car le temps des mauvaises écritures est passé

conseils aux jeunes littérateurs


« Car le temps des mauvaises écritures est passé », ironique ou prétentieux ? Mais non, c’est Baudelaire qui le dit, et pas d’aujourd’hui, dans ses Conseils aux jeunes littérateurs [1]. Et, pour se donner le moral avant la reprise, on vous en propose la lecture, vous verrez, ça ne fait jamais de mal, et d’abord parce que ça redonne intérieurement le sourire.

- Lire Conseils aux jeunes littérateurs en ligne : flip book calameo aux bons soins de publie.net, cliquer sur l’icône :

- Télécharger Conseils aux jeunes littérateurs, version pdf interactif écran.

Baudelaire, Conseils.... PDF interactif

- Télécharger Conseils aux jeunes littérateurs, version Sony PRS-505, puisque apparemment on est de plus en plus nombreux à disposer de ce Reader (et que les échanges fichiers ont bien fonctionné cet été, merci ! – mais, vrai, qu’est-ce que c’est agréable… ).

Baudelaire, Conseils.... version Sony Reader

C’est bon, vous avez vérifié que Car le temps des mauvaises écritures est passé fait bien partie de la charge baudelairienne ?

Alors maintenant, la rentrée. Encore une fois, le pénible, ce n’est pas tant la gabegie éditoriale, ça les regarde, que le traitement infligé au temps : des livres qui ont demandé des mois ou des années de travail vont faire apparition dans le grand crible général pendant 6 semaines, et au revoir.

Je ne mets pas en cause pas le principe des listes de présélection (et merci aux Inrocks, les seuls à avoir poussé les romans de service pour accueillir mon Led Zep) : je constate, chaque 2 ans, combien ce mécanisme est mis en place plus en amont, et avec plus de soin, par les maisons d’édition. Dictature du roman normé (pour échapper au formatage, passer voir Pynchon traduit par Claro). Phénomène à effet recul : un tout petit nombre d’ouvrages sembleront omniprésents, parce que placés au milieu de la centrifugeuse, tandis que des cinq cents autres, sur les six cents parus, ne sera fait nulle mention [2].

Pénitents avec livre, Bourgogne 14ème siècle, MET New York

Non, peut-être ce qui serait le plus énervant, dans cette manie nationale de s’intéresser tous en même temps à une seule chose avant de passer vite à la suivante, c’est de donner légitimité à cette opération industrielle qui étouffe les libraires, noie le meilleur des recherches sous le bruit de quelques opérations genre transfert de joueur de foot et déballage sous-people même dans les meilleures collections, c’est que même le monde des blogs, qui devrait en être le contre-pouvoir, s’embarque chaque fois dans ces casseroles comme s’il s’agissait de la littérature elle-même. Alors on fera bien attention à ses fils rss, dans les semaines à venir, et merci à vous, amis blogueurs, qui irez sur d’autres chemins et nous permettrez de découvrir d’autres lectures, celles dont justement nous serons les seuls, sur Internet, à parler [3].

Maintenant, il y a une autre versant. L’édition comme industrie va bien, les libraires progressent en chiffre et résistent, mais cela ne doit pas cacher la recomposition intérieure. La part réservée à la création s’effrite en continu, les chiffres moyens pour les premiers romans ou ces moyens tirages qui faisaient la grande diversité de la création littéraire réduit à vue d’œil. Plus d’écrivains pour lâcher leur boulot ordinaire : personne n’a jamais prétendu vivre de ses droits d’auteurs, mais au moins on complétait par tout un ensemble, lectures (regardez ce que proposaient les théâtres, il y a encore 5 ans, en partenariats littérature : ils se sont complètement repliés sur eux-mêmes), créations radiophoniques (en Allemagne, les commandes de Hörspiel ont toujours été le poumon de la littérature « vivante », alors accrochons-nous à France Culture, les seuls encore à nous faire confiance : pourtant, quel imaginaire, la radio, et encore plus maintenant avec les podcasts…), les stages et ateliers (les budgets éducation nationale concernant formation ou interventions culturelles ont été laminés par les gouvernements VIllepin, écrasés cyniquement par le gouvernement Sarkozy).

Ce n’est pas un cri d’alarme, juste un constat : ce qui se passe sur le Net en prend une dimension supplémentaire, celle de la vie même de l’intervention littéraire, là où elle est plaque d’échange, là où elle se fait contact au monde. La revalorisation impressionnante du rôle des bibliothèques, et leur fonction de locomotive virtuelle, en est un indice. Le remplacement de l’influence des revues papiers (voir l’écroulement des survivantes : qui pourrait citer le sommaire de la dernière NRF ?) par les revues en ligne créatives est un autre indice.

D’où mon invite réitérée, amis blogueurs : ne vous contentez pas d’être les médiateurs de la chose écrite. Intervenez dans la vie littéraire elle-même : n’hésitez pas à contacter des auteurs, à les aider à franchir le pas, à s’installer sur le Net [4]. Considérez vous-même votre intervention comme à part égale avec ce qui circule dans les cartons des diffuseurs de livre : soignez vos sites, vos index, vos archives, prenez en main vos « template » et css, ça s’apprend comme le reste. D’impressionnantes réalisations virtuelles ne sont consacrées qu’à des forums ou commentaires en aval du livre, genre Library Thing : c’est ajouter au bruit de fond du Net et pas plus, alors que l’enjeu c’est de mobiliser nos savoirs de réseaux pour propager des contenus nativement web.

Combien sommes-nous à avoir dit très vite que L’autofictif d’Eric Chevillard est une réussite, qui n’est pas un artefact au livre, mais bien pure intention littéraire ? Et je suis fier d’avoir participé, avec de nombreux autres sites, à ce que l’expérience d’Eric soit aussi rapidement repérée, traitée comme majeure.

Alors, cette année, s’attendre à de nouveaux bras de fer.

On discute beaucoup, évidemment, lecture papier et lecture écran. Mais, en un an, qu’est-ce que le paysage a changé… L’intervention d’un portail des libraires en état de marche, Place des Libraires, qui propose dès à présent des outils pour la diffusion du numérique en librairie, et les idées ne manquent pas pour en élaborer d’autres, abonnements packs textes pour les bibliothèques, ou dossiers numériques liés à l’achat livre [5], sans parler de la possibilité, comme chez Borders aux States, de se procurer chez son librairie, plutôt qu’en grande surface, sa « liseuse » et, pourquoi pas, clés USB (on est prêt à le faire à la demande sur publie.net, en collaboration exclusive avec Place des Libraires), ou, ce que propose Borders, cartes de téléchargement pré-payées pour les principaux sites d’édition numérique…

En un an, nouveauté radicale donc, l’arrivée de « liseuses » sur lesquelles on ne se pose plus la question de savoir si c’est mieux que le livre ou moins bien : ceux qui ont chez eux un Kindle ou une Sony s’en servent, et s’en servent au quotidien. S’en servent avec évidence [6], et s’en servent autrement que le livre : ce sont les usages de lecture, y compris la lecture lente et dense auparavant réservée au livre, qui changent. Bien sûr c’est encore très mobile : d’autres appareils vont surgir, certains associés à des bouquets de presse magazine, utilisant mieux la wifi, en attendant les écrans souples détachables côté encre numérique, mais voir aussi la révolution qu’est le MacAir côté des rétro-éclairés (ah, s’il n’était pas si cher…). Déjà, sur la Sony, on bénéficie de l’application FeedBooks qui transforme en quasi livre instantané nos flux RSS. Probable qu’en novembre on aura droit à quelques coups de cymbale, avec la commercialisation de la Sony en lien direct avec les fonds éditeurs.

Mais ça ne nous concerne qu’en partie : l’édition a les moyens lourds nécessaires pour prendre ses virages. Seulement, pour ce qui concerne le « contemporain », le virage nous appartient à nous seuls, à nous de forger nos contenus, de dire les contenus qui comptent, d’élaborer sur Internet la forme vivante de ces contenus.

Pénitents avec livre, Bourgogne 14ème siècle, MET New York

Pour nous, auteurs, c’est aussi le début d’un combat de fond, qui commence à s’imposer comme vraiment urgent, et mobilisant l’ensemble de ceux qui écrivent : l’exception française au droit commercial, contrat d’édition signé une fois pour toutes et valable jusqu’à 70 ans post-mortem, n’est plus acceptable. Ne serait-ce qu’en cela qu’il contraint chaque auteur à publier à tout prix, tous les ans ou tous les deux ans, s’il veut continuer d’en vivre. A nous d’imposer au cas par cas à nos éditeurs un contrat limité à 5 ou 10 ans, et qui nous laisse le droit ensuite d’exploiter les versions numériques, ou rééditions augmentées ou reprises.

C’est aussi le début d’un autre questionnement : la gratuité est le fond incontournable d’Internet, aussi incontournable que la logique de flux – un site sans rss est un site mort [7]. Pour continuer l’affrontement des idées, être présent dans ce grand rééquilibrage permanent où des tentatives singulières peuvent s’imposer face à de bien plus lourdes, nos sites sont d’accès libre. Il n’y a pas de modèle économique afférent à Internet, mais des prolongements de service, des extensions et archives qui peuvent fédérer un soutien. Les outils sont de plus en plus révolutionnaires (l’arrivée à l’automne d’InDesign CS4 et d’Acrobat 9, pas possible de prétendre à l’édition numérique sans), mais nécessitent des moyens que seuls, paradoxalement, nos lecteurs Internet peuvent nous procurer : c’est le sens de la coopérative publie.net – un Internet mûr, actif, est un travail à part entière, mais on ne peut compter que sur nos propres forces pour le construire. Et quel chemin fait, en quelques mois, côté publie.net, pour le travail sur les formats, les structurations, et ce qu’il y a à inventer : pour les bibliothèques, abonnement via IP reconnue avec téléchargement intégral des textes, ou pack mensuel de textes renouvelés, témoignant de la création contemporaine ?

Et donc l’affirmer ensemble : le numérique désormais crée ses propres auteurs. Il me semble qu’on va de moins en moins prendre à la légère cet axiome : les auteurs qui naissent par le numérique accomplissent la vieille fonction littéraire, celle qu’on retrouve dès qu’on ouvre la Correspondance de Flaubert, le Journal de Kafka. Les auteurs nés par le numérique, dans leur diversité de pratique, constituent à la fois le visage actuel de la littérature, mais aussi le renouveau de ses fonctions. Ils ont peu à peu la charge de la continuité, de la transmission, que n’assument plus les instances traditionnelles (j’appartiens au comité pour la dissolution de l’académie française, mais c’est plus vaste que cette caricature : la littérature ne vaut que selon et comment elle interroge le monde – c’est là où l’approche collective que représente l’Internet d’aujourd’hui est devenu en deux ans un acteur majeur, qui reste en partie inconnue à ses propres participants, tant il ne vaut que par le collectif.

Le numérique crée ses propres auteurs, au risque actuel qu’une génération passe à la trappe, pour avoir négligé ce que d’autres ont considéré comme un apprentissage humble mais nécessaire. L’édition, dans ses fonctionnements hypertrophiés comme cette « rentrée littéraire » se rejoue à l’horizontale. Les croupions du Goncourt et autres Femina Medicis verront leur cirque moisi répercuté par les télés, les radios et même quelques blogs, ils iront s’engraisser à Brive, continueront de mobiliser les chroniques grassement rémunérées des hebdomadaires en se renvoyant soigneusement les ascenseurs : mais ça n’empêche pas le système d’étouffer.

Nos usages de l’information, du partage et de l’acquisition de savoirs, nos apprentissages, aussi bien que nos échanges privés et professionnels passent par le numérique. La réflexion sur le langage, sur le monde, sur la représentation, que nous installons progressivement s’appelle littérature. Il y a une disproportion d’évidence : ce que nous nommons le « contemporain » (ou bien « la littérature en train de se faire », au temps de Digraphe) est une part minime, silencieuse, discrète. Néanmoins, elle peut être le lieu sismique du basculement. Suivez de près les univers blogs, la marche en avant des sites : il n’y a pas d’un côté une littérature noble, celle qui a droit au papier, et de l’autre l’informe profusion virtuelle. Ce sont des surfaces de Riemann : espaces superposés, ondulants, avec des pics d’intensité, doués de même réalité, et de même capacité à incarner ce qui compte de toujours, et dont ont pu être successivement dépositaire le récit oral, la fonction religieuse, les grandes bibliothèques ou académies.

Alors profitez de la rentrée littéraire, explorez, découvrez [8]. Mais en gardant un oeil dans le dos, sur ce qui se passe dans le Net. Pour cela, qu’ils nous font du bien, les Conseils aux jeunes littérateurs du cher Baudelaire.

[1et surtout pas, pour ce qui va suivre, quelconques conseils aux amis blogueurs, qui s’en passent ! - voir discussion chez Anne-Sophie Demonchy...

[2exemple de durcissement et consensus : le Monde des Livres, qui si longtemps était prescripteur, parce que les bibliothécaires, notamment, y cochaient les prochains achats, passe à 4 pages seulement, pub incluse. En même temps, le blog de Pierre Assouline prend le rôle de l’ancien et prestigieux feuilleton : je ne m’en plains pas pour l’Internet, au contraire, signe de ce qui change (même si, probablement, le Monde n’avait pas prévu ça de cette façon ! j’aurais cependant préféré, cette semaine, que Pierre Assouline s’en prenne à la littérature molle genre opération Jauffret plutôt que d’aller titiller Olivier Rolin, qui, au moins, lui, fait rêver, et voyager dans la tête…).

[340% des acheteurs d’un livre s’en enquièrent sur Internet avant achat, et comme quasiment aucun site d’éditeur n’a osé le web 2.0, ils ne sont même pas prescripteurs de leurs propres livres, faites le test…

[4Quels sont les événements littéraires, par exemple, qui ont compris l’intérêt qu’il y a, tout comme ils invitent des auteurs, à inviter un site ou un blogueur, et construire ensemble la visibilité de leur festival ou rencontres ? – on voit peu à peu l’idée poindre : si vous souhaitez qu’on vous fasse des suggestions ou mise en relation, n’hésitez pas… L’idée qui n’est pas encore passée : Internet ça s’apprend, le public d’un site ça se construit, et mieux vaut s’associer à l’équipe d’un site compétent que faire son truc dans son coin…

[5j’ai ainsi proposé à Verdier de diffuser directement sur publie.net les versions Sony Reader de Mécanique et Paysage Fer, associées à un dossier numérique incluant photos et textes complémentaires – nous pourrions mettre en place quasi instantanément service complémentaire : achat d’un des 2 livres chez un des 120 libraires du portail donne libre clé d’accès à ce dossier. Il se confirme aussi que les éditeurs sont surpris des premiers résultats de diffusion numérique via Europeana, mis en place en mars dernier : pour ma part, je préfère désormais acquérir un contenu numérique qu’un contenu papier, et cela va probablement s’accentuer.

[6Les textes gratuits prolifèrent, domaine public notamment, mais les plate-formes de texte au kilo on s’en lasse vite : textes sans validation éditoriale ou critique, traductions obsolètes, mise en page à la louche, références sources gommées. Pour conférer sur « liseuse » le plaisir du livre, le texte doit bénéficier en amont du même soin que le livre. Seulement, l’édition numérique c’est un basculement de concept : la réflexion sur le blanc, sur la marge, les césures, sur la navigation interne, le reflow, sur le lien – un tome à rajouter à l’œuvre de Genette – entre l’accompagnement via pages ressources, et le texte téléchargeable. Un pdf d’édition (lisible sur une « liseuse », à condition de rogner les marges, en-tête, numérotation avec Acrobat) n’est pas un « livre numérique ». On est encore à l’aube de cette bascule : les facs ont fait proliférer des formations « métiers du livre » qui ignorent superbement ce décloisonnement, et que l’apprentissage technique des logiciels de réseau et d’édition soit à la fois obligatoire et simultané. On commence à voir naître des exceptions, heureusement. En tout cas, côté publie.net, j’aurai passé une partie de l’été à faire transiter des mises en page entre l’ordi et la Sony : la questions des formats (pdf, epub, lrf, prc) est bien sûr technique, mais est autant une question d’orientation éditoriale – l’epub, en l’état actuel, ne règle rien : c’est le soin apporté à la préparation d’un texte numérique qui fait la différence.

[7un exemple minuscule, mais qui me touche un peu tristement, ayant été adhérent 20 ans, 1986-2006, de cette association, c’est le site de la Maison des Ecrivains : des petits trucs qui bougent dans tous les sens, comme on savait faire il y a déjà 8 ans, mais pas de flux ni d’abonnement. Je suppose qu’ils ont payé bien peu cher ce site que n’importe lequel d’entre nous bâtirait en deux après-midi : mais les activités que continue de proposer la MdE, devenue MEL, sont devenues littéralement invisibles, accentuant son éloignement…

[8la collection Déplacements proposera en octobre un livre détonnant de Christophe Fiat : « Est-il possible à un écrivain français de littérature de prétendre encore à une échelle de succès populaire comme le connaît Stephen King ? Christophe Fiat commence son enquête du côté de William S. Burroughs et Guy Debord, mais la plonge aussitôt dans la technique d’écriture même de Stephen King, et son parcours d’écriture. En nous asseyant à la table de travail d’un grand pro de l’épouvante, un autre vertige : quel est le prix à payer dans sa vie, pour que la littérature garde sa force universelle ? » (FB, IV de couv à Stephen King for ever, et L’E.T., où Dominiq Jenvrey convoque les récits d’enquêtes des années 50 sur les OVNI et soucoupes volantes, mobilise quelques rapports militaires, pour glisser vers Blanchot, Guyotat et Foucault : et si les extra-terrestres étaient déjà parmi nous, et que la situation littéraire actuelle en témoignait ? Toutefois, en accord avec les éditions du Seuil, quelqu’un d’autre prendra le relais pour cette collection, que le Seuil m’a généreusement proposé de créer il y a 2 ans, en binôme avec Bernard Comment, pour que je puisse me consacrer exclusivement au développement de publie.net, qui me convient mieux en termes d’intervention, de rythme et de souplesse pour l’exploration et l’invention : le web et le papier vont longtemps coexister, mais le web a la main...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 août 2008
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