Antoine Compagnon | Pourquoi la littérature devrait-elle avoir peur de la technique ?

peut-être cela existe-t-il déjà, dit-il...

Curieux Monde qui lance un épais supplément voué aux « arts de vivre », pour renflouer la maison grâce aux publicités pleines pages de la mode et du luxe. Alors, une fois de plus, ce qu’on dit « culture » est placé à cet endroit-là, où on a chaud et où on est tranquille, loin des bruits du monde et des soucis de fins de mois. Seulement, comme c’est le Monde, on donne deux grandes pages du supplément à Antoine Compagnon, qui se tient tenu de parler de Houellebecq et Littell parce qu’il a peur qu’on ne sache plus ce que c’est la littérature hors de ces deux-là, mais nous guide aussi vers W-G Sebald et glisse un peu de La préparation du roman de Barthes.

Mais surtout, Antoine Compagnon clôt son texte par une belle réflexion sur littérature et Internet, accordons lui d’autant de mérite qu’il ne semble pas être beaucoup venu côté des liens tiers livre pour voir ce qui s’y passe (nous n’employons plus beaucoup, entre cloud computing et mash up, l’expression hypertexte : la notion toute simple d’écriture numérique nous suffit de mieux en mieux, et de plus en plus !). Encore une fois, le problème est posé de savoir si nos nouveaux modes de veille numérique, de construction personnelle (notamment via nos agrégateurs) d’information et de savoir, est une perte pour l’imaginaire, la nécessité de lecture dense, ou si nous pouvons et devons utiliser la bascule numérique pour y introduire, précisément, ces exigences. À relire l’Aleph de Borges, ou le Livre de l’intranquillité de Pessoa, on se dit que la littérature n’a pas attendu pour en chercher d’éventuels modèles, et c’est ce qui résonne dans les réflexions d’Antoine Compagnon lorsqu’il évoque Rabelais ou Proust. Oui, résolument oui, la possibilité de « naviguer hors du texte à tout bout de champ » est un outil de plus ajouté à notre syntaxe, nous en userons pour nos travaux à venir, et tant mieux si c’est pour de nouveaux étonnements, de nouvelles façons d’articuler le langage et le monde. Antoine Compagnon pose une bonne question : « la lecture sera plus imagée, moins imaginaire », il me semble que toute l’histoire de l’image ces dernières décennies tend à prouver que les deux ne sont pas incompatibles : simplement, à nous d’en relever le défi dans notre travail même (Antoine Compagnon en donne lui-même illustration et contradiction via Nadja d’André Breton).

« Peut-être que tout cela existe déjà », conclut Antoine Compagnon. On fait ce qu’il faut pour ça, croyez-le. Et non pas obligation, juste par plaisir, d’une part, par passion de la littérature, la plus exactement même que la vôtre, d’autre part. Bien d’accord avec l’idée force d’Antoine Compagnon : « pour faire un roman-monde… il faut aimer le monde, y compris la littérature » – quand bien même, à titre personnel, je préfère éviter les projections du type « Si Bach revenait aujourd’hui, il jouerait (compléter au choix : de la Fender bass, du Sytnhetiser Rhode, etc.)… Pas besoin de dire que si Proust, ou Kafka, ou Rabelais relevaient leurs os, ils nous rejoindraient au clavier : et s’il suffisait de regarder ce qui se passe du côté de chaoid, benjy, remue et quelques autres ?

Un grand merci pour cette analyse, venant de vous, Antoine Compagnon, elle vient en beau voisinage de Roger Chartier au Collège de France – notamment pour ce qui concerne, sinon le concept, la forme commerciale de plus en plus standardisée du roman de saison. Pour qui aurait été dissuadé d’aller voir le nouveau supplément du Monde en ses somptueuses publicités mode, voici quelques extraits…

FB

Photos : la ville et les livres, 18ème étage BNF, 30 janvier 2009, tournage de vidéos avec quelques écrivains : un élément de réponse ?

 

Antoine Compagnon | Du butinage numérique à l’écriture hypertextuelle

 

[…] Or il est impensable que les nouvelles technologies de l’information et de la communication n’aient pas d’incidences, négatives et positives, sur les livres à venir. Négatives, parce qu’après deux siècles où les adolescents occidentaux ont appris la vie dans les romans, et même si on n’a jamais tant lu de par le monde, la lecture littéraire ne se porte pas bien. Les problèmes sont connus : les livres pour l’enfance n’ont jamais été aussi attrayants, mais la transition à la lecture adolescente se fait mal, et les jeunes adultes, notamment masculins, renoncent à la lecture prolongée – et même au cinéma et à la télévision – au profit du butinage numérique. Aux Etats-Unis, les librairies ferment et Amazon conquiert le marché en transformant le livre en contenu bientôt à vendre au prix de 9,99 dollars, comme la musique est à 99 centimes sur iTunes. Mais du côté positif, du moins à mes yeux, le livre électronique semble décoller après une décennie de balbutiements. Et on peut maintenant espérer que les générations qui apprennent à lire aujourd’hui finiront par dévorer Guerre et Paix sur leur Amazone Kindle ou leur Sony Reader. Quels effets ces bouleversements auront-ils sur l’écriture romanesque ? Comment le roman ne serait-il pas lui-même transformé par le développement de la lecture hypertextuelle, autrement dit par la tendance à naviguer hors du texte à tout bout de champ, à quitter la page qu’on a devant soi pour élucider un mot ou une allusion, rechercher une explication ou une objection ? […] Le livre est en train de changer sous nos yeux. Demain, on aura une Recherche du temps perdu où l’on cliquera sur la petite phrase de Vinteuil pour entendre du Franck, du Fauré ou du Wagner. La lecture sera plus imagée, moins imaginaire. Il faut se faire une raison.

Et de là au roman hypertextuel, il n’y a qu’un pas. Je suis frappé du nombre des récits qui se présentent déjà farcis de photos, de vignettes non légendées intégrées au texte. Ce genre de composition est devenu plus facile et moins coûteux. À quand le roman conçu pour Kindle ? Ou assorti d’un site Web chargé de bonus ? On bifurquera vers des images, du son, de la vidéo. Le livre précurseur c’est Nadja, où Breton substituait des clichés aux descriptions pour marquer son refus du récit traditionnel. Plus près de nous, c’est la technique de Sebald dans Austerlitz. […]

Le prochain roman-monde a de bonnes chances d’être hypertextuel. D’ailleurs, les grands romans du XIXe et du XXe siècle l’étaient déjà, du moins autant que l’état de la technique le permettait. Pourquoi la littérature devrait-elle avoir peur de la technique ? La Recherche est le roman de la bicyclette, du téléphone, de l’automobile et de l’avion. Proust était accroché au théâtrophone bien avant l’invention de l’iPod. En 1980, quand Barthes donnait son cours sur la préparation du roman, nous entrions à peine dans l’ère numérique, mais il appelait déjà de ses vœux un roman-album échappant au piège du récit. Il rêvait d’un roman polymorphe relevant de tous les genres et faisant appel à tous les sens. [….]

La littérature sera-t-elle contaminée par le blog ? Pourquoi pas ? Le roman a toujours été contaminé. Le propre du roman est la contamination. Cela donnera-t-il de bons romans ? À la condition que la littérature n’oublie pas la littérature, que l’hypertextualité incluse l’intertextualité. La force des récits de Sebald est liée non seulement au jeu du texte et des photos qu’il a inventé, mais aussi à leur épaisseur littéraire. Un roman dense de lectures n’est pas un roman érudit, mais un roman dont l’expérience du monde comprend l’expérience littéraire. […]

Oui, je crois que le roman-monde de l’avenir intègrera des images et du son, mais aussi de la littérature, qu’il s’offrira à une lecture hypertextuelle, sera truffé de liens, aura son site sur Internet. Peut-être même tout cela existe déjà. Après tout, je ne décris rien d’autre que la suite du roman tel que le concevait l’historien et théoricien russe de la littérature, Mikhaïl Bakhtine (1895-1975). Au titre du mélange des voix et des discours, il faisait l’éloge de Rabelais et Dostoïevski. Le grand à carnavalesque [1] fait résonner, dissoner les bruits du monde, de la société, des classes, des communautés, des sectes. Rabelais, Dostoïevski, Proust, Joyce, Grossman le faisaient avec les moyens du bord. Aujourd’hui ils seraient sur Internet.

 

© Antoine Compagnon – Le Monde, 5 mars 2009.


© François Bon _ 4 mars 2009

[1] sic : coquille dans le Monde.


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