du droit d’encombrer l’espace numérique

50 | la place de la littérature dans les centres de données est-elle un danger pour l’espèce ?


Voilà maintenant qu’on nous disait : vous prenez trop de place. Ou bien : « Vous écrivez trop, vous écrivez pour rien, on n’arrive même plus à tout lire » (ou la variante : – Et tu n’as même plus un roman en cours ?, ou encore – Mais tu passes tout ton temps à ça, ou quoi ?)... Comme si les livres n’en prenaient pas, de la place et de la place, et que les imprimeries n’en mangeaient pas, de l’énergie, et des broyeuses pour broyer les pilonnés, de l’acide pour blanchir le broyé, de la mélasse pour recomposer la pâte à papier qu’on renverrait sous les rouleaux d’encre des nouveautés bientôt recyclées.

Les journaux venaient de recevoir une aide massive de l’État : 18 000 chômeurs en moins seraient censés, il l’avait dit sans rire, le président et eux tous la presse graissée de s’incliner en tendant la main, 18 000 de nos pauvres qui porteraient sur subside national les dernières nouvelles et nécrologies et viols avec photographies de votre canton dans votre boîte aux lettres. Alors ils disaient quoi, les journaux : ça consomme trop, les centres de données. Cherchez dans Google le nombre d’articles concernant l’énergie que consomme la requête que vous venez de faire dans Google. On donne des chiffres, ça fait scientifique, je cite :

« Les 7 millions de centres de données recensés dans les pays de l’Union européenne consommeraient, chaque année, 40 milliards de kilowattheures, soit l’équivalent de l’énergie utilisée annuellement par une grande agglomération française pour son éclairage public… » (Le Monde, 24 janvier 2009, 18h15).

Seulement, il y en a combien, de grandes agglomérations françaises, qui pourraient baisser leur éclairage public de 10 ou 20% au lieu de nous polluer la vue des étoiles ?

Et qu’est-ce qui transite, dans les bases de données : la pub dont ils vivent, allez 30% d’énergie en moins. Leurs lettres et requêtes pour vendre, abonner, allez, 15% d’énergie en moins. Les contraintes d’archivages érigées par la loi, où vous êtes allé, ce que vous avez regardé, qui s’est connecté, allez, 35% d’énergie en moins. Et puis les autres : bien forcés d’en parler dans un coin de l’article, les banques ont les plus gros centres de données (on ne parle pas des militaires). Traitement des millions qu’ils jouent au poker menteur dans leurs esbroufes de marché, rien – eux aussi, et même eux d’abord, les journaux passent après – que pour se faire subventionner et gras, ou bien comment les banques, du Luxembourg à Singapour et retour via Caïman, font tourner leurs avoirs en sens inverse des aiguilles de la montre pour jouer de la trésorerie et des taux, ça en mange combien, de kilowattheures ?
Non, non, ce n’est pas sérieux. Dire que ces billets qui sont ma façon, le matin, de reprendre pied dans les tas de livres qui encombrent ma petite pièce, et de regarder par la petite lucarne ce qui se passe au-dehors, si ça encombre le grand flux des données, ça ne compte pas.

On avait reconverti des usines au bord des fleuves : combien avons-nous d’usines au bord des fleuves, où sont aussi maintenant les centrales, qui les utilisent pour leur refroidissement : d’anciennes aciéries avaient été reconverties en centres de données, avec radiateurs hydrauliques pour baisser la température des semi-conducteurs. On évoluerait bien sûr très vite vers les nano-technologies et l’hyper-froid. En attendant, on réfléchissait aussi à la reconversion de plate-formes pétrolières : de combien on en disposait, posées sur leurs grandes jambes au-dessus de forages déjà épuisés, de la mer du Nord à l’Arctique ? Conditions idéales. Les câbles sous-marins existaient déjà, doublés de fibres optiques. Google, déjà évoqué, avait déjà commencé à poser des conteneurs tout emplis de serveurs sur une série d’anciennes plate-formes russes. Non seulement refroidissement garanti, mais on utilisait l’énergie de surface (les vagues) et l’énergie de fond (balancier) pour alimenter en électricité les serveurs : ces plate-formes étaient réellement autonomes.

L’article le mentionnait : « Google affirme avoir investi 45 millions de dollars dans les énergies renouvelables, et a même déposé un brevet pour pouvoir installer des centres informatiques alimentés par l’énergie des vagues et refroidis par l’eau de mer sur des plates-formes flottantes. »

On allait donc progressivement régler aussi le problème de la mémoire. Ces plate-formes autonomes en énergie infiniment renouvelables, on pouvait les laisser dériver. Nul ne solliciterait plus leurs données, mais elles en constitueraient l’idéal archivage. Facile, lorsqu’on chercherait tel ancien renseignement, puisque cela constituait désormais l’ensemble de notre mémoire humaine, pour le temps qui nous restait concédé avant épuisement de la planète, ou que nos affrontements intérieurs règlent la question plus vite encore, de localiser où naviguait le caisson de données, et s’y rebrancher par satellite.

Et d’autres perspectives même se faisaient jour : on laissait les caissons hors alimentation. Ils couleraient progressivement dans les grands fonds. On pouvait cependant imaginer de les laisser équipés d’une simple balise de détection à très longue durée de vie (quelques milligrammes d’un isotope quelconque de plutonium, nos centrales en recrachaient à ne pas savoir qu’en faire). Ainsi comme ainsi, dispersés dans le fond des mers, protégés de nos propres atteintes, et qu’il suffirait de réactiver si souhaité, l’ensemble de ces textes : une combinaison précise et infime de codes numériques auto-proclamés littérature, dans l’océan des mémoires inutiles.

 

Photographies : plate-formes offshore reconverties en centres de données dérivant, collection personnelle du temps de Tumulte « suite offshore » : 1, 2, 3, (4 supprimé), 5.
LES MOTS-CLÉS :

François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 janvier 2009
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