fictions | jonction

c’est juste qu’on ne savait rien du lendemain


On était arrivé donc au moment de la jonction. On se séparerait de la ville. La frontière, ses bâtiments, était comme un mur, on n’y rentrait plus comme cela : arriver c’était facile, avions, trains, voitures, il en arrivait de tous côtés, mais de l’autre côté de la ville. Ici c’était la sortie, la sortie seulement. On ne se préoccupait plus de confort, vraiment pas. On vous conduisait au bâtiment des Attentes. On vérifiait ce que vous emportiez. D’aucuns s’en tiraient en tentant de plaisanter : – On a connu les mêmes scènes en des temps qu’on croyait pires, qu’on aurait cru finis. Visiblement, c’était bien trop compliqué pour les types en uniforme (une femme d’ailleurs, qui lui avait intimé l’ordre d’avancer sous le portique), ce qu’avait dit cet homme, le seul qui avait osé parler. Moi j’avais compris, mieux valait passer inaperçu, le tenter. J’avais ces objets dans ma sacoche, dans le peu qu’on nous laissait, au moins restait-il possible de garder ses écrits, ses images – ce que vous étiez à l’intérieur, telle était la définition suffisante de la mémoire, pour cela aussi il y avait eu des précédents, qu’eux ignoraient bien. Un seul sac, mais ceux qui s’étaient avancés dans les usages numériques perdraient moins. Qu’est-ce que je laissais, dans la ville ? On s’en irait, on s’en irait. Les voies ne seraient pas longtemps parallèles. Ils remplissaient un train, puis un autre. On vous convoyait aux wagons, on enjambait des voies. On entendait le bruit d’engins de chantiers, on apercevait les dernières grues tourner. On ne reviendrait pas dans la ville. L’homme, tout à l’heure, avait exagéré : il ne s’agissait pas d’un recommencement du pire. Tout était banal, terriblement plus banal, juste à la dimension de ce monde, qui nous expédiait. Nous étions à la jonction : on savait que cela viendrait. Voilà, on y était.

 

 


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 18 décembre 2008 et dernière modification le 13 décembre 2009
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