Thomas Bernhard | à quel point l’homme est chien

lave liquide et inactuelle de "Béton"


A mesure qu’on habite (dans) son ordinateur, il devient bibliothèque générale : les titres qu’on y abrite, les liens et prolongements vers le grand web, puis ses propres fichiers. Et, lien plus étrange entre les deux univers, ce qu’autrefois on notait dans ses cahiers ou sur ses fiches, ou qu’on cornait dans les livres.

Aragon en parle dans Je n’ai jamais appris à écrire, ou les incipits, de sa passion à recopier, comme seul moyen – non pas de mémoriser –, mais de comprendre par la main ce qui s’effectue dans l’écriture de l’autre.

Donc des années et des années que je recopie et mets à part ce qui concerne les chiens dans les livres. Si je savais pourquoi, je ne le ferais pas, il y a forcément de l’enfance, des peurs, des rêves. Il y a les Recherches d’un chien de Kafka et Le chien Berganza de Cervantès qui se répondent. Il y a des textes de Duras et quelques extraordinaires de Koltès [1] : en fait, un point de focalisation qui recrée comme un outil optique pour une autre fonction du rapport du récit au monde. Pour ma part, c’est probablement le soubassement sous Quoi faire de son chien mort ? (22’, écoute libre).

Mais dans Béton de Thomas Bernhard que je relis ces jours-ci, ce passage-bloc est un monde à lui seul.

 

Thomas Bernhard | à quel point l’homme est chien


un extrait de "Béton"

 

Au fond, ce n’est pas la tête de Schopenhauer qui déterminait sa pensée, mais le chien de Schopenhauer. Je n’ai pas besoin d’être fou pour affirmer que Schopenhauer était surmonté d’un chien, non d’une tête. Les hommes aiment les bêtes parce qu’ils ne sont pas capables de s’aimer eux-mêmes. Ceux qui ont l’âme le plus profondément ignoble prennent des chiens et se laissent tyranniser par ces chiens et finalement détruire. Ils mettent le chien à la première place, au sommet de leur hypocrisie qui constitue pour finir un danger public. Ils sauveraient leur chien de la guillotine plus volontiers que Voltaire. La masse est pour le chien, parce qu’au fond d’elle-même elle ne veut même pas faire l’effort d’être seule avec elle-même, ce qui suppose en vérité de la grandeur d’âme, je ne suis pas la masse, et je ne suis pas pour le chien. Le prétendu amour des bêtes a déjà causé tant de malheur que si nous y pensions vraiment avec la plus grande intensité possible, nous serions sur-le-champ anéantis d’effroi. Ce n’est pas aussi absurde que cela semble à première vue quand je dis que le monde doit ses guerres les plus atroces au prétendu amour des bêtes de ses dirigeants. Tout cela est confirmé par des documents et il faudrait qu’on s’en rende compte une bonne fois. Ces gens, les politiciens, les dictateurs, sont gouvernés par un chien et ainsi précipitent des millions d’êtres humains dans le malheur et dans la ruine, ils aiment un chien et déclenchent une guerre dans laquelle des millions de gens sont tués à cause de ce seul chien. Qu’on se demande seulement quel serait l’aspect du monde si on réduisait ne serait-ce que de quelques ridicules pour cent ce prétendu amour des bêtes au profit de l’amour des gens qui n’est aussi, naturellement, que prétendu. La question ne peut même pas se poser, aurai-je un chien ou n’aurai-je pas de chien, dans ma tête je ne suis absolument pas en état d’avoir un chien dont je sais bien, du reste, qu’il faut lui donner une attention et des soins assez intensifs, comme à tout être humain, plus de soins et d’attention que je n’en exige moi-même, mais le genre humain, tous continents confondus, ne voit rien d’étonnant à donner de meilleurs soins et beaucoup plus d’attention aux chiens qu’à ses semblables, oui, dans le cas de tous ces milliards de chiens, il leur donne de meilleurs soins et plus d’attention qu’à soi-même. Je me permets de qualifier ce monde-là de monde en vérité pervers et inhumain au plus haut degré et totalement fou. Si je suis ici, le chien est ici aussi, si je suis là, le chien est aussi là. Si le chien doit sortir, je dois sortir avec le chien, et caetera. Je ne tolère pas la comédie du chien à laquelle nous assistons chaque jour si nous ouvrons les yeux et pour peu qu’avec notre aveuglement de chaque jour nous ne nous y soyons pas encore habitués. Dans cette comédie du chien, un chien entre en scène et agace un être humain, l’exploite et, au cours d’un certain nombre d’actes, chasse son innocente humanité. La pierre tombale la plus haute et la plus chère et positivement la plus précieuse qui ait jamais été érigée au cours de l’histoire a été élevée, paraît-il, pour un chien. Non, pas en Amérique comme on pourrait le croire, à Londres. Il suffit de se représenter la chose pour voir l’homme sous son vrai jour chien. En ce monde, depuis longtemps la question n’est pas de savoir combien quelqu’un est humain, mais chien, sauf que, jusqu’à présent, alors qu’il faudrait, en fait, pour rendre hommage à la vérité, dire à quel point l’homme est chien, on dit : comme il est humain.

 

© Thomas Bernhard, Béton, traduction Gilberte Lambrichs, Gallimard, 1985, p 59-60.

[1Dans la nuit noire et silencieuse, que la pluie obscurcissait encore et rendait plus silencieuse, le vieillard entendait, sortant du buisson, le grognement d’un chien, grognement retenu, sourd, mais qu’il comprenait mieux que sa langue à lui de vieux sauvage qu’il avait déjà presque toute oubliée mot à mot, chaque nuit de pluie un mot ; et il savait bien qu’il ne pouvait pas passer. Et si je préfère la pluie, vieille folle ? grognait-il en regardant les femmes à l’abri ricanantes ; puis il tenta un pas, le chien grognait encore, le vieillard comprenait et restait immobile, ses pieds s’enfonçant petit à petit dans la terre mouillée.

Bernard-Marie Koltès, Hôtel del Lago, in Prologue, les éditions de Minuit, 1991.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 février 2010
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