Artaud, dans 10 ans libre

Stéphane Zagdanski condamné au profit de l’ayant-droit d’Antonin Artaud, et appel à ceux du Québec


Note du 14/12/2008 : décidément, et ce au moment même où Antonin Artaud tombe dans le domaine public (avec Giraudoux) au Québec, voici une nouvelle histoire judiciaire, toujours sur le même thème que celle évoquée ci-dessous, cette fois avec la revue Luna-Park :

Où en est la revue « Luna-Park » face aux poursuites intentées contre elle par un ayant-droit d’Antonin Artaud ?
En janvier 2003, le premier numéro de la nouvelle série de la revue « Luna-Park » publie un texte inédit d’Antonin Artaud, « Le corps humain », qui lui a été confié par Paule Thévenin, éditrice des œuvres d’Artaud chez Gallimard. Après un échange de correspondances entre M. Marc Dachy et l’ayant-droit, le 17 septembre 2004 est signifiée à Luna-Park ainsi qu’au directeur de publication une assignation à comparaître devant le Tribunal de Grande Instance de Paris. L’ayant-droit demande au tribunal de déclarer « Luna-Park » et M. Marc Dachy coupables de contrefaçon ; leur interdire de reproduire « Le corps humain » sous astreinte de 500 € par infraction constatée ; de confisquer le texte « Le corps humain » ; les condamner à payer 20.000 € de dommages et intérêts au titre du préjudice patrimonial ; les condamner à payer 20.000 € de dommages et intérêts au titre du préjudice moral ; ordonner la publication du jugement ; ordonner l’exécution provisoire ; les condamner à payer une somme de 5.000 € au titre de l’article 700 du Code de procédure civile ; les condamner aux dépens (soit au minimum 45.000 €). Le 25 avril 2007, la troisième chambre, troisième section du Tribunal de grande instance de Paris juge que « la masse contrefaisante étant limitée, la somme de 1.000 € réparera ce préjudice patrimonial ; que, l’œuvre litigieuse n’ayant pas été divulguée auparavant, l’appelante a violé le droit moral de l’intimé ; que la somme de 3.000 € réparera ce premier préjudice moral ; que, l’œuvre litigieuse étant difficile à déchiffrer, l’appelante a porté atteinte à son intégrité ; que la somme de 3.000 € réparera ce second préjudice moral ; qu’il y a lieu d’ordonner l’exécution provisoire ; que, en sus des dépens, 3.500 € devront être versés à M. Serge Malausséna au titre de l’article 700 du Code de procédure civile (soit un total de 10.500 euros). Devant ce résultat qui met en péril une modeste unité d’édition, M. Marc Dachy, président du conseil d’administration de l’association, confie le dossier à Maître David Lefranc, avocat spécialisé en propriété intellectuelle. L’association Luna-Park Transédition interjette appel de cette décision le 10 octobre 2007 par ministère d’avoué. Le 6 février 2008, Maître Lefranc dépose de premières conclusions au soutien de son appel. Le 2 mai 2008, M. Serge Malausséna y répond. Le 21 octobre 2008, Maître Lefranc prend de nouvelles écritures au soutien de la revue « Luna-Park ». Celles-ci comportent soixante-treize pages augmentées de nombreuses pièces justificatives et un choix parmi les témoignages de sympathie spontanés significatifs adressés à la revue. L’affaire pourrait être plaidée courant mars 2009 devant la Cour d’appel de Paris.

Voici la dépêche AFP dans son intégralité :

Un écrivain condamné pour avoir injurié le neveu d’Antonin Artaud.

PARIS (AFP) - 04/12/2008 16h17

L’écrivain et philosophe Stéphane Zagdanski a été condamné jeudi par le tribunal correctionnel de Paris pour avoir injurié sur son site internet le neveu d’Antonin Artaud, Serge Malausséna, unique ayant-droit de l’écrivain mort en 1948.

M. Zagdanski, qui a notamment publié un essai sur Antonin Artaud, La mort dans l’oeil, a été condamné à une amende de 500 euros avec sursis et à 1.000 euros de dommages et intérêts.

Ecrivain, acteur et homme de théâtre né en 1896 à Marseille, Antonin Artaud a été exclu du mouvement surréaliste en 1926. En proie à des visions et des délires mystiques, il avait été interné pendant neuf ans, notamment à l’hôpital de Rodez.

Le 9 février 2007, M. Malausséna avait envoyé un courriel à M. Zagdanski, pour lui demander de retirer un extrait de l’émission radiophonique d’Artaud Pour en finir avec le jugement de Dieu, placé en fond sonore sur une page de son site internet baptisé Paroles des jours.

M. Zagdanski avait répondu le lendemain en publiant sur son site une lettre ouverte où il traitait notamment l’héritier d’Artaud d’« ultime chiure électrochoquante ».

« Non content d’être un impotent crétin chicaneur, tu gigotes en pure perte », poursuivait l’internaute : « cela fait longtemps que des milliers d’anonymes peuvent se procurer en quelques secondes sur internet l’intégralité des enregistrements d’Artaud, gratuitement et sans avoir à rendre compte à ta malsaine caboche monomane ».

Pour sa défense, le prévenu avait invoqué « la tradition pamphlétaire française ».

Jeudi, la 17e chambre correctionnelle a estimé que cela « ne l’exonérait pas de toute intention maligne », de même qu’un pastiche n’exonérait pas son auteur de ses responsabilités.

« Ni la nature essentiellement littéraire du site sur lequel ce texte a été mis en ligne, ni la qualité d’écrivain du prévenu ne confèrent à ce dernier une immunité particulière », ont encore relevé les juges, avant de conclure que les propos « méprisants » et particulièrement « virulents » étaient bien « injurieux ».

© 2008 AFP

On sait que, depuis des années, et par l’obstruction permanente du même ayant-droit, la parution des oeuvres complètes d’Antonin Artaud, auxquelles Paule Thévenin a consacré sa vie, est bloquée à notre détriment de lecteurs, pour lesquels Artaud est au premier plan.

On sait que ce conflit a laissé des traces dans l’édition Quarto de Gallimard, bel outil de travail, mais défiguré par l’insulte à Paule Thévenin qui y est quasiment accusée de vol de manuscrits, pour complaire à l’ayant-droit (voir dossier Mélusine).

Moi-même, pour avoir mis en ligne un enregistrement audio avec moyens amateurs, une fois que j’avais lu des fragments d’Antonin Artaud à des élèves d’un lycée agricole du département des Deux-Sèvres, j’ai reçu des menaces de poursuite de cet ayant-droit, j’avais préféré retirer purement et simplement ce matériel.

Allez sur YouTube et cherchez Antonin Artaud : vous trouverez une mine considérable d’images et enregistrements qui rendent honneur à l’immensité d’Artaud, et notamment une très large partie du film qui aujourd’hui est le plus bel hommage biographique, celui de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (et merci à G et J de cette générosité aux antipodes...).

Vous trouverez aussi sur YouTube, indépendamment des poursuites de l’ayant-droit, les images des participations d’Artaud aux films de Karl Drier, Georg Pabst, Fritz Lang, Abel Gance – plus, perle unique, ces jours-ci, le film de Germaine Dulac sur scénario d’Artaud, une merveille malgré le différend qui les opposa lors du tournage : La coquille et le clergyman (1928).

Vous lirez aux éditions Lignes le livre testamentaire de Paule Thévenin, et sur tiers livre l’hommage que lui rend Bernard Noël.

Fin avril 2018, Antonin Artaud sera libre.

Libre ? De son ayant-droit (qui a découvert vers la fin des années 70 l’existence du grand-oncle avec droits d’auteur), et de la justice française, qui sait mesurer tout ça en euros au comptant et euros avec sursis.

Mais, au fait : au Québec, les droits de propriété artistique ça termine 50 ans après le décès de l’auteur, et pas 70 ans comme ici. Appel aux amis de là-bas : vous avez le droit, vous, donnez-nous du matériau pour travailler, propager, enseigner... Mettez en ligne les notes sur le cinéma, ou ces textes exceptionnels que sont 18 secondes ou le Voyage aux Galapagos (où il n’est jamais allé)... Il y a aussi énormément à faire avec une vraie édition numérique correctement typographiée (celle du Quarto est une horreur : tout L’Ombilic des Limbes rapiloté en 8 pages...) du Pèse-Nerfs... En septembre 2009, quand publie.net passera québecoise, ce sera une priorité...

Tiens 1000 euros, l’amende imposée, c’est le prix de la prime Sarkozy annoncée ce matin pour voiture de 10 ans mise à la casse : on peut peut-être vous trouver une vieille voiture pour envoyer à monsieur Malausséna, Stéphane Zagdanski, et il se fera rembourser via Sarkozy ?

Visiter le site de Stéphane Zagdanski, Paroles des jours. Il a besoin de soutien : parce qu’on est un certain nombre pour lesquels le bouleversement de la littérature passe forcément par Antonin Artaud.

S’agissant d’une affaire jugée, merci de respecter les convenances dans les interventions forum ci-dessous.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 décembre 2008
merci aux 3356 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Ça fait manifestement un moment que cette situation dure, vingt ans ou plus : le hasard veut que je tombe justement ce soir sur cette note de bas de page chez Derrida (dans le recueil Papier Machine, dans le texte d’un entretien sur le « papier », justement) :

    Si je me permets ici de noter que j’ai traiter ces questions au titre du « subjectile » dans le sillage d’Artaud (« Forcener le subjectile », dans Antonin Artaud, Portaraits et Dessins, par Paule Thévenin et Jacques Derrida, Gallimard, 1986), c’est d’abord pour signaler un problème de droit qui touche, de façon significative, à l’appropriation du papier. Le neveu d’Artaud a jugé bond de poursuivre en justice les auteurs de ce livre sous prétexte qu’il avait un droit moral sur la simple reproduction d’œuvres graphiques qui ne sont en rien sa propriété, œuvres sur lesquelles, sur le support desquelles, sur le papier ou sur le « subjectile » desquelles son oncle s’est parfois acharner jusqu’à en brûler, trouer, perforer le corps (ce sont les célèbres « sorts » jetés ou projetés par Artaud). Tant que le procès dure, ces « œuvres » sur papier, ces archives uniques d’une quasi-destruction ne peuvent être en droit reproduites (en tout cas en couleurs et à la dimension d’une page). Quant à l’ouvrage dans lequel nous les avons rassemblés, présentées, interprétées pour la première fois, il se trouve aussi frappé d’interdiction dans sa langue d’origine aussi bien qu’en traduction.

    (J. Derrida, « Le papier ou moi, vous savez... » [1997], Papier Machine, Galilée, Paris, 2001, p. 243.)

    Je ne sais pas comment s’était finie l’histoire, si toutefois elle s’était finie. À ma connaissance, ce livre n’a jamais été réédité. Tout ceci est assez triste.

    Voir en ligne : tache-aveugle

    • Lisez le très bon livre de Florence de Mèredieu : "L’Affaire Artaud".
      On y apprends bien des détails de cette affaire et il remet à leur place et les ayants droits et les "amis" d’AA, en premier lieu Thévenin et Derrida.

      Et les mauvais ne sont pas toujours ceux qu’on croit...

      Voir en ligne : une critique du livre "l’affaire Artaud"

    • Merci pour votre message.

      La parole sur Artaud a, en tout cas, toujours autant de difficulté à se frayer un chemin. En témoigne le petit papier tout ce qu’il y a de plus elliptique paru dans Le Monde des livres, ce 11 juin 2009 : on n’y apprend RIEN. Un papier qui, en tout cas, ne se mouille pas. J’ai eu l’impression de repartir dans le temps : vingt ans en arrière.

      Quant aux autres "médias" : Silence sur toute la ligne…

      Merci aussi à François Bon (lui aussi "présent" dans mon ouvrage)
      d’héberger cette modeste précision.

      Florence de Mèredieu

    • oui, et merci du passage (suis présentement en train lire votre livre) curieux article qui dit qu’on ne dira rien du livre, de peur de ce qu’en penserait l’auteur ! - pourtant il faut bien ouvrir ce dossier, la masse des questions éditoriales sur une oeuvre aussi considérable, selon qu’on l’aborde par le Quarto (ou "L’Ombilic des limbes" tient en 8 pages, n’ayant pas respecté la mise en vis-à-vis des passages sur l’expérience mentale), évoquait récemment ces questions avec étudiants, autant il est légitime et riche de disposer d’un "outil" Artaud incluant ordonnances et lettres aux médecins, articles sur le cinéma et iconographie des films, pas possible de ne pas s’interroger sur l’idée globale de l’oeuvre qui en émerge - et l’insulte à Paule Thévenin à nous de la compenser et réhabiliter - ai vu mention que vous faites de mon nom à la fin de votre livre, avec fantôme de Keith Richards de passage...

    • Oui : je suis bien d’accord avec vous. Il serait temps de mettre à plat cette question de la transcription et de la "présentation" des œuvres d’un auteur : Artaud, en l’occurrence, dont l’œuvre singulière mérite d’être traitée comme telle.

      Je serai heureuse d’avoir des échos de votre lecture de mon gros bouquin sur L’Affaire. Votre avis m’importe. Nous ne serons peut-être pas en accord sur tous les points (et tant mieux !). Mais je pense que vous risquez d’avoir quelques surprises.

      A suivre donc…

    • Pour information : la réponse à l’article récent du Monde sur "L’Affaire Artaud, journal ethnographique", Fayard ("Artaud et les jésuites", 11/06/09)
      se trouve sur mon blog :
      www.florencedemeredieu.blogspot.com

      Vous en souhaitant une bonne lecture

      Florence de Mèredieu

      PS ci-joint pdf

    • Pour information :

      A lire sur le site de
      MARIANNE 2 (samedi 16 janvier 2010)

      l’article de Philippe Cohen

      L’AFFAIRE ARTAUD OU LE MACCARTHISME LITTERAIRE

      www.marianne2.fr/L-affaire-Artaud-ou-le-maccarthisme-litteraire


      J’aurais par ailleurs, Cher François Bon, bien souhaité vous rencontrer. Il me paraîtrait fort utile que nous puissions discuter d’Artaud et de ses "fameuses" éditions.
      Que savez-vous réellement de la manière dont tout cela s’est agencé ?
      Et souhaitez-vous le savoir ?
      Il y a tant d’enjeux !

      Florence de Mèredieu

  • Est-ce qu’il existe quelque part sur la toile un compte à rebours, une liste des écrivains qui s’apprêtent à devenir libres ?

  • Curieux spécimen d’emmuré vivant appelant de son vivant à ne pas la boucler… victime d’un séquestration familiale post-mortem… cherche porte de sortie à l’œuvre... Grand spectacle devant les tribunaux, de... de… résistance de la pensée sauvage contre bon, bon droit des affaires à l’oeuvre,
    et que le meilleur gagne !
    Elle est pour qui la nouvelle camisole de force de la pensée ou bien alors ?

    les temps sont de plus en plus voltairiens et “artauténisiens” à défaut d’être dionysiaques...