André Gunthert | une pression du présent qui mange le passé

sur Internet’Actu, intervention de fond d’André Gunthert sur conservation et flux, production et consommation des images


De l’importance de suivre Culture visuelle, le site animé par André Gunthert et son groupe EHESS sur l’étude des images numériques et leurs usages, on a déjà insisté (et le Carnet des icônes qui est son lieu personnel dans le collectif).

Dans Internet’Actu (Internet est plus une révolution de la consultation que de la production), André revient sur les déplacements en profondeur des usages actuels de l’image, et ça résonne bien évidemment avec nos univers du texte, et du livre comme objet possédable.

Si je reprends, c’est bien sûr pour signaler l’importance, et inciter à lecture intégrale – le chemin des raisonnements est tout aussi important. Petite anthologie (où manque justement le chemin !)...

Les questions à André Gunthert étaient comme par hasard celles d’Hubert Guillaud.

FB

Photo : Audrey Leblanc pour Paroles d’images.

- On est resté avec l’idée que les nouveaux outils numériques facilitaient la réalisation d’images – et c’est vrai -, mais ce n’est rien par rapport à la révolution de la diffusion. Cette dimension de la consultation est essentielle, d’autant qu’elle ne s’effectue plus comme autrefois. La différence avec les médias traditionnels est qu’on y est actif : ce que l’on trouve “personne” ne l’a trouvé pour nous.
- Mes enfants ne ressentent pas le besoin d’accumuler les contenus. Jeune étudiant, la Bibliothèque nationale était mon deuxième bureau, j’y allais presque tous les jours. J’achetais très peu de livres, seulement les ouvrages récents. Un jour, je rends visite à un ami à Fribourg, qui avait une très belle bibliothèque. Il était loin de tout, il avait besoin d’un outil de référence. La conservation des contenus, que nous percevons comme un réflexe naturel est en réalité dicté par un contexte, qui peut évoluer.
- Tous les éléments en perte de vitesse sont marqués du sceau des institutions, alors que tout ce qui est marqué du sceau du personnel est valorisé… Et toute l’économie du signalement de Facebook est circonscrite à cette dynamique. Ce ne sont pas tant les capacités particulières de Facebook qui font son succès, que ce qu’il valorise : le local, la dimension personnelle, le groupe d’amis comme nouveau noyau social.
- Tout ce qui appartient à la culture sauvage bouge, circule. Les significations véhiculées par l’image ont un grand caractère de fluidité, de plasticité. L’image est un outil pour jouer, pour produire du sens second, de la dérivation… La contrepartie, c’est le risque de la mécompréhension, la mésinterprétation… La plasticité de l’image comporte en elle-même une ambiguïté native, qui favorise par exemple la publicité ou à la propagande… La question de notre environnement numérique interroge en profondeur le passage d’un espace personnel, devenu si dense, à un espace public, devenu multiple.
- Il y a plusieurs usages de l’image comme il existe différents types de mémoire (moyen, court et long terme). L’usage récent de photographier le numéro de sa place de parking est un exemple d’information qui n’a aucune pertinence à long terme. L’erreur est d’appliquer des raisonnements liés aux modèles de l’archive à des activités qui n’ont pas vocation à en générer. Sur Facebook on poste beaucoup d’images. Mais on en détruit aussi beaucoup. L’usage de la photo sur Facebook est un usage relationnel. Une fois qu’elle a rempli sa fonction (créer du lien, une fonction qui dure entre 24 et 72h), elle n’a plus lieu d’être.
- J’ai perdu successivement 5 ou 6 bases bibliographiques composées avec Zotero, perdant avec dépit plusieurs milliers de références. Mais je me suis rendu compte que je ne les consultais pas. Nous subissons une pression du présent, qui mange le passé. Tout se passe comme si l’offre de nouveaux contenus était de toute façon plus importante que le reste. Notre comportement par rapport à l’archive se modifie. Parmi mes collections, les DVD que j’ai achetés depuis 10 ans sont probablement ceux que j’ai le moins reconsultés. Comme pour la technologie, où le meilleur modèle est toujours celui d’après-demain, notre attention est en permanence sollicitée par la promesse, ce qui s’articule mal avec la mobilisation de nos désirs passés. Nos collections prennent la poussière, s’étiolent et meurent sans même qu’on s’en aperçoive.
- Chez les plus jeunes, je constate que l’idée de collection est étrange. L’idée d’acheter des choses pour les garder les surprend. Ils ont du mal à comprendre l’utilité de l’archive : ils vivent sur l’idée de l’abondance des contenus, de la disponibilité permanente et perpétuelle des images, orientée vers le futur et non pas vers le passé. Il y a des serveurs qui, magiquement, maintiennent disponibles un contenu désirable… Le contenu de demain sera toujours plus désirable que le contenu de la veille, et si tu ne trouves pas ce que tu cherches, tu as toujours à ta disposition un contenu de remplacement. Sur Youtube, il y a toujours une réponse. La sérendipité est comme une pertinence seconde, qui vient se substituer à la réponse exacte.
- Le discours sur la perte des données numériques est un leurre. Nous avons aujourd’hui un problème de trop-plein, de tri et de sélection. Ce dont on a besoin c’est d’une bonne gestion de l’oubli. La discussion sur le droit à l’oubli initiée par la secrétaire d’Etat à l’économie numérique est mal posée, mais elle demeure une bonne question face à l’univers numérique qui par défaut conserve tout… Ce qui est vite ingérable. Gmail propose de conserver par défaut tous nos mails. Tout y est accumulé, mais le tri s’effectue grâce à notre mémoire réelle : par ce dont on arrive à ce souvenir. Ce qu’on a oublié, c’est ce qui n’était pas important. C’est parce qu’on ne l’a pas oublié qu’on sait comment retrouver un vieux mail d’il y a trois ans !

© des extraits : André Gunthert / Internet’Actu.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 3 février 2010
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