y a-t-il une frontière livre dans le numérique ?


à propos de la définition du livre numérique par Alain Pierrot et Jean Sarzana



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inro du 24/11
Les débats les plus riches ne sont pas forcément les plus apparents dans la vaste surface agitée d’Internet.

Ainsi, cette réflexion Qu’est-ce que le livre numérique ? à l’initiative de deux personnalités de la réflexion numérique, Alain Pierrot et Jean Sarzana [1], qui vient d’être publiée dans la partie abonnés de Livres Hebdo. Ce texte est appelé à nourrir d’autres contributions web, et c’est à la demande expresse des auteurs (qui nous ont transmis le fichier dans ce but) que nous le mettons ici à disposition, pour large discussion.

La question posée par l’étude AP-JS, c’est : y a-t-il une frontière qui maintiendrait – y compris dans ses aspects juridiques à venir – ce qui tient du livre numérique dans un ensemble de pratiques Internet (blog, dossiers virtuels et curieuse référence à des contenus téléchargeables, ou qui redeviendraient livre par le fait du téléchargement) qui maintiendraient ce que nous subissons depuis quand même un peu trop de temps : l’immense arrogance (qui n’est pas le fait d’AP) et mépris de l’ancienne chaîne du livre par rapport au monde numérique ?

Et si c’était le prédicat, Alain, qu’il fallait changer ? Si c’était la littérature, en termes de création comme en termes de patrimoine, qu’il fallait aborder depuis les usages numériques, et en tirer les conséquences, plutôt qu’au sens infiniment protectionniste, pour ne pas dire corporatiste, du livre transposé dans le numérique, et que cela sera de toute façon impuissant à assurer la survie de privilèges nés d’un contexte historique bien spécifique (le droit d’auteur dans le cadre de l’expansion théâtrale du 19ème siècle, l’industrie du livre dans sa forme actuelle, et le standard roman dominant, depuis l’irruption du livre de poche ?).

Note du 25/11/09
1 _ j’intègre directement en note [2], initialement en commentaire, la réponse sur le fond d’Alain Pierrot, et l’en remercie _ ce débat n’est pas qu’une affaire de terminologie : il est susceptible d’engager gravement des décisions économiques, des interventions institutionnelles, des déplacements de « territoires » à lourdes conséquences ce statut, pour les auteurs notamment ;

2 _ signaler la prolongation du débat sur le site de Constance Krebs, à mon tour, avec un déplacement de la question qui représenterait un troisième prédicat par rapport à celui d’Alain (le livre) et le mien (les usages web) : appui sur la lecture au sens de production de sens. Là aussi, approche argumentée et où on retrouve le travail conceptuel pionnier de Roger Chartier. Et à nouveau venir arpenter ce concept (que je pense appelé à disparaître, et qu’on ne trouverait pas dans l’approche qui serait le quatrième angle, chez Hubert Guillaud : celui de livre enrichi, vidéo, images fixes et son considérées dans le même rapport que l’illustration dans le livre imprimé, alors que dans le concept d’écriture numérique s’inaugure pour moi une rupture bien plus fondamentale, où le primat même du texte est à relire dans son histoire technique (ce que ne contournait pas Pascal Quignard dans ses Petits traités, voir chapitres pagina et codex, livre pourtant radicalement « pré web »).

3 _ dans la réponse d’Alain, comme dans la reprise d’Hubert, ré-émergence d’un autre point qui me sépare des conclusions de l’étude Pierrot-Sarzana : l’appui sur un concept d’oeuvre achevée. D’une part, parce que ce concept n’est pas opérant dans l’histoire même de l’édition traditionnelle (approche qui ne me sépare pas de celle d’Alain : voir ce qu’il dit sur le fantasme de l’édition vue comme monolithe, et sur sa définition du fait littéraire) : l’histoire de ce que sont pour nous – au présent – Kafka, Proust, Flaubert ou Rimbaud, c’est leur histoire éditiriale ; l’oeuvre n’est achevée, même pour les morts, qu’en tant que fixée telle par l’édition. Et le récent développement des approches génétiques (travaux de PIerre-Marc de Biasi par exemple) a contribué à déplacer notre approche. Avec la diffusion numérique, nous pouvons proposer un accès à l’oeuvre en cours de réalisation, d’augmentation, révision. Mais cette définition via notion d’un achevé d’imprimer enlève du domaine du livre toutes les publications de Balzac, Dickens ou Flaubert en feuilleton et revue, les Salons de Baudelaire etc. Le blog est radicalement lieu d’un travail littéraire, et ce n’est pas de le transformer en livre téléchargeable ou achevé qui déplace sa nature : c’est un point pour moi essentiel, où il est hors de question de laisser Alain, si grand lecteur de nos travaux numériques, s’échapper en nous reléguant ! Et pour moi un lieu symbolique d’affrontement : Alain Absire, président de la SGDL, n’est jamais revenu publiquement sur cette phrase assénée il y a 2 ans, au Salon du livre de Paris, à mon adresse, « les blogs c’est tout et n’importe quoi ». Ben non, justement. C’est dans cette continuité plurielle, qui inclut à l’oeuvre le rapport à ce qu’elle génère de flux et de sédiments, mais aussi intègre les écritures qu’elle suscite, que se joue une des définitions les plus centrales de ces nouveaux « territoires », que le concept développé par l’étude Pierrot-Sarzana ne me convient pas.

Enfin, pour finir : aujourd’hui à l’université de Montréal, 2 personnes dans tout l’immense bâtiment (JMS/BM, et ajoutons MP), demain à celle de Québec, 1 personne dans tout le bâtiment (RA) susceptibles d’être intéressées par ces discussions – on est les premiers morts à se réveiller du cimetière, mais le paysage intellectuel est encore celui d’une désolation (encore, j’ai tendance à croire que c’est un grand luxe par rapport à la France, côté statistique universitaire). Et probablement même statistique à peine déplacée dans le monde de l’édition et du livre : pour croire peut-être un peu trop à la valeur sociétale symbolique de tout cela, AP et JS avaient réservé leur étude au magazine professionnel Livres-Hebdo, et pas possible de faire état publiquement de leur travail, dont nous disposions depuis bien des semaines. Petite joie cette semaine à voir Alain nous rejoindre et le reconnaître : pour que la réflexion devienne vivante, ben oui, c’est chez nous les blogueurs qu’il lui fallait venir...

 

François Bon | Avons-nous besoin d’une définition du livre ?
réponse à Alain Pierrot

 

Prendre écart. Penser avec les outils de l’histoire et de la philosophie ce qui nous concerne au plus directement, le livre et le numérique, parce que ce qu’ils véhiculent c’est notre histoire, notre pensée. Je n’ai cessé pour ma part d’attirer l’attention sur la nécessité d’en revenir à 2 essentiels de l’histoire du livre, pour aborder la mutation en cours : L’apparition du livre de Lucien Febvre et les Petits traités (au moins le tome 1) de Pascal Quignard en Folio, et un des apports à quoi nous contraint l’étude d’Alain Pierrot et Jean Sarzana : appréhender la mutation numérique contraint à s’interroger – ils le font via cette définition de Kant reprise par Roger Chartier – sur la définition même du livre.

Pour l’instant, on est toujours dans le livre au singulier, et de façon indépendante de ses contenus. Dans l’histoire récente, l’appropriation de ces contenus par l’industrialisation de masse, dans le contexte d’une société de consommation culturelle, a détourné de façon globale la fonction originelle du livre comme vecteur ou assembleur de communauté, la nôtre, celle qui se définit par le langage, et la littérature en tant que le langage comme expérience (Blanchot).

Et c’est bien lassant, dans l’immense continent médiatique qui veut approcher cette mutation numérique, qu’elle soit toujours considérée d’abord depuis ces questions de consommation et d’industrie : cela ne faisant que renforcer la main-mise des concentrateurs d’industrie. Oui, il y a péril en la demeure : l’industrie du livre reste stable, mais au prix d’une reconfiguration interne sur un nombre très restreint de produits culturels à haute rentabilité, et de produits à durée de vie restreinte, indéfiniment renouvelables, qui concernent l’écriture comme métier, mais peu la littérature.

La durée moyenne de présence d’un livre en librairie est passé depuis longtemps sous la barre des 6 semaines, et nombre des enseignes de proximité, ou de diffusion de masse, établissent plus de 66% de leur chiffre d’affaire avec moins de 500 références. Je suis prêt à corriger si mes chiffres ne sont pas assez précis. Là où un premier roman, il y a 15 ans, trouvait en 4 à 5 mois entre 1500 et 2500 lecteurs, il dispose d’un seul mois pour en trouver 700, et encore, si ça marche.

D’où ces problématiques qui prennent désormais force : limitation du contrat d’édition à 10 ans, ce qui est la règle européenne, séparation des droits numériques (voir Internet et rémunération des auteurs).

Crise grave aussi, parce qu’elle touche à l’économie matérielle sur quoi s’était – provisoirement, depuis 3 ou 4 décennies – la vie économique des auteurs : niches de commandes culturelles (radio de création notamment, restes démocratiques de télévision), qui se sont effondrés dans le sarkozysme. Non par goût de la pleurnicherie, mais pendant que nos sociétés d’auteurs se braquent sur la notion de droits d’auteurs soi-disant en péril, ils délaissent totalement le vrai champ d’action, là où sur Internet les niches émergentes d’une rémunération de la création s’appuient non sur sa mise à disposition matérielle, mais dans l’intérieur même de cette profusion de contenus en large partie gratuits. C’est sur cette base que nous nous sommes rassemblés, mais il y a d’autres exemples, dans notre coopérative d’édition numérique publie.net, et son système d’abonnement particuliers et bibliothèques, redistribué aux auteurs par péréquation des sommes collectées selon le nombre de pages lues.

Alors oui, dans l’amitié qui nous lie, Alain, le fait de plus en plus notable : avons-nous tant besoin d’une définition du livre ? Engage-t-elle plus que les processus de survie de structures industrielles qui sont, intellectuellement parlant, guère plus que de grandes machines molles (Lautréamont) ?

Nous passons des heures et des heures sur nos ordinateurs. Contexte riche, qui est désormais notre relation sociale elle-même. Nous y avons nos échanges épistolaires (le lien de la littérature et de la pratique épistolaire est bien ancien), nos échanges professionnels (le lien de la littérature au travail du monde est une de ses fondations), la galaxie de nos informations (que nous recomposons nous-mêmes, via nos agrégateurs, là où auparavant nous lisions notre quotidien du soir et du matin).

Dans cet univers, le mot écran, quoiqu’on n’ait pas trouvé mieux, convient mal : il est lucarne, fenêtre, échange et poignée de main. Il nous accompagne en déplacement via le téléphone portable, on se reconnecte au lycée, au bureau – quand je descends du bus à Montréal, je me connecte sur mon Mac au Second Cup du coin et nous sommes en général une dizaine à le faire simultanément. Nous n’avons jamais tant écrit, mais c’est écrire ensemble, le web partage pour penser et faire ensemble : comment ne pas investir ce lieu neuf avec toute l’exigence qui fonde notre communauté ? Outil de résistance politique, de dissémination d’urgence, mais transmission du contenu très spécialisé qui compte. L’aiguille avant la botte de foin.

C’est ici, dans cette relation à l’ordinateur, que nous réinventons la littérature, dans son origine (elle qui n’a jamais surgi de sa propre prescription : sinon il n’y aurait pas Bossuet, Sévigné, Saint-Simon, ni Le livre des merveilles d’Etienne Binet [3]). C’est humble et modeste, mais c’est pratiquer, avec et via l’ordinateur (en attendant que l’ordinateur s’efface en tant que médiation technique de cette relation, on y parviendra), cette mise en réflexion du langage, sa thésaurisation.

Cela pose en permanence question. Ainsi, dans l’immense fourre-tout mondial des blogs, établissons-nous notre communauté, nos relations, validations. Les outils à notre disposition (le réseau : face book, twitter, netvibes...) ont progressé encore plus vite que la profusion des blogs elle-même. A nous d’être en permanence vigilants, ne pas gâcher cette infinie richesse qu’est la profusion du web quand les réseaux remplacent le contenu, effectuer une veille sur ces changements de fond.

Et cela à mesure même que s’amorce une professionnalisation accrue du web : là où nous étions dans un triangle mouvant mais stable (achats de biens hardware, achats de biens culturels non numériques, web gratuit qui en est la médiation), nous acceptons dans notre propre économie une irruption irréversible du web : même pas les livres achetés en ligne, ça ne pousse pas si vite et tant mieux, mais investissements logiciels (non, aucun remords à avoir délaissé Word pour mon nouveau traitement de texte Pages), abonnements à des ressources d’information (suis un des premiers abonnés payants à lemonde.fr, il y a bientôt 5 ans, et Libération vient de reprendre la formule), à des services en ligne (vivant au Québec pour un an, aucun regret à mon abonnement Spotify pour écoute musicale quotidienne). Economie qui n’est pas extensible, on réfléchit avant de s’engager, mais où la prescription publique peut jouer un rôle neuf : ce que nous proposons avec publie.net, c’est évidemment la mise à disposition de ressources, mais surtout le message : dans votre logique de bibliothèque universitaire, de médiathèque territoriale, d’école d’art ou lieu de ressources culturelles, estimez-vous important de rendre visible le travail très diversifié des jeunes auteurs ou créateurs d’aujourd’hui ?

On en est là. Les acteurs qui naissent dans ce nouvel échiquier ne sont pas forcément les acteurs du monde papier. Qu’ils s’y risquent et nous y rejoignent, bien volontiers. Comment ne pas se réjouir de l’arrivée de POL dans les ressources de EDEN-Livre ? D’autre part, l’éco-système livre est d’une stabilité remarquable : mais ses tentatives de portage dans l’univers numérique sont pataudes, l’économie, les pratiques, la répartition interne des métiers ne sont pas les mêmes. Pensons plutôt en éco-systèmes qui se superposent, et enterrons la hache de guerre : le monde du livre traditionnel, ces librairies où nous aimons aller, a tout à gagner à la bonne santé de ce qui s’établit désormais sur le web, mais avec des acteurs spécifiques. Même dans la guérilla sous les grands géants que sont Google et Amazon, on sait passer plus facilement, sur nos petites embarcations (plutôt dire : on l’apprend – le web est un métier, mais les grosses structures veulent réinventer l’eau chaude toutes seules, le non-dialogue reste la loi).

Alain, très cher Alain, trop d’éléments nous relient – ne serait-ce que ma dette balzacienne à Roger Pierrot (ou mon fac-simile des Illuminations qui m’accompagne depuis 20 ans !). Mais je n’ai plus besoin d’une définition du livre numérique, en rapport au livre numérisé.

Sur le fond : la littérature, quand elle s’établit sur le Net, en appelle aux outils du Net. Le statut même du texte (et sa relation à la portabilité, au corpus oral, à l’image même, lui est natif) n’est pas celui qu’il avait dans le contexte de production et diffusion qui l’a constitué comme livre. Que cela pose une énorme gamme de questions neuves, notamment : comment transporter dans le web la réflexion et l’imaginaire que nous devons à l’âge moderne du livre, c’est une chose. Mais qu’au fond, ce qui naît aujourd’hui dans les usages numériques ne fasse pas forcément appel au livre, et qu’il n’y soit ni transposable ni portable, c’est mon chemin de ces derniers mois – et ce n’est pas sans appréhension que je m’y risque. Simplement, la vie neuve que j’y trouve, blogs, chercheurs, inventeurs, a déjà pris le pas, pour moi, sur ceux de l’autre monde, qui se sont d’eux-mêmes éloignés (on leur a dit que la maison restait ouverte, qu’ils y étaient les bienvenus, et que c’est la fonction de publie.net) : mais l’équilibre, y compris de notre structure d’édition, s’appuie sur les arrivants neufs. Lisent via le web ceux qui écrivent via le web – et le monde ancien s’éloigne, s’éloigne.

Mon espace de littérature, c’est le web en tant que tel. Il n’y a pas de rupture qualitative dans le processus d’écriture (préparation de, correction et révision, versions, modes de publications et diffusion, archivages et pérennisation) entre ce qui se passe dans un blog (et c’est pareil juridiquement, d’ailleurs), et les processus actuellement hiérarchisés et industrialisés auxquels nous a familiarisé le livre.

De même, la vieille fonction de curiosité, expérience et contact, qui fonde la littérature. Au 17ème siècle, on embarquait un aquarelliste et un géographe dans les expéditions lointaines, et leurs productions étaient reproduites par des graveurs dans les livres qui transmettaient le récit principal, de savoir, de découverte, d’imaginaire (voir comment Jules Verne en détourne le processus pour sa fiction).

Cette même fonction, nous l’exerçons avec une techné différente. Nos appareils enregistrent, stockent, géo-localisent. Comment l’écriture établirait-elle une frontière, comment cette frontière pourrait nous intéresser en tant que définition négative du livre ?

Cela nous conduit à des objets imprévus, que nous insérons autrement dans des chaînes de diffusion neuve – voir Ceci est-il un livre.

Si mon logiciel de traitement de texte me permet d’inclure une vidéo en arrière-fond du papier numérique, et qu’à mesure qu’on lit la description de la pension de madame Vauquer on projette un couloir d’hôtel filmé à Bruxelles, pourquoi je m’en priverais ?

Je comprends l’angoisse de ceux qui se revendiquent, comme d’une religion, de la chaîne du livre. Notre angoisse à nous, auteurs, est symétrique : le web n’est pas de taille à assurer notre intendance, et pourtant la bascule est irréversible. Et pourtant, si nous voulons jouer les cartes neuves, c’est ici qu’il faut être. Mais notre seule chance que ce que nous avons à défendre reste vivant – et cela inclut la transmission, cela inclut l’échange avec les forces les plus vives, le dialogue social, la littérature là-même où nous résistons [4], cela passe par exercer notre responsabilité d’auteur – en notre nom et sans médiation (de l’éditeur, de l’ancienne presse littéraire) – dans le lieu même de ces nouveaux usages.

Que cela s’appelle livre ou pas livre n’est plus problème. Que cela s’appelle littérature, oui, cela le demeure, le ravive. J’ai choisi le web.

Je vous incite à lire en profondeur la réflexion d’Alain Pierrot et Jean Sarzana, quand bien même pour s’en déterminer de façon négative. Après tout, pour le droit de prêt en bibliothèque aussi, l’énorme machine administrative mise en place au nom de la réflexion corporatiste ne nourrit avant tout qu’elle-même : mais refaire la même erreur peut éviter de s’interroger sur la précédente.

Cette réflexion ouvre à débat : la télécharger ci-dessous. Discussion ouverte, grande, vastement ouverte. Alain, en amitié sûre.

PDF - 67.1 ko
Alain Pierrot & Jean Sarzana | le livre numérique
Photographie : Alain Pierrot, portrait par Philippe De Jonckheere. Je tiens à réaffirmer ma gratitude à Alain, présence permanente et non limitée aux échanges numériques, partage parfois quotidien d’informations et réflexion. Juste regret qu’il ait cessé sa présence blog.




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écrit ou proposé par : _ François Bon
Licence Creative Commons site sous licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 novembre 2009.
Merci aux 4136 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page.

[1Ancien haut fonctionnaire, Jean Sarzana a exercé diverses responsabilités dans
les secteurs publics et privés avant de diriger le Syndicat National de l’Edition pendant près de douze ans. Auteur lui-
même, il a joué un rôle
déterminant dans l’obtention et la mise en place du droit de prêt en bibliothèque. Il assumera ses fonctions de délégué de
la SGDL dès le 17 septembre.
Pourquoi nous deux ?
Parce que nous nous entendons bien, avons accompagné pendant des années (et prétendons continuer !) ceux que j’appelle les "acteurs du livre", des auteurs aux fabricants, en passant par éditeurs et libraires, sans exclusive ni privilège et que nous partageons bien des convictions, entre autre sur les implications culturelles, politiques et économiques de l’écriture et de la lecture (ainsi que des notions de biens et service publics).
Parce que nous apprécions ensemble l’apport d’historiens et théoriciens du "livre" comme Robert Darnton et Roger Chartier.
A P

[2

Alain Pierrot | Qui a besoin – et quand – d’une définition du livre ?

Merci de cette lecture attentive, en prolongation d’interrogations et discussions récurrentes, et de l’occasion de remettre en scène — publier, donc — nos questionnements plus que nos réponses.
À la question que j’extrais de ton texte, je serais tenté de répondre par une autre question : « Qui a besoin, — quand ? — d’une définition “du livre” abstraite du contexte de l’imprimerie et de ses techniques ? »

Il nous est paru opportun, ces années-ci, de proposer (provisoirement, à mon sens) des délimitations (finis ou limes, pour les latinistes !) de domaine appropriées aux interrogations et pratiques de nos sociétés.

Qui en a besoin ?
— Ceux des auteurs ou écrivains qui pensent leur pratique d’écriture en fonction de la publication et se soucient de bénéficier des droits — moraux et économiques — institués dans le contexte des métiers du livre imprimé.
— Ceux des entrepreneurs, investisseurs (et leurs employés) qui ont fondé leur activité et leurs ressources sur le commerce de la propriété intellectuelle écrite, dans le contexte de la production industrielle d’objets physiques (relativement) aisément dénombrables.
— Les législateurs et régulateurs qui maintiennent les cadres sociaux de la production et de la publication de l’écrit, et plus largement de la connaissance.
— Ceux des lecteurs qui amalgament dans la notion de “livre” la matérialité de l’objet tangible, persistant et la pérennité, l’autorité du document de référence avec l’“œuvre” d’un auteur.
Dessiner ou mettre en évidence de nouveaux contours en fonction de techniques et pratiques de la création et de la communication répond, à notre sens à des interrogations actuelles et devrait, nous l’espérons, engager plus d’acteurs à aborder concrètement les nouvelles conditions de diffusion de l’écrit.

Il ne s’agit pas de transposer une organisation du livre, monolithique, si tant est qu’elle ait jamais existé autrement que sous forme de fantasme — l’industrie de l’édition n’utilise le singulier dans la "chaîne du livre" qu’à des fins de simplification ou de lobbying pour protéger un territoire, en tant que groupe constitué.

Il s’agit d’identifier dans certaines pratiques du livre — imprimé — celles qui s’accommodent de pratiques du numérique et de les différencier d’autres, qui exigeront (exigent déjà, en fait) des conceptions et des décisions différentes. En tant qu’activité sociale, le confort passe probablement par l’organisation explicite de définitions partagées par des communautés d’intérêts différenciées.
Pour ce qui est du “fait littéraire”, il me paraît évident que les discussions actuelles devraient avoir pour mérite de bousculer l’assimilation intuitive entre livre imprimé et “littérature” : je préfère le terme de “fait littéraire”, que devraient analyser anthropologues ou sociologues, en relation certes avec techniques de l’écriture et des industries de l’écrit (de la lecture, avec Alain Giffard ?), mais qui n’a pas attendu le codex, ni l’écriture physique pour être une pratique humaine. [Voir à ce titre le recueil de Robert Bringhurst, The Tree of Meaning, Language, Mind and Ecology, Counterpoint, ISBN 978-1-59376-179-1]

Passionnant en tout cas de te voir pratiquer techniques numériques et faire, sans atermoiement, et réunir tant de gens d’horizons variés autour de Tiers Livre et de Publie.net

© Alain Pierrot, le 24/11/2009

[3C’est juste un piège : où donc irez-vous vous renseigner sur Etienne Binet, sinon d’abord sur Internet ?

[4J’écris cela le même jour où les valets de la Sarkozie décide de supprimer l’enseignement de l’histoire et de la géographie en classe de terminale scientifique.




Messages

  • « avons-nous tant besoin d’une définition du livre ? »

    « Pour l’instant, on est toujours dans le livre au singulier, et de façon indépendante de ses contenus. »

    Merci de cette lecture attentive, en prolongation d’interrogations et discussions récurrentes, et de l’occasion de remettre en scène — publier, donc — nos questionnements plus que nos réponses.

    À la question que j’extrais de ton texte, je serais tenté de répondre par une autre question :
    « Qui a besoin, — quand ? — d’une définition “du livre” abstraite du contexte de l’imprimerie et de ses techniques ? »

    Il nous est paru opportun, ces années-ci, de proposer (provisoirement, à mon sens) des délimitations (finis ou limes, pour les latinistes !) de domaine appropriées aux interrogations et pratiques de nos sociétés.

    Qui en a besoin ?

    — Ceux des auteurs ou écrivains qui pensent leur pratique d’écriture en fonction de la publication et se soucient de bénéficier des droits — moraux et économiques — institués dans le contexte des métiers du livre imprimé.

    — Ceux des entrepreneurs, investisseurs (et leurs employés) qui ont fondé leur activité et leurs ressources sur le commerce de la propriété intellectuelle écrite, dans le contexte de la production industrielle d’objets physiques (relativement) aisément dénombrables.

    — Les législateurs et régulateurs qui maintiennent les cadres sociaux de la production et de la publication de l’écrit, et plus largement de la connaissance.

    — Ceux des lecteurs qui amalgament dans la notion de “livre” la matérialité de l’objet tangible, persistant et la pérennité, l’autorité du document de référence avec l’“œuvre” d’un auteur.

    Dessiner ou mettre en évidence de nouveaux contours en fonction de techniques et pratiques de la création et de la communication répond, à notre sens à des interrogations actuelles et devrait, nous l’espérons, engager plus d’acteurs à aborder concrètement les nouvelles conditions de diffusion de l’écrit.

    Il ne s’agit pas de transposer une organisation du livre, monolithique, si tant est qu’elle ait jamais existé autrement que sous forme de fantasme — l’industrie de l’édition n’utilise le singulier dans la "chaîne du livre" qu’à des fins de simplification ou de lobbying pour protéger un territoire, en tant que groupe constitué.

    Il s’agit d’identifier dans certaines pratiques du livre — imprimé — celles qui s’accommodent de pratiques du numérique et de les différencier d’autres, qui exigeront (exigent déjà, en fait) des conceptions et des décisions différentes. En tant qu’activité sociale, le confort passe probablement par l’organisation explicite de définitions partagées par des communautés d’intérêts différenciées.

    Pour ce qui est du “fait littéraire”, il me paraît évident que les discussions actuelles devraient avoir pour mérite de bousculer l’assimilation intuitive entre livre imprimé et “littérature” : je préfère le terme de “fait littéraire”, que devraient analyser anthropologues ou sociologues, en relation certes avec techniques de l’écriture et des industries de l’écrit (de la lecture, avec Alain Giffard ?), mais qui n’a pas attendu le codex, ni l’écriture physique pour être une pratique humaine.
    [Voir à ce titre le recueil de Robert Bringhurst, The Tree of Meaning, Language, Mind and Ecology, Counterpoint, ISBN 978-1-59376-179-1]

    Passionnant en tout cas de te voir pratiquer techniques numériques et faire, sans atermoiement, et réunir tant de gens d’horizons variés autour de Tiers Livre et de Publie.net.

    • François Bon écrit : « Que cela s’appelle livre ou pas livre n’est plus problème. Que cela s’appelle littérature, oui, cela le demeure, le ravive. J’ai choisi le web. »

      Je vais poursuivre là-dessus.

      Je suis en partie d’accord, en partie pas d’accord.

      Et d’abord dire que je n’ai pas envie de choisir, dans mon travail d’écrivain, entre le papier et le numérique.

      Quand je commence à écrire un texte (à l’ordinateur ou au crayon papier au dos des pages d’anciens manuscrits, dans un carnet ou la marge d’un quotidien), c’est le langage qui me convoque. Je dois oublier que ce texte aura une destination (papier ou numérique - ou rien), qu’il sera même fini un jour, que d’autres le liront. Ces questions sont alors sans importance, sans pertinence.

      Le langage à l’œuvre dans la littérature, il arrive qu’on l’entende ou qu’on le formule dans la rue lors d’une conversation, au cours d’un rêve, qu’on le lise dans un manuel d’ethnologie, qu’on le voie ou qu’on l’écoute. Et il y aussi les textes qu’on n’écrit pas, qu’on n’écrira pas. On y pense, on y rêve, on les élabore dans sa tête, c’est tout. Ils font pourtant partie de la littérature, invisible, on dira.

      Dans ma pratique quotidienne, il y a l’écriture d’un texte peut-être à venir, au jour le jour, seule, dans l’exubérance ou le désarroi. Il y a aussi le partage du site remue.net auquel je collabore. De nouvelles formes littéraires s’y cherchent, y tâtonnent, elles naissent à la fois de la littérature écrite et dite avant elles et des possibilités techniques du web.

      Ces deux lieux, la feuille de papier et l’écran, le solitaire et le collectif, se complètent, se renvoient l’un à l’autre, s’accompagnent, se questionnent mutuellement.

      Des bouleversements, des interactions sont à l’œuvre. De nouvelles formes naîtront probablement davantage, il me semble, du contact entre les textes.

      Merci pour toutes ces contributions, elles aident à avancer.
      Amitiés à tous,
      Dominique Dussidour.

      Voir en ligne : http://remue.net

    • merci, Dominique, tu mets vraiment le doigt sur un point fondamental, et qu’on n’a pas pris l’habitude encore de traiter comme tel

      as-tu jamais vraiment oublié la destination selon que c’était texte pour la scène, pour une revue, pour un cahier personnel, pour être dit dans une soirée, etc ?

      est-ce que simplement on oubliait cette destination parce qu’implicitement le livre les regroupait toutes au bout ?

      pour moi, question plutôt dans comment faire exister lecture dense (celle que nous offrait le livre) via l’ordinateur

      et mobiliser la puissance de frappe et l’intimité directe de l’ordi pour la force de frappe de nos textes, nos contes, nos récits, nos engagements

      j’aimerais bien qu’on aille collectivement plus loin sur ce point spécifique

    • oui, j’oublie vraiment qu’il y a une destination, je ne le sais réellement plus, il en a toujours été ainsi

      s’il s’agit d’un texte de commande de tant ou tant de signes, un point de mon cerveau l’assimile dès le départ et s’en occupe, je n’ai plus à m’en soucier, et le texte tient en général à peu près dans le format demandé

      dans un texte non commandé par autre chose que la nécessité littéraire personnelle (fiction, récit ou critique, peu importe), j’avance un jour ou un an, deux ans… jusqu’au moment où une forme d’ensemble se dessine, suivie alors, assez rapidement, d’une idée du format, trois pages ou trois cents

      trois pages ce sera pour une revue, papier ou web selon amitiés et rencontres

      trois cents pages, tant que le texte n’est pas fini j’oublie qu’il pourrait donner lieu à quelque forme de publication que ce soit, c’est l’impulsion de départ qui est toujours le moteur, aller voir où ça mène

      où mène un texte n’est pas sa publication ;
      la publication vient ensuite, c’est une tout autre chose

      livre papier ou publication numérique - définitions et choses - : seul importe ce qu’engage le texte (aussi bien texte et images ou texte et sons)

      Voir en ligne : http://remue.net

  • prolongement nécessaire en passant (7ème étage, 2ème escalier à droite à sortant de mon bureau, là) chez René Audet : composer, recomposer