Berlin AlexanderPlatz...

... lu par Philippe Didion


On est quelques centaines à recevoir chaque dimanche midi, dans une ponctualité extrême, les Notules dominicales de Philippe Didion (mail pour s’inscrire). C’est le premier dimanche que je les découvre à 7h du matin, cause décalage horaire. Les mêmes rubriques, vie quotidienne à Epinal et vie de chercheur, une fois par semaine à Paris pour l’association Perec ou l’atlas du roman noir, et quelques séries, monuments aux morts en particulier. Je me permets d’extraire des Notules de ce matin cette chronique sur la nouvelle traduction du Berlin Alexanderplatz... J’affirme cependant grand désaccord sur la réécriture de Saint-Augustin par Frédéric Boyer : Aveux, là c’est le notulien qui a passé à côté – c’est un des éléments essentiels de notre langue, par rapport à ses voisines qui se sont constituées plus tardivement, d’avoir sans cesse à reprendre ses traductions. Voir Markowicz pour Dostoievsky. La question est peut-être plus que la première traduction lue est pour nous définitivement associée au livre : moi aussi, du mal à quitter mes Vialatte... FB

 

Philippe Didion | à propos de Berlin Alxander Platz

Berlin Alexanderplatz (Alfred Döblin, Fischer Verlag, 1929 ; Gallimard, coll. Du monde entier, 2009, nouvelle traduction de l’allemand par Olivier Le Lay ; 462 p., 24,50 €).

Nouvelle traduction, donc. Soyons franc, je n’avais jamais lu l’ancienne mais je l’ai retrouvée en Folio dans mes étagères et j’ai pu constater que le principal mérite d’Olivier Le Lay est d’avoir rétabli des passages entiers qui avaient été purement et simplement évités par son prédécesseur. Pour le reste, je ne sais pas trop : en général, les traductions historiques ont ma préférence. Pour Kafka, Vialatte me suffit, pour Ulysse, que je pratique régulièrement, l’équipe de traducteurs qui a entrepris de rénover le travail de Valery Larbaud ne me semble pas avoir fait avancer la cause joycienne, la transformation des Confessions de Saint Augustin en Aveux et celle d’Au cœur des ténèbres de Conrad en Cœur des ténèbres me paraissent plutôt anecdotiques. D’autant que pour ce qui est d’une traduction de l’allemand, je ne suis pas vraiment qualifié. J’avais été très fier de découvrir il y a quelques années une erreur de traduction dans La Montagne magique mais je ne serais incapable de la retrouver et disons que je préfère le « Lange Zeit bin ich früh schlafen gegangen » de Eva-Rechel Mertens (1957) à « Lange Zeit ging ich früh ins Bett » de Rudolf Schottlaender (1926) mais je ne saurais dire pourquoi.

En attendant, pour en revenir à Döblin, la découverte de Berlin Alexanderplatz est un fameux choc. Un classique qui tient ses promesses, un livre qui est à la fois le roman d’un personnage, le roman d’une ville et le roman d’une époque. Un personnage d’abord, Franz Biberkopf, l’histoire de sa chute « telle que j’ai voulu la décrire entre le jour où il quitta l’établissement pénitencier de Tegel jusqu’à sa fin à l’asile d’aliénés de Buch pendant l’hiver 1928-1929. »

Roman d’une ville ensuite, Berlin, décrite non pas avec les outils traditionnels du romancier mais par ses bruits, ses odeurs, ses lignes de tramway (Alexanderplatz prend par moments des airs de place Saint-Sulpice ou de carrefour Mabillon sous l’œil de Perec), ses faits divers découpés dans les journaux, ses statistiques (« Mouvements sur le marché aux bestiaux : 1399 bœufs, 2700 veaux, 4654 moutons, 18864 cochons », « A Berlin 48742 personnes sont mortes en 1927, sans compter les mort-nés »), sans oublier les bulletins météorologiques et les cours de la Bourse.

Roman d’une époque enfin qui, allié avec l’utilisation révolutionnaire du monologue intérieur ininterrompu, achève de faire de Berlin Alexanderplatz l’équivalent germanique de l’Ulysse de Joyce. Sauf que là où Joyce évoquait un Dublin reconstitué à distance géographique et temporelle, Döblin décrit le Berlin qu’il a sous les yeux.

Comme le note Rainer Werner Fassbinder dans un court texte qui clôt cette édition, « ce qui est beaucoup plus intéressant que de savoir si Döblin connaissait l’Ulysse de Joyce, c’est l’idée que la langue de Berlin Alexanderplatz soit influencée par le rythme des tramways qui passaient et repassaient devant le bureau d’Alfred Döblin ». Berlin n’est pas Dublin parce que c’est une ville de vaincus, marquée par la guerre et la crise économique, mais aussi parce que c’est une ville qui a vu passer Dada et que "l’inoculation de Dada, ce microbe vierge, à une société en plein effondrement produit à Berlin une détonation à double détente, artistique mais aussi politique" (Marc Dachy, Dada la révolte de l’art, Découvertes Gallimard, 2005).

L’écriture de Döblin, son humour noir, ses pas de côté et ses coq-à-l’âne forment l’écho de cette détonation.

© Philippe Didion, Notules dominicales de culture domestique, 2009.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2009
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