une immense déception

42 | ce musicien nomade, et toutes ces preuves qu’on rêvait encore musique en notre monde, n’étaient qu’une invention virtuelle


Ce blog était vite devenu réputé : un musicien nous ouvrait ses coulisses, son atelier. Il parlait de l’improvisation, il racontait ses apprentissages. On le suivait de ville en ville, ou en tournée dans un pays lointain. En studio d’enregistrement, il avait à proximité son appareil photo, et bien sûr il lui était facile d’intégrer des extraits son, des fragments de vidéo : les spectateurs étaient fiers de les lui envoyer, et qu’il reprenne en ligne.

Les musiciens sont des gens discrets : ils se croient beaucoup plus malhabiles dans le discours qu’ils ne le sont en réalité. Peut-être seulement ne savent-ils pas où est la part d’imaginaire, dans ce qu’ils racontent avec tant de précision, et qu’ils croient ne les concerner qu’eux.

Les peintres n’ont pas cette réserve : ils ont l’avantage d’un langage visuel, précis, et aussi certaine arrogance, au moins conception de soi qui tendrait plutôt à les faire surévaluer leur travail, et toujours croire qu’il va nous intéresser sous le seul prétexte que c’est eux qui en parlent. En tout cas, pour ma part, c’est définitif : un plasticien qui passe son temps à vous parler de lui-même, et une fois toutes les vingt minutes vous redit « Et toi, ça se passe comment », on le rétrograde vite au baromètre des fréquentations – et c’est pourtant défaut bien courant chez les plasticiens.

Mais les musiciens sont des nomades d’une autre durée : le matin ils travaillent leur instrument, les temps de transport d’une ville à l’autre sont énormes, il faut s’installer dans la nouvelle salle, pratiquer des réglages, attendre et encore attendre, pour les deux heures du soir où on ne pensera pas, mais s’abandonnera. Étonnez-vous de tant de silence.
Les musiciens sont pourtant dépositaires d’une part bien spécifique de l’imaginaire : tant de légendes convoquent ces hommes presque muets, mais qui vous tissent la nuit d’autre façon. Le « joueur de flûte de Hameln » en serait pour toujours un modèle ? Chez Hoffmann aussi on avait ce violoniste qui passait de village en village, comme ce peintre qui repeignait les fresques des églises, et chaque fois c’était la porte au fantastique.

Les musiciens réels, ceux qui, il y a un siècle et demi, construisaient des mondes depuis leur clavier en noir et blanc (voir comme Proust parle de Chopin, voir cette traîne littéraire qu’a engendré le poète Liszt, voir, en remontant, comment cette figure pure de la folie qu’est Schumann a servi d’emblème à la folie prise par la littérature comme chemin, frontière, transgression : qui dira ce qu’on doit aux pays où nous fait entrer la rêverie de Schumann, mais qui ne saurait pas, après écoute, se retrouver lui-même après les Fantasie Stücke, quand lui n’en est pas revenu ?), ces athlètes de l’imaginaire recomposé, devenu fluide ou mouvant (ah, les 45 secondes du cinquième prélude de Chopin comme elles vous semblaient retenir par anticipation la totalité d’À la recherche du temps perdu)

Où j’en étais ? À ce blog, qui durant trois ans, quatre ans était devenu si populaire, parce que d’autres musiciens y passaient, disaient brièvement, en commentaires, leurs souvenirs, leurs expériences, donnaient un détail technique sur leur jeu.

Il était donc devenu si populaire, le musicien. On l’entendait jouer avec d’autres, on le suivait dans les villes. Hier soir, il était dans la vôtre. Dans les commentaires, d’aucuns racontaient le dernier concert. Ou, pourquoi pas, l’avoir entendu jouer comme cela, par hasard, chez des amis, par une fenêtre ouverte. Croisé sur une aire d’autoroute, où simplement ils refaisaient le plein de leur camionnette.

Quelquefois c’était seulement, vous racontait-on, mais l’extrait sonore en témoignait, avec bruit de verres, paroles confuses, et ces musiques qui jaillissaient de façon qu’on aurait si spontanées, les musiciens ensemble, se retrouvant chez l’un ou chez l’autre, ou l’après-midi dans le backstage d’un festival, longtemps avant de jouer.

Et donc, parler enfin de la musique depuis le lieu même, et presque le temps qu’on la joue (une rubrique s’intitulait Lendemain de fête, c’était une description de ce qui s’était joué la veille, et tout ce qui avait passé par la tête, à l’intérieur, les images, les obstacles, les folies). Et puis ce qu’on rêvait de composer, comment elle serait, la musique à écrire, la musique à rencontrer, la musique à inventer : ah, c’en était parfois plus beau que la musique elle-même. Et tout ce qu’on trouvait dans la rubrique dite Grenier, ces musiques qu’on portait en héritage, ces chansons qu’on savait encore chanter, ou bien ce que nous avaient appris nos vieux maîtres.

Le blog venait de cesser : on nous apprenait que c’était un rêve, que le musicien n’avait jamais existé. Inventé et nourri au début par deux ou trois musiciens en veine, d’après leur réelle expérience, les verbeux à qui ils avaient donné la clé s’étaient emparés du personnage, l’avaient vidé de cette spécificité des musiciens, ce peu de parole, cet imaginaire en acte, cette possibilité de dire le monde en architecture, en lignes et mouvements.

Ils avaient préféré le faire disparaître.

 


En hommage à Tracé provisoire, blog de Dominique Pifarély.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 janvier 2009
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Messages

  • On en prend pour notre grade nous les peintres, et lequel pourrait mentir que c’est pas justifié au moins un peu ? Toujours l’histoire des artistes et de leur égo surdimensionné, de leur acharnement solitaire. D’où ça vient ce mélange d’orgueil ? La frustration aussi en regard du musicien d’un rapport biaisé dans la création qu’il s’offre à voir toute faite, toute nue alors que le musicien tisse avec son publique quelque chose d’intense dont il est. (sans doute pourquoi les pas vers la performance)Nous dans un vernissage on a plus qu’à parler comme un diable pour se donner contenance, pour se justifier (de quoi ?). J’en connais qui ne peuvent s’empecher de boire. Quelque chose dans la peinture vous pousse à la périphérie tandis que la musique fédère. D’autres choses mais ici c’est trop court pour dire...

    Voir en ligne : http://lespasperdus.blogspot.com

  • Jérémy, si on faisait un concours d’à qui s’applique très exactement ma (mini-)charge, tu en nommerais bien plus que moi ! d’autre part, si on devait nommer tous les 2 lesquels ne rentrent pas dans ce canevas, qui vaut magnifiquement aussi pour pas mal de plumitifs, tu en nommerais aussi plus que moi, mais on trouverait des noms en partage... tiens, le Assaf et quelques autres... alors à charge de revanche ?

    et pour ceux qui ne connaîtraient pas celui qui me fait cette remarque, une image prise à ses pas perdus : l’alentour dira ce qu’on est

    • je voudrais bien comprendre cette attitude qu’on se donne précisément nous autres artistes même si pas tous avec autant d’arrogance. D’où ça vient ? Ce que ça cache. On se prend pas mal de claques, de retour de dossiers "nous avons le regret..." alors parfois ce besoin de se blinder. Mais aussi sûrement s’ajuster à l’image que la société nous renvoie de nous même, mythe du génie sacré, du souffrant maudit.

    • à 30 ans de distance, si je me reporte au moment où j’ai moi-même commencé, comment ne pas être d’accord : on pouvait travailler, quelle que soit la discipline - auteurs, on avait des commandes radio par exemple, et pour les plasticiens ou musicos il y avait tout ce tissu de lieux culturels, ou galeries - des années qu’on voit ça voler en éclats, d’où crispation sur l’aide et l’intervention de l’état, et maintenant que c’est le démantèlement des DRAC, repli toutes catégories sur ce qui marche d’avance, qui a position déjà établie, même si on le paye très cher, et tant pis pour la cohorte des autres - mais, ce faisant, c’est la possibilité de se former qu’on fiche en l’air - les auteurs que je vois aujourd’hui commencer à publier, contrairement à nous autres, ils gardent leur job alimentaire - alors oui, on peut comprendre cette angoisse pour certains de parler à tout prix de ce qu’ils sont en train de faire... mais attention, dans l’article ci-dessus, on est dans la fiction, c’est le n° 42 de ces espèces de paraboles dont j’essaye justement qu’elles soient des grossissements, et mises aux endroits sensibles - justement parce que tout ça qu’il faut aller sur ce front-là - allez, et comme ça marche, l’insertion de photos dans les commentaires, m’en vais aller t’en piquer une autre - au fait, te considères-tu comme plasticien ? l’écriture prend manifestement de + en + de place dans ton travail, et, quand c’est sur le Net, le texte et l’image vont ensemble, et c’est peut-être de prendre ce risque-là qui protège de ceux qu’on connaît, toi comme moi, et qui restent dans la dépendance, de plus en plus pathétique tellement on les abandonne, des circuits établis... avant-hier je recevais une invit des « Amis du Musée d’Art Moderne », je pouvais réserver une table à 1000 euros (ou inviter 11 amis pour 9000 euros) pour dîner à 900 personnes début mars à Beaubourg dans le musée lui-même - c’est cette friction des mondes qui devient de + en + le grand écart (au fait, rien à voir, tu n’aurais pas une série d’images qui pourraient correspondre à texte de Jean-François Paillard "les plus belles piscines du monde" ? )

    • Nous qui sommes nés (artistiquement) dans cette débâcle on a tendance peut-être à le vivre (tragiquement) comme un état de fait. Les 30 ans de distance nous sont comme un mythe. J’ai essayé de le dire souvent ce sentiment de tissus rompu, de se sentir dériver en pleine plutôt que tracer des voies franches. Le rapport à l’espace qui passe par les réseaux semble changé. Oui j’ai conscience que cette fiction grossit certaines choses et justement.
      Le rapport texte/image je le cherche depuis longtemps, j’espère que le truc qu’on prépare avec Arnaud Maïsetti sera juste. En tout cas l’exercice blog permet d’avancer là dessus. J’aurais aimé comme qques un mener en parallèle un travail d’images et des textes (Rondepierre le fait, Fleischer, Dominique Angel, Per Kirkeby, magistralement etc.) Alors plasticien pourquoi pas c’est l’appellation qui semble le plus gommer les frontières.
      Piscines de rêve j’ai ça :

    • magnifique piscine en effet ! celle ci aussi très lironienne, non ?

    • j’en ai ques autres encore. Tiens j’aimerai bien savoir ce que c’est "lironien". Tjrs sensible à comme une image nous guide en elle, la rampe qui fait bifurquer en haut la diagonale et fait passer de la composition plane (diagonales du rectangle) dans le monde tridimensionnel. Le mur qui fait comme un horizon bas, la cheminée qui dresse au ciel son volume orgueilleux et nous laisse imaginer encore une découpe verticale dans l’image. Feuillages qui émergent sur un espace au-delà. Et ce jeu des marches en 1er plan...

  • "Si vous n’avez pas d’ami peintre, vous êtes dans le pétrin."

    (Morton Feldman, apostrophant un auditoire d’apprentis musiciens)

    • merci, Didier, je le crois aussi, et vraiment - et même d’ailleurs ceux qui parlent un peu trop d’eux, on les aime bien quand même ! – comment sans eux ferions-nous pour voir ? est-ce qu’on a le droit de dire (là j’écoute en boucle depuis 1 heure les 7 minute de Riders on the storm des Doors, que la musique, elle, peut nous parvenir sans médiation, ou c’est seulement depuis l’invention de l’électrophone, et qu’on ne fréquente pas assez les pianistes ?

    • Ah, je ne sais pas, je connais peu de pianistes (ça m’a l’air d’être de drôles d’oiseaux). Mais sans le foudroiement de la musique, je serai like a dog without a bone, ça c’est sûr...

    • Comme Deleuze disait que Bacon peignait la chair sans les os dedans ? !