le livre sera homothétique (ou ne sera pas)


magie et congélation des rapports gouvernementaux


Allez, vous vous souvenez bien, homothétique ? Non ? Triangles homothétiques, c’était au collège, les cours de maths en 3ème ?

Ça vous revient ? Un grand triangle et un petit, mais ils se ressemblent comme deux frères, juste à agrandir, c’est parallèle et les mêmes proportions : triangle homothétique.

Alors le livre ? Eh bien, c’est tout simple : Proust homothétique. Char homothétique. Beckett homothétique. Vous voyez, ça marche parfaitement bien, il suffit de le dire : littérature homothétique.

Vous ne voyez toujours pas ? Ah ben alors. C’est dans le Rapport création & Internet, un de plus, cette fois par Mrs Zelnick, Toubon et Cerutti, sarkoziennement missionnés – on peut même le lire en ligne, faites-le : c’est nous les premiers concernés.

Intentions : ô, que louables. Écoutez, c’est de la parole à l’huile de feutre (dixit Rabelais homothétique) :

Notre mission a conduit plus de 100 auditions individuelles et plusieurs tables rondes avec les principaux acteurs des secteurs de la musique, du livre, et de l’audiovisuel et du cinéma, dont elle a d’abord retiré quelques convictions et constatations simples.

Bon, on n’était pas dans les 100, ni tiers livre ni remue.net ni publie.net, que voulez-vous, on n’est pas des principaux. Sur les 100 personnes, 1 seul auteur : Alain Absire (en toute légitimité, puisque président de la SGDL). Mais noter en comparaison qu’on reçoit 3 personnes de Skyrock. Alors merde.

Plutôt que de redouter internet et de chercher à s’y adapter tant bien que mal, il convient de prendre les devants et d’investir l’univers numérique pour en saisir toutes les opportunités, avec un seul objectif : se mettre au service de la création et de la culture afin de préserver les conditions de sa diversité et de son renouvellement.

Qui pourrait ne pas être d’accord ?

Nous n’avons voulu ni entrer dans les détails sectoriels déjà abordés par d’autres rapports pertinents, ni établir une litanie d’analyses et de préconisations.

Là je mets ça juste parce que c’est marrant : on enterre le rapport Patino, non mais ça date d’un an voyez-vous, et en plus il se permettait des analyses et des préconisations, ça faisait litanie, pan dans le museau : eux, ils ne font pas dans le détail. Mais hop, sautons au chapitre consacré au livre. Ouverture page 12, tout va très bien :

Étendre le prix unique au livre numérique et défendre le passage au taux réduit de TVA
Les détenteurs de droits, auteurs et éditeurs, doivent pouvoir continuer à déterminer le prix de vente du livre, y compris dans l’univers numérique. Cela est impératif pour éviter que le prix soit fixé par des sociétés dont le livre n’est pas le métier principal, et pour préserver la diversité de l’offre émanant des éditeurs et des libraires.

Bonne nouvelle. On parle des auteurs avant même de parler des éditeurs, comme si quiconque nous avait demandé notre avis. Et derrière ce cela est grand style on arrive même à caser le mot libraires dont on ne sait pas trop quoi faire (il ne reviendra pas).

C’est au 1er § de la page 13 que ça défonce, et l’expression que je mets en italiques est soulignée dans le rapport :


Pour parvenir à cet objectif la mission estime que l’extension du prix unique au livre numérique dit « homothétique » (c’est-à-dire reproduisant à l’identique l’information contenue dans le livre imprimé, tout en admettant certains enrichissements comme un moteur de recherche interne, par exemple) doit être prévue par la loi dans les plus brefs délais.

Ce que j’admire, c’est le discret dit en 3 lettres : dit par qui ? dit où ? Et depuis quand affirmé avec autant de naturel ?

Allez, choses sérieuses. Cette fois, vous avez évidemment mesuré la conséquence. C’est expliqué en toutes lettres, le dit, page 38 dans les annexes :

Limiter le champ de cette extension du prix unique au livre dit « homothétique », copie numérique du livre papier, dont seuls changent le support et le mode de diffusion. Il s’agirait donc d’un livre reproduisant pour l’essentiel la même information que celle contenue dans le livre imprimé, sans pour autant se limiter au texte (cas des bandes dessinées, des livres d’art, de photographie…) et tout en admettant certains enrichissements (comme un moteur de recherche interne). Le livre homothétique pourrait être ainsi défini comme « un livre numérisé, présenté sous la forme d’un ou plusieurs fichiers numériques, reproduisant pour l’essentiel la même information que celle contenue dans le livre imprimé et pouvant comprendre certains enrichissements tels qu’un moteur de recherche interne ».

[...]

Cette option, qui adopte délibérément une conception limitative du livre numérique, est celle qui permettrait d’agir le plus rapidement pour redonner aux éditeurs la maîtrise du prix en créant un effet de cliquet pour une partie des livres numériques. Si l’adoption d’un cadre général tant économique que juridique pour le livre numérique ne peut voir le jour à brève échéance, il y a bien urgence à protéger le livre homothétique, dont la commercialisation s’accélère et dont la vente par des acteurs français se trouve déjà handicapée par un taux de TVA plus élevé que celui du livre physique.

La définition proposée limite l’extension de la loi au livre « numérisé », c’est-à-dire au livre issu d’un ouvrage réalisé sous forme imprimée et qui a simplement fait l’objet d’un changement de support, que l’impression soit antérieure au livre numérisé, concomitante ou postérieure.

Reproduisant pour l’essentiel la même information que celle contenue dans le livre imprimé, voilà qui est certes très précis, mais certainement cadenassé. Allez, on vous met un petit moteur de recherche toléré dans les enrichissements. Mais ils datent de quand, les frères sarkoziens – même mon Atari 1040 d’il y a 20 ans était plus futé ?

Voilà, c’est dit, et merci les canons à lourds boulets du SNE : on prétend défendre la création numérique, mais on écrase avant même de consulter et de discuter ceux qui tentent de s’approprier l’outil et d’inventer. Le numérique, c’est l’imprimé diffusé via tuyaux virtuels. J’essaye sur ce site, en principe, de ne pas être grossier. Donc je me tais.

[ligne blanche]

Mais quand même : l’expérience publie.net ne bénéficiera pas d’une éventuelle réduction de TVA à 5,5%, ni aucun autre pure player du numérique, alors même que la lecture imprimée s’effondre par pans entiers, que la production de ces messieurs les éditeurs de gros s’affale dans les livres de cuisine et les produits à rotation éphémère.

Noter aussi la cohérence des opinions : si je déclare « chaque livre de publie.net sera imprimé de façon postérieure » (c’est dans leur texte), eh bien ils l’ont dans le postérieur ? Et si, comme 8 textes en 1 an, préalablement diffusés par publie.net, sont repris de façon imprimée, je rembourse la TVA aux acheteurs ?

Bon, monsieur Toubon, message clair : mieux vaut, dans le tout immédiat, que je domicilie ma société publie.net à l’adresse de mon fiston étudiant à Bruxelles, déjà je n’ai plus que 15% de taxe, et plus d’Agessa ? Ou que j’installe tout ça ici à Québec, quitte à venir faire un tour une fois de temps en temps les années à venir, ça me permettra de voir les copains.

Notre plate-forme publie.net est déjà bien plus costaud qu’un énième rapport ministériel, même rémunéré probablement 10 fois notre chiffre d’affaires, alors on s’en fiche, c’est nous qui faisons le boulot.

Je retiens :
- que malgré les apparences, une fois de plus la France, dans sa ligne Hadopipi, préfère une solution bureaucrate, quitte à l’évidence : contradiction manifeste avec l’idée de départ. Qui a inventé le livre homothétique et pourquoi ?
- que message clair : on veut jouer Internet pur, alors fichez-nous le camp hors frontière.

On a compris, on a compris.

Juste, vous dire, chers messieurs : que votre dose de connerie, dès à présent on vous la rend au centuple. Dommage qu’avec le papier d’aujourd’hui, à 6% de chaux vive, on ne puisse même pas utiliser vos rapports pour une très ancestrale fonction du papier inutile. Allez, juste une petite dernière, pour finir :

En parallèle, pour que le développement du livre numérique ne pénalise aucun des acteurs de la filière, un réexamen des relations entre auteurs et éditeurs s’imposera à court terme.

A remarquer le mot filière livre, qui a remplacé l’ancien chaîne du livre, et comme par hasard le mot employé par Antoine Gallimard dans sa pétition pour une TVA réduite, réservée aux professionnels de la filière livre (ce dont je ne m’oserais prétendre).

Donc voici : dans un futur non déterminé (s’imposera), il conviendra de réexaminer à court terme les relations entre auteurs et éditeurs. Ce n’est pas une géniale politique du temps, ça ?

La plus grande folie du monde est de penser qu’il y a des astres pour les Roys, Papes, & gros seigneurs, plustost que pour les pauvres & souffreteux, comme si nouvelles estoilles avoient esté créez depuis le temps du deluge, qu’il disait Rabelais, homothétique Rabelais. Il y a bien toujours un monde pour les notables et un monde pour les autres. Reste que le web est dans l’autre : l’aultre petit monde, qui est l’homme.

On ne sera pas homothétique. On inventera. S’en aller lire La Feuille ou La Grange pour se débarbouiller... Voir aussi chez SILex autre lecture du rapport Zelnik, à propos de l’exception pédagogique.





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écrit ou proposé par : _ François Bon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 janvier 2010.
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