fictions | que prennent de nous les machines ?

48 | en contemplant la nouvelle machine de Daniel Bourrion


Nous étions assis côte à côte tout en haut de l’amphi, maintenant rempli. C’était le discours de bienvenue, l’adjoint à la culture, le responsable de l’association invitante, et ainsi de suite. Notre tour à nous de descendre à l’estrade, moi en fin de matinée, lui en début d’après-midi, viendrait plus tard, il me montrait sa nouvelle machine.

Elles sont vraiment commodes, ces mini-machines. Et lui, dont c’était le métier, avait largement trafiqué la sienne. Communication Internet, envoi en streaming, captation son et image de tout l’environnement à 360°, et pour lui le goût certain à ces messageries instantanées en 140 caractères maxi : « Une nouvelle forme d’écriture, disait-il, je ne supporte plus le long. Les billets de ton site, ils ne passent pas. » Moi j’avais renoncé à suivre, et pourtant je suis facile à entraîner sur ces chemins : « Tu as tort, il se passe quelque chose, il se passe vraiment quelque chose… »

Sa machine était totalement silencieuse, ne comportant pas, comme la mienne, bien plus lourde, d’élément mobile comme le disque dur. Il insistait sur le fait qu’elle tournait uniquement via logiciels libres, et autres avantages. Le clavier, qui occupait toute la surface de la petite dalle, était finalement largement confortable : lorsque, un moment plus tard, nous prenions ensemble des notes, il allait aussi vite que moi, pourtant rôdé à l’exercice.
En plus, lui, il recevait ses messages, et ceux qui nous suivaient à cet instant-là avaient droit de chez eux à l’amphi comme nous-mêmes.

Nul doute que ce petit appareil il m’en fallait un à moi aussi, et à très brève échéance, je le lui disais, il était d’accord. D’ailleurs ça éliminait le lourd sac à dos comme celui que je transportais (et où j’avais aussi ma brosse à dents, un livre de Jean Rolin, quelques câbles, un enregistreur, ma carte de train et autres outils du quotidien).

Mais, quand je m’apercevais dans la petite fenêtre de sa machine, et le plaisir qu’il avait à en jouer, et que même ce que nous nous disions, là, à voix basse, pendant les discours de bienvenue, tout en haut de l’amphi : qu’est-ce qui s’installait, sur la toile que j’habitais moi aussi, mais désormais ne m’appartenait pas, ne m’appartenait en rien ?

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 janvier 2009
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