Philippe Vasset jeu de quilles

ce qui compte avec Philippe Vasset : interroger la place et la fonction de la littérature dans le désordre du monde


AVERTISSEMENT […] À l’origine du projet, l’écart sans cesse grandissant entre les fictions dont on nous abreuve ad nauseam et un réel presque invisible, comme relégué à la périphérie du champ de vision. Faits de la même matière molle, douceâtre, envahissante, les romans, les sitcoms et les blockbusters ne suscitent plus qu’un désir réflexe, presque inconscient… En arrière-plan de ces histoires prémâchées s’agite un réel globalisé dont ne sait rien ou presque : échanges confus, soubresauts incompréhensibles, violence irraisonnée... Chaque épisode se propose de décrire le fonctionnement d’un pan de l’économie mondialisée habituellement soustrait aux regards. Rien n’y sera inventé : les événements relatés dans chaque épisode auront effectivement eu lieu, les noms seront vrais, tout comme les dates.

nota : bibliothèque de Bagnolet, mardi 3 février, "4 auteurs & Internet", performances, avec Philippe Vasset, Gwenaëlle Stubbe, Fred Griot & Arnaud Maïsetti, débat & invitation F Bon, voir rubrique Bagnolet atelier web

D’abord, dire que ça se lit comme un polar, ou comme ce qu’on aime dans les polars : on commence à la première page, on est tout surpris à la dernière, 3 heures plus tard, d’avoir tout avalé d’un coup.

Après, pourquoi ça marche.

Il fait peur, le Vasset. Ce qui m’a fasciné dans ses premiers livres (depuis Exemplaire de démonstration, où l’univers des logiciels se retournait sur le monde réel, jusqu’à Un livre blanc, récit de l’exploration une à une des zones blanches de la carte IGN Paris et Île-de-France, via Bandes alternées où on entrait dans monde invisible mais stratégique des autoroutes et nœuds d’échanges de données entre les continents, avec cette curieuse pièce au débouché du câble franco-américain transatlantique), c’est cette magie dont on ne décide pas soi-même : avec Vasset, on est chez Jules Verne.

Je le dis gravement : on ne va pas là exprès. On dirait parfois que Vasset s’en moque bien, que ce soit littéraire ou pas, que ce soit de la haute phrase ou pas. Ce qui l’intéresse, c’est les cartes, c’est les zones non visibles du monde réel, c’est les contes et fables qu’on peut s’en faire. Parce qu’on a lu étant gosse tous ces livres d’aventure et de voyage, mais qu’étant grand finalement ce n’est pas s’enfermer dans la bibliothèque qui compte, c’est d’aller à leur rencontre, des aventures. Et vous voilà avec un canot en plastique acheté au Bazar de l’Hôtel de Ville pour franchir une suite d’obstacles, via cimetière en bord de rocade et zone inondée de déversoir d’autoroute, pour atteindre cette ruine étrange dépistée sur la carte géographique mais qu’on ne saurait atteindre. On sait que dans son Livre blanc Vasset a poussé le jeu jusqu’à enterrer des textes sans autre archive ni copie sur les lieux découverts, inclure dans son site Internet des descriptions exhaustives des lieux, ainsi que films, photos et enregistrements, et ne garder dans le livre que ses propres expéditions.

La question Jules Verne, c’est celle de l’imaginaire. Non pas d’inventer des fictions à fuir le monde, mais – c’est la force de Jules Verne, qui décalquait gravures incluses les récits réels d’exploration et d’invention collationnés par exemple dans la revue Le tour du monde –, aller au contact, jouer les mots au plus près de la contrainte de réel. Mais c’est bien parce qu’on cherche le vieux rêve inclut dans les livres de gosse, que nous, lecteurs, on reconnaît une écriture capable de faire rêver. Un tous les dix ans (d’ailleurs, ce mois de janvier, le livre de Philippe Vasset voisinera avec le livre de Jean Rolin, Un chien mort après lui. )

Je n’ai pas à raconter ce que je sais de la vie professionnelle de Philippe Vasset : des hasards biographiques l’ont amené, aux USA, à entrer dans ce monde à la frontière du « renseignement » (faites le 12, il répond) : on le rétribuait, là-bas, pour des enquêtes sur des entreprises, il a découvert le maillage technique par quoi, et Internet y aide, on peut circuler dans bien des souterrains (tiens, l’autre jour, il m’expliquait la constitution sous faux nom d’une vraie société aux Caïman pour candidater à projet joint-venture qui permette de solliciter très officiellement les comptes précis d’une entreprise face à vos fenêtres mais où jamais on ne vous laisserait rentrer : « Oh, mais j’ai fait ça en trois heures... », c’est pas vraiment le genre mythomane, le Vasset civil avec son gentil sourire – il avait ensuite un délai de 3 semaines pour prouver à son partenaire sa propre existence administrative, la société offshore était déjà dissoute). Peu importe. Revenu en France, il s’embarque dans l’aventure d’une publication diffusée par abonnement, ce genre de commerce qui ne fonctionne qu’à condition d’être parfaitement fiable – il m’en communique parfois des exemplaires –, peu importe. On entre dans les coulisses des trafics d’armes, des jeux de gros sous des marchés internationaux, de la ronde du pétrole et de la finance, via quelque chose que nous on ne saurait pas faire : ce monde abstrait, protégé, hautement défendu, on peut le pister à des détails. Recombiner telle mosaïque de détails, et, sous la surface policée et respectable du vieil occident, surgit le singe grimaçant.

C’est dangereux. Denis Robert avait levé le masque de Clearstream : ils le lui ont fait payer. Harcèlement judiciaire, manipulations jusqu’au plus haut niveau. On crie depuis 4 mois La crise, la crise !, c’est juste exactement et précisément ce que Denis Robert décrivait – on assiste, au plus haut niveau de l’État, à des discours comme quoi ce système était indéfendable…

Mais Denis Robert était journaliste, et, via son pays de Lorraine, les pieds dans le pays qui souffre, où l’exaction financière n’était pas seulement abstraite.
Vasset des fois on le croise dans Paris, toujours pressé, rendez-vous avec ce type qui… et tu te rends compte il fait… et pour le contacter tu sais comment j’ai… Quand on lui propose de partager ces tâches dont nous autres plumitifs on est si fiers : « Ah non, j’ai trop de boulot… » (d’où la photo ci-dessus : contre-jour sur Philippe Vasset espion, tandis que son assistant l’équipe d’un matériel de transmission informatique).

Et voilà que dans ce livre, c’est cela qui vient au jour.

Peur pour lui, parce qu’il est forcé de lâcher le masque : ce que je fais, écrivant ce livre, est-il littérature ? (Comme, symétriquement, ce que moi je fais, à l’inverse, cet après-midi de neige, prendre une heure de monologue intérieur pour rendre compte de ma lecture sur le Net, pourquoi tant d’autres de mes potes auteurs ne le font pas ?) Ainsi, le livre commence par l’AVERTISSEMENT reproduit en haut de page...

Vasset dans l’illusion Balzac, là où nous, désormais, savons bien que n’était pas Balzac ?
La tâche de l’écrivain se niant donc elle-même, garantissant les noms et les faits (et ça n’y va pas avec le dos de la cuiller, je vous l’assure, les rouages des ministères, les faits précis et les noms de ceux qui passent de l’État aux grosses boîtes d’armement, la logique concrète des pots-de-vin, des détournements d’embargo, des mises au placard et des transactions avec les mercenaires, et où ça se passe dans Paris, quelle rue, quel étage, et comment on s’y prend pour vendre un sous-marin à la Colombie…), l’enquêteur se contenterait donc de décrire, comme le journaliste ? Même la page IV de Couv proposée par son éditeur (-trice, pardon S.) mentionne la qualité d’enquêteur-rédacteur qu’est Philippe Vasset professionnel.
Et pourtant… Il en prolifère, des essais, des documents, des dénonciations. Ce sont des livres de faible durée de vie, ce sont des livres catégorie 2 (d’ailleurs, mon Led Zep, vous l’auriez vu sur des tables de littérature ? Oui, chez quelques libraires que je connais…). Vasset, il sera sur les tables littérature : parce que oui, tout ce que dit son personnage est vrai, mais non, le personnage lui-même tient du geste romanesque – il est fait d’une myriade de personnages comme lui, il est juste probable, il est le lieu de rassemblement d’une figure que le réel cherche justement à garder disséminée. Reste que là, quand ça claque à Gaza, si vous avez lu Vasset vous comprenez un peu mieux quels sont les matériels qu’on envoie sur les gosses palestiniens et qui ça arrange – rien, pourtant, de moins militant que ce livre. Juste, c’est ça le principe Balzac : attraction vers les points de haute densité, les lignes qui organisent les forces, comme celles qui se dissolvent sur les zones blanches de la carte IGN, ou comme celles qui font transiter sous la mer les données stratégiques.

Alors Philippe Vasset niant son écriture, et reniant la littérature ? Le récit s’en va à Bagdad, mais on nous parlera des attentes, des temps vides, des téléphones, du rêve manqué d’aventure. Vasset nous promet, dans son « avertissement », une série. Je sais qu’il est de taille à y parvenir. Mais si ça fonctionne, dans son Journal intime d’un marchand de canons, c’est bien parce qu’il est toujours question de traces écrites en palimpsestes. Le narrateur, pour être efficient, doit trouver les failles entre le monde abstrait, invisible, et le monde réel. Comment il s’y prend ? Il découpe des articles, il se procure des archives, il regarde la télévision. Le canevas narratif du livre, c’est la destruction de ces écrits accumulés : les écrits documentaires disparus, le récit fictionnel sera seul à survivre. Il est donc permanente métaphore de la création littéraire, à l’endroit où cette masse documentaire, précisément, aurait pour fonction de l’interdire…

Il est déjà minuit, et je n’avance pas : j’ai nettoyé à peine un tiers de mes archives. Ma répugnance à poursuivre ce travail de destruction n’est pas seulement sentimentale, elle est aussi professionnelle : c’est mon outil de travail qui part en fumée. Ces milliers de documents amassés durant trente ans de carrière me confèrent une mémoire institutionnelle inégalée, et c’est en partie pour cela que l’on m’emploie. Dans leurs sous-sols climatisés, les grands groupes ne gardent que les contrats et les courriers officiels : les notes aux intermédiaires, les pièces volées à la concurrence et les clefs de répartition des commissions, ce sont des gens comme moi qui prennent le risque de les conserver. On les range dans des cartons ou des malles en fer et on les éparpille entre plusieurs lieux sûrs. Certains les confient à des proches au-dessus de tout soupçon, mais cette méthode comporte toujours un risque : à la mort d’une de mes vieilles tantes, j’ai eu le plus grand mal à arracher à ses légataires deux classeurs de lettres qu’elle cachait pour moi depuis des années. Sous l’œil soupçonneux du notaire chargé de la succession, il m’a fallu inventer une déchirante histoire de correspondance passionnée, invoquer la peur du scandale (l’être aimé était marié et l’est toujours) et glisser une enveloppe de liquide à chacun des héritiers avant de récupérer mon bien (par chance, personne n’avait essayé de forcer les fermoirs de mes classeurs et n’avait vu que les prétendues lettres d’amour étaient en réalité écrites en anglais sur du papier à en-tête et portaient, pour l’essentiel, sur les spécifications techniques de longs tubes en tungstène dont l’utilisation finale n’était jamais précisée).

Alors non, le démon Jules Verne n’a pas quitté le Vasset qu’on connaît. Simplement, ça cogne plus fort, parce qu’en lieu de plus haute turbulence, et de contenu réel assigné, noms, décrets, ministères, commissions et ce n’est pas très beau. Il se trouve par contre que ce sont ces gens-là les puissants, voir encore Marchiani grâcié par Sarkozy la semaine dernière, les mêmes qui dissolvent un par un tous les mini-rouages culturels qui donnaient visage à notre société. Alors oui, s’il faut devenir boxeur, Vasset montre le chemin, et pas en s’écartant de la littérature… Regardez, lisez. D’une part, parce qu’un bouquin qu’on termine d’une traite sans décrocher, ça reste quand même un critère maître. Mais voyez, sous les lignes, comment ça s’entremêle aux figures du livre, à la question même de l’écrit, et là chapeau, ami Philippe…


Philippe Vasset | Journal intime d’un marchand de canons

extrait, p 95-98

 

Mais ce qui m’intéressait, c’était, au détour des longues et parfois fastidieuses descriptions de X, ces petites phrases qui ouvraient sur des univers encore en suspens, propres à susciter la rêverie. Racontant le vol d’avions sud-africains vers l’Europe, où ils devaient être intégralement remis à neuf « sous une identité d’emprunt », X parlait d’un « arrêt ravitaillement » sur l’île de Saul, dans l’archipel du Cap-Vert. Langue de sable affleurant en plein Atlantique, Saul était presque entièrement occupée par une piste d’atterrissage louée à l’année par Pretoria pour permettre à ses avions de remplir leur réservoir à mi-course quand ils se rendaient en Europe. Minuscule et désolée, Saul devait abriter, j’en étais sûr, toute une faune de techniciens louches, d’espions et de contre- espions vivant en vase clos au bout d’un tarmac surchauffé. J’imaginais tout un théâtre d’ombres tropical autour du fuselage des chasseurs sudafricains : saboteurs de l’ANC préparant des attentats, mouchards photographiant les avions, militaires sous couverture assurant la protection des appareils, ingénieurs étrangers dépensant dans les bars locaux les honoraires exorbitants qui leur brûlaient les doigts… Tout un bouillon de culture d’hommes et d’histoires qui, je l’espérais, finirait bien par contaminer mon atmosphère stérile : j’attendais l’ordure et le désordre comme une pluie bienfaisante.

Dans une autre lettre, X évoquait les « aventuriers » avec lesquels il était contraint de négocier l’approvisionnement en kérosène de ses avions. Ne produisant presque pas de pétrole et ne pouvant en acheter, l’Afrique du Sud avait massivement investi dans le nucléaire et la liquéfaction du charbon pour ses besoins civils. Mais ces technologies n’assuraient qu’une part infime des besoins du pays, et l’armée était contrainte d’acheter son carburant à un complexe réseau de briseurs d’embargo. L’un de ses fournisseurs les plus zélés était l’Américain Marc Rich, un négociant recherché par la justice américaine pour avoir ravitaillé l’Iran et Cuba, et qui opérait depuis le petit village suisse de Zoug. Insaisissable, obsédé par l’argent et le secret, Rich avait fait de la violation des sanctions sa spécialité. Assisté de Pincus Green, un juif orthodoxe spécialiste de l’affrètement de tankers, Rich achetait des cargaisons de brut dans des pays africains ouvertement hostiles au régime de Pretoria, puis les revendait au Strategic Fuel Fund sud-africain. Pour masquer l’opération, les tankers pleins faisaient halte dans les eaux internationales, où un autre navire siphonnait une partie de leur cuve et acheminait ensuite le pétrole jusqu’au Cap. Ce subterfuge a fonctionné jusqu’au jour où le Nigeria, ayant fait suivre un tanker affrété par Rich jusqu’en haute mer, a découvert le pot aux roses. Le négociant a été contraint de verser des sommes importantes aux dirigeants nigérians afin qu’ils n’ébruitent pas l’affaire, et est allé chercher du brut jusqu’à Brunei et en Union soviétique pour continuer d’approvisionner l’Afrique du Sud.

Racontée avec des phrases courtes et précises, la carrière de X à Johannesburg paraissait progresser sans efforts vers son but et dessinait la figure même de la maîtrise. Ma vie, à l’inverse, semblait impossible à façonner : lourde, poisseuse, elle résistait à la poussée et, malgré toutes mes tentatives pour en infléchir le cours, m’engluait dans un ennui difficilement surmontable. Je faisais pourtant feu de tout bois et multipliais les initiatives auprès de la direction. J’avais notamment relancé un vieux projet de vente de missiles au Chili, à l’époque encore largement dominé par la figure du général Augusto Pinochet. Aérospatiale avait vendu en 1974 dix missiles MM38 à la marine chilienne, et je me proposais d’aller lui soumettre nos derniers modèles. L’idée avait plu : le Chili est un client traditionnel de l’industrie d’armement française. Préconisant la discrétion, on m’avait donc donné carte blanche. J’avais longuement étudié l’ordre de bataille de la marine chilienne, identifiant les besoins et les opportunités potentielles et préparant un premier voyage d’approche. Ce travail de fourmi, entrecoupé de rêveries peuplées de généraux sadiques, de nazis en fuite et de guérilleros d’opérette, m’avait permis d’oublier un peu X et sa vie trop parfaite : mon existence reprenait doucement forme. Mais, quelques jours avant mon départ pour Santiago, j’étais convoqué en catastrophe à l’étage de la direction : Aérospatiale avait eu, on ne sait comment, vent de mon projet et avait dépêché toute une équipe commerciale au Chili pour proposer de renouveler, à des prix imbattables, les stocks de missiles de la marine avec le bon vieux Exocet, concurrent de notre Otomat tout neuf. Il fallut annuler mon voyage, et mon quotidien perdit, une nouvelle fois, toute consistance.

J’étais dépourvu de prise sur un réel qui défilait à toute allure comme un paysage derrière une vitre. Ma vie ne se différenciait en rien de celle d’un vendeur de machines agricoles : j’enchaînais les réunions-produits, les contrôles financiers et les visites aux usines de munitions perdues en rase campagne et décimées par les plans sociaux. Je faisais des centaines de kilomètres, traversais des casernes, des chaînes de montage, des salles d’attente et des arsenaux, mais rien n’accrochait mon regard, tout semblait trivial : un geste suffisait pour désarticuler paysages et événements. Parfois, sans prévenir, quelque chose saillait hors de cette grisaille : formes pleines, personnages inattendus, scènes incompréhensibles. Dépourvus d’apprêt, ces accidents venaient occuper toute l’étendue de mon champ de vision : c’était du réel nu, sans arrière-fond, et j’étais happé comme l’insecte par la lumière. Je m’immobilisais sur le tarmac, environné par les silhouettes changeantes des avions roulant au pas dans le noir, ou bien me laissais secouer par les explosions ébranlant un centre d’essais souterrain. Nulle histoire ne venait troubler ces moments de sidération : j’en émergeais la tête vide et les jambes flageolantes. Mais la litanie des tâches fastidieuses reprenait toujours ses droits.

Je ne disposais d’aucune marge de manoeuvre : chacune de mes initiatives était strictement contrôlée par un comité financier et un comité d’exportation. J’étais un porteur de valise, littéralement : on m’envoyait à des milliers de kilomètres pour déposer une offre. Les négociations financières, le choix des intermédiaires, les compensations industrielles et diplomatiques, tout cela était du ressort du directeur général et de quelques conseillers choisis : je ne pouvais même pas donner une échelle de prix au client ! Je distribuais des brochures, je faisais des présentations, partout les mêmes, je remettais des dossiers de candidature dûment scellés aux responsables des achats du ministère de la Défense, puis je reprenais l’avion. Tout ça pour un salaire certes confortable, mais sans excès : tous mes anciens camarades d’école, même les moins brillants, gagnaient plus que moi.

Et les lettres de X se succédaient, implacables : ses hélicoptères effectuaient des missions secrètes en Angola et au Mozambique ; il jouait les intermédiaires entre les services de renseignement sudafricains et Umkhonto We Siswe, la branche armée de l’African National Congress ; il gérait plusieurs programmes d’armes secrètes pour Pretoria, comme les missiles ZT-6 ; il était approché par les services secrets français, qui avaient dû fermer leur poste à Johannesburg et cherchaient des sources dans le pays ; il accompagnait Tony de Klerk, le responsable des achats militaires sudafricains en Europe, dans ses négociations avec Aérospatiale à Paris (Pretoria voulait acheter des hélicoptères Super-Puma) ; etc.

Ses ingénieurs avaient même, privilège rare à l’époque, pu entièrement démonter un missile soviétique SAM-8. Les fantassins des South African Defence Forces avaient récupéré l’engin intact, le 3 octobre 1987, lors du siège de la ville de Cuito Cuanavale, refuge des troupes angolaises marxistes et de leurs alliés cubains. Copié, puis amélioré par les conseillers français de Pretoria, le SAM-8 était devenu le ST3, puis le ST6, bientôt utilisé sur tous les champs de bataille d’Afrique australe.

X m’avait même appris que des Sud-Africains s’étaient rendus au siège de mon employeur, Matra, pour acquérir des missiles Mistral qui devaient leur être livrés via le Congo. Des complots se tramaient ici, à mon étage, et j’en étais exclu ! Des représentants sévères d’un régime honni négociaient de complexes montages de contournement de sanctions dans la fumée des cigares, à deux pas de mon bureau, alors que je réécrivais pour la vingtième fois la même proposition à l’état-major suédois ! La sensation de gâchis m’a submergé, irrépressible, et j’ai commencé à sombrer. J’ai bu plus que de raison, ai bâclé mon travail et me suis une fois de plus réfugié dans la fiction, engloutissant les livres et les films en aveugle, sans discernement, uniquement soucieux de peupler mon quotidien de figures étranges et familières. J’affadissais, à force de relectures compulsives, les romans de John Le Carré, Frederick Forsyth, Eric Ambler, Pierre Nord, Robert Littell, Henry Porter, Len Deighton et Gérard de Villiers. Les histoires importaient peu : ce qui comptait, c’était l’espèce de milieu tiède et consolant que parvenaient à créer ces textes aux couvertures immanquablement ornées d’une figure féminine barrée d’une arme.

Je n’étais pas le seul à goûter cette littérature : tout le secteur en lisait. Dans le train ou l’avion, il n’était pas rare de croiser un concurrent ou un collègue plongé dans un de ces petits livres souples aux auteurs interchangeables : c’étaient les seuls qui parlaient de nous, les seuls à présenter notre commerce comme une aventure et non comme un fléau. Leurs intrigues étaient parsemées d’allusions à des affaires réelles : on se plaisait à les relever avec le sentiment délicieux de faire partie d’un cercle d’initiés.

 

© Philippe Vasset, Journal intime d’un marchand de canons, Fayard, janvier 2008.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 janvier 2009
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