fictions | la géographie par lignes

recherche d’un nouveau monde, 2


Les espaces, les distances étaient décidément trop immenses.

Les villes, si on avait ici transposé les modèles de nos vieux pays, toujours en brouille, auraient été des îles que ces étendues auraient séparées, définitivement, irrémédiablement séparées.

Et puis, dans cette confrontation plus brute des éléments, que le froid amplifiait, sur la vieille surface gelée de la terre, les lignes de contact, d’énergie, d’intensité (les termes variaient selon les communautés), étaient bien mieux perceptibles. On sentait la vieille planète s’ébrouer ou trembler sous soi, on savait ce vieux combat et comme il vous requérait vous-même : la vie n’était pas facile, ici.

Alors on avait simplement disposé les maisons selon ces grandes lignes d’intensité.

Les lignes parcouraient l’espace, s’étendaient sur des milliers de kilomètres. C’étaient aussi des chaînes de solidarité, on connaissait qui vous voisinait immédiatement, d’un côté et de l’autre, mais rien n’empêchait l’échange, s’implanter là-bas, plus vers l’amont, où la ligne se cherchait, se prolongeait dans les frontières mal connues où ces étendues semblaient infiniment se prolonger, s’étendre.

Des marcheurs aussi, qu’on hébergeait. Ils passaient. Ils disaient les récits : on n’avait pas occasion, autrement – trop pris aux simples tâches de la survie, de l’aménagement, des ressources d’industrie et de commerce –, d’avoir nouvelles de ce qui était loin. On avait abandonné depuis longtemps ces systèmes d’information dits télévisés, qui prétendaient surtout vous enseigner le temps qu’il faisait, là-bas, et quelle catastrophe encore avait eu lieu.

On disait qu’à tel ou tel endroit, estuaire près d’une côte, élévation de roc à pic sur un fleuve, les lignes se rejoignaient ou se croisaient. Que la langue qu’on partageait de maison à maison n’était plus si facilement compréhensible.

On disait qu’on devrait, un jour, tenter de passer d’une ligne à l’autre, qu’on apprenait beaucoup à le faire.

Les lignes n’étaient pas droites, mais courbes. Non pas discontinues cependant, mais dans leurs sinuosités épousant les forces naturelles.

On rêvait d’en avoir une vue depuis très haut (autrefois on s’y promenait, dans le ciel, en avion) : c’était bien avant qu’on dispose ainsi, jusqu’à l’infini, nos maisons.

 


responsable publication François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mars 2009
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