de ces plongeoirs à trains

une lettre d’un ami fonctionnaire régional des chemins de fer


Comment permettre la navigation lorsque, 6 ans après sa création sous cette forme, le site qui accompagne votre quotidien, votre actualité tout autant qu’il accueille votre travail de fond, prend le risque de devenir un maquis impénétrable ?

Mais c’est à mesure que se fait cette accumulation, que l’architecture se dégage, qu’on sait mieux l’accompagner. L’enjeu d’une première page synoptique, guidant vers des dossiers à vitesse et durée différente, cela aussi il faut l’expérimenter.

Rien de plus que la petite surface d’un écran, mais à nous d’y trouver les mêmes failles que lorsque nous ouvrons un récit fantastique.

Donc, ce 3 avril 2011, dimanche de pluie, l’occasion d’une réorganisation intérieure du site et de sa navigation, pour accueillir des chantiers eux-mêmes comme une bulle de temps, le prochain séjour d’écriture à La Défense, ou les anciens livres...

Et pour soi-même, mieux repérer ces nécessaires piétinements par récurrences, répétitions, séries, qui préludent chaque franchissement. Ainsi, étrange de relire ce plongeoir à trains après rencontre d’hier du responsable de la ligne du RER C, nous expliquant combien c’était paradoxalement plus compliqué à gérer que la circulation des avions, y compris cette préoccupation si concrète des accidents de personne....

Signe aussi, de mon côté, qu’après ces mois d’hiver consacrés beaucoup à la solidification de publie.net, et sans rien dévier de ce qui y est entrepris, temps de se remettre à l’expérimentation personnelle, son, vidéo, images – tant il nous apparaît à tous de plus en plus clairement que le web n’est pas un espace de médiation (même de nos propres livres numériques), mais l’étage principal de nos chantiers de création – dont la lecture dense du livre numérique n’est probablement que le prolongement nécessaire, une sorte de souffle profond organique à notre démarche web. C’est ce qui rend l’aventure aussi radicalement grisante – et de plus en plus collective.

 

… m’écrivait-il. Tu en trouves déjà plusieurs dans ta littérature, des machines à suicide. Celle que tu m’as fait lire dans Cortazàr, celle de Maupassant (génial, son simple fauteuil, et son club des suicidés), Kafka c’est la plus connue. Il est difficile de dire si le suicide, appelle-ça lèpre, a vraiment progressé dans la société : on ne comptabilisait pas, dans les campagnes, qui se mettait le cou dans une corde ou sa ceinture, ou se jetait dans le puits. On les enterrait un peu plus loin, si possible de l’autre côté du mur du cimetière, ou dans un coin réservé tu sais tout ça.

Ce qui avait changé, c’est probablement l’âge : on n’avait jamais vu que dans une tranche d’âge aussi jeune la propension au suicide soit telle, tu es d’accord ? Société malade, homothétie dénombrable dans les statistiques. C’était si facile : il y avait eu ce livre qui se disait tout simplement mode d’emploi. D’ailleurs résumable assez facilement : les combines par médicaments etc., pas fiable. Appel au secours, oui. Pour vous conduire à l’hôpital, oui. Les auteurs l’avaient fait honnêtement, leur bouquin : remplissant plutôt les pages des risques, les lésions permanentes, et le chemin à refaire quand on se ratait. Finalement, concluaient-ils dans Suicide mode d’emploi, le meilleur taux de réussite, le moyen le plus élémentaire était le plus radical : sa ceinture, et balancez.

On a comme moi dans nos relations des copains qui avaient tenté des méthodes plus douces : je ne sais pas si, avec le progrès des moteurs à combustion, genre Diesel HDI ta propre voiture, pot catalytique etc. (deuxième fois etc. dans le cours de la phrase, c’était écrit comme ça), c’est aussi radical qu’autrefois une simple Renault 4 (R4, 4L), un tuyau branché sur le pot d’échappement et rentré dans l’habitacle, on laisse courir. Ou une bonbonne de camping-gaz, un sac poubelle : c’est confort, tu t’endors.

Avec Internet encore un progrès de plus : pas besoin de s’embêter avec somnifères jamais totalement fiables, on trouvait en quinze minutes où se faire envoyer discrètement trois comprimés de cyanure – le premier pour un chien du coin de rue, juste pour voir si ça marche et qu’on ne t’as pas trompé sur la camelote, les deux autres parce que double dose le temps de ne s’apercevoir de rien. Et comme ils n’avaient pas vraiment trouvé de moyen technique d’enrayer les commandes et envois, c’était un des points les mieux tus de notre société déclinante. On estimait que sur deux millions de spams, cinq étaient suivis de commande réelle : pour ceux qui en expédiaient douze millions comme rien, le taux de rentabilité était encore assez conséquent (tu as toujours ceux que tu m’as montrés, y a encore des chiens dans ta rue ?).

D’où l’étonnement : trois fois par an, cette crue des suicides, impossible à prévenir, de ceux qui se jetaient sous les trains. Accident de personne, pas le droit de dire autrement, puisque la police doit faire son ramassage en détail, photographies et balisages : on ne savait jamais, si quelqu’un avait été poussé, ou juste balancé trucidé. À faire souvent la ligne, tu n’es pas le seul à avoir vu toutes les étapes une par une, depuis le hall de la gare jusqu’aux pinces à morceaux, et nous qu’est-ce qu’on y peut.

Donc, ce que tu vois, c’est ce qu’on essaye en ce moment. On n’incite personne, non. Juste, on facilite. Ils se débrouillent. C’est accessible. Pas plus haut qu’un plongeoir de piscine. On ne dit pas où ils sont, on laisse juste courir le bruit. Qui veut trouve. Il y en a par grande région ferroviaire : aux points de plus haute densité qu’on a pu antérieurement calculer. Dessous c’est sombre. Les mêmes lignes haute tension, cinq câbles nus à six cents volts, intervalle de 80 centimètres, sur 2 m 80 diamètre fosse. On arrive à vitesse suffisante pour juste rebondir, on ne reste pas collé, on reste intact. Nous on a une caméra en bas, pas de caméra en haut : on vient le matin. On tente de suggérer qu’ils laissent une adresse, une famille à prévenir. Quelquefois ils ne le font pas. On met parfois du temps à retrouver, mais là ce n’est plus nos services : s’adresser morgue départementale, et le site Internet (non public, s’il te plaît : tu ne balances pas le lien) avec la compil des attentes.

On n’a pas l’accord des autorités : tu vois ça à l’Assemblée ? Ils disent que tant que ça ne passe pas trop dans les journaux on tente le coup. Qu’on réussisse l’expérience sur trois ans, le contexte sera différent. Pour nous tu imagines : récupération psychologique des conducteurs, chiffrement retards, destruction matériels…

Je suis plutôt content que tu l’aies repéré, le portique : au début on disait potence, évidemment ça n’allait pas, maintenant dans l’entreprise on dit simplement plongeoir etc. (troisième fois etc.). On est convenu d’un système complémentaire : l’électricité parfois six cents volts, quelquefois simplement cent dix. Alors on récupère le zigoto en bas, sonné : mais celui-ci, la fois d’après, il ne reviendra plus au plongeoir, il ira directement sur voie – donc, 80% du temps, le six cents volts. Mais ça laisse une chance. On tient quand même à être irréprochable, s’il y a un pépin genre justice et tout ça, un argument.

Bon, maintenant je te mets quand même quelques photos, pas celle que tu as faite de loin. Nous on est bien obligés d’en prendre. Pour ce qui concerne l’emplacement […]

 


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 décembre 2008 et dernière modification le 3 avril 2011
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