Claro repeint le plafond, Beckett enlève l’échelle

variations Claro sur Beckett en corps


Pour qui d’entre nous Beckett n’est pas un mystère ? Voilà 25 pages qui tentent de traiter de Beckett comme mystère. Il m’est transmis par l’auteur, « à condition de ne pas diffuser ».

Évidemment, hors de question de ne pas respecter. Seulement voilà, trois fois que je lis ce texte, et qu’il me dérange.

Il y est question de Beckett. Ce n’est même pas pour cacher les indices : un auteur, dont la situation particulière est d’être aussi dans les strates qui passent d’une langue à une autre, parle pendant une heure, en public, de Samuel Beckett.

Ainsi, l’exploration particulière de cette fissure : Beckett parfois se traduit lui-même de l’anglais au français, et parfois se traduit lui-même du français à l’anglais, et, dans les deux cas, introduit des renversements qui peuvent mener à des interrogations décisives.

Exemple :

citation 1 _ Claro sur Beckett entre 2 langues

On pourrait, en revanche, s’interroger sur ce qui n’est sans doute pas un détail, à savoir le fait que dans la version anglaise de L’Innommable, le narrateur commence son monologue non par la séquence « où – quand – qui » mais par « where – who – when » : où – qui – quand. Se traduisant du français à l’anglais, de Paris à Dublin, de 1953 en 1958, le double auteur de L’Innommable se permet donc de classer dans un ordre différent ces trois cartes par lesquelles il signifie au lecteur un certain « début » de partie. Et une fois parvenu à la fin de ce monologue, on s’apercevra que là où le Beckett français nous abandonne avec les mots « il faut continuer, je vais continuer », le Beckett traduisant préfère la triade : « you must go on, I can’t go on, I’ll go on » : autrement dit : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer ».

Claro développe trois exemples de cette sorte, où Beckett, se récrivant différemment en français et anglais, indique une faille, un miroitement, une piste.

Quelle est la nature de ce texte ? Des interruptions avec didascalies à son usage personnel « ici, raconter ceci ». Et, à cinq reprises, des injonctions : « Retour à Beckett ».

Ainsi, un certain nombre de citations, qui toutes auront à voir avec les limites de la langue. Dans ces limites de la langue, le bégaiement, la répétition, et l’ancrage ou le lien biographique de ce fil, par quoi seul l’oeuvre de Beckett conquiert cette fulguration noire qui nous la rend nécessaire. Fulguration par l’aporie, ainsi :

citation 2 _ extrait de Mercier et Camier proposé par Claro

Et cette pauvre vieille pouilleuse de vieille terre, la mienne et celle de mon père et de ma mère et du père de mon père et de la mère de ma mère et de la mère de mon père et du père de ma mère et du père de la mère de mon père et de la mère du père de ma mère et de la mère de la mère de mon père et du père du père de ma mère et de la mère du père de mon père et du père de la mère de ma mère et du père du père de mon père et de la mère de la mère de ma mère et des pères et mères d’autres infortunés et des pères de leurs pères et des mères de leurs mères et des mères de leurs pères et des pères de leurs mères et des pères des mères de leurs pères et des mères des pères de leurs mères et des mères des mères de leurs pères et des pères des pères de leurs mères et des mères des pères de leurs pères et des pères des mères de leurs mères et des pères des pères de leurs pères et des mères des mères de leurs mères. Une immondice. 

L’interrogation, c’est – dans le travail d’un auteur – que la destination d’un tel texte ne soit que celle de support à la performance orale. On écrit une partition qui inclut donc des incises dans Beckett, des éléments précis de repère dans l’oeuvre, mais qui n’aura pas d’existence publiable (« ne pas diffuser »), inclut adresses au public,

Et que cela vaut aussi en amont pour l’oeuvre de Beckett, qui peut être obejt pour la scène et la représentation avant d’être livre (Dernière bande, ou même Godot), ou qui ne cesse pas d’être le centre même de l’oeuvre de Beckett, dans Film, lorsqu’il s’agit de ces 17 minutes avec Buster Keaton muet. Et qu’on est tous traversés à égalité par ces émergences de singularité, j’y avais répondu pour ma part il y a 3 ans par Dedans l’oeil, texte à lire de façon synchrone au visionnage (le film est accessible sur YouTube).

Comme est accessible sur YouTube ce mini-fragment de la performance Claro [1] :

Mais qu’est-ce qui provoque que Claro, parlant une heure de Beckett, fasse le pari suivant et – sur la question de l’absurde – se donne ce défi : il existe une « histoire drôle » classique des classiques, qui ne fait rire personne, ce n’est pas la question, mais est devenu une sorte d’objet-langage clos sur lui-même. L’histoire : Un fou entre dans une pièce, s’adresse au peintre qui repeint le plafond, et lui dit « Accroche-toi au pinceau, j’enlève l’échelle ». Il doit y avoir plusieurs variantes. D’ailleurs, à la première occurrence, Claro n’insère pas de version de départ dans son texte, il se donne comme injonction de la raconter oralement. Mais pour chaque figure de Beckett qu’il démultiplie, il insère une variation sur cette histoire minimum, dont le comique n’est pas le but. Juste, ce qu’il ne dit pas, c’est comment s’est effectuée pour lui la jonction de cette histoire, qui suppose quand même un lieu indifférent et pérenne, la pièce où quelqu’un repeint son plafond, et soudain l’irruption d’un autre qui parle, mais que la phrase seule qualifie de fou, pour tenir rôle dans sa performance Beckett de fil conducteur ramenant sans cesse l’oeuvre à son noyau absurde [2]. Voici à titre d’exemple la variation Claro 4 :

citation 3 _ quatrième variante de Claro sur la phrase « accroche-toi au pinceau j’enlève l’échelle »

Il existe une autre hypothèse. Le fou habite juste au-dessus de la pièce que repeint l’homme au pinceau. Pour lui, le plafond de l’étage inférieur n’est autre que le sol qu’il foule. Or le sol qu’on foule c’est ce qui nous soutient, c’est notre base, notre terre. On ne saurait lui imaginer d’envers, de verso, d’autre. Or le fou a appris qu’un homme était en train de repeindre la surface cachée de ce qui lui permet d’aller et venir quotidiennement. Il en conçoit un trouble immense. Il y voit une forme de subversion, de complot, voire une espèce d’attentat. On est en train de changer radicalement la terre sur laquelle il vit. Vous conviendrez que cela peut rendre fou, ou du moins accentuer une démence latente. Il descend donc afin de mettre un terme à cet odieux travestissement de sa réalité, travestissement sournois puisqu’à ses yeux invisible, mais néanmoins très réel. La phrase qu’il prononce donc : « accroche-toi au pinceau j’enlève l’échelle » ne serait donc pas un pur énoncé délirant, mais une menace tout à fait pragmatique.

Vous en avez une, la quatrième donc, imaginez les trois précédentes et la suivante...

C’est un exercice qu’il m’arrive de faire pratiquer en atelier d’écriture, à partir du fabuleux texte de Kafka sur Prométhée : Kafka synthétise en 4 lignes le mythe de Prométhée, et inaugure, à partir de cette version simplifiée, des variantes qui deviennent possibles justement parce qu’il ne s’agit plus du mythe, mais de la forme brève de récit qui en rend compte.

Alors l’objet absurde du point de départ dans la langue devient ce monde de variations, qui, en retour, nous décalent dans Beckett. Dans L’Innommable, s’il n’y a pas d’échelle, il y a une pièce nue, qui pourrait, ainsi, être juste repeinte, une chaise et une voix. Mais l’irruption de la folie, par l’échelle et le pinceau, fait surgir Beckett non plus depuis la bibliothèque, ou le musée des grands hommes, ou le souvenir de pièces de théâtre prestigieuses, il surgit simplement depuis votre cuisine, depuis la pièce d’à-côté, et c’est depuis son état ordinaire que tout bascule.

Après, à vous les variantes :
- attendre que Claro publie un texte long sur Beckett, ou l’inviter pour qu’il renouvelle sa conférence ;
lire ses autres travaux, sachant que Beckett est déjà très présent dans Le clavier cannibale ;
- reprendre L’Innommable, ou Watt, ou Mercier et Camier (ou aller voir vers ces autres étrangetés que son Bing [3] et oublier Claro ;
- lancer une pétition auprès du festival Paris en toutes lettres (organisation Olivier Chaudenson) pour la publication immédiate et intégrale de la partition Claro, plus l’enregistrement.
- savoir que la littérature c’est aussi ces moments où en fait une recherche partagée, dans l’improvisation préparée, et la voix qui n’aura pas d’autre trace – trouver très positif alors, pour le travail à faire sur soi-même, la frustration de ne pas avoir été présent à l’événement-source.

Je retourne examiner ces diffractions sur l’homme qui s’accroche au pinceau, à l’instant ou entre dans la pièce celui qui dit qu’il enlève l’échelle. Mystère d’avoir chacun à ouvrir l’écriture pour comprendre le bouleversement où nous placent certaines pages, que ce soit sans pourquoi, mais qu’y résonne alors la totalité catastrophe du monde : dans Film, Claro ne parlera que du bandeau sur l’oeil gauche de Buster Keaton. Et qu’alors c’est dans notre propre chambre d’écriture qu’entre le fou. Photo : World Trade Center, juillet 2008.

[1capté et mis en ligne par Virginie Clayssen dans son blog de référence teXtes, avec son compte rendu et photo – merci !

[2désolé vraiment de ne pas avoir le droit de vous proposer le texte entier, mais ça appartient à son auteur.

[3pas le droit bien sûr de diffuser sur Internet des textes de Beckett, mais noter quand même que, faute de version numérique en diffusion légale par l’éditeur, circulent déjà des versions Sony de Compagnie, Soubresauts, Bing, Mal vu mal dit et bien d’autres textes....


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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 juin 2009
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