Marc Gibert | Paysages ville

les photographies de Marc Gibert sur la ville rassemblées en livre


Marc Gibert participe depuis longtemps au collectif de photographes Bar Floréal.

C’est depuis longtemps aussi que j’échange et partage avec lui sur la notion de paysage, quand il s’agit de cette ville continue et mouvante qui était auparavant le pourtour des villes principales, et constitue maintenant son tissu même.

La nouveauté, dans le travail de Marc, c’est d’associer des visages à ses paysages de marcheur, dans l’infinie réserve de réel qu’est la Seine Saint-Denis. Ces photographies sont exposées au Forum de Blanc-Mesnil, et le livre qui les accompagne vient de paraître chez Trans Photographic Press.

Ci-dessous la partie de mon texte d’accompagnement qui concerne les paysages urbains de Marc Gibert.

Sur Tiers Livre, lire aussi banlieue n’est plus, et machines volantes, tombes et barbelés, lieu que j’ai découvert grâce à Marc, ou mes propres images de Bobigny.

 


Paysage ville | à propos des photographies de Marc Gibert

 

Nous vivons dans un monde bousculé.

Là où nous marchons, il n’y avait rien.

Nous ne l’avons même pas vu grandir : ce sont d’anciens noms, avec des restes de village, des églises, des mairies de brique rouge. Parfois le parc de l’ancien château est devenu le centre-ville.

La métropole était dans ses retranchements, ses « fortifs » marquées par l’histoire. Une grande boucle de ciment est venue s’y superposer, et puis les autoroutes s’y greffer. Les villes sont devenues ce tissu. Les aéroports, les usines qui fabriquaient ces voitures, ces trains, les grandes centrales aussi, on donné à l’ancien paysage rural de nouveaux points de densité, on installait des immeubles (Rilke disait : comme des lames plantées dans la terre).

Et puis tout cela s’est rejoint. Ce que nous appelions banlieue a cessé – ils ne la connaissent pas, ceux qui emploient le mot. Il y a, oui, le débordement de la ville, la ville devenue continue, jointive, mais sans cesse se refaisant sur elle-même, sans cesse balayant et réaménageant ses zones blanches. Alors composite, diverse, gardant des niches, des incongruités. On a l’affectif facile, à ces témoignages d’autres temps, quand ils nous évoquent aussi ces poèmes chargés d’humanité qui les disaient, de Queneau à Céline (« la banlieue, paillasson de la ville »).

Parce que le paysage ville est d’abord paysage humain. Ce sont ces visages, qui désormais peuvent affirmer être nés d’ici : ce n’était pas le cas de leurs parents, encore moins de leurs grands-parents. Question d’ailleurs, je l’ai vérifié souvent, qui ne se pose même plus : et combien elle pouvait paraître au contraire naturelle à mes propres parents. Alors ce paysage est le leur, mais ils l’habitent autrement que nous-mêmes. Par exemple, leur paysage est mouvement. On s’y déplace sans cesse, en cela rien d’extraordinaire. Mais la compréhension même du paysage est faite de ces temps et trajets de transfert, de correspondances. Et les lieux où on se retrouve naissent de ces réseaux, sur fer ou sur roue, qui permettent d’y circuler : on parle trop facilement de ghetto, pour ces quartiers enclos dans leurs frontières, mais c’est presque une neutralité, point fixe dans une circulation généralisée, surprenante – comment les visages n’en témoigneraient pas ?

Et puis, tout au contraire, là où nous avions autrefois territoire fixe, ce sont pour chacun des assemblages de micro-surfaces complexes. Le lieu du sport, le lieu pour les courses, là où on s’assemble pour les études ou le travail. Et aussi le quartier, ses fonctions et commodités, les professions auxquelles ont a affaire dans la gestion ordinaire de la vie, crèche ou médecin, l’Anpe ou le bar des habitudes, et ce chemin qui reste toujours, entre là où on dort, là où est la famille, en étage ou pavillon, et le point de passage pour la grande circulation anonyme. Et tout cela, comment cela ne serait pas contraste entre le paysage fixe et ce qui est par essence mobilité et mouvement, le visage ?

[...]

On a trop tendance à assimiler ces territoires à l’exploitation qui a présidé à leur constitution. Temps de l’expansion radicale des métropoles, de la fascination aux grandes utopies de béton (elles ont mal vieilli), d’un bonheur qui semblait infatigable s’il était lié à la consommation facile (ces grandes enseignes à lettres jaunes sur fond bleu et vous voilà tous équipés de meubles pareils, ces galeries commerçantes où il fait même température été comme hiver, voir Parinor – accès par parkings greffés directement aux nœuds autoroutiers mais vous êtes vous amusé à y aller à pied (depuis le Blanc-Mesnil, en longeant le cimetière puis enjambant l’autoroute, après le pont il y a une petite descente à travers des arbres, regardez donc ce qui traîne par terre).

Les photographies de Marc Gibert dès ce moment ont compté pour moi. Parce que la question de la ville, et du ban (la relégation qu’on entend dans banlieue) n’était jamais contournée, mais que c’est la complexité neuve qu’on interrogeait d’abord. Ces géométries. Ces tensions monochromes. Ces normalisations à l’échelle d’un pays. Et pourtant, tout cela, individué, habité : mais qu’il y fallait une nouvelle science des signes.

Une science discrète, intuitive. Il fallait habiter là pour les décrypter, ces signes, en fixer la trace et qu’elle soit signifiante : en faisant que tout le reste soit ainsi réduit à cette esthétique, formes et couleurs, et ce qui ne peut se décider par personne – le parfait point d’équilibre qui déterminera et l’humain, et le statut de l’humain ici dans la ville. La ville devenue question, incertitude, et pourtant manifestant sa présence, sa temporalité et son poids.

C’est de cela que nous parlions, lorsque Marc Gibert m’a fait littéralement traverser ses images. Nous nous rendions, en voiture, à l’exact point d’où elles avaient été décidées et cadrées.

Nous sommes ainsi allés, par exemple, à Dugny, ancien cimetière, et j’en donne ici l’adresse : dans le centre même de l’ancien village, tenu à l’écart de la grande ville par l’arrière plutôt obscène du parc de la Courneuve (vert et paysagé côté ville, de ce côté-ci on y apporte en camion déblais et compost), on suit la rue indiquée « ancien cimetière ». C’est une rue en impasse. Tout au bout, comme dans un port, ce sont des marins, et ces marins gardent un désert. Une étendue comme stérile et hostile. Si on n’est pas prévenu, impossible de comprendre que l’armée a ici ses postes de commandement souterrains – la ville contient son contraire. L’ancien cimetière est minuscule, grand comme deux appartements. On l’a conservé pour le protéger : en 1945, des bombes sont tombées là, explosant la demeure des morts. C’est resté tel quel. On grimpe sur les tombes, puis sur le mur. Et soudain, c’est une autre immensité : l’arrière de l’aéroport du Bourget. Il se trouve que c’est un autre cimetière, celui de l’aviation. La réserve de tout un ensemble d’engins étranges, déposés là par le musée de l’aviation. On est dans Jules Verne ou dans la science-fiction. Ici, à bientôt vingt-cinq ans de distance, rien n’a changé. J’y retourne à intervalles réguliers.

Marc Gibert m’a emmené dans bien d’autres de ces points précis d’observation. Cités fleuries des années trente, sur l’image des anciens phalanstères. Points étranges de non statut total de la terre, quand une passerelle vous fait accéder à une étroite bande désolée entre autoroute et voie ferrée près d’Aubervilliers. Et pour moi, qui suis dans les mots, le récit, quelle étrangeté de découvrir cette masse de réel, là où l’image photographique réalisée par Marc Gibert ne donnait que dépouillement, interrogation, fragilité du signe.

Je ne sais pas si Marc Gibert n’aurait pas pu continuer indéfiniment ce travail. On apprend à voir autrement. À Clichy-sous-Bois, un pauvre transformateur électrique ressemble à tous les autres, n’est qu’un cube de béton mince avec porte de métal, sur paysage standardisé d’immeubles au lointain. Quand on sait que deux gamins y sont morts, qu’est-ce qui change de l’image, sur un objet aussi normalisé ? Marc Gibert aurait aussi pu garder ces mêmes points d’observation, comme le cimetière de Dugny, et le photographier à l’identique, saison après saison, décennie après décennie : tout cela contribue à dire la ville.

Mais il revient avec une expérience bousculée.

Parce que la ville a changé ? Parce que beaucoup de questions ont été balayées ? Parce que l’époque même, qui met tout à égalité, a changé notre façon d’appréhender un territoire ?
Il reste cette tension du lieu, ce que désigne d’infiniment particulier et d’arbitraire le mot ici, et de l’infinie circulation ou de l’infinie présence de la ville. On ne la montre pas. On ne désigne que cet arbitraire. Une branche fleurie de cerisier passe au-dessus d’un mur rouge. Le rideau de la fenêtre en surplomb a été tiré ce matin.

Ce qui assemble l’image, précisément, ne tient qu’à l’image un croisement de bandes blanches au sol, la disposition de taches pigmentées rouges et d’autres bleues sur le mur au fond, un bâtiment qui signale le travail et encore ces discrets rideaux, dans la maison aperçu qui disent que ceci, cet arrangement où le ciel est banal comme le sol, est habité.

Ou bien encore moins, radicalement moins : les services municipaux sont venus avec une ponceuse ou un jet haute pression pour enlever d’un mur un graffiti. Il reste la marque du passage, le geste de celui qui a effacé se superpose et agrandit la trace initiale. Une variante dans le gris, et de l’autre côté du mur c’est gris encore. Un pan de toit signale une occupation de vie invisible : l’image ne tiendrait pas sans ce minuscule pan de toit.
Et la notion de circulation, de passage : les points colorés de quatre distributeurs d’essence, une poubelle au fond, l’arbitraire des murs et des fenêtres. La seule présence des choses : un coin de ciment devient scène, mais la tragédie absente c’est nous-mêmes.

La fausse impression que quiconque ferait ces images : moi aussi j’ai un petit appareil photo numérique dans ma poche, quand je marche. Moi aussi je suis sensible à ce sentiment de présence, à ces géométries dont les grands abstraits, de Mondrian et Chirico à Malevitch et Reinhardt, ou Rothko, nous ont appris la force et les lois. La ville en multiplie les prétextes : quelle est l’énigme alors qui nous fait choisir ? Encore un mur de pale-planches brutes, un arbre dénudé par l’hiver, et une passerelle piétonne, où rien ne semble à l’échelle du marcheur : et si tout tenait, là, encore, à la minuscule indication de couleur mauve ?
Marc Gibert est donc ce marcheur. La ville induit et concentre ses circulations, ses itinéraires. Dans ces autres lieux de passage, on n’apercevra que de loin, depuis la voiture ou le bus. Le marcheur attrape la ville par où elle cesse d’être elle-même, et ne devrait pas être vue. Alors, parfois, l’image apparaît – on la tient probablement dans la tête avant que sortir l’appareil et en faire trace matérielle, reproductible.

[...]

C’est moins la ruine ou les cicatrices faites à la terre qui impressionnent, que la paix dans les signes. Cette paix ressentie comme chance malgré tout, ou passage indifférent du temps : on reconstruira, il y a du ciel et de l’herbe, et nous autres ne sommes que ces passants.
À ce chemin qui bifurque, une trace à terre sur le bitume indiquant que nous pouvons prendre indifféremment à droite ou à gauche (faire autrement n’est pas possible), rien n’indique que quoi que ce soit de notre sort en dépende. Et c’est bien là où il faut ces visages, la diversité de ces visages, et qu’eux-mêmes, manifestement, traversent ici en toutes directions, sans rien perdre de ce qui leur permet d’aller, et qui est confiance et résistance.

Le photographe ne témoigne pas. Longtemps qu’il en a perdu la prétention. Il n’exhibe pas ceux d’ici comme s’ils étaient d’un pays hors du nôtre, et d’une détermination spéciale dans la communauté. Sur la scène de ciment qu’assemblent ces images, et qui ne cache pas sa plaie, au contraire en manifeste le signe à chaque paysage refait, ces visages qui passent nous convoquent nous-mêmes, et nous voilà. Nous sommes passés devant le photographe, il s’efface, nous laisse avec cette question, cette incertitude. Juste, il nous a dit, amicalement, qu’elle était belle. Qu’elle était belle aussi.

L’art de ceux qui écrivent du théâtre, ou de la poésie, ou du roman, c’est de laisser en avant un espace libre, où celui qui se saisira du texte aura liberté de prolonger, interpréter. On ne règle pas tout d’avance à sa place, grand politesse des Proust et tant d’autres. Proust vous emmène buter sur un petit pan de mur jaune.

On a affaire ici à la même politesse : Marc Gibert, sans doute parmi d’autres, de la même façon que sont anonymes ces visages, de la même façon qu’on poursuit les écrits de la ville, ce qui nous rend indispensable ce travail, c’est précisément en ce qu’il participe du travail de tous, et nous en valide les questions pour chacun. Que saurons-nous dire, ici ? De quelle image nous saisirons-nous, ici, pour en faire notre construction intérieure ?

C’est ainsi que nous accompagnent, ici, paysages et visages de la ville, l’infinie ville dont nous participons, et parce que ce marcheur-là ne nous a montré que le monde dont lui-même participe. A dit ce qui est sien, pour manifester ce qui est nôtre.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mars 2009
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