801 (quatre-vingt-dix-sept portraits)

notes de transport (màj n° 4)


Non pas pour concurrencer les 807 initiés en hommage à Eric Chevillard, mais tout simplement crayonné dans le bus, le ("la") 801 qui traverse en longueur la ville de Québec, de la basse ville où j’habite au haut du cap, côté Sainte-Foy où est la fac. Notes d’observation directe, soit griffonnées sur la Sony PRS-600 qui me sert à lire et prendre des notes, soit mémorisées façon Roubaud avant restitution sur l’ordinateur.

Et petite vidéo apéritive : l’attente du 801 (fin octobre, Limoilou) :

 

la 801 | 97 portraits de bus


la façon dont, ce soir-là, assis à l’arrière et roulant dans la nuit, l’arrière de toutes les têtes semble fixe et parallèle

celles qui toutes les deux sont pomponnées pour une sortie du soir, mais tous les autres non

celui qui enlève sa capuche sur des marques violentes d’acné

celle qui fait de la dentelle au crochet

celle qui a les yeux fixes sous son bonnet de laine et les mains croisés enfermées dans ses manches

celui à qui la parkinson fait obstinément trembler la tête comme s’il avait des écouteurs mais n’a pas d’écouteurs

celle qui s’est endormie tête penchée sur ses mots fléchés, bouche entrouverte légèrement avec piercing à la lèvre inférieure

celui qui a l’air si docte et sérieux dans son gros livre, mais c’est, doré en faux or, le nom d’un auteur américain de best-sellers

celui qui garde sa crête d’iroquois mais la calvitie de trentenaire la rend transparente

celle et celui qui s’aiment, et pourtant l’obésité sous l’anorak les ferait rebondir l’un sur l’autre comme des balles

celle qui tient sa boisson chaude en étui bleu devant elle comme un cierge, et celui qui se contente d’un gobelet carton et comme c’est brûlant la boit comme si cela devait durer plus d’une heure

la coiffure si savamment emmêlée de qui l’entretient d’un gel rigide
celui qui parle seul et murmure et celui dont vous savez à force qu’il parle à tout le monde qui l’approche

celui qui dans le virage se laisse s’appuyer sur vous à pleine cuisse pleine épaule mais garde sa casquette vissée droit dans le sens contraire de la marche (on est à contre-sens)

l’enfant qui commente à voix haute les gens qui montent et la fille toute droite dans sa jupe régimentaire du collège

les deux qui s’embrassent jusqu’à l’arrêt de la fac

celle qui porte sur son visage masque des anciens nomades et se tient droite contre la cloison arrière, de profil, avec aux oreilles une musique de variété trop forte

ceux qui descendent à l’arrêt Youville, et ceux qui montent en face de l’hôpital

celle qui tousse, obstinément tousse

celle qui a les yeux sur un point tellement loin et hors de notre portée ou le pense-t-elle
« non, c’est pas vrai », crie l’enfant, répétant : « c’est pas vrai »

ceux qui montent en groupe de quatre, restent pendant le voyage en grappe de quatre et ça les fait bien rire

celle ou celui dont se demande longtemps si c’est jeune garçon ou jeune fille et descend avant qu’on ait pu trancher

ces deux femmes jeunes qui parlent de choses sérieuses, de recrutement d’affaires et celle qui conclut « c’est comme ça dans le commerce »

celui qui sous sa casquette est impuissant à réfréner un violent clignement d’yeux et, pour compenser, se tient fixement de profil sans regarder personne

celle qui a baissé si bien sa coiffe rouge sur ses yeux que de côté on ne voit que bouche et menton au rythme du chewing-gum

celle qui d’un air inquiet fouille pour la troisième fois l’intérieur d’un sac cuir noir pourtant minuscule

celle qui se lève d’un bond après avoir manqué l’arrêt mais sur cette longue avenue on fait maintenant à sa place le chemin qu’elle devra refaire

celui dont les chaussures témoignent d’une vie pauvre quand bien même la tête dégarnie proclame qu’il est indifférent, et royalement

celui qu’une personne plus âgée et bien plus frêle (sa mère probablement) tient par la main pour faire progressivement avancer vers l’arrière du bus

celui qui met ses pieds sur le passage roues comme s’il était dans son salon

celle qui lit un livre intitulé « acheter : mode d’emploi » (on mettait autrefois un autre mot sous ce titre)

celle dont on se demande vraiment comment, avec un froid pareil, elle supporte d’avoir le ventre si peu couvert

celle qui, devant la porte longtemps avant l’arrêt, a déjà sa cigarette dans les doigts

celui qui est un parfait sosie de Charles Juliet et pourtant n’est pas Charles Juliet

celui qui ne bouge pas, et pourtant comment ne pas se rendre compte que trois derrière lui cherchent le passage

le vieux monsieur très voûté, juste le nez qui dépasse de l’énorme casquette à rabats, qui porte un énorme sac Brunet dont tout le côté est le visage d’une femme de pub en couleur (quand il approche, on s’aperçoit qu’il chante seul)

celui dont la moustache savamment arrangée dessine un ovale pour descendre sous la joue et remonter vers les favoris : ça doit lui en demander, un travail (pas moyen vérifier s’il se le fait symétrique ou non)

celui qui est là en habit de sport avec dans un grand sac noir ses accessoires : accessoires de quoi ?

celles qui toutes les deux sont habillées pour une sortie du soir, mais tous les autres non
la façon dont, ce soir-là, assis à l’arrière et roulant dans la nuit, l’arrière de toutes les têtes semblait fixe et parallèle

celui qui promène debout entre ses jambes une planche à roulettes, lit un magazine de planches à roulettes, et celui plus loin qui s’habille tout de blanc, tient à la main une enveloppe blanche, ils ont aux oreilles les mêmes écouteurs (blancs)

si les fabricants d’appareils à musique étaient plus futés, dans un autobus on devrait voir s’afficher sur le vêtement des gens le nom des artistes et les titres qu’ils écoutent

ceux qu’on avait vus ce soir-là monter déguisés mais avaient cependant l’air plus sérieux que nous-mêmes, qui ne serions pas de la fête

s’amuser, si on est de face, à calculer ou vérifier la statistique d’usage du chewing-gum

s’amuser, si on est de face, à calculer et vérifier la statistique d’usage des livres (inférieure à la précédente)

s’amuser, si on est de face, à séparer de la précédente statistique l’usage des best-sellers de 500 pages ou plus

celle qui a l’air de rire toute seule en secret, mais longtemps

statistique des gens qui tiennent à la main leur téléphone portable même quand ils ne téléphonent pas

endroit du bus où trois assis de profil entre deux à contre-sens et trois dans le sens de la marche : art de faire que les regards ne se croisent pas quand bien même les genoux se mêlent

ceux qui emportent avec eux pour la journée des sacs si gros : mais quoi dedans ?

l’envie soudaine de passer siège après siège, toucher l’épaule, s’excuser de déranger et demander : « connaissez-vous Christian Boltanski ? »

celle qui met ses souliers violets à bout pointu et si échancrés en plein hiver sur le siège d’en face : pour en rentabiliser l’achat incongru, saison et couleur ?

celle qui lit un livre intitulé : « lisez dans vos adversaires à livre ouvert » (vérifié plus loin : document interne d’une école de communication, c’est son cours de ce matin)

voyager quarante minutes chaque matin sous l’inscription en très gros : « protège ton sexe »

celle qui dit au revoir à son chéri (« bonne journée chéri ») en lui passant deux fois gentiment et très vite le bout des doigts sur le bout de son nez

celui qui coince entre le siège et la carrosserie les vieux journaux dont il ne sait plus que faire : où s’en débarrasser sinon ?

celui qui court pour attraper le bus : le bus redémarre sans l’attendre et fait deux mètres, pour bien montrer qu’il n’est pas obligé de faire ça, mais s’arrêter quand même, parce que ça ne se fait pas autrement (chez nous, si)

celui dont le blouson de mot noir à deux bandes rouges, même usé, même fatigué, signe qu’il a une autre vie qu’ici dans les heures creuses du bus vide à midi rongeant sa ligne, le soleil d’hiver cognant aux fenêtres et chacun se taisant

celui qu’on a devant soi tout un moment dans la bousculade et dont on découvre soudain qu’il lui manque trois doigts, n’a plus à la main droite que le pouce ou l’index, et comme par habitude l’autre main posée dessus qui la dissimule

ce jeune qui lit intensément Au bonheur des ogres de Daniel Pennac, bonnet de laine et gants de laine noire et qui en garde la bouche entrouverte

les jours raccourcissent : le matin, quand on passe devant la maison de retraite, on voit les pensionnaires rassemblés pour le petit-déjeuner, peinture verte, éclairage jaune, silhouettes voûtées chacune comme nous dans le bus ignorant les autres

la fille concentrée qui tient, posé par terre contre elle debout, un mince étui blanc de plastique qui lui monte jusqu’à la poitrine, quoi dedans : un instrument de musique, des outils de mesure scientifique, un arc ? je ne trouve pas, ça m’agace

la fille descend – je croyais à un clavier électrique, mais sur le devant de l’étui, quand elle descend : SINGER

leurs éternelles casquettes à visières droites : mais où est le soleil ?

assises deux rangs devant moi, blonde et brune, manteau blanc manteau noir, ces deux filles partagent le même écouteur : un fil blanc tout droit de l’oreille droite de celle de gauche à l’oreille gauche de celle de droite, et le fil d’arrivée qui dessine un Y au milieu – de profil maintenant, malgré le fil, parlent et rient

parfois, c’est tellement rare, un homme avec cravate : mais le regard de celui-ci, inquiet et perdu, par dessus nous tous

quand on longe le grand cimetière, c’est comique de regarder en même temps ceux qui sont debout de profil, tenant à même hauteur chacune des huit barres d’appui verticales, le regard à l’horizontale pour surplomber les assis à la perpendiculaire mais eux ne le verront pas, le cimetière

celle qui revient de l’hôpital après son travail et a gardé cette combinaison d’infirmière comme un pyjama juste sous son anorak

celle qui téléphone et dit à haute voix je suis dans la 801 : comme si, figurante de ce texte, elle pouvait être ailleurs

à la liste des sosies aperçus, ce soir un Lénine à cheveux un peu longs, blouson faux cuir mais l’air qu’il faut

de l’immobilité considérable de cette Amérindienne impassible

parmi la foule serrée à l’autre extrémité du bus, avec ses copines, ma propre fille, qui ne m’a pas vu : fier

grand homme à bec d’oiseau, et ses vêtements flottant vers l’arrière – ses gestes, des saccades : quand il heurte, il s’excuse comme si rien de tout cela ne dépendait de lui

bus du soir, celui qui s’est endormi, le corps tout droit d’un qui regarde, et la tête seule en avant à la perpendiculaire

parfois, si l’heure se répète, on reconnaît une silhouette, un visage – je reconnais certains des chauffeurs aussi, et surtout le mercredi à 22h45 Sainte-Foy c’est souvent le même, je crois que lui aussi m’a repété – à la bibliothèque, dans les deux sens, c’est là qu’on change de chauffeur : parfois ils ont beaucoup à se dire, dans le bus on attend et d’autres fois, parce qu’il fait froid, ceux qui doivent prendre leur service attendent carrément dans la bibliothèque (elle est publique, à quoi servent les livres)

sous sa casquette Security écrit en gros, blouson bleu électrique, celui qui rythme des doigts sur son pantalon gris la variété trop forte qu’il écoute dans un mauvais casque

la vie est une bulle, surtout dans la 801

celui qui porte perruque, pense-t-il qu’on ne l’identifie pas comme perruque ? – quel drame doit-il cacher, qu’on pourrait peut-être entendre ?

801 : vieille dame habillée de rouge rigide comme un reproche universel

à leur sac à dos volumineux, on reconnaît les voyageurs des villes

coiffeurs qui réussissent mieux l’avant du visage que l’arrière : quand c’est juste fait, dans le bus ça ne pardonne pas

grands artistes dont la carrière n’a pas embrayé : on vieillit comme ça, on l’emporte avec soi pour chaque voyage en bus qu’on fait

dans ce voyage (vers midi, calme, rues libres, quarante minutes) aucune note : non qu’il n’y ait pas matière, mais en quoi tel ou tel portrait ajouterait à l’assemblée qui ici les précède ? – ensemble, on profite du répit, chaque voyageur son coin de bus, tranquille

hier, ainsi, ce monsieur pas si âgé auquel il ne restait en bas qu’une seule dent : de loin, s’être demandé ce qu’il avait ainsi dans la bouche, qui dépassait un peu

aujourd’hui, ainsi, cette fille jeune qui se laisse aller (on les voit dans les Dépanneur et autres commander pour la route trop de Doughnuts ou chips – « croustilles »), laissant sur le trottoir soudain un généreux crachat avant d’embarquer

pour que la porte s’ouvre, il suffit d’approcher la main (une cellule photo-électrique, probablement) : chacun sa manière, dégagée, évanescente, appuyée, autoritaire, vexée, pour le petit geste qui déclenche

encore un midi, à cause du bus presque vide, remarque que souvent un restaurant à proximité des arrêts, Couche-tard ou Subway ou Sirocco les odeurs entrent tout d’un coup dans le bus et changent

endormi au soleil de midi juste sur le siège tressautant, dans son apparaît gothique hardcore, la tête penchée d’un ange du Quattrocento, habillé autrement ] je m’endors moi aussi trois minutes, quand je me réveille il est parti, ses piercings aussi (quatre symétriques : eux lèvres du haut, deux lèvres du bas, des petites perles noires toutes rondes sur la peau)

cet homme à bonnet tout vertical, assis à côté de moi, et qui cultive si soigneusement sa barbe mal rasée : devrait arrêter de se ronger aussi compulsivement les ongles

aujourd’hui qu’il pleut et vente, un des hublots carrés percés dans le toit pour servir d’issue de secours si le bus se renverse (opportunité rare cependant) est grand ouvert : on fait comme si c’était normal

les nouveaux bus à soufflet sur la ligne 801 : achetés en Corée ou quoi ? – en long, trois sièges correspondent à la taille de deux Canadiens, c’est infernal

vieux bus de la ligne 801, dans cette heure de nuit où soudain ils s’espacent tous les vingt minutes et restent vides : devant chaque siège, inégale et dessinant d’étranges formes, décalée vers le passage central, la marque gris clair de l’usure du sol

bus 801, jour de neige : chacun en monte un peu, collée à ses chaussures, ça fait comme si la neige continuait dans le bus

nouveau 801 à soufflet : un grand gars fort à cheveux très longs et moustache, port majestueux, me fait penser à Porthos dans sa dignité – voyant que je le regarde, il me dit en détachant bien les mots : « une nouvelle bus », Porthos jusqu’en cela

celle qui assise dit à l’autre jeune femme devant elle : « il y aurait de quoi faire livre », mais pris la conversation trop tard, je ne saurai pas de quoi elles causent

jeune femme lourdement chargée de trois sacs de supermarché, les pose sur un siège et s’assoit sur l’autre – dans ses cheveux, une fleur blanche en plastique : pourtant, ce n’est vraiment pas la saison des fleurs

 

sera augmenté à mesure des notes


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1ère mise en ligne 12 novembre 2009 et dernière modification le 18 décembre 2009
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