Thomas plus assez obscur

une réédition contestable de Maurice Blanchot


C’était une métamorphose pleine d’atroces périls. Il y avait soudain dans les résonances, les accords et les harmonies une tendre révolte qui ne leur permettait pas seulement de devenir couleurs complémentaires et nuances, mais qui amenait, création aussi difficile que celle d’Adam, à l’état d’homme. Tout ce qu’il y avait de beauté disponible dans le rouge mêlé au violet, dans des lignes travaillées pendant deux ans par un peintre qu’on pouvait prendre pour le Titien et pendant quatre cent quarante-six ans par un destin hermétique, devenait beauté simple de femme. Les formes inimitables de la lumière sans soleil et de l’ombre, ombre qui était exactement le contraire de l’absence de clarté, cessaient de ressembler à des essences profondes créées par Dieu, l’éther, le protoplasme, et se dégradaient jusqu’à devenir l’incarnat d’une chair magnifique. A la place des abstractions qu’on rencontre rarement dans le monde, la forme pure, le nombre pythagoricien, se constituait le contour d’un nez capable de flair, capable de mensonge comme tous les nez. Des yeux tombaient ces écailles de diamant grâce auxquelles saint Paul humaniste pouvait voir les œuvres d’Apelle, ces peaux précieuses qui font la cécité et le regard des statues. La lumière intérieure qui dans un tableau semblable et peut-être identique au chef d’œuvre du Titien, avait été jusqu’à présent donnée à la jeune femme royalement peinte pour considérer les idées et, à la rigueur, l’art, lui servait maintenant à regarder dans son miroir Irène. Là on aurait dû se montrer une Mère goethéenne toute gonflée d’éléments, on voyait une courtisane rebondie devant sa table de parfums. Et ce qui pouvait faire naître une tragique impression d’inquiétude, ce qui donnait le sentiment d’assister à un crime obscur et incompréhensible, c’est que cette lente transmutation semblait prête à se poursuivre sans qu’on pût en prévoir le terme. Le visage, né d’une condensation extrêmement coûteuse où mille genres de beautés, mille rêves avaient été sacrifiés, changeait à son tour insensiblement. Irène discernait sur cette tête qui n’était pas entièrement visible les présages d’une sorte de mort. Avec des yeux ouverts dont les paupières paraissaient battre, avec un regard qui devenait mobile, la jeune femme peinte agonisait debout, approchant de la mort des tableaux qui est de devenir criants de vie. Agonie sans consolation, sans contre-partie, où la mourante n’avait même pas l’espoir de recueillir, après sa mort, pendant quelques instants un titre d’éternelle beauté.

Je me souviens avec précision de la date, d’automne à cause de ces soudaines et violentes averses, et donc l’automne 1981. Je me souviens du lieu : marchant en fin d’après-midi une heure ou une heure et demie dans Paris, j’avais souvent sur mon itinéraire la gare de l’Est ou la gare du Nord, et je redescendais vers les boulevards par le Faubourg Saint-Denis. Il y a une poste en haut de la rue du Faubourg Saint-Denis, et c’est là que l’averse est tombée. Je n’invente pas. Je m’étais mis à l’abri sous l’auvent d’un bouquiniste, et chez ce bouquiniste-là je n’étais jamais entré. Dans l’éventaire de livres soldés sur le trottoir, je tombais tout de suite sur Thomas l’obscur première version de Blanchot.

Les trois ans qui précédaient, j’avais lu tout Blanchot, aussi bien les grandes fictions du début, Le Très-Haut et Aminadab que les récits décantés, translucides, où un fantastique menaçant vous cerne de très près : Celui qui ne m’accompagnait pas, ou L’Attente l’oubli. Et aussi Thomas l’obscur, le récit mince, aigu.

Le Thomas l’obscur première version m’a suivi dans tous mes déménagements : il m’avait coûté 13 francs, c’est encore marqué dessus. Une certaine Alberte le dédicace pour l’offrir « A ma très chère Malvine toute ma gratitude et ma profonde affection, janvier 1944 ».

J’étais en panne sur ce qui deviendrait mon premier livre, Sortie d’usine. Il avait été refusé par Jérôme Lindon, par POL et par Christian Bourgois. J’étais en dialogue riche avec les deux derniers. Le manuscrit faisait dans les 250 pages. Je suis revenu à ma chambre, 42 rue Rochechouart, près du square d’Anvers. Je ne sais pas quelle était la musique de piano qui venait ce soir-là par les cloisons. J’ai ouvert les deux versions côte à côte.

Le passage ci-dessus est pris au hasard : on reconnaît Blanchot, une rhétorique, la présence de la mort sous la phrase. Ce n’est pas encore Blanchot. Les textes de Faux Pas ou La Part du feu qui me servaient de boîte à outils, littéralement (sur Balzac, sur Baudelaire, sur Mallarmé et les autres) sont contemporains de Thomas l’obscur ou à peu près. Ils sont la voie d’accès déjà prise par Blanchot pour se rejoindre : « Une écluse s’ouvrait, je communiquais avec moi-même », il y a cette phrase (je cite de mémoire), dans un livre bien plus tardif.

Vers une heure du matin, mon manuscrit ne faisait plus que 160 pages. Je dois cela à Thomas l’obscur, première version. Quelques semaines plus tard, je le soumettais à Denis Roche, qui me conseillait de l’envoyer une nouvelle fois à Jérôme Lindon.

Les éditions Gallimard viennent de rééditer Thomas l’obscur première version, celui de 1941. Le site Blanchot de Christophe Bident et Panham Shahrjerdi rappelle que Blanchot était opposé à une telle réimpression, « sauf dans le cas de la publication d’œuvres complètes ». Ils rappellent aussi que Blanchot refusait toute préface à ses récits ou romans ou livres : cette réédition inclut une préface.

On suppose donc que, lorsque après avoir acheté Thomas l’obscur première version rééditée, avec la page ci-dessus, votre libraire vous fera signer une attestation par quoi vous disposez bien, chez vous, de l’œuvre complète de Blanchot.
Les éditions Gallimard s’engagent d’ailleurs, pour tout achat des œuvres complètes de Blanchot (non pas en Pléiade, mais dans l’Imaginaire ou « la Blanche ») à vous offrir gracieusement la réédition de Thomas l’obscur.

Au moins, Le Livre à venir et L’Espace littéraire sûr que vous n’aimeriez pas relire, avant de sacrifier au culte du nouveau ?

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 novembre 2005
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