où furent des livres

45 | d’une salle vide et d’un cordon Ethernet qui fonctionnait


Qu’est-ce qui reste dans une bibliothèque vide ? Et d’abord ce qu’on installe par la question même : qu’est-ce qui reste de nous, qui avons lu des livres, quand on les enlève ? Ou bien, de ce que portaient avec eux les livres, mais qui désignait au-delà d’eux, que reste-il quand on les a pris ?

Un fatras de meubles, où ne viendra pas en poser d’autres, de nouveaux : ces étagères, une fois les livres enlevés, juste des squelettes de fer. C’est usé, c’est un assemblage composite et vieilli. Les parois font sale.

La lumière plutôt comptait : ce qu’elle disait d’un retrait du temps, du parcours solitaire et concentré de l’étude.

Dans ce bâtiment, il y en avait des dizaines, ainsi, de salles vides. J’y avais fait des dizaines, peut-être des centaines de photos : chaque année, depuis bientôt cinq ans, j’avais eu l’opportunité d’y passer une soirée. Les étudiants écrivaient, pendant ce temps je visitais chaque couloir, chaque bureau déserté, chaque dossier resté sur une étagère : rien d’indiscret, d’ailleurs, l’administration ne s’intéresse qu’à elle-même, et ne produit que ce qui la concerne, elle seule. J’avais ainsi été témoin indirect de cette évacuation progressive. Les années précédentes, je n’avais pas eu accès à cette pièce. Réservée aux livres, à l’étude, elle était fermé à clé quand nous entrions.

Les livres avaient disparu, mais ce qui notait le temps, le retrait, l’impératif du parcours solitaire, se conservait dans les lumières. C’est l’espace, donc, qui comptait, et que les pensées on les triait ainsi, sur galeries et étagères, avec ces arrangements de cornières et de fer. Qu’est-ce qui reste, puisque c’est ce que je me demandais : mais parce que d’évidence, ici, la lumière incluait, dans la pièce vide, plus qu’elle-même.

À preuve qu’ils laissaient allumé en plein jour, à jamais. A preuve aussi cette prise à ras de terre, avec son cordon usagé qui traînait (je n’aurais pas eu l’idée sinon de cette connexion, de cette photo prise et envoyée). Ce n’était pas un lieu d’imaginaire, un lieu de fantaisie, ou de textes de banale illusion d’un réel aménagé, reproduit avec variations : il s’agissait ici de savoir. Ancien dépôt de savoir.

Qu’est-ce qu’ils en avaient fait de tout ce qui s’était accumulé ici ? L’organisme qui y était hébergé, on l’avait déménagé dans des locaux plus fonctionnels, et tout neufs, en province – dans ce parc d’attractions prétendument pour anticiper le futur, et qui rouillait. La politique en avait décidé ainsi : qui donc, hors les braves gens qui travaillaient là, aurait trouvé illégitime que nos villes de province héritent elles aussi de ces rouages qu’on rénovait ? On en avait probablement profité pour les équiper de matériel numérique neuf, et les vieilles archives et livres : à la benne (dans les couloirs on trouvait des cartons, ainsi, remplis de vieux papiers, livres, revues – qu’aurais-je eu à faire d’en emporter).

J’avais avec moi ma sacoche, je l’avais testée, la prise abandonnée. Branché l’ordinateur. Le réseau fonctionnait encore : à preuve, alors, j’avais fait cette photo, écrit ce texte, et procédé ici à leur mise en ligne.

Si l’autre côté de ce câble, par terre, donnait accès à tous les savoirs, leurs empilements, leurs galeries ? Il n’y avait plus besoin de livres, ici, ni d’y assigner la vie diurne d’hommes immobiles, avec des problèmes de cafetière, d’horaires, de retraites. Les avis qui restaient placardés, ici, qui s’en préoccuperait ? Et les bibliothèques encore en activité, étaient-elles réellement plus vivantes ?

C’est la pièce vide et son silence, qui comptaient.

Je peux donner l’adresse. Qui donc saurait dénombrer, dans la ville, l’ensemble des sites comme celui-ci ? On n’a plus accès, maintenant, même au couloir d’entrée du bâtiment. Il ne s’agirait pas qu’il soit occupé par des sans abri, ou – comme c’était encore la mode récemment – ces communautés d’artistes en occupation illégale. Sans doute qu’ils ont coupé les lumières, aussi. On refilerait bien le tuyau, cependant.

 


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 11 janvier 2009 et dernière modification le 19 octobre 2011
merci aux 1404 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Ah ! C’est bien, un maître qui fait l’école buissonnière quand ses écoliers écrivent ?

    Surréel !

    Un lieu où, à défaut d’accueillir des sans-abris, pourrait se concrétiser l’idée de Borgès reprenant Huxley, réaccommodée à la sauce du Net : tu réinstalles le cable Ethernet, six vieux Mac II (avec clavier ...à accent circonflexe) et une demi-douzaine de singes qui, sur les Mac, "produiraient en quelques éternités tous les livres...".

    Borgès ajoute en note :

    « Il suffirait, en toute rigueur, d’un seul singe immortel. »

    Et la pancarte pendue au meuble sur la gauche, c’était quoi, l’écrit ?

  • eh Grapheus tu me cherches ? ! d’abord j’ai jamais pensé que l’atelier pouvait s’insérer dans un rapport "école" - on se met ensemble à l’école de ce qu’on ne sait pas, et alors ça fonctionne - l’idée qu’il pourrait y avoir truc à transmettre dans rapport vertical et on a de beaux exercices d’écriture oubliés dans l’heure

    après, la question de savoir ce qu’on fait pendant qu’ils écrivent on en a tous discuté - certains animateurs écrivent aussi - pour moi, si je fais une séance d’atelier sur telle proposition, ça veut dire que je la rumine depuis 3 jours, que je l’ai écrite mentalement 50 fois, mais écrite via eux et par eux, donc sans savoir ce qui en sortira - la difficulté de l’atelier c’est que je dois gérer 2 points d’énergie intenses : en début de séance, les attraper un par un et les amener sur le territoire dont je souhaite proposer l’exploration, et tout est bon pour la mise en condition - ensuite c’est le dernier tiers de la séance, accueillir les textes, les mettre en (re)travail, essayer de rendre visible ou audible ce qu’ils ont de singulier qui donne un chemin - pour ça qu’après on est si nase, et que ça peut aller jusqu’à l’effondrement, y compris bouffe ou autres gestes inconsidérés - je me méfie beaucoup de ces moments d’après atelier, pour ça que je préfère un sas train ou voiture -

    entre temps, ben ils écrivent et ça c’est tout seul - on doit les préparer à cheminer seul sur un chemin difficile - juste fournir les repères, les aides, les techniques, les lectures - mais ça ne dispense pas - et ce qu’il y a de meilleur c’est aussi ça : le plaisir dans le voyage où s’ouvre le texte - alors bien sûr on n’est pas loin, et si c’est en collège on risque pas de s’absenter beaucoup, ni les profs ni moi - mais là avec les N Sup juste on prend RV : se retrouver 50’ ou 1h10 plus tard au même endroit...

    quant au CNDP du 27 rue d’Ulm et ses 250 ou 300 salles à l’abandon, lieu fantasmatique ébouissant dans sa pré-ruine

    • Allez ! Allez ! Ne prends point la mouche. Du temps où j’étais encore dans le métier, j’avais un livre de chevet : "Le Maître ignorant" de Jacques Rancière. Et c’est un titre qui te va bien d’après ce que "certaines" ont pu me rapporter.

      Demeure sur le "maître" qui fait l’école buissonnière : c’est un bon oxymore, non !

    • j’oxymore donc, en frère, ô navigateur - ton estuaire pris par les glaces ?

    • Je rattrape vos échanges de phrases au planeur, ça fait un délicieux petit bruit siffleur au grand air... J’y comprends couic bien sûr ( Faudrait tout lire ! ) Mais je recycle la pensée qui passe avec la météo du jour... Bigrement intéressantes vos oxydations verbales ! J’en veux encore more & more...

      Voir en ligne : EN DEBUT DE SEANCE

    • Il y a en atelier d’écriture pour un "animateur" ou un "conducteur" (je préfère de plus en plus ce mot)une chose extraordinaire à vivre, c’est "d’entendre l’autre écrire". je le vis comme le don d’une énergie qui me revient plus tard dans la lecture. Comme un accompagnement profond du simple geste d’écrire pour lequel l’atelier doit être conçu. Pas apprendre l’écriture mais la vivre ensemble là où elle signe au plus profond de nous notre humanité. Amitiés. Philippe Berthaut

    • Merci, Philippe, pour cette intervention : phrase juste. Je rappelle ton site Chaufferie de langue, ainsi que le journal d’écriture sur publie.net : Enregistré sous....

    • Sauf que je tombe de sommeil mais... vraiment je me sens... superbement... sur la même langueur d’ondes vives... Je suis allée lire et ça me va... que dire de plus ? Quand ça passe , ça n’est pas passif... Je m’en vais rêver à tout ça... A tout bientôt Philippe & FB !

      Voir en ligne : Même langueur d’ondes vives

    • Bonjour

      je boucle actuellement un papier sur les logements et bureaux vacants et je m’intéresse au cas de ce bâtiment...

      si j’ai bien compris le CNDP a été délocalisé, mais ce n’est pas fini ? Savez vous ce qu’il est prévu de faire de ce bâtiment et s’il est réellement vidé ? Sinon, pouvez vous m’orienter vers la personne qui pourra me renseigner sur les projets en cours ? Serait-ce possible de le visiter ?

      merci de me répondre par mail julien.meric sur laposte.net ou au 06/20/21/10/53

      merci d’avance et bien cordialement

      Julien Meric

    • bouclez vos papapiers tant que vous voulez, mais vous êtes courageux de laisser votre téléphone comme ça sur un forum : pourquoi ne pas utiliser la case courrier du site ? - quant à la question, mieux vaudrait la poser directement au propriétaire : ils ne se sont pas préoccupés de me renseigner !