qu’est-ce qu’un grand auteur ? (suite)

tchat avec Libé en temps réel, et réponse via le journal : de la presse et d’Internet, la vie à deux...


la réponse d’Edouard Launet

Voici, ci-dessous la chronique d’Édouard Launet qui a suivi notre échange : quand on répond aux chroniqueurs de Libé, on sait bien que la réponse va être aussi sport que les questions !

Pour moi, le rôle et le statut du blog, c’est clair : petite fenêtre sur la table de travail, en temps réel. Les outils comme Face Book ou Twitter démultipliant même ces possibilités de suivie, renvoyer un lien, signaler une ressource. Mais le blog est une mémoire supplémentaire, il archive, il est ce travail lui-même. Donc aucune hésitation, depuis pas mal de temps, quand sollicité par un échange presse, à me considérer comme encore propriétaire de mes déclarations, et que le site en soit la trace.

C’est qu’autrefois les choses étaient simples : la presse était le seul vecteur de médiatisation, pour nos livres, portraits, travaux. La relation était donc disymétrique. Le journal, via son supplément littéraire, juge, arbitre, prescrit, et malheur à qui n’est pas chroniqué. Mais, dans nos usages au quotidien, chacun de nous constitue désormais un univers qui lui est singulier, multi-sources, à travers Internet, avec une possibilité de contact direct avec les sources de plus haute expertise. La notion même de média en est affectée.

Alors je comprends la réaction d’E. L. : tout d’un coup s’apercevoir que j’ai un site (ça fait 10 ans, quand même...), et j’aime beaucoup sa façon de métaphores très concrètes, le Net éphémère comme les champignons de saison (il parle de morilles), il tapote à ma fenêtre (virtuelle, en l’occurrence, puisque via le mail) et nous pianotons nos questions réponses. Et, ô surprise, du côté de tiers livre c’est collectif : il y a un espace où les lecteurs interviennent, eux aussi en temps réel (d’ailleurs, à l’adresse Libération de l’article, aussi), et du coup voilà Jean-François Paillard et MthP des Causeuses dans Libé Livres – où l’on serait bien en peine, pour l’instant, de trouver trace de notre coopérative publie.net, pourtant peut-être pas si insignifiante dans le paysage littéraire ? Alors, vous vous y mettez quand ? Mais comprenez que, dans ce cas, on soit un peu ferrailleurs nous aussi...

Merci à E.L. d’avoir repris ma petite remarque sur la dissolution de l’Académie française, ça ne fait pas de mal, même en remplaçant Druon par Weyergans. Et je vous invite à lire la fin de sa chronique (cette colonne rejoindre les fibres de cellulose) : le papier, donc l’archive journal, est-elle plus pérenne que l’intervention Net ? Et autre remarque conclusive de E.L, sur cette belle image d’une soif d’encre : la soif, oui, en partage. Mais d’encre, je ne sais pas : nos pixels transmettent curiosité, exigence, messages, poèmes...

La question plus au fond est celle de l’exclusivité dans le partage, et le temps de la publication : oui, ici on discute à ciel ouvert, et on ne va pas s’en priver. Mais l’impression de deux galaxies qui marchent en parallèle : ce mardi, 11h du matin, c’est par Dominique Hasselmann que j’apprends l’existence de cet article, personne ne m’en avait fait retour ?

Et que ça ne nous dit pas ce que c’est, un grand auteur. Ni pourquoi ça intéressait tant Libé, et que nous, finalement, on s’en posait si peu la question... Rien à enlever, en tout cas, au tchat tel qu’il s’est passé, et merci E.L. !

 

introduction initiale, 8 avril 2009

Mon interlocuteur, c’est Édouard Launet, de Libération. Les réponses sont faites à la minute. Je les mets en ligne à mesure en temps réel.

N’allez pas le lui dire ! Mais vous pouvez entrer vos réponses Q1, Q2, Q3 et suite dans les commentaires...
.

 


Edouard Launet | Fromage de l’auteur

 

Sur le Web, l’encre ne sèche jamais. On rédige, efface, déplace, allonge, retouche, ourle sans que rien ne soit définitif. Les phrases surgissent et disparaissent comme morilles en avril. Or, lorsque les mots et les morts ne peuvent se fixer, ils reviennent nous visiter avec l’opiniâtreté d’esprits frappeurs. Nous nous emploierons à leur donner ici une sépulture de papier. Requiescat in pace !

La semaine dernière, dans le cadre d’une enquête sur l’histoire littéraire du XXe siècle (à paraître fin avril), nous avons envoyé aux quatre coins du monde une giboulée de mails, dont quelques-uns sont allés frapper la vitre de l’écrivain François Bon. Qui répondit. Nous relançâmes. De fil en aiguille et d’aiguille en botte de foin, nous en vînmes à demander : « Qu’est-ce qu’un grand auteur ? » Il pianota : « Un auteur qu’on a besoin de rouvrir. Où l’on trouve des harmoniques qu’on n’avait pas attrapées la première fois. » François Bon, biographe de Jimi Hendrix, lit avec les oreilles, c’est une bonne idée.

Notre échange s’est retrouvé instantanément sur le Web, car Bon entretient un site (Tierslivre.net) où il aime à jouer avec l’écriture électronique, sans nécessairement prévenir ses correspondants. C’est ainsi que d’autres claviers ont pu participer au débat du jour, en temps réel comme on dit. « Jf paillard » dressa cet épouvantail : « Un grantauteur est grand, tout en hauteur, emmanché d’un plumet. Ustensile éminemment bourgeois (c’est-à-dire destiné à conjurer la peur de perdre quelque chose - goût, pied, jugement, sang-froid, sentiment de sa centralité, etc.), il est brandi de temps à autre par des manières de prêtres qui miment, sans jamais l’exécuter réellement, le geste de dépoussiérer les catacombes littéraires. » Plumet, plumeau, plume. « Mth P » ouvrit cette piste : « C’est une femme qui perpétue avec la complicité d’un homme un être de chair et de courage, un être capable de recevoir de mémoriser et d’inventer les mots pour les redistribuer à ses contemporains et à la génération suivante, sans réclamer à tout bout de champ ses droits d’auteur. » Le grand auteur, lui aussi, a commencé petit.

« Qui sont les grands auteurs ? » est la question qu’il fallait évidemment s’abstenir de poser. François Bon y avait répondu par avance : « Pas de carte, pas de Panthéon, marre de tout ça. Et l’Académie française : dissolution » (ne jamais injurier l’avenir : regardez Weyergans, volontaire improbable pour un plongeon dans la soupe aux croûtons). Pauvre Nathalie Crom, de Télérama, qui avait inclus François Bon dans les destinataires d’un mail demandant aux écrivains quels étaient leurs « dix livres préférés » (pour une enquête parue dans l’hebdomadaire lors du Salon du livre). Elle reçut de l’intéressé une phrase fort longue (4 352 signes) en guise de réponse, laquelle disait, en gros, qu’il n’y aurait pas de réponse.

Avant d’envoyer cette colonne rejoindre les fibres de cellulose, revenons à l’essentiel : le papier a pour l’encre une soif que les cristaux liquides des PC n’auront jamais : ils ont déjà bu.

© Libération, Edouard Launet, le 16/04/2009.


2 _ tchat avec Libération, temps réel

 

Aujourd’hui, 16h07

Echangeons par question, ça sera plus simple (quant au format, tâchons
de rester court !) :

Q1 -Sait-on déjà, selon vous, qui furent les grands auteurs français du XXe ?

 


Aujourd’hui, 16h14

Je n’ai jamais aimé les découpages par siècle. Saint-Simon est un auteur du 17ème siècle, même s’il termine d’écrire en 1742, Proust est sans doute l’aboutissement du roman tel qu’il a passé de Balzac à Flaubert... Dans la constellation des singuliers, ça discute hors âge. Céline avec le Moyen-Age, Gracq avec Nerval etc... Et je n’aime pas le mot « français » : mon grand auteur français, en ce moment, c’est un belge, Henri Michaux. Beckett non plus n’est pas français. Nathalie Sarraute l’est bien, mais avec pas mal de mondes à l’intérieur !

 


Aujourd’hui, 16h19

Q2 : qu’est-ce qu’un grand auteur ?

 


Aujourd’hui, 16h24

Un auteur qu’on relit. Qu’on a besoin de rouvrir. Où on trouve des harmoniques qu’on n’avait pas attrapées la première fois. Char et Saint-John Perse sont des grands, même sur des territoires opposés. Claude Simon et Julien Gracq aussi. Marguerite Duras oui. Perec évidemment. Robbe-Grillet je ne sais pas. Dans nos morts encore tout proches, Koltès, Tarkos : toujours sur la table. C’est irrationnel. Il faut de l’électif, et ça peut être au gré de chacun : ce serait triste, autrement. Pas de carte, pas de Panthéon, marre de tout ça. Et l’Académie française : dissolution.

 


Aujourd’hui, 16h31

Q3 : Gracq a écrit (in Préférences) : « Pendant des siècles, les grands
écrivains de chaque époque, et presque tous, ont été reconnus sur le
champ. Depuis 1840, comme les manuels de physique, les manuels de
littérature meurent jeunes, décimés dans leur fleur. » Qu’en pensez-vous ?

 


Aujourd’hui, 16h42

Je crois qu’on est en train de changer de paradigme. L’enseignement travaille en siècles et en genre. Moi je me sers des 2 livres de Deleuze sur le cinéma (L’image-temps, L’image-mouvement). Une chaîne avec à un bout le réel brut, celui dont parle Francis Ponge, en amont les dispositifs de représentation, là où s’installe Claude Simon, et ainsi de suite jusqu’à l’intuition, le mental, le cri, là où a surgi Artaud. Pour chaque point de la chaîne, Deleuze trouve un film qui en est l’illustration radicale, mais ne s’occupait pas du concept. Le manuel de littérature qui serait sur ces bases-là reste à faire : mais est-ce qu’on en a seulement besoin ? Autant lire directement de la philo. Quand même, un bon petit coup de génie pile à cet endroit : Art Poetic’ d’Olivier Cadiot...

 


[Jeudi] Aujourd’hui, 18h44

Q4 : Un libraire me disait ce matin : "Dans 300 ans, on parlera encore
de Proust et de Céline. Mais pour les autres (auteurs du XXe), je n’en
suis pas sûr".
C’est un point de vue que vous partagez ?
Merci.
EL

 


[Jeudi] Aujourd’hui, 19h20

Depuis 10 ans que je pratique Internet, j’ai appris à ne jamais faire de prospective : qui aurait cru que l’ADSL serait plus importante que le CD-ROM ? Que la wifi et le 3G bousculeraient autant les journaux que le livre ? La mutation qui a commencé est d’ordre sismique. Alors travaillons sur le présent : peu importent les grands dinosaures, soyons attentifs à ceux qui travaillent, cherchent, inventent aujourd’hui. Quant à ceux qui comptent le plus, dans nos bibliothèques, pas besoin de savoir ce qu’il en sera dans 300 ans : on s’en fiche, des classements. Ce qui compte, c’est ce qu’on leur doit tout de suite. C’est le travail qu’on a à faire sur nous-mêmes pour les accepter, s’y grandir. Qui est déjà allé au bout de Kafka, comme lui-même disait qu’il fallait relire Don Quichotte à chaque étape de sa vie ?


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 8 avril 2009 et dernière modification le 21 avril 2009
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