fictions | recomposer la littérature

40 | rarement une tâche collective n’avait été aussi bienvenue


On en était donc arrivé insensiblement au constat suivant : un, qu’il n’était plus possible de se repérer dans la profusion des langues, dans la profusion des sources ; deux, que les livres, par le problème du stockage matériel, si on voulait les conserver sous forme papier, par le problème de la longueur de fichiers bien trop austères, si on passait à la forme numérique, n’étaient plus adaptés à l’importance de ce qu’on souhaitait transmettre. Enfin, pour faire taire les critiques (mais, aussi bien, s’exprimaient-elles sur ces médias que de toute façon on avait laissés en arrière, sur le réseau elles n’avaient pas pris pied), on avait condescendu à dire que, certes, on perdait quelque peu en contenu, mais au moins qu’on pouvait assurer l’essentiel de la transmission, des valeurs, dans ce qu’on nommait les « usages neufs ».

La Mission pour la sauvegarde de la langue avait hérité des tâches autrefois nommées francophonie : la Mission serait mandatée pour ces réunions internationales, où la question de la langue de toute façon serait secondaire, puisque les protocoles de traduction automatisée afficheraient l’ensemble des textes de la littérature universelle dans la langue choisie par le visiteur. Et, comme pour le cinéma, une option permettait de choisir l’affichage « langue originale » en superposition : Baudelaire en chinois n’était pas forcément tout Baudelaire, nul ne le contestait.

Mais la question des contenus, rapportés aux usages, passait évidemment d’abord : oui, les lecteurs d’aujourd’hui feuilletaient plus qu’ils lisaient. Non, cela n’empêchait pas la densité, ni l’intérêt, ni l’attention. À nous donc de recomposer la littérature selon ces usages neufs. Certains textes s’y prêtaient, d’autres moins.

On avait pu jumeler, un peu partout en province, des classes d’IUT d’informatique (ou de communication, qui proliféraient pour rien) à ce qui restait de classes de facs de lettres : les deux y gagnaient. Et pour les facs de lettres une opportunité magique de découvrir la littérature, qu’ils ne fréquentaient plus, ou si parcellairement – et surtout de rouvrir les livres qu’ils ne lisaient plus, enseignants comme libraires ne le cachaient plus –, quand bien même c’était pour en construire cette recomposition, et les oublier ensuite.

Reprenons le modèle le plus connu (qui avait servi en partie à initier le projet – mais, quatre ans après, comme il semble cependant compliqué au regard des progrès accomplis) :
Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Prométhée : selon la première, il fut enchaîné sur le Caucase parce qu’il avait trahi les dieux pour les hommes, et les dieux lui envoyèrent des aigles, qui lui dévorèrent son foie toujours renaissant.
Selon la deuxième, Prométhée, fuyant dans sa douleur les becs qui le déchiquetaient, s’enfonça de plus en plus profondément à l’intérieur du rocher jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui.
Selon la troisième, sa trahison fut oubliée au cours des millénaires, les dieux oublièrent, les aigles se fatiguèrent, et, fatiguée, la plaie se referma.
Restait l’inexplicable roc. — La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable.

Cette réalisation d’une de nos universités de province avait permis de condenser près de 145 ouvrages et pièces de théâtre, toutes époques et toutes langues confondues. Reste que la tâche était immense.

On avait lancé un concours international pour qui synthétiserait le Don Quichotte, et le prix avait été remis à un étudiant pragois, lequel avait proclamé en le recevant que synthétiser pouvait s’accommoder de tromper, tout aussi bien qu’on le disait autrefois de la traduction.

Voici ce qu’il avait proposé :
Grâce à une foule d’histoires de brigands et de romans de chevalerie lus pendant les nuits et les veillées, Sancho Pança, qui ne s’en est d’ailleurs jamais vanté, parvint si bien au cours des années à distraire de lui son démon — auquel il donna plus tard le nom de Don Quichotte — que celui-ci commit sans retenue les actes les plus fous...

On avait testé : cela se transposait dans toutes les langues affichables bien mieux que n’importe quelle ligne de Cervantès lui-même.

On travaillait aussi sur la structure de tout cela : à quoi bon transposer un lourd roman de Dostoïevski, quand un fait divers cueilli dans un journal, parfois de l’autre côté du monde, puisqu’on y avait accès, en disait aussi long sur la nature humaine, dans un compte rendu de vingt-cinq lignes.

Une seule fiche, parfois, rassemblait de façon bien plus exacte tout un livre, et prouvait que la littérature n’avait jamais été qu’un art approximatif. L’université de Rouen avait elle-même remplacé un site aussi brouillonnant que son auteur fétiche, Gustave Flaubert, par la seule suite d’incipits majestueux, certes, mais qui – il y avait eu assez de colloques à ce propos –, en disaient finalement assez de ce qu’il avait apporté à la langue : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » définissait évidemment un tout autre projet que « Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert ».

La tâche avançait bien. Tout cela était en ligne. Désormais, la littérature était rationnelle, feuilletable. Un excitant considérable pour l’imagination. On agrémentait ces pages de l’obligatoire vidéo : on pouvait regarder la littérature – ce grand écrivain parlant de sa mère n’en disait-il pas plus que dans l’ensemble de ses livres ?

Et quelle chance : jamais les vieux livres n’avaient suscité autant d’emplois, d’activités, de réflexions à leur propos (chacun des textes de cette série n’avaient-ils pas démarré ainsi, comme réécriture d’un livre beaucoup plus large ?).

On pouvait enfin commencer à démonter les bibliothèques, les reconvertir en bureaux. On avait décidé d’en garder une pour l’exemple, à titre de souvenir, sinon de musée : comme tout cela était loin, désormais.

 


responsable publication François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 décembre 2008
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