me regarder. Parce que tu m’as regardé ici, tu ne vas pas dire le contraire. Et qu’est-ce qu’il y a ici, à part moi. Et ton air. Ça se voit donc, maintenant, au premier coup d’œil.

Et moi qui en étais à me dire : tiens, nous voilà un peu seuls, cet homme et moi, dans ce bout de wagon, alors il y a des chances pour que nous nous mettions, lui et moi, à ressentir l’espèce d’entente tacite, ce lien, cette intimité étrange, douce et un peu choquante, qui parfois arrive, dans un bout de wagon, passé une certaine heure. Lui, à savourer une nouvelle journée de travail accomplie, moi, tranquille, prête à regarder un peu par la vitre, à retarder le moment de m’offrir ce plaisir, rouler en regardant par la vitre. Mais voilà. Il faut que je me dise voilà, idiote, ton entente tacite, tu as vu l’œil qu’elle te jette, qu’est-ce que tu croyais.

Bon, écoute. Tu as regardé, alors maintenant tu écoutes. La chance, quand même, que tu as. Parce que là tu tombes sur un de mes soirs fatigués. Juste un peu trop fatiguée pour me mettre à donner, vite fait bien fait, une leçon aux usagers de cette ligne. A un élément représentatif. Une leçon éclair sur la façon de bien se comporter au delà d’une certaine heure dans un bout de wagon.

Il y a aussi des soirs, ne va pas croire, où je ne dis carrément rien, je sens qu’on me regarde, je regarde par la vitre. C’est même arrivé que je me lève et ressorte sur le quai. Mais là, non. Là, j’ai commencé à parler, alors.

Que je te prévienne, quand même. Moi-même, je ne sais pas encore trop ce que je vais faire ou dire. Et toi, selon ce que ça va être, tu vas soit me regarder à nouveau, en plein, en ricanant, soit vouloir vite sortir, t’éloigner, courir loin. Là, je sens que si je me lance, presque sûr, tu cours. Mais on a encore une chance, toi et moi. Tu n’as pas regardé trop, et je ne t’ai encore trop rien dit. Rien d’encore trop irréparable. Fais seulement attention à où tes yeux se posent, maintenant, et à ton air. Non parce que, je me connais. Les mots que je peux sortir. Et toi, tu n’es pas trop résistant, on dirait. Tu ne vas pas tenir, je pense.

Tu pourrais regarder dehors. On ne sait jamais. Une diversion pourrait s’offrir. Là, derrière la vitre, sur le quai. Pas mal de frêles silhouettes assises, si tu regardes. Pourquoi tu ne regardes pas. Personne ne fait cas d’elles. Du matin au soir, elles restent là. Restent là à quoi faire, tu me demanderas. Non, tu ne demanderas pas. Je vais quand même te dire. Restent là à regarder les types dans ton genre monter, descendre. Aller, venir. Ceux qui ont quelque part où aller, quelque part où revenir. Elles restent là, à regarder, sans bouger. Mais ne restent pas là qu’à regarder. Restent là, aussi, à ne pas oser monter dans les wagons. Restent là, aussi, pour certaines, à se retenir de se jeter devant les roues. Se jeter, pour qu’il y ait une chance qu’on les ramasse, qu’on s’occupe d’elles. Qu’il y en ait qui s’intéressent, qui s’inquiètent, qui leur demandent des choses, qu’est-ce qu’elles ont écrit dans leur cahier, ou s’il y a des fautes. Pas plus de trois fautes par page, on les gronderait, attention. C’est ça, qu’elles restent à faire, du soir au matin, regarde-les, ça se voit. Tu le vois ? Non. Mais c’est bien ça. Il y en a qui bougent un peu, parfois on dirait, mais ça ne dure pas.

Il y en a, on dirait qu’elles tiennent des fleurs. On a l’impression. Des fleurs, ça c’est quand même un indice intéressant. Et si je te disais que ce n’est pas que d’ici. Et pas que d’aujourd’hui. Qu’il y en a un peu partout, depuis déjà pas mal de temps, et de plus en plus, de ces silhouettes frêles avec des fleurs. Et là, juste là, derrière cette vitre, il y en a, regarde. Prêtes à tout, comme qui dirait. Mais voilà. Il ne suffit pas d’être prête à tout accepter, encore faut-il que quelqu’un ait envie de vous demander quelque chose. Que déjà vienne à quelqu’un l’idée de vous parler. De vous voir. Pourtant, regarde. Si tu les voyais. Encore jeunes, après tout, la plupart. Mais, la jeunesse, est-ce que c’est la jeunesse, sans rien pouvoir faire. Il y en a qui seraient même assez jolies. Mais jolie, qu’est-ce que ça veut dire, sans personne pour vous voir. Quand ça n’est vu par personne, est-ce que joli et jeune ça n’est pas pareil que laid, ou que vieux.
Je t’accorde que, dans l’ensemble, à première vue, elles n’ont pas l’air bien reluisantes. Et tu te demandes pourquoi. Tu as en plus ce culot, de te demander pourquoi. Je vais te le dire. Parce que de temps en temps il y en a un, dans ton genre, qui, un soir, par désoeuvrement, regarde par la vitre, et c’est comme ça que, de temps à autre, comme par hasard, les moins tristes et les moins abîmées sont repêchées. Repêchées, il ne faut pas rêver, repêchées pour faire ce que tu appelles des stages. Autrement dit ces tâches infâmantes sans utilité pour personne, surtout pas pour elles, mais enfin. Le temps que ça dure, elles remontent un peu à la surface.

Les types dans ton genre préfèrent toujours, c’est marrant, celles qui sont les moins tristes et les moins abîmées. Et ils laissent là les autres. Et, comme tu vois, enfin, comme tu pourrais voir, si tu regardais, sur ces autres tombe une espèce de déchéance morne. Deuxième, troisième choix. Rebuts, résidus. Pertes et profits.

Celles-là, si tu savais. Ce qu’elles feraient, pour un billet de vingt, même pas, dix, cinq, ça irait. Billet qu’elles iraient vite mettre dans des fleurs pour ne pas rater la fête des pères. Et les pères, évidemment, les leur jetteront à la figure, en riant. Des fleurs pour un homme, non mais franchement, quelle buse. Ou même pas, direct à la poubelle. Ou encore pire, oubliées sur la chaise, même pas exprès. Imagine ça, est-ce que tu peux imaginer. Moi, très bien. Moi, vraiment très bien. Regarde-les. Juste là, derrière la vitre. Non mais regarde.

D’accord. Tu ne veux pas regarder par la vitre.

Tu le sens, qu’il vaut mieux pas, d’accord. Tu le sens. Que quand, sur un quai, on voit de ces silhouettes frêles qu’on dirait assises depuis longtemps et qui ont dans leurs mains des vieilles fleurs, quelque chose peut arriver. La raison, ma foi. Moi, je dirais que c’est à cause de la gêne qu’on sent, voilà, moi, si on me demandait, la raison que je dirais. Mais la gêne de quoi, comment la dire, la sorte de gêne que c’est. La gêne peut-être parce qu’on sent qu’elles sont trop accessibles. Accessibles à quel point de vue. A tout point de vue. Leurs corps, déjà, ça se voit. Aussi accessibles que des corps morts, leurs corps. Morts de n’avoir pas été assez regardés. Dans le temps, tu sais, il y avait des gens qui croyaient que si on les regardait trop on leur volait un peu de leur âme. Alors que c’était tout le contraire, la preuve est là. Derrière la vitre. Tu vois bien. Non, tu ne vois pas.

Fais quand même un peu attention. Parce que tu commences à être sérieusement à sec, là, niveau chances. Fais-toi un cadeau, jette un œil par la vitre. Ou je ne vais plus pouvoir répondre de rien. Que ça en reste là, d’après moi, je ne crois pas que ça va être possible. Déjà, tu comprends, ça m’étonnerait qu’on puisse arrêter. Encore une toute petite chance, peut-être, il reste. A toi de te l’offrir, ou pas. Moi, qu’est-ce que tu veux. Rien trop à perdre, moi, tu comprends, alors moi, normal, de mon côté, je me vois bien te savonner un peu la marche, moi, normal. Ma tête, tu vois, je la rentre dans mes épaules, et mes pieds, là, je les rapproche, ça fait comme si j’étais gênée, en fraude, et toi, naturellement, ça augmente ton audace, tes convictions, tout ça, tu sens bien. Une tête rentrée dans les épaules et des pieds rapprochés amènent naturellement l’usager à risquer un autre regard, plus appuyé, alors voilà, à toi, maintenant. Que je te fasse bien goûter l’autre plaisir d’être ensemble dans un wagon après une certaine heure. Allez, ose, que je puisse. Ecoute, si tu écoutes bien, je renifle même un peu, ça devrait te plaire, un peu d’affliction, ça te plaît, allez.

Non ? Pas de nouveau regard ? D’accord, non. Et possible, d’ailleurs, maintenant que j’y repense, très possible que tu ne m’aies pas regardé la première fois non plus. Finalement, ça ne m’étonnerait pas de toi. Que, de la même façon que tu ne veux absolument pas voir les frêles silhouettes par la fenêtre, tu n’aies pas voulu moi non plus me voir. Possible que tu aies bien fait attention à ne surtout pas me jeter de regard. Ou que l’idée ne t’a simplement pas effleuré de me remarquer.

Alors, si je ne suis même pas sûre que tu m’aies regardé, qu’est-ce que je te veux ? C’est normal, que tu te le demandes. Moi aussi, à ta place, je me le demanderais. Mais regard, pas regard, on n’en est plus là, tu le sens bien. La situation a déraillé, voilà, c’est tout, ça arrive. Savoir à quel moment, qui a fait quoi. J’étais là et tu ne m’as même pas vue. Tu dois avoir tes raisons, mais tu sais. S’il faut maintenant que tu t’en expliques, tu sais bien, c’est le genre de choses qui font de plus en plus louche au fur et à mesure qu’on veut les expliquer. Et moi, peut-être que, de mon côté, je commençais à sentir monter en moi une de ces rages froides qui nous arrive parfois pour un rien, quand on n’a pas parlé depuis longtemps, ça peut faire ça. Presque, on en viendrait à souhaiter que quelqu’un nous regarde, ou, encore pire, qu’il évite, pour lui voler dans les plumes. Non, bon, écoute, la meilleure chose à faire. On va simplement prendre les choses où elles en sont. Se dire que la situation a déraillé.

Quand même. Juste au moment où j’allais regarder par la vitre. Où j’étais sur le point de m’offrir ça, ce bon moment. Cet intermède où, derrière la vitre, les autres, les choses, tout ce qu’on voit vient se présenter, de-ci, de-là, un peu facultatif, à peine distinct, juste assez surprenant et déjà prêt à s’évanouir pour toujours.

J’ai l’impression que tu ne m’écoutes pas bien. Pas autant qu’il faudrait, j’ai bien l’impression. Tu as peur, je crois. Et depuis déjà un certain temps. Pour te dire que je m’en rends compte. Que tu ne viennes pas dire, après, que je ne me rendais pas compte. Je sais, le sang se retire de ta tête, ta vue se trouble, tu vois le wagon tanguer, noircir et tu deviens presque sourd, je sais bien. Mais, tu comprends, je ne peux pas me contenter de t’avoir fait peur. Tu pourrais avoir le cœur fragile, ce serait écrit sur une carte, tu pourrais me montrer la carte, je verrais écrit que tu as le 100% pour tout ce qui touche à ton cœur, en toutes lettres, ça pourrait entrer en ligne de compte.

Mais j’étais tranquille, c’est surtout ça. J’étais là, j’allais regarder par la vitre, dans ce moment spécial de tard où regarder tranquillement par la vitre pourrait presque suffire à notre bonheur, et c’est justement à ce moment-là que, toi. Alors voilà. Moi, maintenant. Remontée à bloc. Prête à aller jusqu’au bout, tu vois. C’est ça, surtout.

© Jacques Serena, extrait de Wagon pour www.publie.net.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 juillet 2008
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